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17 décembre 2022 6 17 /12 /décembre /2022 10:35

Les corps solides - Editions Finitude

Anna vit seule avec son fils Léo dans un bungalow de fortune, tout près de la mer. Elle vend des poulets à bord de son camion-rôtissoire… jusqu’au jour où, en cherchant une cigarette, le véhicule percute un sanglier. L’assureur lui cherche des noises et ne veut rien rembourser, elle se retrouve malgré elle dans une manif qui dégénère et vole deux portables dans une boutique de téléphonie. C’est le début de la fin. Pour le couple qui élevait et vendait les poulets à Anna, c’est la faillite et la dépression. Anna se retrouve à faire le ménage dans le camping, son fils revend en cachette le cannabis qu’elle cultive dans son petit potager… jusqu’au jour où Léo inscrit sa mère à un jeu télévisé où on peut gagner une grosse bagnole d’une valeur de 50000 euros rien qu’en touchant la voiture le plus longtemps possible. Léo surfe et se fait maltraiter par un petit con à peine plus âgé, Anna n’arrive plus à joindre les deux bouts, elle décide d’accepter de participer à ce jeu… qui va change la donne dans la relation avec son fils.

J’ai (presque) retrouvé l’Incardona que j’aime, celui de Derrière les panneaux, il y a des hommes, cette manière de voir la vie, cet humour, cette provocation, cette irrévérence. J’ai dit « presque » parce que ce roman est empreint d’un sérieux et d’un engagement social qui occupent une grande place ; une certaine élégance, même, en dépit du sujet trivial. Anna est une femme brave et intelligente, son fils n’a aucun désir de devenir un voyou, les deux se retrouvent dans une situation qui les contraint à voler ou dealer. Un seul accident a un effet boule de neige sur l’entourage proche et moins proche d’Anna. Et puis il y a ce jeu, on ne sait si c’est du lard ou du cochon, si c’est drôle ou affligeant, génial (peut-être pas) ou complètement stupide (plutôt oui). L’écrivain est assez doué pour mettre le lecteur dans l’arène avec Anna, dans ce jeu qui prend vite des allures de tragédie. J’ai beaucoup aimé ce roman original et touchant, de plain-pied dans un monde consumériste et addict à l’argent facile. Beaucoup de pessimisme pour une étincelle d’espoir et un final solaire, parce que nous restons, avant tout, des « corps solides. Ce que nous sommes. Avant tout. Avant toute chose. Quelle qu’elle soit. Quoi qu’il arrive. »

« Et puis, le hasard a fait le reste pour Anna. Il y a donc le ciel, le soleil et la mer. Sandales et i. Surfeurs et touristes. Tongs et bermudas. Célibataires et familles. Jeunes et retraités. Ainsi, tout au bout de l’esplanade, face à l’océan, s’élève l’estrade où est sur le point de se jouer le défi le plus simple qui soit : toucher une voiture et attendre. Peau contre tôle. Règnes animal et minéral réunis. La soumission consentie de l’homme à l’objet. »

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14 décembre 2022 3 14 /12 /décembre /2022 17:29

Tananarive de Mark Eacersall, Sylvain Vallee - BDfugue.com

Amédée a un voisin et ami farfelu, régulièrement il vient trouver refuge chez Jo, un aventurier qui le délecte de ses récits plus exotiques les uns que les autres : des histoires de pirates, un Jo caché dans une case à fumer de l’opium, une évacuation en hélico vers Hanoï, une traversée de la mer Rouge … Bref, Jo a tout vécu, « prospecteur, gigolo, cultivateur, un jour riche, un autre mendiant ». Amédée est pétri d’admiration et d’envie quand il rentre chez lui retrouver sa femme. Seulement, Jo décède d’un arrêt cardiaque. La tristesse de sa disparition subite s’accompagne du choc de la découverte : non, Jo n’est pas né à Madagascar mais à Charleville. Amédée décide de se mettre à retrouver un soi-disant fils caché pour lui remettre son héritage et, surtout, l’intégrale des Pinpin qui était sa source d’inspiration. Il découvre petit à petit que son pote n’était qu’un grand mythomane.

Une BD délicieusement divertissante pour un sujet certes pas révolutionnaire, avec une trame prévisible (de même que ce Jo – même mort – et toujours présent), mais agréable comme un vin chaud en hiver. J’ai beaucoup aimé les dessins qui se rapprochent de ceux des Vieux Fourneaux. Evidemment, Amédée le pantouflard, concentré dans ses recherches se sent pousser des ailes et vit l’aventure lui aussi, et pour de vrai. J’aurais aimé plus de planches consacrées à l’imaginaire de notre aventurier menteur, les quelques-unes qui représentent toucans, tigres, cascades et oiseaux exotiques sont très réussies, je trouve.

Tananarive de Mark Eacersall, Sylvain Vallee - BDfugue.com

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11 décembre 2022 7 11 /12 /décembre /2022 18:51

Les ronces de Cécile Coulon - Poche - Livre - Decitre

Dans ce recueil de poèmes en vers libres et de poèmes en prose, Cécile Coulon nous permet de l’accompagner dans sa vie, dans le minuscule village drômois d’Eyzahut mais aussi dans les gares et les trains si souvent fréquentés. Elle nous parle d’amour, de solitude, de disparition, des maladresses de la vie, des non-rencontres, de la course à pied, de la vie à deux, de ces petits riens qui peuvent rendre la vie charmante ou morose. Dédicace particulière à ce type qui lui offre des frites parce qu’il ne sait pas comment la séduire…

Même avec un regretté papa poète, je lis peu de poésie, parfois quand même, ponctuellement, par extraits, comme on s’autorise une petite friandise. Je me faisais cette réflexion lorsque Tiphanie m’a offert ce recueil de poèmes arrivé à point nommé… (oui, elle est douée !) Ce recueil, c’est la vie de tous les jours, les souvenirs du passé, le quotidien parfois usé d’avoir trop servi, les confidences enfin avouées, les laideurs et les bassesses de l’existence, l’ « attente douloureuse d’un succès » d’écrivaine et les pirouettes et pichenettes qui enjolivent le tout. Qu’on ne me dise pas que ce n’est pas autobiographique, je n’y croirais pas. Quant à la forme, il y a de tout, des vers élégants, des poèmes en prose, des poèmes en vers libres, du quotidien et du lyrique et parfois un peu de tout ça à la fois ; elle le dit mieux que moi : « un poème c’est quelque chose d’éphémère et joli comme la signature d’un doigt sur la buée d’une vitre. » Comme souvent avec cette belle autrice, c’est authentique et profond, simple et beau.

 

« on n’est jamais mieux vêtu qu’au petit-déjeuner »

« si tu veux t’en sortir, nom de dieu,

fais absolument ce que tu veux de ta vie

mais cesse donc de poser la question

à quelqu’un qui a mis du temps

avant de trouver ses propres réponses. »

                                                                                                                         

« Ma force c'est d'avoir enfoncé mon poing sanglant dans la gorge du passé

Ma force n'a pas d'ailes

Ni de griffes

Ni de longues pattes

Ma force a construit un peu d'humanité

Ma force a toujours soif

Ma force n'est pas fidèle

Pourtant ma force n'est pas faite

Pour quelqu'un d'autre que moi. »

 

« A l'heure où les familles passent à table, où les enfants vont dormir et les vieillards s'efforcent de survivre, la course, la vraie, s’ébroue dans la pénombre et ses lucioles en furie font un cortège immense aux paupières de la nuit. »

D'autres titres de l'écrivaine : Seule en sa demeure , Le roi n'a pas sommeil, Trois saisons d'orage, Une bête au paradis ou encore Le coeur du pélican.

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7 décembre 2022 3 07 /12 /décembre /2022 18:35

La Vénus de Botticelli Creek - Keith McCafferty - Éditions Gallmeister

Dans une région montagneuse du Montana, une femme vient d’être déclarée disparue. Il s’agit de la superbe Nanika Martinelli, surnommée la Vénus de Botticelli Creek pour sa belle chevelure rousse. Au cours des premières heures, son petit ami qui était parti à sa recherche, est retrouvé mort, empalé par les bois d’un cerf. La shérif Martha Ettinger demande de l’aide à son ami et enquêteur officieux, Sean Stranahan pour distinguer l’accident du meurtre. Les investigations tournent très vite autour des loups, ces animaux adorés de certains, craints et haïs d’autres. La tension monte d’un cran quand on décèle, dans une crotte de loup, un long cheveu roux.  

Un bon conseil : prenez vous du temps pour lire ce roman à grosses lampées, il est vraiment très agréable de se plonger dans cet univers dépaysant et éminemment lupin. C’est bien sûr un nature writing de souche nord-américaine, vous aurez donc des loups, des pumas, la pêche à la mouche, des rivières, le brame du cerf, les voyages à dos de cheval, des ranchs et des cow-boys. L’intrigue ne galope pas souvent, elle traîne des pieds et les rebondissements ne sont pas si nombreux mais la fin nous promet une belle chute. Malgré quelques longueurs qui ne m’ont pas non plus barbée, j’ai aimé la fraîcheur du voyage, la rudesse des personnages, leurs relations parfois complexes, cet appel du loup que toute le monde n’interprète pas de la même manière mais qui reste, pour tous, fascinant…

« A cette époque de l'année, une fois par semaine, on découvrait au réveil les forêts d'altitude saupoudrées de blanc, et Martha installa au-dessus d'eux la bâche qu'elle avait emportée dans une sacoche. Une heure plus tard, étendue sur une couverture de selle rêche qui sentait le cheval, Walt ronflant près d'elle, Martha entendit le long brame d’un cerf. Le cri était faible, flottant à travers le bassin dans la nuit glacée. A la nuit vacillante des flammes, elle vit Petal tendre l'oreille. Mais le brame ne fut pas suivi par celui d'un mâle rival. Au bout d'un moment, Petal relâchât sa vigilance et Martha sentit le sommeil la gagner tandis que le feu sifflait sous les premiers flocons de neige. »

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4 décembre 2022 7 04 /12 /décembre /2022 10:44

Derrière les géants et stars de la plume se cachent souvent des « bons gros bâtards », des types (quelques bonnes-femmes mais elles sont rares) menteurs, rejetés de l’école, drogués, alcooliques, escrocs, voleurs, meurtriers, misogynes, polissons, infidèles, et j’en passe. Les auteurs nous démontrent cela avec un humour potache et malin. J’ai beaucoup appris : Villon a volé, aimé se bagarrer et a même tué un prêtre. Flaubert a taclé à peu près tous les écrivains de sa génération mais il faut dire que Baudelaire n’est pas en reste pour se foutre de ses contemporains : « Victor Hugo continue à m'envoyer des lettres stupides. Vraiment il m'emmerde. Tout cela m'inspire tant d'ennui que je suis disposé à écrire un essai pour prouver que, par une loi fatale, le Génie est toujours bête. » Mais Baudelaire lui-même s’en prend plein la tronche quand les frères Goncourt le traitent de « saint Vincent de Paul des croûtes trouvées, une mouche à merde en fait d’art. » Poe, à 26 ans, a épousé sa cousine de 13 ans… Le pompon revient peut-être à Verlaine, tour à tour violent et infidèle, ou alors aux surréalistes qui, à la mort d’Anatole France, écrivent un pamphlet d’une telle violence que l’écrivain a dû se retourner plusieurs fois dans sa tombe (petit extrait : « Que donc celui qui vient de crever au cœur de la béatitude générale, s’en aille à son tour en fumée ! »). Maupassant, arrivé tard en littérature, adorait se vanter de ses exploits sexuels et, inévitablement a fini par choper la vérole, « la vérole majestueuse … et j’en suis fier morbleu. Alléluia, j’ai la vérole, par conséquent, je n’ai plus peur de l’attraper, et je baise les putains des rues, les rouleuses de bornes et après les avoir baisées, je leur dis « J’ai la vérole ». L’appétit sexuel de Victor Hugo était également légendaire… N’évoquons pas Céline qui ne mérite pas qu’on parle d’autre chose que ses livres.

Une lecture jouissive, irrévérencieuse et finalement un grand bonheur de découvrir ceux qu’on prend pour des génies consciencieux n’être finalement que des hommes avec leurs vices et leurs tares.

Merci à PatiVore pour cette belle idée de lecture, je suis contente d’avoir acheté l’album, je m’y replongerai et y piocherai même des suggestions de lecture. Un index alphabétique des noms d’auteur en fin d’ouvrage est tout à fait justifié et bienvenu.

« Les femmes ressemblent aux girouettes, elles se fixent quand elles se rouillent. » Voltaire

« On raconte qu’un jour Alfred Jarry déjeunait dans un restaurant quand une charmante jeune femme s'installa à côté de lui. Mais comment l'aborder de manière originale ? Jarry dégaina son revolver, tira dans un miroir puis se tourna vers la jeune femme terrifiée et lui dit : Maintenant qu'on a brisé la glace, on peut causer. »

Les Bons gros bâtards de la littérature, bd chez Editions Lapin de Popésie,  Fernandez

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1 décembre 2022 4 01 /12 /décembre /2022 10:55

Ça fait trop longtemps que je n’avais pas parlé de théâtre… surtout que je m’étais fait la promesse de rendre régulièrement hommage à Molière en cette année anniversaire de sa naissance. D’une pierre deux coups !

Je ne vais pas résumer cette pièce de caractère en cinq actes où Molière se moque des femmes prétentieuses mais aussi des écrivains trop pédants. Il me faut évoquer la formidable mise en scène d’Agnès Larroque : cinq femmes tiennent tous les rôles de la pièce et ça se passe dans une cuisine à notre époque. Les comédiennes, extraordinairement dynamiques et douées pour se grimer, se changer et se perruquer en quelques minutes, nous emmènent dans un univers déjanté et psychédélique où les personnages boivent du champagne en se battant à coups de poireaux, font des doigts d’honneur et montrent leur soutif. Le corps et ses multiples possibilités est manipulé autant que la voix est travaillée et les alexandrins prononcés de tant de manières différentes qu’on a le tournis. Un remarquable mélange entre l’univers des Deschiens et celui d’un Buster Keaton pour de talentueuses comédiennes qui courent, dansent, volent, sautent, mangent, brillent par leur maestria. Bravo ! Quelle belle manière de découvrir Molière pour des non-initiés ! C’est drôle, complètement barré et résolument provocateur.

Heureusement pour vous, la troupe joue encore la pièce, et en province s’il vous plaît. Ne la ratez pas si elle passe près de chez vous : https://www.compagniedudetour.com/copie-de-saison-2021-2022

la bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=O9pR7SykUsQ

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27 novembre 2022 7 27 /11 /novembre /2022 19:13

Ebook: Detroit, Fabien Fernandez, Gulf Stream, Electrogène, 2800130211868 -  Leslibraires.fr

Il y a Ethan, un journaliste venu de New York visiter Detroit et proposer un reportage sur la ville. Amateur d’urbex, il a de quoi faire dans cette ville où les immeubles abandonnés, les entreprises en faillite délaissées ne se comptent plus. Il va tomber sur une affaire de corruption et de détournement de fonds d’un lycée qui va lui coûter cher. Il y a aussi Tyrell, un lycéen qui vit avec sa mère et qui essaye tant bien que mal de contrôler ses accès de violence dans un monde hostile. Lorsque sa petite amie Sonja est contrainte de se prostituer pour pouvoir faire vivre sa famille, son sang ne fait qu’un tour. Et surtout, il y a Motor City, le surnom de la ville de Détroit qui a droit à la parole, elle aussi et qui assiste, impuissante, à la déchéance des entreprises, au règne de la drogue, aux injustices du quotidien, aux grèves, aux combats de chiens, à la misère et au chômage omniprésents.

Ce roman à plusieurs voix nous permet de faire une immersion dans cette ville aussi fascinante qu’effrayante. Les lueurs d’espoir sont ténues, la ville a accumulé les malchances et les déroutes et ses habitants donnent l’impression d’être abandonnés, comme seuls dans l’univers. Les personnages sont bien dessinés entre le gamin violent qui cherche à s’en sortir par le truchement d’un pitbull blessé qu’il recueille, sa mère infirmière qui ne compte plus ses heures de travail, ce journaliste trop curieux, ces flics pas si pourris qu’on pourrait le croire et finalement tous ces paumés qu’on sent délaissés de n’avoir jamais vu d’espoir. Il semblerait que Detroit, symbole de résilience par excellence, renaisse de ses cendres depuis quelques années et, qu’après un exode massif de sa population, les gens reviennent y vivre. Une lecture dépaysante, formatrice et riche en émotions.

J’avais déjà fait une halte appréciée à Détroit avec Il était une ville de Thomas B. Reverdy.

Merci Tiphanie pour ce prêt et ce voyage detroitien.

« Un jour, la population trouvera de nouveau le temps de me pouponner.

Mais ce n'est pas en me désertant qu'elle y arrivera. Ce n’est pas non plus en attirant l'attention avec des « ville la plus meurtrière du pays » que je brillerai comme avant. Mes entreprises tombent une à une, mes habitants fuient à la moindre occasion et les personnalités pouvant redorer mon blason se font rares.

Ma gloire se conjugue au passé.

Je suis une vieille dame fripée.

 Ménopausée de l’industrie.

Mère d’artistes à l’agonie.

Matrone usée de sportifs.

Je suis éreintée. »

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24 novembre 2022 4 24 /11 /novembre /2022 19:41

Ce que nous sommes de Zep - BDfugue.com

 

Nous sommes sur Terre en 2113. On avale des pilules faisant croire au cerveau qu’on déguste le meilleur plat de lasagnes, mais on a aussi la possibilité de vivre des expériences virtuelles comme nager avec une baleine bleue ou se transformer en un puissant lion. Inutile d’apprendre quoi que ce soit, il suffit de télécharger certains programmes (payants, bien sûr) pour parler des dizaines de langues différentes, savoir lire mais aussi devenir un maître de la télékinésie. Tout ça est merveilleux jusqu’au jour où ça beugue. Constant en fait les frais, il se déconnecte à Data Brain et se perd… au sens propre et au sens figuré. Il a tout oublié jusqu’à son nom. Une jeune femme, Hazel, le recueille ; elle vit parmi les « pauvres », à la marge. Elle lit de vrais livres, se lave dans la rivière et vit donc souvent des « sensations non numérisées » qu’elle fait découvrir à Constant. Le jeune homme découvre petit à petit à quel point son implant qui a fait de lui un « augmenté » l’affaiblit en réalité énormément et le fragilise dans le monde sans technologie.

Dans ce récit initiatique original, Zep nous amène à réfléchir sur l’hypertechnologie, ses fantasmes, ses possibilités et ses indéniables limites. Ce ne sera pas mon album préféré de Zep parce que je ne suis pas une fan de SF mais l’auteur-dessinateur évoque ce futur avec tendresse, justesse et délicatesse, il le rend passionnant avec cette quête identitaire et le piratage dont Constant a été la victime. Et il faut bien admettre qu’en 2022, on se sent plus proches que jamais de cette surabondance de gadgets et prouesses technologiques futuristes ; le sujet de la BD n’en est que plus effrayant encore. Zep a désormais son style graphique bien à lui, j’ai déjà pu y goûter dans Un bruit étrange et beau ou The End que j’ai adorés : chaque planche a généralement sa couleur pastel, les traits sont doux et ne s’encombrent pas de fioritures inutiles.

Ce que nous sommes de Zep - BDfugue.com

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20 novembre 2022 7 20 /11 /novembre /2022 19:35

La Porte des enfers | Actes Sud

Devenu pour moi un auteur chouchou, Laurent Gaudé a encore une fois su me surprendre avec ce roman publié en 2008.

En 1980, Matteo, jeune père, voit son fils de six ans, Pippo, mourir dans ses bras à la suite d’une fusillade dans les rues de Naples. Cette tragédie va l’éloigner de sa femme Giuliana surtout lorsqu’il n’arrivera pas à obéir à son injonction, à savoir tuer le coupable, Cullacio. Une rencontre inédite avec un professore persuadé qu’il existe un endroit à Naples où on peut accéder au royaume des morts va complètement modifier sa destinée… et celle de son fils. En 2002, un jeune homme de vingt-huit ans dit s’appeler Pippo, être le fils de Matteo et accomplira une vengeance familiale : il blesse et coupe les doigts de Cullacio, le responsable de la fusillade de 1980 et l’emmène sur la tombe du petit Pippo.

Aux allures gothiques, très sombre et effrayante, l’intrigue n’en demeure pas moins palpitante. Comme toujours, Laurent Gaudé sait rapidement créer un univers, ici les rues de Naples correspondent à ce que j’ai vu – ce grouillement, ce bouillonnement incomparable qui est à la frontière de l’Europe et de l’Afrique, mais il sait aussi décrire des personnages complètement à part. L’acmé du roman se passe dans un endroit fantastique entre la vie et la mort, aux « portes des Enfers », j’ai un peu tiqué lors de la lecture de ce passage où on côtoie des foules d’ombres, la « spirale des morts », le « fleuve des larmes » et autres lieux ignobles et apocalyptiques. Oui, il est question de ramener un mort à la vie. Cette dimension fantastique que j’ai moins aimée n’enlève en rien le talent de l’auteur qui fait la part belle aux relations entre un père et son fils et à cette thématique de la mort, évidemment omniprésente.

« Je me souviens des Enfers. Les salles immenses et vides parcourues par le seul gémissement des âmes mortes dans la souffrance. La forêt des goules où les arbres se tordent sous un vent glacial. Je me souviens des cortèges d’ombres entremêlées qui brandissaient leurs moignons. »

Quelle belle image : « C’est la règle du pays des morts, continua Mazerotti. Les ombres auxquelles on pense encore dans le monde des vivants, celle dont on honore la mémoire et sur lesquelles on pleure, sont lumineuses. »

 

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16 novembre 2022 3 16 /11 /novembre /2022 09:47

Entre fauves, Colin Niel | Livre de Poche

Martin est l’un des gardes du parc national des Pyrénées Orientales, et, depuis la mort de l’ourse Cannelle, il est un farouche anti-chasse, déterminé à retrouver et à protéger le dernier ours des Pyrénées, Cannellito, le fils de Cannelle. Lorsqu’il voit, sur les réseaux sociaux, une jeune femme blonde affichant sa fierté d’avoir tué un lion dans le désert de Namibie, il n’a qu’une hâte : la retrouver et lui faire payer. Elle, c’est Apolline Laffourcade, fille de riche qui, pour ses vingt a reçu un cadeau hors de prix de son père : le droit de tuer un lion en Namibie. Komuti, lui, est un Himba qui vit en Namibie et ne peut que constater les dégâts qu’a fait le lion à cause de la sécheresse : son père a perdu ses chèvres dévorées en une nuit. Pour séduire la plus belle des Himbas de son village et redorer le blason de sa famille, il se jure d’abattre ce lion. Enfin, Charles, c’est le lion qui est au centre de cette intrigue et qui a droit, épisodiquement, à la parole.

Le sujet est brûlant et l’enquête est passionnante. Deux camps opposés s’affrontent et, entre la chasseresse et l’écolo anti-chasseurs, il y a le peuple de Namibie, celui qui veut bien accepter de tuer le lion quand c’est devenu absolument indispensable à la survie de tout un peuple. Les passages narrant les instants de chasse m’ont donné la nausée, je ne suis pas anti-spéciste mais je ne comprends pas quel plaisir on peut ressentir à tuer un autre être vivant et considérer cette activité comme un loisir. L’auteur pousse le bouchon en choisissant une chasseresse jeune, intelligente et sensible et néanmoins convaincue qu’elle est dans son bon droit. Les différentes voix se répondent efficacement et, jusqu’à la fin, on ne sait qui a vraiment tué le roi des animaux et dans quelles conditions. J’ai adoré ce thriller choral engagé aux multiples rebondissements qui ouvre les portes de la réflexion sans tomber dans un manichéisme qui ne ferait pas avancer les choses. Et comme le livre porte bien son titre ! C’est un COUP DE CŒUR ! (Merci Michaël pour ce beau moment 😊)

Colin Niel est aussi l'auteur de Seules les bêtes qui a été adapté au cinéma en 2019 (un film très réussi aussi!)

Komuti a construit un kraal qui n’effraie nullement le lion : « Tout ce qui me passa par la tête, tout ce qui aurait pu l'éloigner, je le tentai. Je pris la marmite, tapai dessus avec un bout de ferraille fis tout le vacarme possible au milieu des braillements. Je voyais bien que j’agaçais le lion, que ses mouvements se faisaient plus nerveux. Mais à aucun moment il ne renonça, il explora chaque recoin de mon enclos, se hâtant vers l'extrémité, revenant à pas plus lents. Alors qu’il était tout proche de moi, à peine à quelques mètres, il fit une halte. Un court instant figé, sans rugir ni grogner. Et malgré l'obscurité, je jure qu'il me fixait de ses yeux jaunes et brillants. Qu'il me défiait, même. J’entendis son souffle entre les cris des chèvres, j'imaginais sa gueule ouverte, sa langue, ses crocs. Mon cœur battait en moi avec violence, des coups que je ressentais jusque dans mes tempes. »

Apolline chasse le zèbre… : « Sans mouvement brusque, je redresse mon AVAIL au milieu des branchages. Je bloque mon bras d'arc, déloge une flèche du carquois, glisse la corde dans l'encoche, enclenche mon décocheur sur le D-Loop. Puis j’amène la flèche à moi, les deux cames tournant sur elles-mêmes tandis que je tracte dans le mur, jusqu'en butée, le même geste cent fois répété à l'entraînement. Les plumes caressent ma joue, j'aligne mon tunnel, visette-viseur-cible, le pin vert des vingt mètres calé en haut de la cuisse du zèbre. J’inspire, j’attends.  A cet instant je sais que j'ai sa vie au bout de ma flèche, que tout se joue entre lui et moi, que les autres ne comptent plus. Je ne tremble pas comme ça m'arrive parfois, non, je suis très calme. Un vertige me saisit, fugace et familier, l'impression de ne plus vraiment être là, d'habiter un monde où la vie et la mort n'ont plus tout à fait le même sens, fondues l'une dans l'autre. »

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