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14 septembre 2026 1 14 /09 /septembre /2026 15:15

Les prénoms - Florence Knapp - JC Lattès - Grand format - Les Beaux Titres  Levallois Perret

En 1987, Cora, accompagnée de sa fille de neuf ans, Maia, s’apprête à déclarer la naissance de son petit garçon. Il a été convenu avec son mari Gordon d’appeler leur fils du même prénom. Mais en discutant avec son aînée, Cora fait le choix d’aller à l’encontre de cette tradition familiale qu’elle exècre, elle l’appellera Bear, sur l’idée de Maia. C’est sans compter la l’écœurante violence de Gordon qui la frappe à cette annonce. Mais que serait-il passé si Cora avait appelé son fils Julian, un prénom plus classique qui, signifiant « ciel père », rend hommage à Gordon ? Il ne laisserait pas davantage passer cet acte de rébellion. Et si elle l’appelait Gordon, selon ses souhaits ? Cette vie de soumission et de maltraitance se poursuivrait mais que deviendraient Maia et ce petit garçon ?

L’autrice propose trois versions différentes correspondant aux trois prénoms. J’ai eu peur qu’elle ne tombe réellement dans les clichés en faisant de Gordon Junior un être méchant à l’image de son monstre de père mais finalement, elle a su se montrer plus subtile et moins manichéenne. J’ai détesté retrouver une énième fois un homme odieux et un comportement avilissant (mes lectures de l’année en débordent !). Dans l’une des versions, les enfants devenus grands savent très bien ce que Gordon fait subir à leur mère mais ils ne réagissent que tardivement. J’ai lu ce livre rapidement, c’est fluide et assez agréable et la lecture est aussi un moyen de tester sa mémoire : il faut se souvenir d’une version avant de passer à une autre. J’ai trouvé l’idée intéressante et originale mais je n’ai pas tellement compris la motivation de l’autrice si ce n’est démontrer que le choix d’un prénom peut changer une vie (ce qui est biaisé ici par la tyrannie de Gordon). Il me semble que les versions ne sont pas toujours cohérentes les unes avec les autres, que les personnages changent souvent du tout au tout d’un récit à l’autre. Je ne suis pas sûre qu’il me restera grand-chose de ces trois histoires et ne suis pas en accord avec les éloges des bandeaux de la première de couverture.

« Après coup, Cora ne sait pas très bien ce qui lui a fait dire ça, seulement qu’elle l'a fait et que c'était bien. Alors que le bébé dort dans son landau - Julian ciel père, éthéré, transcendant – Cora a l'impression d'être plus enracinée qu'elle ne l'a été depuis des années. Les pieds bien plantés, il lui semble tenir à l'abri dans sa paume, tel un cerf-volant, les deux cordes de la vie de ses enfants. »

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10 septembre 2026 4 10 /09 /septembre /2026 15:33

Nous aussi - Anne Godard - Actes Sud - Grand format - Actes Sud au Méjan  Arles

On est né dans une famille bourgeoise aisée, dans un bel immeuble parisien. On a grandi dans cette grande maison de campagne surnommée le Château. On a joué tous ensemble, frères, sœurs, cousines et cousins réunis, formant le groupe « les enfants ». On a appris à dresser la table, à éplucher des légumes, à faire un peu de couture, à étendre le linge, à bien se tenir à table. On s’est amusés à faire des spectacles improvisés pour épater les adultes, on leur a tu les défis stupides. On a fait la charité aux pauvres en les plaignant un peu, mais de loin. On est restés soudés et on n’a pas toujours accepté le fils du voisin qui voulait venir jouer. On a encore grandi, il se passe, il s’est passé quelque chose qu’on ne sait nommer. On s’est émancipé, on a découvert l’alcool, le sexe et le tabac, on a voulu quitter le giron familial. On a connu des amours heureuses ou malheureuses, on a fait des enfants. Un drame et quelques révélations plus tard, on s’interroge sur cette famille si parfaite en apparence, sur ce bloc, sur cet univers hermétiquement clos.

C’est avec ce pronom « on » que l’autrice surprend le lecteur en l’emmenant dans cette grande famille où chacun s’y sent bien mais tout de même un peu corseté par les traditions et surtout les non-dits du clan. Tout y est passé au peigne fin : l’école, les études, le coucher, les repas, les lectures, les vêtements, les prénoms, la religion, le potager, la fermière voisine, le chien, le bain, ... La famille, c’est à la fois ce cocon à la carapace solide qui nous protège de tout et cette entité destructrice qui est capable de saper une vie, d’abîmer un individu de manière sournoise et insidieuse. Ce roman s’immisce dans la fissure si discrète en apparence. Il est question de drames, de plusieurs drames, l’un est honteux, les autres sont escamotés pour vite les oublier mais évidemment qu’on ne les oublie pas. Nous aussi tendrait à noyer l’individu dans la masse comme le fait si bien le pronom « on ». Si j’ai admiré la qualité d’écriture et l’évolution du récit qui gagne en gravité et en profondeur au fil des pages (le « on » se fait de plus en plus discret et on devine un part autobiographique dans le texte), je ne peux pas dire que j’ai raffolé de cette lecture que je n'ai pas trouvée agréable. Peut-être, et c’est paradoxal, ai-je été agacée par la très grande justesse des propos, l’acuité de l’autrice vis-à-vis de la place des enfants dans une grande famille appuie là où ça fait mal, réveille les souvenirs douloureusement enfuis. Pour cette rentrée littéraire 2026, c’est un roman qui fait parler de lui à juste titre, il fait réfléchir, il interroge, et cela tout en finesse et en intelligence.

Pour la première partie du livre, j’ai beaucoup pensé à l’excellente pièce Les règles du savoir-vivre dans la société moderne de Jean-Luc Lagarce (qui est un poil plus moqueur qu’Anne Godard).

« On sait que tout le monde n’a pas notre chance. »

« S’il fait vraiment très chaud, quand pour se rafraîchir on installe dans l'herbe la piscine gonflable, on se met tout nus. On est de la même famille, on est tous pareils, on n'a rien à craindre. On s'arrose au jet d'eau, on sent l'eau froide sur notre ventre, entre nos cuisses. On rit, mais on n'aime pas cette sensation, l'eau qui nous force, on garde les cuisses serrées, on aurait mieux aimé garder les culottes. On ne devrait pas avoir honte, on est les enfants du bon Dieu, on est pur comme des agneaux, on ressemble à des angelots. Imaginez dans les tableaux, des anges avec des culottes, ce serait ridicule. On est tellement plus beaux nus comme Dieu nous a faits, avec nos fossettes, nos ventres dodus, nos fesses rondes, nos petites fentes, nos petits robinets. On nous mangerait. »

« On bafouille, on bégaie, on n'arrive plus à finir les mots qui se bousculent dans notre bouche, se mélangent et nous échappent avant qu'on ait pu les rassembler. On nous dit tu parles trop vite, je ne te comprends pas, on nous dit articule, on nous dit parle plus fort, on nous dit vas-y accouche. On finit nos phrases, nos mots, on nous les souffle comme si on devinait ce qu'on allait dire, comme si on était dans notre tête et qu'on savait déjà tout ce qu'on pense, tout ce qu'on vit, comme si ce n'était pas la peine de faire l'effort d'écouter ce qu'on n'aurait pas prévu pour nous. On nous dit ce qu'on devrait faire, ce qu'on devrait être, ce qu'on devrait penser. »

 

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7 septembre 2026 1 07 /09 /septembre /2026 10:33

Humus - Gaspard Koenig - J'ai Lu - Poche - La librairie du Channel Actes  Sud Calais

Kevin et Arthur se sont rencontrés sur les bancs de l’école (à AgroParisTech), ce fut un coup de foudre amical. À la suite d’un cours sur les vers de terre par un éminent spécialiste, les deux étudiants se prennent d’affection pour les lombrics avec la ferme intention de révolutionner le monde. Kevin, le boursier limousin choisira, bien malgré lui, la voie du capitalisme : il rencontre Philippine qui le convaincra de créer une immense usine de lombricompostage et de viser l’internationale. Arthur, lui, tombé amoureux d’Anne, choisira la ferme héritée de son grand-père dont les champs ont subi insecticides sur insecticides depuis de décennies pour mener des expériences de permaculture mais surtout de lombriculture. Les amis vont se perdre de vue et se fâcher mais se retrouveront dans un monde où plus rien ne va.

Mon avis est partagé même s’il a tendance à pencher vers le côté droit - plus négatif (oui, à droite, c’est plus négatif...), j’ai adoré me rapprocher des lombrics (et ce n’était pas gagné, je les ai toujours tenus à distance !), comprendre leur intérêt majeur, me retrouver plongée dans ces réflexions essentielles sur la culture de la terre et le tri des déchets. J’ai plutôt apprécié le personnage d’Arthur, utopiste et savant fou, fervent défenseur d’un noble projet. Mais les autres personnages m’ont déplu, soit trop caricaturaux comme la naturopathe un peu allumée du village, le ministre débordé et complètement con ou la femme d’affaires-requin d’une froideur glaciale, soit antipathiques comme Kevin qui, charmant au départ, devient un être veule et inconsistant, incapable de faire des choix. La vision de l’avenir est tout de même très pessimiste, à cause de l’Homme évidemment, même si j’ai bien compris avoir à faire à un texte satirique. Je trouve aussi que le roman, avec ses 509 pages, souffre de quelques longueurs avec des considérations inutiles ; l’écriture ne m’a pas non plus charmée. Il n’en demeure pas moins qu’on sent que l’enquête sur les vers de terre a été soigneusement menée par un auteur né à Neuilly et qui a fait les grandes écoles... dommage que sa vision de la campagne soit un peu réduite. Bref, malgré la belle présence de nos amis les vers et une fin que j’ai appréciée (peut-être parce qu’elle frôle l’absurde), j’ai trouvé le roman un brin condescendant et un poil longuet.

Je participe au challenge des Pavés de l'été de La petite liste.

« Comment l'être humain, avec son cerveau infiniment plus performant que les pauvres ganglions cérébroïdes du lombric, avait-il pu être assez stupide pour annihiler, en les broyant et en les affamant, des milliards de milliards de vers de terre au cours des dernières décennies ? Dans quelles muettes souffrances, blessés, exsangues, étaient-ils morts ? Qu’ils soient ou non utiles à l’homme et à ses cultures, ne possédaient-ils pas le simple droit de vivre ? »

« À présent, le néant menaçait pour de bon, celui d’un monde stérile, desséché, vitrifié. On n’avait plus le temps, on n’avait plus le droit de s’ennuyer. La question n’était pas de se divertir mais d’agir. Il fallait vivre, vire et faire vivre. »

 

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4 septembre 2026 5 04 /09 /septembre /2026 18:12

Bordeaux/Shanghai

Wei est le fils d’un riche homme d’affaires de Shangaï. Trop gâté, il dilapide l’argent de papa sans avoir de réel objectif dans la vie. Après un énième mensonge et une dette faramineuse à rembourser, le père envoie son fils en France pour superviser une grande propriété viticole bordelaise qu’il a achetée il y a peu. C’est évidemment plutôt un prétexte pour éloigner son fils des mauvaises fréquentations. Wei découvre la bise française, une langue qu’il ne comprend pas du tout et l’art du vin qu’il mettra quelque temps à réellement apprécier. Lola, l’œnologue du domaine lui servira un peu malgré elle de professeur. Mais le cru bourgeois est menacé car les précédents propriétaires travaillaient moins bien que Lola. En apprenant le vin, Wei va apprendre la vie, gagnant pas à pas en humilité et en amour.

La Kube dessinée m’a encore une fois ravie en m’offrant un voyage viticole qui a accompagné une belle histoire d’amour à travers ce récit d’apprentissage. C’est frais et joli, très prévisible mais ça se lit avec plaisir et, pour qui aime le vin, quelques explications et réflexions œnologiques parachèveront le tout. Comme les personnages parlent chinois, français ou anglais, les auteurs ont attribué une couleur à chaque langue, ce qui est plutôt astucieux. J’ai aimé la douceur des dessins qui mettent en valeur la campagne et les vignes bordelaises. Au-delà de l’histoire mignonnette, une réalité : 200 châteaux bordelais ont été acquis par des Chinois de 2008 à 2018 mais ils n’ont pas tous tenu le coup et quelques dizaines ont été laissés à l’abandon ou vendus à un prix bas (ce qui est plutôt une bonne nouvelle pour les investisseurs français). Pour conclure, une belle BD qu’on peut déguster avec un Malbec et qui m’a valu un beau moment de lecture.

J'avais découvert le travail du scénariste Mark Eacersall avec le très bon Tananarive

Bordeaux/Shanghai de Amélie Causse Mark Eacersall

 

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1 septembre 2026 2 01 /09 /septembre /2026 10:15

L'autre moitié du soleil

Au début des années 60, au Nigéria. Olanna et Kainene sont sœurs jumelles et pourtant tout les oppose : Olanna, professeure, est très belle, idéaliste et engagée, Kainene, plus froide, gère les affaires familiales avec brio. Leurs parents sont de riches parvenus corrompus qui ne pensent qu’à l’argent et aux apparences. Olanna trouve l’amour dans les bras d’Odenigbo, un intellectuel qui a engagé Ugwu comme homme à tout faire, Kainene s’éprend de Richard, un Blanc fasciné par les « pots cordés », ces bronzes anciens découverts au Nigéria, il sait parler ibo et s’est intégré intelligemment à la société nigérienne après des débuts difficiles. Mais les tensions entre les Ibos et les autres ethnies du pays ne cessent de prendre de l’ampleur et se transforment en haine, une haine causée « par la politique officieuse du « diviser pour régner » du pouvoir colonial britannique. » En mai 1967 est proclamée la République indépendante du Biafra mais cette région est riche en pétrole, il est hors de question de la laisser entre les mains des Ibo. Massacres et famines vont avoir raison de tout un peuple.

Quel roman ! Un témoignage bouleversant sur la guerre du Biafra où un fol espoir a lentement et sournoisement cédé sa place à un avenir morne et un constat désolant : des angoisses au quotidien, un appauvrissement lent et inéluctable, une famine ravageuse, un million de morts. Ce roman puise sa force dans la profondeur des histoires individuelles : on s’attache à la plupart des personnages, Olanna, Odenigbo, Ugwu, ... tous sont jetés, catapultés dans cette histoire sans issue. Certains passages sont effrayants, d’autres poignants. Je garde en tête l’image d’Olanna qui entraîne sa petite fille à courir le plus vite possible au bunker ; ou celle d’Ugwu, un personnage attachant, amené à commettre des atrocités ; ou encore cette faim tenace à fait manger n’importe quoi. J’ai beaucoup appris sur un conflit dont j’avais peu entendu parler, j’ai fait un parallèle avec la guerre qui a opposé les Hutus et les Tutsis : il est toujours question d’argent et les Blancs ont là aussi leur part de responsabilité.

Le roman compte 658 pages, je participe au challenge des Pavés de l'été de La petite liste.

Merci Marijo pour cette découverte !

« L’instruction est une priorité ! Comment pourrons-nous résister à l'exploitation si nous ne disposons pas d’outils pour comprendre l'exploitation. »

« Je suis nigérian parce que l'homme blanc a créé le Nigeria et m'a donné cette identité. Je suis noir parce que l'homme blanc a construit la notion de noir pour la rendre la plus différente possible de soin blanc à lui. Mais j'étais ibo avant l'arrivée de l'homme blanc. »

Quand il y avait encore de l’espoir : « Olanna les observa et se rendit compte, une vague de chaleur au cœur, qu’ils ressentaient tous ce qu’elle ressentait, ce qu’Odenigbo ressentait, cette même impression d’avoir du métal liquide qui voulait dans leurs veines à la place du sang, de pouvoir marcher pieds nus sur les braises ardentes. »

Ugwu écrit ce qu’il vit : « Ils avaient fait rôtir le lézard et l'avaient partagé, en chassant les autres enfants. Plus tard, le garçon avait offert à Ugwu un bout minuscule de sa part filandreuse. Ugwu l'avait remercié et avait secoué la tête en réalisant que jamais il ne pourrait traduire cet enfant sur le papier, jamais il ne pourrait décrire assez fidèlement la peur qui voilait les yeux des mères au camp de réfugiés quand les bombardiers surgissaient du ciel et attaquaient. Il ne pourrait jamais décrire ce qu'il y avait de terriblement lugubre à bombarder des gens qui ont faim. Mais il essayait, et plus il écrivait, moins il rêvait. »

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29 août 2026 6 29 /08 /août /2026 21:17

C'était ça ou mourir par Orélien

Août 2023. Jonas Dorléon est professeur d’histoire-géographie à Haïti. Un jour, un gang armé tire au hasard dans son quartier de Carrefour-Feuilles, à Port-au-Prince. Jonas sait qu’il peut mourir et qu’il doit fuir. « Professeur sans classe, poète sans lecteurs, voyageur sans carte », il abandonne tout sauf le recueil de poèmes de René Depestre et rejoint d’abord la République dominicaine. Maçon des routes, cireur de chaussures ou plongeur dans un resort, il cumulera les petits boulots avant de reprendre la route. Le Brésil, le Pérou, l’Equateur, ... il sort vivant de la jungle du Darien, réchappe à une fièvre au Costa Rica, patiente dans les interminables files d’attente à Tapachula, au Mexique. A la frontière étasunienne, il se heurte à l’appli CBP One qui ne planifie que rarement les rendez-vous pour les demandeurs d’asile. Il a à faire à la cruauté des Américains, leur bêtise et leur méchanceté. Après avoir emprunté le chemin Roxham, cette route qui relie les Etats-Unis au Canada, il est enfin arrivé. Pas tout à fait, il lui faut encore attendre le droit d’y rester et subir une audience où il aura à expliquer les raisons de son exil.  

La grande réussite de ce roman, c’est que le lecteur suit le personnage, se colle à son maigre corps, n’est pas loin d’enfiler ses chaussures trouées et de porter son sac Carrefour. L’auteur parvient à transmettre ses émotions et à restituer ses ressentis sans jamais tomber dans le misérabilisme et l’apitoiement. Les rencontres sont nombreuses, les pertes aussi, et presque toujours demeure cette solidarité entre migrants. L’horreur à Haïti, la haine des Etats-Unis et la clémence du Canada sont si bien narrés ! Si certains pensent encore qu’un migrant prend le chemin de l’exil pour son plaisir ou par caprice, lisez ce roman ! Contrairement à Gaël Faye sur le bandeau de couverture, j’ai préféré fractionner ma lecture tant chaque chapitre était dense et parfois éprouvant. J’ai beaucoup aimé cette lecture imagée, à l’écriture belle : l’écrivain use (et abuse aussi parfois, il faut bien le reconnaître) des métaphores, personnifications, zeugmes ou encore comparaisons. Le résultat, c’est un texte touchant, profondément humaniste qui narre le combat du migrant. Je suis plutôt avare dans la distribution des récompenses depuis quelque temps mais ce roman, je crois, vaut bien un « coup de cœur ».

Première lecture de la rentrée littéraire 2026.

« Je n'étais pas encore un migrant. J'étais une attente, une apnée, un homme suspendu entre deux mondes, comme un morceau de linge oublié sur la corde du temps. Pas encore parti, déjà plus chez moi. J'étais là, paralysé, sur cette terre étrangère qui ne voulait pas tout à fait de moi, mais qui me permettait encore de dormir sans sursauts. La République dominicaine, pour moi, c'était un vestibule. Pas encore un exil. Pas non plus un refuge. Plutôt un sas. Une antichambre d'Haïti, un purgatoire où il est encore permis d'espérer un retour - même si le retour, comme la foi, est parfois un mirage qui s'étire. »

Discriminer les Haïtiens par rapport aux Dominicains n’est pas nouveau : « C’était en 1937. Trujillo, le dictateur dominicain au costume repassé, moustache propre avait décidé qu'il y avait trop d'Haïti, hein, dans ce pays. Il pourrait purifier la frontière, disait-il. Les soldats ont reçu le mot de passe : perejil. Le persil. On tendait une branche verte au suspect et on lui disait : « Comment ça s’appelle ? » Celui qui roulait le r comme un Espagnol vivait. Celui qui disait « persil » à la manière haïtienne mourait, tombait raide mort dans les eaux de la rivière du Massacre. »

« on ne part pas quand on veut : on part quand on ne peut plus rester. »

Au Brésil, certains migrants jonglent ou font des acrobaties pour gagner quelques sous : « Moi, je n'avais pas d'équilibre, pas de bouteilles, pas de corde. Mais j'avais une bouche, une langue et des histoires. Alors j'ai commencé à parler. A raconter. À inventer. À mentir avec style. J’étais un griot en exil. Je faisais rire les Brésiliens avec des histoires d'Haïti apprêtées à la sauce comique. J'inventais des proverbes. Je jouais les idiots. Je faisais des voix. J’imitais les douaniers. Je caricaturais Jesús le passeur et personnifiais même le cafard du McDo. Et les gens riaient. Les vieux. Les enfants. Les vendeuses de bonbons. Les livreurs à vélo. Ils riaient parce que j'étais drôle. »

Les douaniers trumpistes ne veulent pas de l’intelligence d’un professeur : « Comme si penser constituait un crime. Comme si l'éducation était suspecte dans un corps noir. Même si le commentaire ne s'adresse pas à moi, ça m'a blessé. Pas à cause de l'insulte proprement dite - j'y étais habitué, mais parce que ceux qui humiliaient étaient habités par une ignorance triomphante, crasse, assumée. »

« Tu es migrant, ce n'est pas la faim qui t'écrase en premier. Le corps s'habitue à presque tout. Ce qui te brise vraiment, c'est l'inutilité. Cette sensation lente et corrosive de ne plus servir à rien, de n'avoir aucun poids, aucun effet sur le monde, d’exister sans laisser la moindre empreinte. De tomber en sachant d'avance que personne ne pensera à te ramasser. »

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26 août 2026 3 26 /08 /août /2026 09:57

La Correspondante

Ce roman a d’emblée fait parler de lui à sa sortie, j’avais envie de le découvrir à mon tour, d'autant plus que j'adore les romans épistolaires.

Sybil Van Antwerp est une septuagénaire divorcée qui vit seule dans le Maryland après avoir exercé – avec passion – le métier de greffière. Elle aime depuis toujours correspondre non seulement avec sa famille (son fils, et sa fille qui vit en Angleterre, son frère en France) et ses amis (sa plus fidèle, Rosalie, qui la connaît si bien) mais aussi avec un peu tout le monde. La moindre communication écrite peut être prétexte à démarrer une véritable correspondance, dense et régulière. Mais Sybil souffre de problèmes de vue et se trouve confrontée à ses démons du passé. La lettre est parfois l’occasion de revivre des souvenirs, d’admettre certains torts et de mettre les points sur les i. Sybil plaît encore aux hommes et elle se retrouve avec deux prétendants, l’un qui vit au Texas et aimerait l’épouser, l’autre qui est un voisin aussi discret qu’attentionné.

                J’ai commencé cette lecture en me demandant ce qui pouvait tant plaire. Les premières lettres sont plutôt banales et évoquent de petits faits ordinaires : un petit accident de voiture, une réunion au club jardinage, mais Sybil aime aussi écrire aux écrivains qu’elle admire. Petit à petit, on apprend à connaître cette dame franche et généreuse qui dévoile ses pensées les plus intimes dans des lettres qu’elle n’envoie à personne (on en saura plus à la fin du livre). J’ai apprécié certaines relations originales comme celle avec un adolescent, fils d’ami, que Sybil parvient à sortir de la dépression et qu’elle héberge quelques mois. J’ai aimé que le monde de Sybil ne soit pas manichéen, elle a commis des erreurs, elle s’est montrée maladroite parfois, elle a su assumer ses choix. Enfin j’ai adoré cette ambiance british, cosy en apparence et plus pêchue en réalité ; l'écriture est élégante et on passe de sujets futiles à d'autres plus graves. Et puis quelle ode à la correspondance, à ce rituel généreux qui veut qu’on offre du temps à l’autre ! Quand je repense à tous mes correspondants de jeunesse, que de beaux moments passés à écrire et à lire le courrier, j’en suis nostalgique. Je ressors finalement repue et très satisfaite de cette lecture qui, en vacances, a été si agréable.

La vie comparée aux quatre saisons : « Nous naissons et traversons l'enfance au printemps. Nous vivons ces glorieuses années, passionnantes et pleines d’allant, que sont la vingtaine, la trentaine et la quarantaine, en été. Nous nous retirons à nous-mêmes à l'automne, saison fraîche mais pas encore froide, intense et aromatique. Et quand on vient l'hiver, c'est la vieillesse (soudaine) et la mort. »

Sybil est invitée à faire un discours à la cérémonie d’adieu de son ex-mari : « Ce genre d’occasion me fait toujours regretter de ne pas mesurer quelques centimètres de plus – ce que je peux détester ma taille – et je ne demande pas un miracle ! Je ne parle pas d’un mètre quatre-vingts comme toi, j’aurais simplement préféré un mètre soixante ou soixante-dix. Un mètre cinquante-cinq, c’est humiliant quand on parle en public (ce que je déteste en soi), et personne ne se promène en escarpins passé soixante-dix ans, même si j’adorais en porter. »

« Imaginez, les lettres qu'on a envoyées dans le vaste monde, celles qu'on a reçues en retour, sont les pièces d'un magnifique puzzle ou, métaphore encore meilleure quoique datée, les maillons d'une longue chaîne, et même si ces maillons ne sont jamais rassemblés, ce qui est probable, même s'ils restent pour l'éternité dispersée autour de la terre comme les graines fragiles d'un pissenlit en train de le faner, n'y a-t-il pas là quelque chose de merveilleux, dans l'idée que l'histoire d'une vie puisse être préservée, d'une certaine façon, que la lettre que je suis en train d'écrire puisse un jour représenter quelque chose, même d'infime, aux yeux de quelqu'un ? »

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22 août 2026 6 22 /08 /août /2026 08:46

Strange pictures

Uketsu et l’écrivain le plus vendu au Japon, il entretient un certain mystère sur son identité en apparaissant toujours vêtu de noir et portant un masque blanc. Sachant que ce roman est un polar, il ne m’en a pas fallu davantage pour être alléchée.

Deux étudiants, Sasaki et Kurihara, se mettent à enquêter sur le blog d’un certain Ren qui parle, notamment, de sa femme Yuki qui est tombée enceinte. Il raconte, au fil des mois, cette grossesse et les émotions du couple mais aussi l’inquiétude de savoir que le bébé se présente par le siège. Il publie également quelques photos de dessins réalisés par sa femme. Finalement, Yuki accouche mais décède à cause des complications liées à la position du bébé. Ren se tait de longs mois durant avant d’expliquer qu’il a compris les énigmes cachées dans les dessins de sa femme qui tenait à révéler un secret le plus discrètement possible parce qu’elle se savait en danger. Les deux amis comprennent qu’une tierce personne a vécu avec le couple et qu’un meurtre a été commis. Des meurtres, il y en aura d’autres et l’assassin a le don de brouiller les pistes.

Très intriguée dès les premières lignes par l’insertion des dessins et de l’analyse qu’on en fait, j’ai été de plus en plus alpaguée au fil des pages par une intrigue complexe et ô combien originale. On a l’impression d’avoir à faire à quelques nouvelles distinctes mais tout finit par s’imbriquer astucieusement même si c’est assez complexe (j’aurais dû prendre des notes !) L’écriture simple mais efficace nous emporte dans le quotidien des Japonais, leurs habitudes alimentaires, leurs alphabets (hiragana et kanji), l’école, les loisirs... J’ai beaucoup aimé cette lecture atypique et mystérieuse tout le long et parfois glaçante et glauque, surtout quand le lecteur comprend enfin toute l’histoire. Je ne suis pas sûre de retenir toutes les subtilités et les rebondissements de l’intrigue mais j’ai été ravie d’apprécier un roman nippon (j’ai souvent fait de mauvaises rencontres !) très original. Deux autres romans de l’auteur connaissent le même succès : Strange Houses et Strange Buildings.

Quand Sasaki analyse les dessins de Yuki : « Sasaki arrache les feuilles où sont imprimés les dessins, les superpose dans l’ordre 1-bébé, 2-vieille femme, 3-adulte (femme), et regarde le résultat à la lumière des néons. Les trois dessins se mélangent, sans rien donner à voir de cohérent. Alors il change les images, les angles, les positions... Il essaie toutes sortes de combinaisons, mais finit par renoncer, découragé. Les possibilités lui paraissent infinies. »

 

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19 août 2026 3 19 /08 /août /2026 20:20

Ivo a mis les voiles - Éditions Sarbacane

Ivo est mort. Mécanicien de métier, il a passé sa vie à bourlinguer dans son pays qu’est le Brésil, ne tenant pas en place. Pedro, un jeune Carioca, a envie et besoin de comprendre le parcours d’Ivo. Muni de son certificat de décès et d’une carte postale de Porto Seguro, il entame un road trip aux allures d’enquête qui va l’emmener au nord de Belém en longeant la côté atlantique. Des kilomètres et des kilomètres parcourus, de nombreuses rencontres, de belles découvertes, quelques réponses à ses questions et, à travers sa quête de l’autre, une introspection et une quête identitaire.

J’ai eu du mal à entrer dans l’œuvre, les planches alternent entre le passé et la vie d’Ivo et le présent avec Pedro, la différence entre les deux n’est pas nette. Il me semble que complexifier l’intrigue en début d’album n’était pas la meilleure idée. Mis à part ce constat et quelques longueurs (155 planches), cette BD dégage un charme indéniable. On accompagne les personnages à boire des cachaças les pieds dans le sable, à se baigner dans les rivières qui bordent les routes, on ne sait pas où on va dormir le soir-même mais les rencontres sont belles, empreintes de simplicité et de bienveillance à cette époque de la fin des années 80. Cette nonchalance et cette insouciance qui s'accompagne d'une ode à la jeunesse apportent une dimension solaire à ce voyage autant spatial que spirituel, rehaussée par les couleurs chaudes des dessins. J’ai admiré avec délectation la plupart des planches, et encore plus les pleines pages, les plages dorées et le ciel d’un bleu si pur et si fidèle. Un album que je refeuillèterai de temps en temps.

C’est encore une BD reçue via la Box « Kube dessinée ». Pour l’instant, même s’il n’y a pas de véritable coup de cœur, j’ai apprécié ce que j’ai lu.

« La vie pour toi, c’est un début, un milieu et une fin. Pas vrai, Ivo ? Le reste, tu te dis, n’est que naïveté et fanatisme. Curés et médecins ne sont que les charlatans des âmes et des corps. »

Ivo a mis les voiles, bd chez Sarbacane de Pinheiro

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16 août 2026 7 16 /08 /août /2026 17:28

Dans la jungle

Suzanne, la soixantaine, a rendez-vous chez le notaire, six mois après la mort de sa fille Aurélie, de ses deux petits-enfants, tous les trois tués par son gendre Arnaud qui a conclu son acte de barbarie par un suicide. Comment en arriver là ? Arnaud et Aurélie se sont aimés passionnément, ils se sont mariés, ont construit une vie apparemment charmante et confortablement bourgeoise. Mais Arnaud a besoin d’avoir une emprise totale sur sa femme et, plus tard sur ses enfants, de tout contrôler à chaque instant. Il reproche à sa femme de prendre un verre de vin, l’accuse de draguer des mecs quand elle sort avec des copines, la flique sur son portable, espionne ses mails, installe des caméras partout dans la maison, l’accuse d’être une menteuse, n’accepte des conseils de personne. Sa mesquinerie, sa fatuité et ses jalousies sont compensées par des moments de grande tendresse et d’empathie, et Aurélie s’interroge sur la chance qu’elle a eue de le rencontrer et d’être aimée de lui. Sa mère l’accompagnera dans sa décision de quitter son mari.

La lecture de ce thriller psychologique est sans aucun doute prenante, on tourne les pages pour connaître l’évolution de cette relation malsaine, on s’identifie à Aurélie, on déteste rapidement Arnaud. La tension monte avec l’amoncellement de détails qui font d’Arnaud un monstre – en toute discrétion. J’ai beaucoup aimé suivre le quotidien de ce couple, de cette famille, l’écriture visuelle et réaliste ne nous cache rien de leurs habitudes, de leurs repas, de leur intimité. Si le récit n’obéit pas aux règles de la tragédie classique puis qu’il se déroule sur quatorze longues années, la fatalité est inéluctable et le dénouement annoncé d’emblée, le lecteur le sait dès les premières pages. La lecture est facile et fluide, l'intrigue sans réelle surprise ;j’aurais pu vraiment aimer ce roman si je n’avais eu cette trop forte impression de déjà lu, notamment tout récemment avec La deuxième femme de Louise Mey ou dans d’autres polars de moins bonne facture (il faut se méfier des apparences, le syndrome de la cage dorée, etc.) Les thèmes de l’emprise conjugale et du féminicide inspirent décidément nombre d’auteurs.

J’ai appris que « chipoter » en belge avait un autre sens qu’en français puis qu’il signifie « farfouiller, triturer ».

J’avais (davantage) aimé le premier roman de l’autrice, La Vraie Vie.

"Elle se sentait désunie, elle aurait incapable de déterminer depuis quand, quelques mois, quelques années, une partie de son esprit vivait en dehors d'elle-même, peinant chaque jour davantage à se concentrer sur des tâches simples. Au travail ça allait encore, mais à la maison elle pouvait errer des heures sans but, commençant une chose puis une autre, ne finissant jamais rien, évoluant dans un brouillard de vacuité, comme si chaque geste, chaque pensée se dissolvait avant de prendre forme. Arnaud était imprévisible. Il pouvait la couvrir d'attentions et d'éloges à un moment avant d'entrer dans ce qui ressemblait à une profonde colère silencieuse l'instant d'après."

 

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