
On est né dans une famille bourgeoise aisée, dans un bel immeuble parisien. On a grandi dans cette grande maison de campagne surnommée le Château. On a joué tous ensemble, frères, sœurs, cousines et cousins réunis, formant le groupe « les enfants ». On a appris à dresser la table, à éplucher des légumes, à faire un peu de couture, à étendre le linge, à bien se tenir à table. On s’est amusés à faire des spectacles improvisés pour épater les adultes, on leur a tu les défis stupides. On a fait la charité aux pauvres en les plaignant un peu, mais de loin. On est restés soudés et on n’a pas toujours accepté le fils du voisin qui voulait venir jouer. On a encore grandi, il se passe, il s’est passé quelque chose qu’on ne sait nommer. On s’est émancipé, on a découvert l’alcool, le sexe et le tabac, on a voulu quitter le giron familial. On a connu des amours heureuses ou malheureuses, on a fait des enfants. Un drame et quelques révélations plus tard, on s’interroge sur cette famille si parfaite en apparence, sur ce bloc, sur cet univers hermétiquement clos.
C’est avec ce pronom « on » que l’autrice surprend le lecteur en l’emmenant dans cette grande famille où chacun s’y sent bien mais tout de même un peu corseté par les traditions et surtout les non-dits du clan. Tout y est passé au peigne fin : l’école, les études, le coucher, les repas, les lectures, les vêtements, les prénoms, la religion, le potager, la fermière voisine, le chien, le bain, ... La famille, c’est à la fois ce cocon à la carapace solide qui nous protège de tout et cette entité destructrice qui est capable de saper une vie, d’abîmer un individu de manière sournoise et insidieuse. Ce roman s’immisce dans la fissure si discrète en apparence. Il est question de drames, de plusieurs drames, l’un est honteux, les autres sont escamotés pour vite les oublier mais évidemment qu’on ne les oublie pas. Nous aussi tendrait à noyer l’individu dans la masse comme le fait si bien le pronom « on ». Si j’ai admiré la qualité d’écriture et l’évolution du récit qui gagne en gravité et en profondeur au fil des pages (le « on » se fait de plus en plus discret et on devine un part autobiographique dans le texte), je ne peux pas dire que j’ai raffolé de cette lecture que je n'ai pas trouvée agréable. Peut-être, et c’est paradoxal, ai-je été agacée par la très grande justesse des propos, l’acuité de l’autrice vis-à-vis de la place des enfants dans une grande famille appuie là où ça fait mal, réveille les souvenirs douloureusement enfuis. Pour cette rentrée littéraire 2026, c’est un roman qui fait parler de lui à juste titre, il fait réfléchir, il interroge, et cela tout en finesse et en intelligence.
Pour la première partie du livre, j’ai beaucoup pensé à l’excellente pièce Les règles du savoir-vivre dans la société moderne de Jean-Luc Lagarce (qui est un poil plus moqueur qu’Anne Godard).
« On sait que tout le monde n’a pas notre chance. »
« S’il fait vraiment très chaud, quand pour se rafraîchir on installe dans l'herbe la piscine gonflable, on se met tout nus. On est de la même famille, on est tous pareils, on n'a rien à craindre. On s'arrose au jet d'eau, on sent l'eau froide sur notre ventre, entre nos cuisses. On rit, mais on n'aime pas cette sensation, l'eau qui nous force, on garde les cuisses serrées, on aurait mieux aimé garder les culottes. On ne devrait pas avoir honte, on est les enfants du bon Dieu, on est pur comme des agneaux, on ressemble à des angelots. Imaginez dans les tableaux, des anges avec des culottes, ce serait ridicule. On est tellement plus beaux nus comme Dieu nous a faits, avec nos fossettes, nos ventres dodus, nos fesses rondes, nos petites fentes, nos petits robinets. On nous mangerait. »
« On bafouille, on bégaie, on n'arrive plus à finir les mots qui se bousculent dans notre bouche, se mélangent et nous échappent avant qu'on ait pu les rassembler. On nous dit tu parles trop vite, je ne te comprends pas, on nous dit articule, on nous dit parle plus fort, on nous dit vas-y accouche. On finit nos phrases, nos mots, on nous les souffle comme si on devinait ce qu'on allait dire, comme si on était dans notre tête et qu'on savait déjà tout ce qu'on pense, tout ce qu'on vit, comme si ce n'était pas la peine de faire l'effort d'écouter ce qu'on n'aurait pas prévu pour nous. On nous dit ce qu'on devrait faire, ce qu'on devrait être, ce qu'on devrait penser. »