
Ce très court roman (89 pages) était sur ma liste d’envies de lectures depuis quelques années déjà.
Jonathan Noël a une vie on ne peut plus monotone et solitaire : vigile dans une banque depuis des décennies, il vit seul à Paris dans une chambre de bonne et suit chaque jour, chaque semaine, chaque année une routine qui paraît immuable et lui convient très bien. Jusqu’à un certain matin où il trouve, devant sa porte, un pigeon vivant qui l’observe. Terrorisé, il referme la porte, s’affole mais il est contraint d’aller se rendre au travail, un retard ou une absence est pour lui inadmissible. Il prend son courage à demain et affronte l’insolent volatile, esquive les « taches vert émeraude à l’éclat humide » et les plumes éparses et descend de son sixième étage. Cette rencontre fortuite n’est que le début d’une journée faite de mésaventures et d’imprévus qui se transforment vite en angoisses pour Jonathan...
Quelle pépite que ce court roman ! Porté par une écriture vive et alerte, le récit - souvent très drôle – permet au personnage d’évoluer : toute sa vie psychorigide et obsessionnel, Jonathan perd ses moyens devant ce pigeon qui va être le déclencheur d’une journée catastrophe mais il gagne, le lendemain, une insouciance et une légèreté qu’on ne lui soupçonnait pas. L’humour naît du décalage entre le caractère dérisoire de ce pauvre pigeon arrivé sur le palier de Jonathan et les réactions complètement démesurées du bonhomme (il se jure de ne plus jamais retourner dans sa chambre de bonne et prend une chambre d’hôtel). Cet anti-héros misanthrope et asocial, qui fait écho à certains personnages marginaux d'Italo Calvino, offre une belle occasion de questionner le sens de l'existence et d'en sonder la vanité. On rit de Jonathan, on le plaint aussi, on s’apitoie sur son sort et, parfois, on peut même s’identifier à lui !
« Pour un peu, il avait déjà enjambé le seuil, son pied était déjà en l'air, le gauche, sa jambe était déjà lancée en avant... quand il le vit. Il était posé devant sa porte, à moins de vingt centimètres du seuil, dans la lueur blafarde du petit matin qui filtrait par la fenêtre. Il avait ses pattes rouges et crochues plantées sur le carrelage sang de bœuf du couloir, et son plumage lisse était d'un gris de plomb : le pigeon. Il avait penché sa tête de côté et fixait Jonathan de son œil gauche. Cet œil, un petit disque rond, brun avec un point noir au centre, était effrayant à voir. Il était fixé comme un bouton cousu sur le plumage de la tête, il était dépourvu de cils et de sourcils, il était tout nu et impudemment tourné vers l'extérieur, et monstrueusement ouvert ; mais en même temps il y avait là, dans cet œil, une sorte de sournoiserie retenue ; et, en même temps encore, il ne semblait être ni sournois, ni ouvert, mais tout simplement sans vie, comme l'objectif d'une caméra qui avale toute lumière extérieure et ne laisse passer aucun rayon en provenance de son intérieur. »
Jonathan a toujours été un vigile imperturbable et d’une extraordinaire stabilité : « Mais aujourd’hui, tout était différent. Aujourd’hui, rien à faire, Jonathan n’arrivait pas à retrouver son calme de sphinx. Au bout de quelques minutes seulement, il sentit tout le poids de son corps peser douloureusement sur la plante de ses pieds, il reporta ce fardeau d’un pied sur l’autre et, en changeant ainsi plusieurs fois, se mit à perdre un peu l’équilibre et dut exécuter des petits pas de côté pour que son centre de gravité ne s’écartât point du strict fil à plomb sur lequel il l’avait jusqu’à présent toujours impeccablement maintenu. Et puis, tout d’un coup, il sentit des démangeaisons sur le haut de ses cuisses, sur les flancs de sa poitrine et derrière son cou. Au bout d’un moment, le front lui démangea comme s’il était devenu sec et rugueux, comme parfois en hiver, et pourtant il faisait à présent très chaud, et même anormalement chaud pour neuf heures un quart, son front était déjà humide comme il n’aurait dû l’être en fait que vers onze heures trente… »
Du même auteur (il n'a pas écrit tant que ça) : La Contrebasse, Un Combat et autres récits, et évidemment l'inoubliable Parfum que j'aimerais relire un jour !












