
Maya et son ado de fille vivent seules depuis des années dans une cabane isolée en pleine forêt. Elles passent leur temps à chasser, à relever des pièges, à danser (parfois nues), à cultiver des pommes de terre, à jouer. La fille change de nom au fil de ses trouvailles ou rencontres naturelles : Silex, Boue, Pépin, Pierre, Croc, Os... Elle les collectionne dans son « Musée ». La mère la prévient régulièrement des dangers qu’elle peut rencontrer, notamment du « Pourri », cet ennemi inconnu dont il faut se méfier. La fille trouve un jour un gant rouge puis aperçoit une longue chevelure rousse à travers les arbres. Il s’agit de Wyn, un jeune homme, que Maya lui demande d’éviter mais la cohabitation s’avère nécessaire et la fille va apprendre à partager la complicité avec une tierce personne, elle va découvrir qu’il y a une vie au-delà de la barrière interdite qui n’est peut-être pas aussi « pourrie » que ce raconte sa mère depuis toutes ces années.
Malgré la beauté de l’incipit, j’ai eu un peu de mal à entrer dans cette histoire qui résonnait comme « déjà lue », j’ai pensé à Jean Hegland ou à Gabriel Tallent en découvrant ce duo mère-fille qui vit en autonomie, coupé du monde extérieur. Et puis passées les trente premières pages, je me suis pris à apprécier follement cette histoire, à aimer partager l’intimité de ces deux femmes, à découvrir petit à petit les mensonges élaborés par Maya pour protéger sa fille. Cette vie très concrète rythmée par des préoccupations pratiques et terre-à-terre de ces deux femmes - racontée au présent - s’accompagne de bribes du passé de Maya qui nous permettent de comprendre pourquoi elle en est arrivée à vivre isolée, seule avec sa fille. Et la venue de Wyn apporte un éclairage nouveau. Il n’y a ni clichés ni manichéisme mais une subtilité dans le traitement des personnages. Pour un premier roman, j’ai été impressionnée par la poésie intelligemment mêlée à l’âpreté de cette vie au contact avec la nature mais aussi par la structure brillamment maîtrisée. J’ai été happée et charmée, allez, c’est un COUP DE CŒUR !
Le fameux incipit : « Alléchée par l’odeur d’une plaie, l’ombre brun-rouge bondit, le ventre lesté par le poids du petit frémissant, les mamelles déjà douloureusement gonflées. Tapie derrière les arbres, une patte en suspens perlée de rosée, la renarde pointa son museau vers ce qui gisait là. Le corps se détachait du sol comme une pierre. Il gisait dans ses propres souillures et coulures, aussi mou que les lièvres dont le renard brise les soubresauts d'un coup de croc. Quand les hommes étaient arrivés, il faisait noir. Leurs bruits venus d'ailleurs avaient poussé la renarde haletante vers le ciel boueux de la tanière où elle mettrait bas. Recroquevillée sous terre, elle avait perçu les cris, les grognements, les claquements sourds de la chair heurtant la chair. Elle avait entendu le calme revenir, les hommes s'en aller d'un pas pressé, en silence. Et le corps laissé là, dont le son avait été étranglé. »
« Mon regard est alors attiré par un scintillement au pied d’un pin, un éclat déchiré. Là, entre les racines, une autre sorte de rouge. Et je m’aperçois qu’il s’agit de cheveux. Ils sont longs, beaucoup plus longs que les miens, mais pas autant que ceux de Myma. Ce roux. Stupéfiant, saisissant. Ma main s’approche des cheveux brillants, mais s’immobilise quand la voix de Myma vient érafler l’intérieur de mon crâne. Ne touche pas des choses que tu ne comprends pas, Ma Fille.»
Maya raconte à sa fille que Wyn est un ennemi :
« Myma, dis-je dans un chuchotement.
Ma Fille-Silex ?
Et si... Et si ce n’était pas un Pourri ?
Je la sens se raidir à côté de moi.
Comment ça ? demande-t-elle.
Et si c’était autre chose ?
Autre chose ?
Et si... Et s’il était comme nous ? »