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17 octobre 2026 6 17 /10 /octobre /2026 07:41

Le pigeon - Patrick Süskind - Livre – Livrenpoche

Ce très court roman (89 pages) était sur ma liste d’envies de lectures depuis quelques années déjà.

Jonathan Noël a une vie on ne peut plus monotone et solitaire : vigile dans une banque depuis des décennies, il vit seul à Paris dans une chambre de bonne et suit chaque jour, chaque semaine, chaque année une routine qui paraît immuable et lui convient très bien. Jusqu’à un certain matin où il trouve, devant sa porte, un pigeon vivant qui l’observe. Terrorisé, il referme la porte, s’affole mais il est contraint d’aller se rendre au travail, un retard ou une absence est pour lui inadmissible. Il prend son courage à demain et affronte l’insolent volatile, esquive les « taches vert émeraude à l’éclat humide » et les plumes éparses et descend de son sixième étage. Cette rencontre fortuite n’est que le début d’une journée faite de mésaventures et d’imprévus qui se transforment vite en angoisses pour Jonathan...

Quelle pépite que ce court roman ! Porté par une écriture vive et alerte, le récit - souvent très drôle – permet au personnage d’évoluer : toute sa vie psychorigide et obsessionnel, Jonathan perd ses moyens devant ce pigeon qui va être le déclencheur d’une journée catastrophe mais il gagne, le lendemain, une insouciance et une légèreté qu’on ne lui soupçonnait pas. L’humour naît du décalage entre le caractère dérisoire de ce pauvre pigeon arrivé sur le palier de Jonathan et les réactions complètement démesurées du bonhomme (il se jure de ne plus jamais retourner dans sa chambre de bonne et prend une chambre d’hôtel). Cet anti-héros misanthrope et asocial, qui fait écho à certains personnages marginaux d'Italo Calvino, offre une belle occasion de questionner le sens de l'existence et d'en sonder la vanité. On rit de Jonathan, on le plaint aussi, on s’apitoie sur son sort et, parfois, on peut même s’identifier à lui !

« Pour un peu, il avait déjà enjambé le seuil, son pied était déjà en l'air, le gauche, sa jambe était déjà lancée en avant... quand il le vit. Il était posé devant sa porte, à moins de vingt centimètres du seuil, dans la lueur blafarde du petit matin qui filtrait par la fenêtre. Il avait ses pattes rouges et crochues plantées sur le carrelage sang de bœuf du couloir, et son plumage lisse était d'un gris de plomb : le pigeon. Il avait penché sa tête de côté et fixait Jonathan de son œil gauche. Cet œil, un petit disque rond, brun avec un point noir au centre, était effrayant à voir. Il était fixé comme un bouton cousu sur le plumage de la tête, il était dépourvu de cils et de sourcils, il était tout nu et impudemment tourné vers l'extérieur, et monstrueusement ouvert ; mais en même temps il y avait là, dans cet œil, une sorte de sournoiserie retenue ; et, en même temps encore, il ne semblait être ni sournois, ni ouvert, mais tout simplement sans vie, comme l'objectif d'une caméra qui avale toute lumière extérieure et ne laisse passer aucun rayon en provenance de son intérieur. »

Jonathan a toujours été un vigile imperturbable et d’une extraordinaire stabilité : « Mais aujourd’hui, tout était différent. Aujourd’hui, rien à faire, Jonathan n’arrivait pas à retrouver son calme de sphinx. Au bout de quelques minutes seulement, il sentit tout le poids de son corps peser douloureusement sur la plante de ses pieds, il reporta ce fardeau d’un pied sur l’autre et, en changeant ainsi plusieurs fois, se mit à perdre un peu l’équilibre et dut exécuter des petits pas de côté pour que son centre de gravité ne s’écartât point du strict fil à plomb sur lequel il l’avait jusqu’à présent toujours impeccablement maintenu. Et puis, tout d’un coup, il sentit des démangeaisons sur le haut de ses cuisses, sur les flancs de sa poitrine et derrière son cou. Au bout d’un moment, le front lui démangea comme s’il était devenu sec et rugueux, comme parfois en hiver, et pourtant il faisait à présent très chaud, et même anormalement chaud pour neuf heures un quart, son front était déjà humide comme il n’aurait dû l’être en fait que vers onze heures trente… »

Du même auteur (il n'a pas écrit tant que ça) : La Contrebasse, Un Combat et autres récits, et évidemment l'inoubliable Parfum que j'aimerais relire un jour !

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13 octobre 2026 2 13 /10 /octobre /2026 19:53

Vie et mort d'une mite - Rowe Irvin - Éditions Paulsen - Grand format -  Place des Libraires

Maya et son ado de fille vivent seules depuis des années dans une cabane isolée en pleine forêt. Elles passent leur temps à chasser, à relever des pièges, à danser (parfois nues), à cultiver des pommes de terre, à jouer. La fille change de nom au fil de ses trouvailles ou rencontres naturelles : Silex, Boue, Pépin, Pierre, Croc, Os... Elle les collectionne dans son « Musée ». La mère la prévient régulièrement des dangers qu’elle peut rencontrer, notamment du « Pourri », cet ennemi inconnu dont il faut se méfier. La fille trouve un jour un gant rouge puis aperçoit une longue chevelure rousse à travers les arbres. Il s’agit de Wyn, un jeune homme, que Maya lui demande d’éviter mais la cohabitation s’avère nécessaire et la fille va apprendre à partager la complicité avec une tierce personne, elle va découvrir qu’il y a une vie au-delà de la barrière interdite qui n’est peut-être pas aussi « pourrie » que ce raconte sa mère depuis toutes ces années.

Malgré la beauté de l’incipit, j’ai eu un peu de mal à entrer dans cette histoire qui résonnait comme « déjà lue », j’ai pensé à Jean Hegland ou à Gabriel Tallent en découvrant ce duo mère-fille qui vit en autonomie, coupé du monde extérieur. Et puis passées les trente premières pages, je me suis pris à apprécier follement cette histoire, à aimer partager l’intimité de ces deux femmes, à découvrir petit à petit les mensonges élaborés par Maya pour protéger sa fille. Cette vie très concrète rythmée par des préoccupations pratiques et terre-à-terre de ces deux femmes - racontée au présent - s’accompagne de bribes du passé de Maya qui nous permettent de comprendre pourquoi elle en est arrivée à vivre isolée, seule avec sa fille. Et la venue de Wyn apporte un éclairage nouveau. Il n’y a ni clichés ni manichéisme mais une subtilité dans le traitement des personnages.  Pour un premier roman, j’ai été impressionnée par la poésie intelligemment mêlée à l’âpreté de cette vie au contact avec la nature mais aussi par la structure brillamment maîtrisée. J’ai été happée et charmée, allez, c’est un COUP DE CŒUR !

Le fameux incipit : « Alléchée par l’odeur d’une plaie, l’ombre brun-rouge bondit, le ventre lesté par le poids du petit frémissant, les mamelles déjà douloureusement gonflées. Tapie derrière les arbres, une patte en suspens perlée de rosée, la renarde pointa son museau vers ce qui gisait là. Le corps se détachait du sol comme une pierre. Il gisait dans ses propres souillures et coulures, aussi mou que les lièvres dont le renard brise les soubresauts d'un coup de croc. Quand les hommes étaient arrivés, il faisait noir. Leurs bruits venus d'ailleurs avaient poussé la renarde haletante vers le ciel boueux de la tanière où elle mettrait bas. Recroquevillée sous terre, elle avait perçu les cris, les grognements, les claquements sourds de la chair heurtant la chair. Elle avait entendu le calme revenir, les hommes s'en aller d'un pas pressé, en silence. Et le corps laissé là, dont le son avait été étranglé. »

« Mon regard est alors attiré par un scintillement au pied d’un pin, un éclat déchiré. Là, entre les racines, une autre sorte de rouge. Et je m’aperçois qu’il s’agit de cheveux. Ils sont longs, beaucoup plus longs que les miens, mais pas autant que ceux de Myma. Ce roux. Stupéfiant, saisissant. Ma main s’approche des cheveux brillants, mais s’immobilise quand la voix de Myma vient érafler l’intérieur de mon crâne.  Ne touche pas des choses que tu ne comprends pas, Ma Fille.»

Maya raconte à sa fille que Wyn est un ennemi :

« Myma, dis-je dans un chuchotement.

Ma Fille-Silex ?

Et si... Et si ce n’était pas un Pourri ?

Je la sens se raidir à côté de moi.

Comment ça ? demande-t-elle.

Et si c’était autre chose ?

Autre chose ?

Et si... Et s’il était comme nous ? »

 

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10 octobre 2026 6 10 /10 /octobre /2026 07:08

Une femme dans la course Une femme dans la course — Éditions Le Lombard

En 1959, dans la campagne creusoise, lorsque Christine Rivage perd sa maman adorée morte en couches, elle se met à courir : dans les rues de son village, à travers champs, par les bois et les monts alentour. Si elle apprécie son copain Marcel, elle sait qu’elle ne veut pas l’épouser comme le souhaiterait son père. Plus tard, elle doit s’occuper de la ferme familiale mais parvient toujours à se dégager du temps pour aller courir. Lorsqu’elle aperçoit à la télévision, en avril 1970, les images du deuxième marathon de France, elle rêve d’aller rejoindre les coureurs, de partager avec eux tension, fatigue, plaisir et de faire partie du groupe. Elle va tout faire pour participer au marathon de 1971 mais un courrier lui revient, sa demande d’inscription est rejetée : « une femme n’est pas physiquement capable de courir 42.195 km (...) Le marathon de France est un événement d’hommes. Les règles de l’Union internationale des athlètes amateurs n’autorisent pas les femmes à courir une distance de plus de 1.5 km. » Qu’à cela ne tienne, Christine va s’immiscer dans le groupe de coureurs déguisée en homme. Elle se fait rapidement repérée, les forces de l’ordre tentent de l’extraire de la course mais d’autres coureurs la soutiennent et la protègent. Elle franchira la ligne d’arrivée au bout de 3h41, devenant ainsi un modèle.

Par le prisme de la fiction, les autrices s'emparent d'une thématique où le sexisme était encore prégnant il n’y a pas si longtemps : celle des femmes dans le sport. Christine Rivage représente Bobbi Gibb, une jeune femme de 23 ans qui pensait pouvoir courir le marathon de Boston en 1966 ou encore Kathrine Switzer qui a dû lutter pour parcourir les 42.195 km de la même course en 1967. Ce n’est qu’en 1984 que les femmes ont eu l’autorisation de courir au Jeux Olympiques de Los Angeles. Ce roman graphique démontre très bien les difficultés, si nombreuses, qu’une femme a pu éprouver pour sortir du carcan où on l’enfermait. Tu te marieras, tu ne feras point d’études, tu n’ouvriras pas ta bouche et tu resteras à la maison. La liberté que procure la course à pied pour la protagoniste est une évidence, un souffle de vie, de bonheur et de victoire. Moi qui cours aussi (toujours pas de marathon), j’ai beaucoup apprécié cet album et je pense qu’il n’est pas nécessaire de courir pour l’aimer. Que de femmes ont dû se battre pour se distinguer ou tout simplement revendiquer le droit d’être à l’égal de l’homme. Certaines planches de cette BD reflètent brillamment l’évasion et la liberté de la course à pied et les dessins m’ont beaucoup plu.

Un album reçu par le biais de la Kube dessinée.

« Je suis capable de courir 42 kilomètres d’affilée ! Nom de Dieu, je l’ai déjà fait ! Est-ce qu’ils croient vraiment ce qu’ils disent ? Est-ce que c’est ce que tout le monde croit ? Que les femmes ne sont pas capables !?! Mais comment veux-tu prouver que tu peux faire quelque chose si tu n’es pas autorisé à le faire ? Si tu n’as même pas le droit d’essayer ? »

Une femme dans la course de Marie Duvoisin Gwénola Morizur

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6 octobre 2026 2 06 /10 /octobre /2026 14:38

On ne mange pas les cannibales - Stéphanie Artarit - Belfond - Grand format  - Librairie des femmes Paris

Bambi est une jeune fille d’une beauté incroyable qui n’a pas eu de chance dans la vie, entre son grand frère Martin, violent et violeur, son père qui a mystérieusement disparu et sa mère impotente et alitée depuis des années. Dans la masure qui leur sert de maison, Bambi s’occupe seule de ses deux petits frères jumeaux handicapés mentaux. Pour elle, une seule échappatoire existe : le zoo pas loin de chez elle, où elle entre régulièrement par effraction ; les animaux la fascinent ! Tombant un jour nez-à-nez avec le directeur du zoo, Noël Rivière, elle parvient à se faire embaucher en tant qu’apprentie puis salariée. L’enfer devient paradis car le beau directeur qui lui plaît tant tombe amoureux d’elle. Mais Martin, incarcéré en prison pour quelques années, est la pire des ordures et compte bien récupérer, coûte que coûte, sa sœur...

                Un roman noir violent où il est question de vengeance, une vengeance tenace qui court sur des années.... J’ai aimé le contexte du zoo et les fréquents parallèles entre l’humain et l’animal (même s’ils ne sont pas révolutionnaires). Ce qui m’a le plus dérangée, c’est le manque de crédibilité de certains revirements de situation associé à des portraits des personnages incomplets. L’autrice noircit le trait jusqu'à user la mine quant à la famille Rapaz qui vit dans une crasse sans nom avec ce mâle dominant, Martin, qui commet les pires abominations sur les siens. Comme tout bon roman noir, c’est extrêmement glauque et sordide mais j’aurais aimé un peu plus de vraisemblance pour pouvoir y adhérer. Je dois reconnaître que la fin – spectaculaire - est plutôt réussie remettant hommes et animaux à leur place et le titre ne prend sens qu’à la toute dernière phrase. Ça reste une lecture facile et qui m’a permis, en période d’intense activité, de m’évader. (oui, c’est ce qu’on appelle un avis « partagé » !)

La vétérinaire fait visiter le zoo à Bambi, lui expliquant que les reptiles étaient nourris de petits animaux vivants : « Les reptiles ne mangent pas de carcasses. C’est comme ça. On a essayé mais ça ne marche pas vraiment. Même les salamandres ne mangent que ce qui bouge. Tu verras. N'oublie jamais que tous les animaux que tu vois ici sont des bêtes sauvages. Qu'elles soient nées en captivité ou dans la nature ne change rien à l’affaire. Elles sont d’autant plus dangereuses qu’ici elles se savent en sécurité. Leurs sens ne sont pas sollicités par leur instinct de survie. Elles ne sont ni des proies, ni des prédateurs. Et comme elles ne sont pas en contact direct avec les autres espèces, leurs seules interactions sont avec le public et les soigneurs. Par conséquent, elles n’ont pas peur de nous. »

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3 octobre 2026 6 03 /10 /octobre /2026 09:59

La Ligne - Aharon Appelfeld - Éditions de l'Olivier - Grand format - Place  des Libraires

Erwin, le narrateur, un Juif qui a perdu ses parents durant la Deuxième Guerre mondiale, parcourt, depuis quarante ans, le même réseau ferroviaire allant de Naples au Grand Nord. Il est à la recherche de Nachtigall, le S.S. qui a sommairement exécuté ses parents. Il descend toujours dans les mêmes hôtels (quand il ne peut dormir dans le train), retrouve les mêmes personnes qui sont devenues pour certaines des amis, pour d’autres des maîtresses ou encore des rivaux. Car il profite de ce voyage pour collecter des objets ayant appartenu à des Juifs : ustensiles, livres anciens, manuscrits – la concurrence est dure mais Erwin est doué. Amateur de cognac et de musique classique, il aime fréquenter les wagons-restaurants, se laisse trop souvent submerger par la « bile noire » et souffre d’ulcère. Mais, après toutes ces années, il se rapproche enfin de Nachtigall, et la mission qu'il s'est fixée - l'éliminer - est sur le point d'aboutir.

C’est la première fois que je lis cet auteur israélien qui a connu le ghetto et la déportation dans un camp à la frontière ukrainienne pendant la Deuxième Guerre mondiale. Je pense aussi que c’est la première fois que je lis un « roman ferroviaire » !  Je suis parfois restée sur le quai à cause du caractère répétitif : le narrateur s’arrête dans une ville, évoque un personnage rencontré chaque année, remonte dans le train, s’arrête, se souvient des années précédentes, repart, et ainsi de suite. Par-delà la quête de cet homme solitaire, cette vie de nomade avec trajet fixe interpelle : l’absence de domicile fixe est compensée par un besoin de repère dans le mouvement. Le titre, superbement trouvé, est évidemment polysémique : la ligne de chemin de fer, la ligne qui serait un tracé, l’itinéraire du personnage, la ligne de vie, la ligne de mire... Un roman intense et complexe qui évoque également l’après-guerre avec justesse, l’antisémitisme auquel doivent encore se confronter les survivants de l’Holocauste et le désir de vengeance qu’on sent émoussé au bout de quelques années. Erwin est le double évident de l'auteur et l'élégance sobre de l'écriture renforce ce miroir intime. Malgré un avis contrasté, j'aimerais lire un autre titre de cet auteur : un conseil?

« Les trains m'ont rendu libre. Que serais-je dans ce monde sans eux ? Un insecte domestique, un golem sous la forme d'un gratte pied, ou, dans le meilleur des cas, le propriétaire d'un commerce de village. Une sorte d'humain rampant, se levant le matin, travaillant huit ou neuf heures dans la journée, fermant son magasin le soir avec ce qui lui reste de forces, et nous trouvant rien d'autre lorsqu’il arrive chez lui qu'une femme râleuse, un fils docile et un peu attardé, et une montagne de factures. Je hais ces terriers les que l'on nomme des maisons. Moi, dès que je monte dans un train, je suis porté par les ailes du vent. »

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29 septembre 2026 2 29 /09 /septembre /2026 17:34

Or, encens et poussière - broché - Valerio Varesi, Florence Rigollet -  Achat Livre ou ebook | fnac

Parme, avec un épais brouillard nocturne qui crée un carambolage monstre : une bétaillère se renverse, déversant vaches et taureaux. Le commissaire Soneri se rend sur les lieux et au milieu de ce chaos, il découvre le corps brûlé d’une jeune femme. C’est celui de Nina, une immigrante roumaine. Cette très belle femme a eu de nombreux amants, elle leur a retourné le cerveau, leur promettant exactement ce qu’ils voulaient avant de disparaître dans la nature. Soneri enquête et découvre que Nina souhaitait simplement s’installer et vivre en couple. Qui donc aurait voulu la tuer ? Soneri n’a pas toujours les idées claires parce que sa compagne, Angela, lui a avoué qu’elle voyait quelqu’un d’autre et qu’elle ne s’était pas encore tout à fait décidée à le quitter ou à rester avec lui...

C’est ma première découverte de cet auteur italien et il m’a fait belle impression ! Un rythme suspendu, un commissaire débonnaire et un brin maladroit qui jongle entre ses déboires conjugaux et ses investigations, une ville vibrante qui s'impose comme un personnage à part entière... Ce roman séduit surtout par l'élégance de sa plume, la poésie de ses descriptions et la remarquable justesse psychologique de ses protagonistes. Et puis l’Italie est bien là, dans toutes les pages, dans les odeurs, dans les assiettes, dans les verres ! J'ai adoré ce vieux marquis déchu qui va de resto en resto pour manger (avec élégance!) les restes délaissés par les clients, il en profite pour philosopher avec Soneri. Le style de l’auteur et son commissaire (récurrent apparemment) m’ont fait penser à l’excellent Henning Mankell et à son Wallander, les deux excellent à installer une ambiance. Un très bon polar, donc.

L’incipit : « Parme était sous un brouillard ouaté. On ne distinguait même plus la géométrie des tours de Paolotti, ni celles des campaniles de San Giovanni et du duomo. Une soirée d’autres temps, d’avant que les saisons ne se ressemblent toutes. Lorsque la ville s’enveloppe d’une coquille de vapeur et retrouve soudainement toute son intimité. Que son excitation, ses grondements, sa frénésie s’apaisent. Elle susurrait comme les vieilles à l’église. »

« Nous vivons dans une inconscience permanente, c’est à la fois ce qui nous sauve et ce qui nous condamne. L’inconscience permet aux portes de l’émotion de rester ouvertes, mais elle nous rend aussi volatiles qu’une vapeur d’alcool. »

Soneri craint de croiser l’amant de sa femme : « Il passa par le bar à vins et ne vit pas celui qu’il redoutait de rencontrer. Il commanda à Bruno un cornet de grana et de tranches de coppa, puis se mot à flâner en chemin vers chez lui. Il trouvait Parme magnifique les nuits d’hiver, en dépit des outrages qui la défiguraient au plus profond de son âme. Elle résistait encore sous son visage jaune paille, impassible devant le torrent de vulgarité qui la traversait, et Soneri continuait à garder en son cœur sa ville de jadis en s’efforçant de la retrouver au détour de ses portes cochères, de ses façades ou des aperçus biscornus des toits de l’Oltretorrente. »

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26 septembre 2026 6 26 /09 /septembre /2026 21:35

Fantaisie lyrique - Dorothée de Monfreid - Charivari - Grand format -  Martin-Delbert Agen

Dans le quartier de la Bastille, la narratrice et dessinatrice retrouve dans la vitrine d’une boutique le disque de « L’Enfant et les sortilèges » de Ravel qu’elle écoutait si souvent enfant. Il se trouve que l’Opéra de Paris reprend « L’Enfant et les sortilèges » et c’est aussi l’occasion pour Dorothée de Monfreid de créer cette bande dessinée. Elle remonte à la création de cet opéra lorsque Colette, ayant écrit le livret, cherchait un compositeur qu’elle trouva en la personne de Ravel. Ravel, en mauvais état après la Première guerre, broie du noir depuis la mort de sa mère adorée mais finit par créer la musique en 1924. En 2023, Dorothée assiste aux préparatifs tant artistiques que techniques de la reprise de l’opéra, se laissera guider dans les coulisses, les loges mais aussi les dessous du plateau et donnera la parole aux musiciens et aux chanteurs.

Comme l’indique le sous-titre, la BD nous emmène dans les coulisses de l’opéra, nous donne à voir la genèse du spectacle. L’autrice décortique tous les détails, accompagne les artistes en répétition, évoque tous les intervenants et va même jusqu’à livrer un organigramme et des coupes du Palais Garnier et de l’Opéra Bastille.  J’ai beaucoup appris moi qui suis une parfaite ignorante en musiques d’opéra (j’aime le lieu plus que le chant lyrique). Sur les étiquettes des costumes, par exemple, il y a les noms de tous les interprètes qui les ont portés. J’ai aussi appris le mot « tissuthèque ». Et saviez-vous que 2.80 euros des impôts de chaque foyer imposable allaient au budget de l’Opéra ? La mise en abyme (Dorothée réfléchit sur la manière de raconter l’histoire, elle nous renseigne sur ses recherches historiques et les blancs à combler) m’a aussi beaucoup plu. J’ai aimé le graphisme, simple et malicieux, l’autrice n’utilise que quelques touches de couleurs et sait retranscrire l’effervescence de la préparation d’un spectacle, notamment avec cette « harmonieuse cacophonie » (lorsque les musiciens s’accordent tous ensemble). Les courbes et les volutes m’ont fait penser au trait de crayon de Joan Sfar. C’est une BD qui m’a vraiment agréablement divertie, j’ai été ravie de mettre un petit pied dans cet univers magique.

Ravel : « J’ai le vertige à mesurer ce qui me reste à faire pour terminer l’Enfant et les sortilèges en un mois et demi ! Je n’espère qu’en un miracle : par exemple que le don de bâcler me soit accordé. »

Fantaisie lyrique Dans les coulisses de l'Opéra de Paris - cartonné -  Dorothée de Monfreid, Dorothée de Monfreid - Achat Livre ou ebook | fnac

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23 septembre 2026 3 23 /09 /septembre /2026 15:38

Lalie en l'air - Anne-Sophie Kalbfleisch | Decitre

1994, à La Louvière, en Belgique. A la fin de l’été, Lalie, une enfant de dix ans qui s’ennuie, fait la rencontre de « Monsieur Mark », un vieux monsieur solitaire jardinier et poète. Elle se prend d’affection pour lui et aime passer du temps dans sa maison le mercredi ou le samedi. Ses parents n’ont pas grand-chose à redire. Sa copine Sophie, elle, trouve étrange de fréquenter des adultes. Mais c’est à cette époque qu’a lieu la première disparition d’enfant : Julie et Mélissa, deux amies, ont disparu près de Liège. Sophie se met en tête de jouer au détective pour tenter de les retrouver. Deux autres jeunes filles disparaissent, puis une autre encore, et, au fil des mois, un climat de peur et de méfiance s’installe petit à petit en Belgique. On ne voit plus d’enfants dans la rue et les parents de Lalie ne voudront plus qu’elle se rende chez Mark. Ce dernier devient la cible des petits caïds du quartier parce qu’il est homosexuel mais également le coupable tout trouvé des disparitions d’enfants.

Au-delà du contexte tragique de l’affaire Dutroux, marquée par la disparition d'enfants et un climat de suspicion généralisée, je retiendrai surtout la relation lumineuse qui se noue entre cette fillette et cet homme âgé. Elle ne connaît pas grand-chose à la vie, il lui montre différentes espèces d’oiseaux, il lui apprend le flamand et quelques mots de latin, il lui prouve qu’on peut mâchonner une ortie sans se piquer, il lui fait découvrir les nombreux trésors de son jardin et l’aide même à réaliser un exposé sur les castors pour l’école. En retour, Lalie n’a rien à donner et pourtant sa présence réconforte le vieil homme et elle lui manquera quand elle ne reviendra plus. J’ai beaucoup aimé les liens que ces deux-là ont tissé sans sous-entendus ni arrière-pensées mais qu’ils n’ont pu poursuivre à cause des autres. Ce court roman termine en vers et cette poésie ne fait que confirmer la fraîcheur et la grâce de l’ensemble du texte. Le style de l’autrice est simple et sans fioritures mais efficace et saisissant. Je recommande.

Lalie désire s’apprêter pour aller voir monsieur Mark, elle se coiffe et met en collier : « En temps normal, tu ne portes pas de décorations, tu es d'avis qu'elles gênent les mouvements normaux de la vie :  courir, rouler, dégager, tomber à genoux, pédaler, ramper, sauter dans le vide. Mais tu as remarqué que les adultes sont plus compréhensifs quand tu es prête, quand tu as l'air d'une fille réussie et non d'un garçon manqué. Et tu souhaites que monsieur Mark te comprenne. »

« Parfois tu aimerais être un arbre. Tirer ta subsistance de l'air qui entoure, de l'eau à tes pieds, du substrat où tu pousses. Réduire ta vitesse, ta respiration, tes pensées jusqu'à atteindre cette illusion d'immobilité, de calme, d'éternité... Illusion, te dis-tu, car les arbres aussi sont capables de gestes forts et soudains, comme la glandée des chênes. Illusion enfin, car les arbres aussi sont capables de joie et de colère, de parler et se taire... »

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20 septembre 2026 7 20 /09 /septembre /2026 02:10

Les cinq ami.e.s l'échappent belle in extremis - Fabcaro | Decitre

C’est rare, en guise de résumé, je vous livre la quatrième de couverture : « Voilà enfin les vacances d’été ! Les cinq ami·e·s vont pouvoir profiter pleinement du soleil, de la mer et des douces soirées en terrasse ! Quelle joie ! Mais c’est sans compter, hélas, un événement aussi préoccupant qu’inattendu : on a dérobé un dossier de la plus haute importance dans le bureau de Charles Barral, le père de Garance et Nathanaël ! Tout ceci est bien mystérieux... Encore une enquête palpitante qui va donner bien du fil à retordre à nos cinq ami·e·s ! Qui donc a pu se livrer à un tel acte ? On apprendra seulement à la fin que c’est le voisin. »

Fabcaro s’attaque au mythique Club des Cinq, ébranlant cette Bibliothèque rose qu’on a tous eue entre les mains enfant. Le pastiche est drôle : le monde lisse et idéal qu’on connaissait vole en éclats révélant un père raciste et grossier, des enfants stupides, une fille discriminée parce qu’elle a ses règles, un garçon rejeté parce qu’il est orphelin. Comme souvent chez l’auteur, c’est irrévérencieux, parfois très lourd mais on a pu plusieurs fois me voir pouffer en le lisant. Les dessins, les photos et les collages participent à la parodie et à la satire sociale. Mention spéciale à ce pauvre chien Attila qui, toujours joyeux, peine tant à rejoindre les enfants, amputé des pattes arrière, « du fait de ses petites roues qui l’empêchaient de se mouvoir rapidement. » Le texte use et abuse de tics de langage, d’expressions toutes faites et d’injonctions désuètes (« Chic ! », « Ils n’en croyaient pas leurs oreilles », « Celui-ci alors ! », « en voilà un événement pour le moins étrange... »). C’est du 25e degré et l’absurde débarque à la fin du livre comme pour gaver encore un peu plus le lecteur, mort par asphyxie face à tant d’outrance !

(Enfant, je préférais - de loin - la série des Six Compagnons.)

Les enfants soupçonnent immédiatement les Roumains d’avoir commis le vol du dossier et pensent Josefa, la bonne à tout faire, complice. Josefa est entrée dans un Bioshop, les petits enquêteurs la suivent, se fondant dans la masse : « A peine entrés dans le magasin, ils se mirent pieds nus, s’enduisirent le corps de fromage de chèvre et se firent des dreadlocks pour ne pas dénoter parmi tous les clients du magasin. Les clients qui se croisaient au milieu des rayons, pour se saluer, joignaient leurs mains en prière, s’inclinaient légèrement en avant en disant « Kombucha gingembre ». Nos ami·e·s firent de même pour passer inaperçus. Il fallait jouer serré mais ils connaissaient ce genre de personnes pour en avoir croisés lors d’une précédente aventure. (Voir Les cinq ami·e·s contre les ZADistes et Pierpoljak.) »

« Heureusement qu’Apolline était de bonne humeur en toutes circonstances ! »

 

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17 septembre 2026 4 17 /09 /septembre /2026 14:41

         De cape et de mots / Flore Vesco & Kerascoët ; adaptation du roman "De cape  et de mots", Flore Vesco et Kerascoët ; dessins et couleurs, Kerascoët |  Salle Ovale - BnF

       J’ai choisi cette BD parce que j’avais lu et adoré D’or et d’oreillers, les deux albums sont des adaptations de romans de Flore Vesco.

       Serine est une jeune fille espiègle née dans une famille noble et désargentée. A la mort de son père, sa mère veut la marier au plus vite mais celle qui s’appelle « la comtesse Séraphine Marie-Geneviève Alexandrina de Notre-Dame Chancies du Jousselinier Senestre les Castiche de l’Auberivière sié l’Ostel de la Colline » ambitionne de devenir demoiselle d’honneur de la reine.  Après quelques malentendus et quelques coups de chance, elle entre effectivement au service de la reine parce que son compliment a plu « Vous êtes encore plus ravissant ... que, qu’une esperlune ». La reine est charmée par ce mot qu’elle ne connaît pas (il n’existe pas, c’est un peu normal). Mais Serine va se faire des ennemis, sera même jetée dans les douves avant de réapparaître déguisée en fou du roi. Ce nouveau fou plaît beaucoup au roi, un brin plus intelligent que la reine, ce qui va contrarier le machiavélique secrétaire.

       J’ai beaucoup aimé le ton alerte et malicieux de l’album mettant cette jeune fille dégourdie et rebelle, toujours souriante, sur un joli piédestal. Les nombreuses péripéties accélèrent le rythme et cette héroïne apporte une légèreté et une fraîcheur rehaussées par sa ruse et son intelligence. Comme pour D’or et d’oreillers, quelques jolis jeux de mots et délicieux calembours rythment le récit. Les dessins de Kerascoët, tout en finesse et en grâce, achèvent de compléter avec bonheur cette belle intrigue très pêchue. Un album à mettre entre toutes les mains.

A la reine : « Majesté, vous êtes en tout point semblable aux statues de déesses qui ornent les jardins du palais. » Au roi (qui rit sous cape) : « Comme elles, elle est dure et jaunie par le temps ».

De cape et de mots, Sélection Prix BD Fnac France Inter 2023

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