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23 mars 2026 1 23 /03 /mars /2026 23:02

Les Belles Promesses | Pierre Lemaitre | Littérature moderne &  contemporaine | 9782702191477 | Librairie Club

Quatrième et dernier tome de cette formidable tétralogie, « Les Années Glorieuses », qui couvre deux décennies de 1948 à 1968.

Dans la famille Pelletier, en septembre 1963, l’aîné, Jean, passe pour un grand héros : c’est par hasard qu’il passe devant un immeuble en flammes et plus ou moins par hasard qu’il y entre et finit par sauver un nourrisson. Sa dondon Geneviève, toujours aussi effrontée et opportuniste, profite de l’occasion pour alerter l’Écho de la France, un journal complice, afin d’entretenir le mythe et de hisser Jean jusqu’à l’obtention de la Légion d’honneur. François, son frère, émet de sérieux doutes quant aux coïncidences de certains meurtres de jeunes femmes commis des années auparavant et la présence de Jean, au même moment et au même endroit. Philippe, le fils de Jean et Geneviève, découvre que Tante Thérèse a des fesses somptueuses alors que la fille, Colette, traîne son mal-être depuis un certain événement traumatique. Elle parvient néanmoins à s’extirper de la tyrannie maternelle pour suivre sa grand-mère Angèle, quelques jours à Noël, à Beyrouth – une parenthèse heureuse.

Ce fut encore une fois un immense plaisir de retrouver cette famille truculente et atypique et de se plonger avec eux dans les années 60. C’est toujours frais, enlevé et coloré et, d’une grande fluidité, le roman se lit avec délectation où l’humour côtoie une critique subtile de la société. Il est question des mystérieux malheurs du chat Joseph devenu vieux, des talents de Philippe au billard, d’un impressionnant sanglier, de tirs de fusil bien visés, d’une autoroute qui se construit, d’actions sans doute mal placées, de pots-de-vin qui portent malheur, de balades sur le périph’, d’une liaison secrète, ... entre autres. J’ai moins retrouvé la verve du premier tome et l’influence zolienne que j’aimais tant (dit autrement, ce n'est pas mon tome préféré) mais j’ai été touchée de tourner la dernière page, de dire adieu aux personnages, et bluffée par les ultimes retournements de situation. Lemaitre est un malin et il ne garde que les meilleurs pour la fin. Je n’en dis pas plus, je vous recommande chaudement cette tétralogie, à lire dans l’autre, c’est préférable.

Les premiers tomes : Un avenir radieux, Le Silence et la Colère, Le Grand Monde.

« Colette entretenait, avec sa mère, une relation contradictoire. Elle disposait sur Geneviève d’une indiscutable autorité (lui ayant fait par exemple abandonner tout intérêt pour l’astrologie en déclarant simplement : « Ce truc, c’est de la foutaise ! », sa mère avait aussitôt résilié son abonnement à Asteria) et pouvait par ailleurs se montrer d’une surprenante soumission. Elle obéissait souvent de façon mécanique et presque indifférente. Au fil des années, elle avait cédé à sa mère une mainmise sur de nombreux pans de son existence. Au prétexte de son bien-être, Geneviève exerçait un contrôle souriant et enjoué sur ce que sa fille devait porter ; au nom de la « modernité », elle l’avait convaincue d’opter pour une seconde langue vivante ; comme Jean siégeait au conseil d’administration de la Fédération des patrons français, elle prévoyait de lui faire rencontrer des « jeune gens », des garçons, triés sur le volet parmi les fils de famille, elle appelait Tante Thérèse à la rescousse pour enseigner à Colette « les bonnes manières », Colette bien qu’agacée par ces attentions envahissantes, réagissait peu. »

Et un beau pavé pour le challenge Quatre saisons de pavés de Moka

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20 mars 2026 5 20 /03 /mars /2026 16:17

L'Incroyable histoire de l'éducation - Jean-Yves Seguy, Eva Rollin - Les Arènes  BD - Grand format - Librairie Le Pavé du Canal MONTIGNY LE BRETONNEUX

 

De la préhistoire à aujourd’hui : comment ces notions d’école et d’éducation ont-elles évolué ?

De la préhistoire, on ne sait pas grand-chose à part qu’on apprenait en observant et en imitant.

Dans l’Antiquité, druides et bardes étaient chargés de l’éducation chez les Gaulois ; chez les Romains, l’école était un lieu d’agréable repos qui s’opposait aux rudes préoccupations quotidiennes, le mot vient d’ailleurs du grec scholê (schola en latin) qui signifie « loisirs, repos, cessation des fatigues physiques ». On s’en doute, l’éducation n’était pas la même pour les filles et les garçons et les châtiments corporels étaient courants.

Au Moyen-âge, l’éducation tout sauf laïque se passe surtout dans des monastères. Charlemagne n’a pas inventé l’école, il l’a surtout restaurée, notamment en transformant l’écriture avec la « caroline ». Les « arts libéraux » (= la grammaire, la rhétorique, la géométrie, l’arithmétique, la musique, l’astronomie et la logique) continuent à être enseignés, les professeurs doivent passer une « licence d’enseignement » et à la fin du XIIe siècle naissent les premières universités occidentales qui attirent aussi des étudiants d’autres pays européens qu’il faut héberger dans des « collèges ». Le riche donateur Robert de Sorbon est à l’origine de la Sorbonne. Le Moyen-âge est si vaste qu’il n’a pas toujours été égal et si les femmes ont parfois (non : souvent) été mises de côté, elles ont aussi appris à exercer des métiers d’hommes comme maréchale-ferrant, orfaveresse ou chevaleresse. Christine Pisan est à connaître, la première femme à vivre de sa plume, engagée, féministe, combative.

Deux faits majeurs à la Renaissance et sous l’Ancien Régime : l’invention de l’imprimerie et la montée du protestantisme ; Luther souhaitait que chacun puisse lire la Bible. C’est Jean Standonck, au collège de Montaigu qui imagine pour la première fois des classes de niveau (de la 8e à la 1ère) avec des examens pour passer d’une classe à l’autre mais aussi des cours de sport et des récréations. Erasme a dénoncé la sévérité de l’homme et Rabelais la saleté de l’endroit (un « collège de pouillerie »). Au collège des Jésuites, on innove en instituant un emploi du temps et des programmes.

Au XVIIe siècle, une sorte de science de l’éducation voit le jour avec des ouvrages organisant, structurant et harmonisant les pratiques dans les différentes écoles. Il n’y a toujours pas (et surtout pas !) de mixité. Évidemment, moins d'écoles pour les filles avec des classes toujours surchargées (jusqu’à 100 élèves par classe !) et une éducation essentiellement morale et religieuse. (chez les Ursulines ou à l'école de Saint-Cyr fondée par Madame de Maintenon.)

Au XVIIIe siècle, l’enseignement s’ouvre peu à peu vers le français (le latin était toujours majoritairement enseigné) mais aussi vers les techniques ou les arts. Si Rousseau a connu du succès auprès de Montessori ou Freinet, à son époque, ses préceptes n’ont pas plu. Condorcet, lui, envisage un enseignement gratuit, laïque, ouvert aux filles et aux garçons et organisé en cinq degrés. Sur le papier, c’est très proche de ce qu’on connaît aujourd’hui mais dans la réalité, la plupart des élèves ne vont pas au-delà de l’école primaire et il n’existe alors que neuf lycées sur tout le territoire. Pierre Daunou et Joseph Lakanal innovent avec les écoles centrales plus tournées vers les sciences, moins vers les langues anciennes. Si les femmes ont activement participé à la Révolution, en matière d’éducation, les avancées sont limitées, les hommes de la Révolution estimant qu’il n’est pas vraiment nécessaire d’éduquer les filles.

Au XIXe siècle, si avec Napoléon, on a fait marche arrière sur certains points, on lui doit la division du pays en académies et le bac. On établit désormais une école dans chaque commune et, « pour la première fois, on demande au maître de posséder un brevet de capacité pour enseigner. » La « méthode mutuelle » empruntée aux Anglais place les meilleurs élèves en tant que « moniteurs » mais l’expérience est critiquée et rapidement abandonnée. François Guizot, ministre de l’Instruction Publique, généralise les écoles normales pour former les futurs maîtres et met en place des inspecteurs. Pendant plusieurs décennies, certaines ministres réclament une école gratuite et obligatoire... en vain. Sous la IIIe République, Jules Ferry mais aussi Jean Macé et Edouard Vaillant vont enfin contribuer à rendre l’école laïque, gratuite et adressée aussi bien aux garçons qu’aux filles. L’orphelinat de Cempuis dirigé par Paul Robin de 1880 à 1894 est un modèle de modernité (mixité, athéisme, ...). C’est le 28 mars 1882 que la loi rendant l’instruction obligatoire et laïque est votée. (les riches craignent de côtoyer les pauvres, les hommes pensent que les femmes ne leur cuisineront plus...). Il y a une école pour les garçons et une école pour les filles et ce n’est pas le même enseignement.

Au début du XXe siècle, on fait encore une nette différence entre pauvres et riches mais les « Compagnons de l’Université nouvelle » œuvrent pour une école unique. Les deux guerres auront des répercussions sur l’école, développant une « Pédagogie de guerre » (prônant la haine de l’Allemand notamment) pour la Première et de vraies régressions sous Pétain pour la Seconde. En 1975, René Haby obtient le « Collège unique » et en 1959, on prolonge la scolarité jusqu’à 16 ans.

Au XXIe siècle, on ne cesse de remettre en cause l’enseignement tout en dévalorisant le professeur qui dégringole du piédestal sur lequel il s’était installé depuis quelques siècles. Si la fessée est interdite et si on parvient à prouver les effets néfastes de la menace, de la punition, du stress sur le cerveau d’un élève, on n’épargne pas les étudiants dans le supérieur (ça c’est moi qui le dis). Les stéréotypes ont la vie dure mais les filles réussissent désormais mieux leur bac que les garçons et sont légèrement plus nombreuses à faire des études supérieures.

Je crois que je n’ai jamais lu une BD aussi dense !! Forte de ses 260 pages, dense et ambitieuse, elle délivre tellement d’informations que c’en est étourdissant ! J’ai évidemment beaucoup appris mais j’ai dû fractionner ma lecture et j’ai finalement mis des mois à en venir à bout. Je pense que les auteurs auraient vraiment gagné à élaguer certains propos ; se rajoutent à cela, des caractères assez petits qui sont d’autant plus inconfortables à lire quand ils se rapprochent de la jonction des pages (j’ai appris que ça s’appelait la gouttière). Ce qui est très appréciable, ce sont les rappels réguliers de la situation des filles, toujours sous-estimées et lésées, voire oubliées en ce qui concerne l’école. Malgré la densité de notre album, j’aurais aimé de petites incursions dans d’autres pays en matière d’éducation mais on ne reste qu’en France. Les dessins d'Eva Rollin apportent couleur, gaité et humour aux propos documentés de l'auteur, Jean-Yves Seguy, maître de conférences émérite en Sciences de l'Education à Saint-Etienne. Voilà en tous cas un domaine bien complexe qui a souvent été en souffrance et l’est aussi aujourd’hui.

Au XIIIe siècle : « Pour l'écrivain, diplomate, poète, juriste et pédagogue Philippe de Novare, il ne faut pas permettre aux jeunes filles d'accéder à la lecture, sauf si elles veulent devenir religieuses. Sinon, elles pourraient lire les billets d'amour que leur adressent les jeunes hommes. »

Le baccalauréat : « baie de laurier », de « bacca laurea »

J’avais lu, gamine, Le Tour de la France par deux enfants : succès phénoménal, c’est un manuel de lecture mais aussi un « outil de découverte de l’histoire, de la géographie, des sciences... avec un objectif primordial : connaître la patrie pour mieux la servir ! ». On découvrit que l’auteur « G. Bruno » était en réalité une femme, Augustine Fouillée qui avait « dû quitter un mari violent et vivait en concubinage avec Alfred Fouillée, maître de conférences à l’Ecole normale supérieure... à une époque où le concubinage n’était pas vraiment accepté. »

Dans le genre BD documentaire : L'incroyable histoire de la littérature française, Il était une fois l'Amérique, Mes hommes de lettres.

Merci à T. et H. pour ce joli cadeau, très instructif !

 

L'INCROYABLE HISTOIRE DE L'ÉDUCATION - TOUTENBD.COM

 

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17 mars 2026 2 17 /03 /mars /2026 09:24

Les soeurs de Montmorts - Jérôme Loubry - Le Livre de Poche - Poche -  Librairie Albin Michel Paris

Quand je tente tant bien que mal d’élaguer ma PAL !

Le village isolé de Montmorts est un village privé, le richissime Albert de Thionville l’a acheté vingt ans plus tôt. Lorsque Julien Perrault, le nouveau chef de la police, débarque dans le gros bourg, il est d’abord surpris par la tenue impeccable des routes, des maisons, par l’absence de problèmes et de conflits, par le peu de dossiers qui l’attendent. Bref, cette perfection le perturbe. Il va cependant être confronté à un mort très rapidement : Vincent, le jeune berger, est retrouvé égorgé dans son appartement. C’est lui qui a assisté, quelques mois plus tôt, à la crise de folie de son collègue, Jean-Louis, qui a sauvagement massacré des moutons avant de mourir. L’enquête conclut à un suicide, ce qui étonne les personnes qui le connaissaient. Le lendemain, c’est Sybille, une blogueuse qui aime mettre en avant les légendes de sorcières du village qui est agressée par Lucas, un copain d’enfance, qui dit avoir entendu des voix. Même la policière Sarah entend des voix. Se rajoute à ses mystères la demande de M. de Thionville à Julien : s’il pouvait enfin élucider l’affaire de la mort de sa fille, survenue dix ans plus tôt...

Les villages d’apparence (trop) parfaite intriguent toujours. Ici encore, c’est un bon point de départ. Le vernis s’effrite très vite au profit de meurtres et de suicides à répétition qui, associés à cette légende de sorcières, vont faire tanguer le plus cartésien des policiers. J’ai eu la frousse, je n’ai pas lâché le livre, même si je n’ai pas tellement apprécié cette tendance constante à pencher vers le fantastique. L’écriture... bah, après avoir passé de délicieuses heures dans La maison vide, vous comprendrez que la chute a été longue et rude ; l’écriture est assez plate et fade avec quelques éléments superflus par page. Le doublement revirement de situation final a de quoi surprendre n’importe quel lecteur mais mon avis global reste plutôt mitigé.

Du même auteur : Les refuges que j’avais préféré, et Le Chant du silence.

« Vous... vous est-il déjà arrivé d’entendre des voix ? demanda Lucas après quelques secondes d’hésitation.

- Des voix ?

- Oui, des voix qui vous disent – non, qui vous ordonnent de leur obéir...

- Non, admit le policier en prenant soin de ne pas répondre trop rapidement afin de laisser penser qu’il avait véritablement réfléchi à la question.

- Moi, j’en entends ... depuis des semaines. Ce sont elles qui m’ont demandé de m’en prendre à Sybille. »

Je participe ainsi une dernière fois au challenge Un Hiver Polar chez Je lis, je blogue.

Logo du Challenge Un hiver polar 2025-2026

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13 mars 2026 5 13 /03 /mars /2026 19:04

La Maison vide - Laurent Mauvignier - Éditions de Minuit - Grand format -  Librairies indépendantes en Nouvelle-Aquitaine

Je débarque après tout le monde, surtout après l’effervescence de l’obtention du prix Goncourt mais il faut se dégager du temps pour lire ce pavé de 744 pages, et il est hors de question pour moi d’étaler une lecture sur plusieurs semaines...

Le narrateur retourne dans la vieille maison familiale, celle qui a vu passer plusieurs générations, pour retrouver la Légion d’honneur de son arrière-grand-père, Jules, « mort pour la France » en 1916. Cette recherche devient vite une quête du passé. Si on remontait à Marie-Ernestine, celle qui savait si bien jouer du piano, l’instrument qui trône encore dans cette vieille maison ? Surnommée « petite boule d’or » et enfant préférée de son père Firmin, riche propriétaire terrien, elle était aussi la fille de celle que l’on ne désignerait longtemps que comme la « préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser », Jeanne-Marie. Marie-Ernestine, à la fois disciplinée (elle entre chez les bonnes sœurs) et sauvage, rebelle et docile, va tomber amoureuse du piano et presque tout autant de son professeur de piano. Mais Firmin refusera le Conservatoire où elle pourrait briller et mariera sa fille à Jules, ce gros bonhomme tendre et épris de celle qui le dédaignera toujours – c’est un mariage qui prend des allures de guet-apens. Elle n’éprouvera pas davantage de sentiments pour Marguerite, leur unique fille. C’est bien la tête de Marguerite qui est découpée sur les photos de l’album familial ou complètement hachurée. Comment en est-on venu à exclure cette femme de la famille ? Et comment le fils de Marguerite et le père du narrateur en est-il venu à se donner la mort des années plus tard ?

Qu’il est difficile et vain de résumer une telle œuvre ! Elle revêt une dimension autant confidentielle et intime qu’universelle parce chaque lectrice et lecteur va se retrouver dans les mots de Mauvignier ; c’est un roman qui interroge les secrets de famille, les non-dits, les mensonges, les hontes, l’héritage psychologique de nos ancêtres et ces actes qui peuvent entraîner des répercussions sur les générations suivantes. L’écrivain, tel un démiurge, comble les blancs et les ellipses, invente ce qui ne lui a pas été raconté, (re)crée un monde. Le tout devient une fresque monumentale qui traverse les décennies et évoque avec justesse les deux grandes guerres. La femme prend une place très importante, il y a celle qu’on brime injustement, celle qu’on a bridée et ainsi brisé la vie, il y a toutes celles qui sont reléguées à un statut insignifiant, qui ne peuvent s’affirmer qu’une fois l’homme parti. C’est un bel hommage que rend l’écrivain à toutes nos aïeules en appuyant sur ces injustices du quotidien commises si longtemps.

J’ai tout aimé dans ce roman, je n’y ai trouvé ni creux ni longueur, mais une sensation de bien-être et de curiosité qui ne s’apparente pas non plus à du suspense. L’auteur partage avec talent ses retrouvailles avec une famille qui sans doute lui ressemble tout en étant si éloignée de lui. Quant au style de Mauvignier, il est unique mais on retrouve le souffle narratif d’un Proust ou d’un Zola, une délicatesse et une justesse touchantes ; il nous emporte parfois dans de longues phrases jamais ennuyeuses, d’autres fois, il flirte avec la poésie.  Il reste pour le lecteur, à la fin de la dernière page, une mélancolie certaine, celle du temps qui passe, celle de ces êtres qu’on ne reverra plus jamais. Un très très grand roman, un futur classique de la littérature française et un indéniable coup de cœur pour moi.

« ici, je ne fais que des suppositions, des spéculations - du roman - c'est ça, je ne fais que du roman -, mais je crois que si ce que j'écris ici est un monde que je découvre en partie en le rêvant, je ne l’invente pas tout à fait : je le reconstruis pièce à pièce, comme une machine d'un autre temps dont on découvre que le mécanisme a pourtant fonctionné un jour et qu’il suffit de le remonter pour qu'il puisse redémarrer. »

Jules retrouve, le temps d’une permission de six jours, ses proches mais aussi les habitants du bourg : il est « heureux de les voir, même ceux-là, sincèrement ému de les voir, de les retrouver avec les mêmes gueules de faux jetons et leurs mêmes têtes à claques à peine vieillies par les derniers mois d'inquiétude, car, soudain tout ce qu'il détestait chez tel ou tel est métamorphosé, tout lui semble chaleureux et émouvant, même leurs mots faux et creux, tout lui donnerait envie de prendre dans ses bras jusqu'à la dernière des crapules et la pire des langues de vipère qu'il avait connues, pourvu qu'ils aient partagé ensemble des souvenirs du temps de paix. »

Paulette est une collègue, amie et amante de Marguerite : « C'est ainsi que pour Paulette et Marguerite, ça finirait - non pas comme il était écrit, mais comme il sera écrit un jour, près d'un siècle plus tard, sous mes doigt, qui ne font que répéter des allusions et des anecdotes qui ont rampé jusqu'à mon imagination, mes idées, mon cerveau, pour glisser sur un clavier près d'une centaine d'années après les faits - peut-être réagencées par le temps et tous ceux et celles qui les ayant colportés jusqu'à moi, qui m'en saisis comme si d'un coup de vent on pouvait faire une maison et construire du solide avec du vide et de l'air en mouvement. »

« C'est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale que j'ai besoin d'en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dont les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu'il faut leur créer un monde dans lequel, même fictif, ils auront chacun eu une existence. C'est cette réalité qui se dessine qui deviendra la seule, même si elle est fausse, car elle avait réalité vécue s’est dissoute et n'a aucune raison de nous revenir ; le récit que j'en fais est comme une ombre déformée trahissant la présence d'une histoire dont je capte seulement l’écho, la vibration dans l'image tremblante d'une fiction et d'un roman possible. »

« la mémoire, quand elle est trop douloureuse, s'écarte des chemins qui font mal et ne garde pour se réinventer une joie dans le passé que les moments d'été, de soleil et de vie qu'on n’aura, en réalité, qu'à peine effleurés. »

De Mauvignier, j’ai tout aimé : Continuer, Tout mon amour, Autour du monde, Ce que j’appelle oubli.

Et c’est un sacré beau pavé pour le challenge Quatre saisons de pavés de Moka.

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10 mars 2026 2 10 /03 /mars /2026 12:11

Soie Deux CD audio lus par Jacques Bonnaffé - Livre CD - Alessandro Baricco,  Françoise Brun - Achat Livre | fnac

25 ans après sa sortie...

En 1861, Hervé Joncour, marié à Hélène, est envoyé par son patron au Japon, à quatre reprises. Ces expéditions (car il faut trois mois pour s’y rendre) ont un but commercial : acheter des œufs de vers à soie de qualité exceptionnelle pour sauver les élevages ardéchois contaminés par une épidémie. Lors de ces voyages, Hervé rencontre le seigneur Hara Kei et surtout sa belle et mystérieuse maîtresse à qui il va vouer un amour impossible. D’idéogrammes japonais qu’il fait traduire par une tenancière d’un bordel nîmois en rêvasseries sans fin, le narrateur est amoureux d’une illusion, d’un mirage. Le retour en France rime avec retour à la réalité mais il aime aussi toujours encore Hélène qui va lui réserver bien des surprises...

Si la lecture audio – réalisée par Jacques Bonaffé et agrémentée d’interludes musicaux – m’a convaincue, je suis restée sur ma faim quant à ce livre dont on me vante les qualités depuis si longtemps. J’en attendais sans doute un peu trop et la brièveté de ce roman m’a frustrée. Poétique et dépaysant, le texte nous emporte dans un ailleurs tant spatial que temporel et se distingue par un minimalisme délicat qui met en valeur chacun des mots. Mais la femme a une place très accessoire, elle est soit fantasme (la maîtresse virtuelle de l’autre bout du monde) soit repère solide comme un bon meuble qu’on ne veut quitter (Hélène). Discrète voire évanescente, la femme aimée fascine par son corps uniquement. Evidemment que certaines images sont savoureuses, en lien avec la finesse de la soie, la nostalgie ou même la dévastatrice guerre qui fait rage au Japon mais je n’ai pas adhéré à cette vaine histoire d’amour.

« Il comprit qu’Hara Kei voulait le voir. Un panneau de papier de riz glissa. Et Hervé Joncour entra dans la pièce. Hara Kei était assis sur le sol, les jambes croisées, dans le coin le plus éloigné de la pièce. Il était vêtu d'une tunique sombre et il ne portait aucun bijou. Seul signe visible de son pouvoir, une femme étendue près de lui, la tête posée sur ses genoux, les yeux fermés, les bras cachés sous un ample vêtement rouge qui se déployait autour d'elle comme une flamme, sur la natte couleur de cendre. Hara Kei lui passait lentement la main sur les cheveux. On aurait dit qu'il caressait le pelage d'un animal précieux et endormi. »

« Ses yeux n'avaient pas une forme orientale et son visage était celui d'une jeune fille. Hervé Joncour recommença à marcher dans l'épaisseur des forêts, et quand il en sortit, se retrouva au bord du lac. À quelques pas de lui, Hara Kei, seul, dos tourné, était assis, immobile, vêtu de noir. Près de lui, il y avait une robe orange abandonnée sur le sol et deux sandales de paille. Hervé Jeancourt s'approcha. De minuscules zones concentriques déposaient l'eau du lac sur le rivage, comme envoyée là de très loin. »

Cette si réjouissante image : Il faudrait que chacun acquière une volière dans sa vie et « Tu la remplis d’oiseaux, le plus que tu peux, et le jour où il t’arrive quelque chose d’heureux, tu ouvres la porte en grand et tu les regardes s’envoler. »

D’Alessandro Baricco, j’ai tellement adoré Mr Gwyn que je vous conseille. J’ai beaucoup aimé également Trois fois dès l’aube et Sang sang. Et du théâtre : Smith & Wesson.

 

Avec ses 120 pages, je participe une dernière fois au challenge des Gravillons de l’Hiver de La petite liste.

 chez Sylire

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7 mars 2026 6 07 /03 /mars /2026 11:05

Le Rayon invisible - Damien Macdonald - Denoël Graphic BD - ebook (ePub) -  Librairie Mollat Bordeaux

Deuxième BD reçue via la Box « Kube dessinée ».

Flamelle est une jeune écrivaine fantasque, éprise du courant surréaliste. Elle rencontre dans un café un cinéaste pour le convaincre de réaliser un film autour d’André Breton et ses acolytes. Elle essaie de lui prouver que le surréalisme n’est pas mort, n’est pas ennuyeux mais au contraire moderne et explosif. Elle invoque les principales figures du mouvement et leurs œuvres s’unissent à ses propos. Elle raconte également qu’elle a trouvé une arme au pied de la tour Saint-Jacques à Paris et qu’elle ainsi déclenché le « rayon invisible » qui ouvre la porte de tous les possibles ; elle rencontrera même André Breton métamorphosé en sphynx pour finir par démontrer qu’une seule chose guide le surréalisme : l’Amour.

Si je n’ai pas tellement aimé La mécanique des vides de Zéphir (le premier envoi de la Kube dessinée), j’ai préféré cette œuvre-là. On reste dans le bizarre, dans l’étrange et dans l’insondable... normal, me direz-vous quand il s’agit de surréalisme. Ce qui déstabilise c’est ce paradoxe entre une dimension très didactique de la BD dans une première moitié, Flamelle nous expliquant ce qu’est le surréalisme en démontant les clichés et les idées toutes faites et le fantastique de la 2nde partie de l’album où on entre dans un univers complètement à part.... et qui m’a un peu perdue. En revanche, j’ai adoré l’insertion des œuvres des surréalistes (Magritte, Böcklin, Khnopff, De Chirico, ...) mais il faut aussi savoir les repérer et les identifier. Je me suis demandé pourquoi Salvador Dalí brillait tant pas son absence... L’annexe est appréciable : un jeu de tarots avec les principales sources d’inspiration du surréalisme (Baudelaire, Frazer, le Facteur Cheval, Rousseau, Sade, Hölderlin, etc.). L’album débute et termine avec un grand trombinoscope des surréalistes (et les femmes sont bien présentes : Dora Maar, Alice Rhon, Mina Loy, Leonor Fini, Nusch Eluard, Nelly Kaplan, entre autres). En somme, une immersion totale voire brutale dans le surréalisme pour une œuvre exigeante, dense et érudite qui réhabilite le courant surréaliste mais peut aussi dérouter les lecteurs. (ce qui n’est pas une mauvaise chose.) Débutants en surréalisme, s’abstenir.

Dernière info importante : cette BD a été créée à l’occasion de l’exposition du Centre Pompidou célébrant le centième anniversaire du premier Manifeste du surréalisme (1924).

Rayon invisible (Le) Le rayon invisible

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4 mars 2026 3 04 /03 /mars /2026 16:35

San-Antonio-Frédéric Dard-Livre : Emballage cadeau    

77e de la série « San-Antonio » (1972)

San-Antonio, Béru et Pinaud, les trois acolytes de la police française sont en mission spéciale à Miami, en Floride. Il s’agit de mettre à jour un espionnage industriel qui a coûté la vie à des ingénieurs français. Le plan d’attaque est simple : se rapprocher de l’immense villa de luxe (par le biais d’un type de la sécurité aussi balèze que naïf), y pénétrer et kidnapper la fille de Neptuno Farragus, roi de l’aéronautique U.S. Tout se déroule sans accroc comme dirait l’autre mais justement, ça paraît un peu trop facile à notre narrateur : la fille, Pearl, s’est laissé embarquer sans un cri, elle ne se plaint pas, trouve même l’expérience « intéressante » et attend bien sagement. San-A. sue encore davantage quand elle avoue qu’elle est atteinte d’une leucémie et qu’elle doit prendre un traitement quotidiennement. Notre flic se rend à la villa pour négocier une rançon.

Il me fallait combler une lacune, je n’ai jamais lu un seul San-Antonio (pas taper). Petite goutte dans l’océan puisque la série ne compte pas moins de 175 tomes (qui les a tous lus ??) auxquels s’ajoutent des hors-séries. Dès le deuxième mot (« chiasse »), on comprend que l’intérêt du roman ne tient pas tant à l’intrigue (qui, ici, se veut volontairement peu crédible et légèrement capillotractée) qu’au style, coloré, familier, argotique. La langue déborde d’inventivité, de jeux de mots, d’homophonies et de grossièretés, avec des notes pour l’imprimeur savoureuses (voir ci-dessous) mais, derrière cette impertinence affichée, elle cache aussi une grande intelligence, une parfaite connaissance du français et un amusement sans bornes. J’ai passé un bon moment de rigolade (qui passe bien quand, dehors, il pleut comme vache qui pisse), je regrette de ne pas en avoir appris davantage sur les deux acolytes de San-A., Bérurier et Pinaud, mais j’ai quelques dizaines d’autres tomes à lire si je veux en apprendre davantage... Est-ce que ça a vieilli ? pas tant, à part quelques remarques misogynes et un poil racistes.

 Jacky Schwartzmann s’inscrit sans aucun doute dans la lignée de Frédéric Dard.

Note à l’imprimeur : « j’ai bien dit « il vautre » et non « il se vautre ». Vautrer a beau être un verbe réfléchi, moi je l’utilise sans réfléchir. »

Bérurier complimente San-Antonio sur la parfaite organisation du kidnapping : « Tu sais que t’as vachement organisé ce circus ? m’hommage-t-il d’un ton pénétré. T’es ce que t’es, San-A., mais quand tu mets au point un pique-nique à grand spectac’, t’oublies ni l’ouvre-boîtes ni le sel pour les œufs durs. »

Une nana kidnappée, étrangement très conciliante : « Vous avez bien lu ? Elle nous sourit ! Une gonzesse qu’on vient de kidnapper à la force du flingue hypnotique et qu’on s’apprête à embarquer à bord d’un hydravion. Y a de quoi se l’extraire et s’en faire un abat-jour, non ? »

Chères homophonies : une voix « sortie de jeune seize houx » ; « je me retrouve à laitage inférieur ».

Je participe ainsi au challenge Un Hiver Polar chez Je lis, je blogue.

Logo du Challenge Un hiver polar 2025-2026

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1 mars 2026 7 01 /03 /mars /2026 08:54

Né d'aucune femme (Livre audio 2019), de Franck Bouysse, Simon Duprez,  Cachou Kirsch | Audiolib

Découvert en livre audio.

Rose est l’aînée d’une fratrie de quatre filles. Du jour au lendemain, Onésime, son père, l’emmène dans un « château » parce qu’il a décidé de la vendre, confronté à la misère de sa vie de paysan. La mère n’est pas d’accord, lui-même s’en veut une fois rentré à la maison...mais c’est trop tard. Rose est employée en tant que bonne à tout faire auprès de Charles, le Maître des Forges, un homme aussi effrayant qu’imposant. La mère de Charles, une vieille femme qui a tout d’une sorcière, surveille Rose de près ; jusqu’au jour où Onésime tente de rendre la bourse à Charles en échange du retour de sa fille, le maître va se venger, les choses vont mal tourner pour Onésime et le maître des lieux viendra violer Rose toutes les nuits. La jeune femme ne trouve qu’un faible réconfort dans la présence d’Edmond, le demi-frère de Charles, un homme bon mais lâche et couard.

Ciel, quelle histoire !! J’admets que certains passages m’ont fait frémir d’horreur avec quelques scènes insoutenables. Pour l’anecdote, j’ai écouté une partie du livre audio en courant seule, un matin, en forêt, avec un brouillard à couper au couteau dans un environnement déserté parce qu’il y avait une « chasse en cours »... Une des courses les plus glauques dans ma vie avec ce texte dans les oreilles. (et je n’ai jamais rien compris aux réglementations de chasse.) Pour en revenir au roman, un prêtre, Gabriel, découvre le témoignage que Rose s’était échignée, des mois durant, à écrire scrupuleusement et en cachette. Cette forme du récit enchâssé permet à plusieurs voix de s’exprimer et renforce encore la puissance de l’expérience sordide vécue par Rose. Le langage oral mais ô combien poétiquement âpre et bouleversant de la jeune femme est une petite merveille. Le pouvoir d’attraction du récit est indéniable, les personnages tantôt attachants tantôt haïssables, aux accents de conte, n’en demeurent pas moins ancrés dans un réalisme édifiant et terrifiant. L’écriture de cet auteur qui a tout d’un alchimiste est sublime et la fin est une sorte d’apothéose qui mêle noirceur et lumière. Une vraie réussite !

---    coup de cœur   ---

« Quelque chose a lâché dans mon corps, quelque chose que je sentais pas avant, que je savais même pas qui existait, quelque chose qui était au bord de moi et aussi à l’intérieur de moi, quelque chose qui m’avait appartenu avant et qui m’appartenait plus une fois que je l’ai eu offert à Edmond. (...) Tout le restant de la journée, j'étais dans un drôle d'état. Ma caboche moulinait sans arrêt ce que j'avais vécu, ce que j'avais peut-être imaginé là-bas dans l’écurie. Comme si elle voulait en faire de la semence de rêve. Ma caboche, je pouvais pas l'empêcher de faire ce qui lui chantait. » 

« Les souvenirs, surtout les bons, c’est rien que de la douleur qu’on engrange, sans savoir. »

« C’est toujours ce qui se passe avec les mots nouveaux, il faut les apprivoiser avant de s’en servir, faut les faire grandir, comme on sème une graine, et faut encore bien s’en occuper après, pas les abandonner au bord d’un chemin en disant qu’ils se débrouilleront tout seuls si on veut récolter ce qu’ils ont en germe.  Je sens bien que j’ai fini de vider mon sac de mots, qu’il m’en a manqué pour vraiment dire les choses comme je les ressentais, au moment où je les ressentais. Que des fois que ceux que j’utilise collent pas vraiment. (...) Les mots, j’ai appris à les aimer tous, les simples et les compliqués que je lisais dans le journal du maître, ceux que je comprends pas toujours et que j’aime bien quand même, juste parce qu’ils sonnent bien. La musique qui en sort, souvent, est capable de m’emmener ailleurs, de me faire voyager, en faisant taire ce qu’ils ont dans le ventre pour faire place à quelque chose de supérieur qui est du rêve. Je les appelle « les mots magiciens ». Utopie. Radieux. Jovial. Maladrerie. Miscellanée. Mitre. Méridien. Pyracantha. Mausolée. Billevesée. Iota. Ire. Parangon. Godelureau. Mauresque. Jurisprudence. Confiteor. »

J’ai bien reconnu (et apprécié !) la voix de Cachou Kirsch découverte il y a 15 ans avec Le goût des pépins de pomme, Simon Duprez l’accompagne.

De Franck Bouysse : Plateau, Buveurs de vent.

 Ecoutons un livre ! chez Sylire.

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26 février 2026 4 26 /02 /février /2026 19:30

Océan Express - L'Association

                Tout commence sur le quai d’une gare : Adèle et Julien se bousculent et échangent involontairement leur bagage. Même trajet en train et même ville d’arrivée. Chacun prend le taxi, l’une logera au 10 boulevard de l’Océan, l’autre au 10 bis boulevard de l’Océan. Si la chambre d’Adèle est coquette et la propriétaire aimable, Julien est accueilli froidement par un homme bourru qui lui présente une chambre terne. La déception est la même pour les deux jeunes quand ils découvrent qu’ils n’ont plus leurs affaires. Suivent, pour chacun, périples et mésaventures où il s’agira d’abord de trouver de quoi s’habiller puis de pouvoir profiter de ce week-end balnéaire. Des rencontres agréables, étranges et parfois fâcheuses rythment les heures du séjour. Et déjà il est l’heure de rejoindre la grande ville, pour Adèle en train, pour Julien en caravane (bien malgré lui).

                Deux histoires parallèles même si Adèle a bien plus de chance que Julien, c’est plutôt elle qui tombe sur les personnes sympas alors que le garçon cumule les déboires et les déveines. Malchanceux mais aussi très maladroit, il se retrouve sans un sou, tombe sur des arnaqueurs et se fait traiter de voleur à tort. L’auteur joue avec le comique de répétition en faisant revenir un petit chien très attachant, une fillette qui n’aime que lire, un gros lourd un peu louche ou encore deux baigneurs qui se revendiquent « trop laids et trop cons ». Je suppose que c’est voulu mais le lecteur est frustré que la rencontre entre les deux jeunes n’ait pas lieu, frustré aussi de ne pas avoir accès aux sentiments des protagonistes ; on reste à distance de leurs émotions. Ils traversent les mésaventures parfois cocasses, parfois vraiment pénibles, avec une bonhommie et une impassibilité étrange qui frise l’absurde. Le graphisme et les couleurs blanc-noir-bleu ne m’ont fait ni chaud ni froid. Ce n’était pas une lecture désagréable, plutôt divertissante et même amusante avec cette narration en miroir et ce chassé-croisé loufoque.


C’est sur les conseils de Fanja que j’ai emprunté cette bonne grosse BD.

Océan Express, bd chez L'Association de Ayroles

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23 février 2026 1 23 /02 /février /2026 09:08

Le ravissement de Lol V. Stein - Marguerite Duras - Folio - Poche -  Librairie des femmes Paris

Lola Stein, surnommée Lol, a été une enfant discrète, elle aimait danser sous le préau, seule avec son amie Tatiana. A 19 ans, elle rencontre Michael, ils se fiancent et, à quelques semaines du mariage, ils se rendent au grand bal du Casino municipal. Michael dansera une dernière fois avec Lol avant de tomber amoureux d’Anne-Marie, beaucoup plus âgée que lui. Les deux vont danser toute la soirée avant de fuir. Cette trahison va enfermer Lol dans un mutisme et un isolement qui feront craindre la folie, puis la jeune femme va se marier – soudainement - avec Jean Bedford, et déménager dans une autre ville, loin des ragots de ce fameux soir de bal. Dix ans plus tard, elle revient dans sa ville d’enfance, retrouve une Tatiana mariée qui a pour amant Jacques Hold. Ce dernier se laisse immédiatement fasciner par Lol et cet intérêt est réciproque. Lol va jusqu’à épier les deux amants par leur fenêtre de chambre d’hôtel. Pour Jacques, il s’agit de reconstituer les pièces du puzzle de la vie de Lol.

Quel étrange roman ! Il faut comprendre que Jacques Hold, l’amant de Tatiana, est le narrateur, et, comme il ne sait pas tout de cette Lol qui l’intrigue tant, il lui invente des pans d’histoire et des réactions, multiplie des hypothèses pour nous rendre cette femme un peu plus tangible. En réalité, elle va rester évanescente, comme figée dans son statut de femme bafouée et traumatisée par cette histoire de bal. J’ai eu l’impression d’avoir à faire à une infirme avec qui les autres prennent sans cesse des précautions et qui pourtant, parle de « bonheur » ; c’est le fameux « gai désespoir » durassien. L’écriture, complexe et parfois obscure, se laisse difficilement apprivoiser, on ne lit pas ce roman comme on en lirait un autre. Je ne peux pas dire que j’ai aimé ce livre elliptique, mystérieux et fragmentaire ... il m’a laissée de marbre. Cette légèreté apparente associée à une forte psychologisation de cet abandon au bal a créé chez moi un sentiment d’agacement voire de répulsion. Heureusement que j’ai apprécié tous les autres titres lus : L’Amant, Un barrage contre le Pacifique, Moderato Cantabile, La douleur.

Avec ce titre, je participe au challenge de Moka, les classiques c’est fantastique avec pour thème, ce mois-ci, la trahison.

« Ainsi Lol fut mariée sans l'avoir voulu, de la façon qui lui convenait, sans passer par la sauvagerie d'un choix, sans avoir à plagier le crime qu'aurait été, aux yeux de quelques-uns, le remplacement par un être unique du partant de T. Beach et surtout sans avoir trahi l'abandon exemplaire dans lequel il l'avait laissée. »

N’est-ce pas très clair ? « De nouveau, sagement, Lol danse, me suit. Quand Tatiana ne voit pas je l’écarte un peu pour voir ses yeux. Je les vois : une transparence me regarde. De nouveau je ne vois pas. Je l’ai plaquée contre moi, elle ne résiste pas, personne ne nous remarque je crois. La transparence m’a traversé, je la vois encore, buée maintenant, elle est allée vers autre chose de plus vague, sans fin, elle ira vers autre chose que je ne connaîtrai jamais, sans fin. »

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