
Il est des billets plus difficiles à écrire que d’autres et mon côté psychorigide à vouloir rédiger un résumé puis donner mon avis m’a paru ici complètement vain et dissonant. Je me suis aussi dit que publier ce billet en été n’était pas approprié mais une autre saison conviendrait-elle mieux à ce qu’il y a de plus abject sur cette Terre ? De cette horreur vécue par l’autrice, il me restera surtout des images effroyables et effrayantes : la femme qui tente de sucer de la neige propre pour humecter ses lèvres tuméfiées, des bouches qui crient sans qu’aucun son n’en sorte, des tas de cadavres dévorés par les rats, l’appel interminable tous les soirs et tous les matins (il faut compter les prisonniers même ceux qui meurent durant la journée), ces femmes qui se tiennent par les aisselles pour se réchauffer et s’encourager à ne pas s’évanouir, la « pause » pendant les heures de travail harassant réservée à tuer des poux, la soif inextinguible et omniprésente qui fait coller les joues aux dents, le froid glacial avec cette sensation d’être pris dans « un bloc de glace dure, coupante ». Charlotte Delbo écrit merveilleusement, son style concis et les passages poétiques confèrent à ces textes une force saisissante dont il est difficile de se remettre.
J’ai lu Charlotte Delbo parce que j’ai d’abord lu Valentine Goby et son magnifique Je me promets d’éclatantes revanches et c’est l’adorable Marijo qui a bien voulu me prêter cet ouvrage, je la remercie !
« Debout, enveloppé dans une couverture, un enfant, un garçonnet. Une tête rasée très petite, un visage où saillent les mâchoires et l'arcade sourcilière. Pieds nus, il sautille sans arrêt, animé d'un mouvement frénétique qui fait penser à celui des sauvages quand ils dansent. Il veut agiter les bras aussi pour se réchauffer. La couverture s'écarte. C'est une femme. Un squelette de femme. Elle est nue. On voit les côtes et les os iliaques. Elle remonte la couverture sur ses épaules, continuant à danser. Une danse de mécanique. Un squelette de femmes qui danse. Ses pieds sont petits, maigres et nus dans la neige. Il y a des squelettes vivants et qui dansent. Et maintenant je suis dans un café à écrire cette histoire - car cela devient une histoire. »
« Se laisser glisser dans la mort, ici dans la neige. Laisse-toi glisser. Non, parce qu’il y a la petite civière. Il y a la petite civière. Je ne veux pas passer sur la petite civière. » ... parce que sur la petite civière, les jambes pendent, la tête « pend, nue sous la couverture en loques. »
