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20 février 2026 5 20 /02 /février /2026 10:49

Les preuves de mon innocence - Jonathan Coe - Gallimard - Grand format -  Place des Libraires

Phyl est une jeune fille qui vient de terminer ses études, elle est retournée vivre auprès de ses parents, ne sachant pas vraiment quoi faire, elle est employée à couper des poissons et des légumes dans un restaurant japonais. L’arrivée de Christopher, un ami de sa mère rencontré à l’époque de Cambridge (puis celle de sa fille Rashida, du même âge que Phyl), va chambouler leurs habitudes. Chris est un blogueur qui a fait de l’idéologie de la droite et d’extrême droite son cheval de bataille ; Phyl aime converser avec lui. Il lui raconte qu’il va s’infiltrer dans une conférence de néoconservateurs mais dans sa « sublime chambre historique » du Wetherby Hall, il est retrouvé poignardé de plusieurs coups de couteau. Mais qui peut être le meurtrier ? C’est l’inspectrice Prudence Freeborne, à quelques heures de la retraite qui démarre l’enquête. Rondelette, très gourmande mais dynamique, elle va rencontrer les jeunes filles Rashida et Phyl qui elles aussi, de leur côté, mènent l’enquête.

Quelle régalade ! Le roman comporte trois romans bien distincts, une enquête cosy crime, une intrigue dark academia et une auto-fiction ; évidemment les trois sont liés par les mêmes personnages, et, évidemment, le lecteur se fait manipuler du début à la fin. Et comme toujours chez Coe, c’est à la fois spirituel et drôle, intelligent et ludique ; il en profite pour répéter son aversion pour le Brexit et dépeint une Angleterre en mauvais point. La satire sociale et politique s’ancre dans l’arrivée au pouvoir de Liz Truss, une Première Ministre d’extrême-droite qui ne va pas rester longtemps au pouvoir. S’ajoutent, à tous les nombreux retournements de situation, une passion pour la série « Friends », des virées en train, la mort de la reine d’Angleterre (et 9h de queue pour lui rendre un dernier hommage) des running gag notamment autour du clavecin ou du clavicorde, une visite du Cambridge des années 80 et des pastiches littéraires savoureux. On se régale, je vous dis et on s’amuse, on sourit, on joue, on apprend ! Un roman qui se dévore goulûment, signé par un très grand auteur.

Coup de cœur

Du même auteur : Le cœur de l’Angleterre, La Femme de hasard, Testament à l’anglaise.

« Bizarre, hein ? dit Christopher. Ce phénomène du « cosy crime ». Je pense qu’il n’y a aucun autre pays au monde où les gens seraient capables de qualifier de « cosy » le sujet des homicides violents. Je ne saurais pas comment le dire, mais il y a quelque chose de tellement british là-dedans. »

« Quand je déjeunais seul au réfectoire de St Stephen’s, à dix-neuf ans, j'étais constamment entouré de gens débordants d'assurance qui parlaient fort, certains de la place qu'ils occupaient dans le monde. Lors de cette réunion quarante ans plus tard, alors que j'en avais moi-même cinquante-neuf, je me suis une fois de plus retrouvé au milieu de gens débordant d'assurance qui parlaient fort, certains de la place qu’ils occupaient dans le monde. J'avais pris ma retraite - à l'issue d'une longue et brillante carrière professionnelle - et pourtant, je n'avais toujours pas accès à ce genre de certitude. J'imagine qu’à ce stade ça ne risque plus d'arriver. Mais voyez-vous, il se trouve que je considère ça comme une vertu, pour moi comme pour mes amis. Dans ce monde, les gens les plus dangereux sont ceux qui savent exactement ce qu'ils veulent, et qui sont bien décidés à l'obtenir. »

 Je participe au challenge Un Hiver Polar chez Je lis, je blogue.

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17 février 2026 2 17 /02 /février /2026 10:37

Le lotissement - Claire Vesin - La Manufacture de Livres - Grand format - Le  Bruit des Mots LA FLECHE

A la mort de sa mère, la narratrice revoit Agnès, une de ses connaissances qui habitait elle aussi le lotissement de Mare-les-Champs dans les années 80. C’est surtout 1986 – 30 ans plus tôt - qui intrigue la narratrice, une année riche en rebondissements : une nouvelle maîtresse a remplacé l’ancienne pour les CM1-CM2 ; noire, elle s’est évertuée à faire apprendre tant de poèmes aux élèves, méthode qui n’a pas plu à tous les parents. Béatrice, elle, régnait parmi les mères d’élèves, fière de ses quatre enfants, de sa maison toujours impeccable. Pourtant, Elise, son ado, se rebellait constamment. Deux morts étranges ont poussé la famille de la narratrice à déménager dans la précipitation, sans que l’adolescente de l’époque n’en connaisse jamais les raisons exactes. C’est adulte qu’elle enquête enfin.

J’ai beaucoup aimé ce livre à la tension montante qui serait comme une sorte de huis clos à l’échelle d’un lotissement où les regards sont lourds, les non-dits et les préjugés quotidiens et le racisme ambiant. Les points de vue narratifs sont nombreux et permettent de comprendre chacun chacune. Évidemment, comme dans maintenant de nombreux romans, les années 80 embaument le tout avec les chansons de Balavoine, les virées en R5, les tournées de Malibu mais aussi la menace de l’essor des HLM, la catastrophe de Tchernobyl, la mère de famille qui ne brille que dans sa cuisine, le succès balbutiant du FN, la tyrannie des apparences. Ma lecture a été très agréable, l’insert de poèmes y a contribué, je regrette seulement que tout soit plutôt prévisible et que la résolution des histoires soit un peu plate à mon goût.

« Mes souvenirs de cette année-là sont des fragments impossibles à rassembler. Les poèmes chaque semaine. Mais ou et donc Ornicar. La ceinture verte de judo. Les excellentes notes à la fin du trimestre. Les bons points de toutes les couleurs entre deux pages de cahier. La queue-de-rat sur la nuque du garçon assis un rang devant moi, que je rêvais de couper discrètement. Les balançoires du jardin, les gâteaux aux Smarties, en classe, pour fêter les anniversaires. »

Réunion de mères de famille chez Béatrice, plus une seule ne supporte la maîtresse : « Il faut la dégager. Comme les HLM. » Des tentatives de destruction visant les immeubles en construction avaient en effet été perpétrées quelques nuits auparavant.

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14 février 2026 6 14 /02 /février /2026 17:49

La mécanique des vides -  Zéphir

J’ai eu l’immense chance de recevoir à Noël la Box « Kube dessinée ». Cet album a été le premier envoi.

Le narrateur naît dans un corps d’adulte, « mis au monde par les entrailles d’une terre folle ». Il traverse des cavernes sombres et humides avant de distinguer un souffle de vent et la clarté du soleil. Mais à la surface, de grosses machines broient et transportent des tonnes de déchets. Le narrateur rencontre Irma et sa fille Ocarina, des semeuses de mots qui distribuent des graines d’histoires et errent « au gré des vents pour repeupler ce monde des phrases qui font penser. » C’est à ce moment-là que le narrateur se rend qu’il ne peut prononcer un seul mot. Tant pis ! Il va écrire. Mais les mots écrits s’envolent et le trio décide de suivre ces mots qui vont les faire voyager dans diverses contrées. Se rajoutent à ces étranges personnages humains, des sortes d’esprit, Ré et Mi qui tentent de communiquer avec les quelques hommes encore sur Terre.

Si j’ai apprécié les dessins, leur diversité (aquarelles, abstrait, noir et blanc, couleurs, collages, ...), leurs couleurs, leur poésie, si j’ai aimé certains passages que j’ai trouvé magnifiques – et j’ai relevé pas mal de mots comme l’attestent les citations ci-dessous, je n’ai pas compris grand-chose à l’histoire narrée qui est plutôt confuse et allumée. Une barque vole dans le ciel, une partie de cache-cache est lancée dans les nuages, on malaxe les mots au sens propre, on peut aussi les écraser et les boire. Ça manque de liant, un peu comme un puzzle dont certaines pièces ne s’emboîteraient pas. Malgré la beauté des dessins, j’ai aussi eu l’impression que l’auteur mettait dans l’album tout ce qu’il savait dessiner sans qu’il n’y ait ni cohérence ni logique. Evidemment qu'il s'agit d'une fable mais il faut avoir un esprit particulièrement ouvert et curieux et, surtout, une appétence pour le farfelu et le décousu. Un avis mitigé, donc - si jamais vous n’aviez pas compris...

« Les mots se mettent à vibrer, les lettres s'animent et sortent de la page. Elles restent quelques secondes à trembler sur le papier. S’élancent hors du carnet ...pour disparaître sous les montagnes de détritus. »

J’ai aimé certains néologismes tels que l’ haïkutier (qui produit des haïkus), le contier, le poétier, le prosier, l’aphorisier.

Irma : « Je crois que je suis surtout partie pour m’alléger.... pour laisser le long du chemin des choses qui étaient en moi depuis longtemps et dont je ne voulais plus. J’étais comme un nuage trop lourd qui s’était rempli depuis des années et qui avait besoin de se déplacer pour lâcher son eau et redevenir léger. »

« Je vais me coucher, tout écrasé d’étoiles. Quelques bruits d’insectes accompagnent le crépitement du feu. Le balancement du hamac me berce. La terre semble profiter de la fraîcheur du soir pour respirer un peu. La nuit m’avale doucement. »

« J’ai vu des abris antimanques où les cœurs brisés se réfugient lors des épidémies de ruptures. »

    La mécanique des vides- La Mécanique des vides          La mécanique des vides de Zephir

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11 février 2026 3 11 /02 /février /2026 10:00

Dernier cri - Hervé Commère - Pocket - Poche - Librairie Le Failler Rennes

Étienne Rozier était policier : il défendait tout un chacun, puis il a choisi de faire un travail similaire, mais bien mieux rémunéré : il est devenu lobbyiste, évoluant dans des milieux parfois moralement ambigus. Aisé, papa d’une petite Telma et heureux en ménage avec Nelly, il s’est pourtant laissé attirer par un amour d’enfance, Anna, une journaliste amatrice des reportages choc. Avec un alibi en béton, les amants passent une nuit torride dans une chambre d’hôtel à Rotterdam. Mais quand Etienne sort de la douche, il découvre Anna étranglée et morte sur le lit. Evidemment qu’avec les centaines d’empreintes d’ADN dans la chambre, il va revêtir la casquette du coupable. Il fuit sur sa moto, sillonne les routes et trouve refuge dans une ZAD de la région parisienne, prêt à découvrir qui est le véritable coupable du meurtre. Il revêt une autre identité, devient Swann Artigaud et reprend l’enquête qu’Anna avait démarrée dans les usines textiles d’Elbeuf, en Normandie.

Ce polar a absolument tout ce que je recherche dans un bon polar : une intrigue passionnante, un protagoniste principal aux multiples facettes, des personnages secondaires intéressants, de multiples rebondissements et une critique sociale. Cerise sur le gâteau, Hervé Commère sait écrire ! Au-delà des réflexions sur les dérives sociales de la mondialisation et de l’hypocrisie des discours en faveur de la production française, l’écrivain traite ses sujets avec une certaine distance ironique qui n’est pas pour déplaire. Certes, on pourrait lui reprocher quelques invraisemblances et de sacrées coïncidences mais j’ai été absolument comblée par ce roman roboratif à tous points de vue, intelligent, actuel et passionnant. Une parfaite lecture d’hiver. Et oui, encore un coup de cœur.

(bonne nouvelle : le roman est sorti en poche fin janvier)

« Quelles sont les perspectives au moment de sauver sa peau ? À quoi pense-t-on quand on est bientôt accusé de meurtre et qu'on doit fuir ? À rien. A l'instant. Tout est contenu dans la seconde qui vient, la vie entière. Tout ce qui importe est de courir à bonne distance des réverbères afin d'être le moins repérable possible. Il guette les voitures qui filent, il se maintient dans l'ombre. Il est certain d'être suivi, que les commanditaires du meurtre sont là, prêts à le voir tomber et à lui mettre la main dessus pour le livrer aux flics. Alors les semer. Pour ça, courir longtemps en empruntant les chemins sinueux qu'ils ne peuvent pas suivre en voiture, ni même à moto. »

« Etienne Rozier a passé la nuit dans un maelström de violence, de catastrophes et de chutes, le corps d'Anna Dufossé violacé, la police, les larmes de Nelly, un tourbillon sombre et rugueux. À ces tourments incessants se sont ajoutés les bruits de la ZAD, les chiens, les chèvres, les oiseaux là-haut. Quant aux militants eux-mêmes, il en a entendu s'interpeller comme en plein jour, vivre sans horaire et sans se demander si les autres dormaient. Aucune idée de l'heure qu'il pouvait être. Les cloisons sont si minces que tous les sons les traversent en même temps que le froid. Hier, le gars lui a donné un tas de couvertures, il est au moins au chaud sur sa paillasse, raide et courbaturé, un peu reposé quand même. »

Rozier se fait embaucher par une entreprise de ménage, il découvre les difficultés du quotidien : « Rozier sait ce qu’elle a ressenti, lui qui n’imaginait pas non plus à quel point le rythme de travail haché cisaillerait son corps et ses neurones, les heures d'attente, et soudain, les minutes à courir, à frotter, soulever, lustrer, le tic-tac du chronomètre au fond du ventre et jusqu'au cœur de la nuit, puis à nouveau l'inutilité jusqu'à la vacation suivante, et entre les deux, pas du repos, tout juste de la crainte et du temps qui disparaît pour rien. »

Je participe ainsi au challenge Un Hiver Polar chez Je lis, je blogue.

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8 février 2026 7 08 /02 /février /2026 11:37

critiquesLibres.com : Passion simple Annie Ernaux

Je n’ai jamais vraiment aimé l’écriture et le style Ernaux mais comme je n’ai pas lu tant de titres que ça, il me fallait retenter l’expérience.

La narratrice (et autrice ?) raconte son épisode passionnel avec A., un homme marié originaire de l’Est qu’elle voit irrégulièrement. Il est riche, s’habille élégamment, conduite vite de grosses voitures et ressemble à Alain Delon. La relation est charnelle et sexuelle, ils se rencontrent généralement chez elle. Mais une fois seule, elle ne parvient pas à se le sortir de la tête ni du corps. Elle ne vit qu’en pensant à lui, s’achète tenues et maquillage en espérant lui plaire, se désintéresse de tout sauf de lui. Elle attend ses appels (nous sommes à la fin des années 80), maudit l’inefficacité des cabines téléphoniques, se languit sans cesse de ses présences trop rares.

Ce n’est pas ce titre qui va me réconcilier avec l’autrice ! Ça se lit bien, c’est fluide, un peu comme si une copine te racontait ses aventures amoureuses... mais alors, quel intérêt, vraiment ? L’histoire se termine parce que, quelques mois plus tard, le type déménage hors de la France, il revient la voir une dernière fois, elle ne lavera plus le verre dans lequel il a bu (?)... On sent bien à la fin du court roman qu’elle va mieux, elle ne pense plus systématiquement à lui à chacun de ses réveils. On s’en fiche complètement de cet adultère qui n’a rien d’original, qui ne nous apprend rien et cette soumission à l’homme est agaçante à lire en 2026. A oublier.

Danielle Arbid a adapté le livre au cinéma en 2020... Les critiques sont plus que mitigées.

 

« Je ne veux pas expliquer pas ma passion – cela reviendrait à la considérer comme une erreur ou un désordre dont il faut se justifier – mais simplement l’exposer. Les seules données, peut-être, à prendre en compte, seraient matérielles, le temps et la liberté dont j’ai pu disposer pour vivre cela. »

sans commentaire ... : « Une nuit, l’envie de passer un test de détection du sida m’a traversée : « Il m’aurait au moins laissé cela. »

 

Avec ses 77 pages, je participe au challenge des Gravillons de l’Hiver de La petite liste.

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4 février 2026 3 04 /02 /février /2026 16:09

L'homme qui savait la langue des serpents Livre audio 2 CD MP3 - Texte lu  (CD) - Andrus Kivirähk, Emmanuel Dekoninck, Jean-Pierre Minaudier - Achat  Livre | fnac

En Estonie. Leemet vit dans la forêt depuis toujours en respectant des rites ancestraux ; il sait parler la langue des serpents, il sait aussi se faire comprendre de la plupart des animaux et mène ainsi une existence harmonieuse dans la nature. Pour se nourrir, il lui suffit, par exemple, de se faire obéir par la proie qui ne sera pas sauvagement assassinée. Mais la tentation du village est grande pour l’entourage de Leemet, là-bas, ils se nourrissent de pain et cultivent les terres (mais quelle idée saugrenue) et croient en un Dieu qui leur demande de prier quotidiennement. Leemet lui, ne croit en rien mais reste intrigué par cette histoire de salamandre, une créature immortelle qui ne réapparaît que très rarement. 

J’ai choisi ce livre audio pour deux raisons : pour son lecteur, Emmanuel Dekoninck que j’adore depuis Millénium (il y a fort longtemps !) et pour son genre, le réalisme magique. D’abord, j’ai été comblée de retrouver la voix du comédien, ensuite, quant au réalisme magique, je n’en demandais pas tant 😊 : entre des poux géants, des hommes et des serpents qui conversent, la sœur qui épouse un ours, ... on est servis ! Ce monde onirique, en grande partie métaphorique, a le pouvoir de fasciner et de terrifier. J’ai beaucoup aimé les réflexions pleines de justesse sur la religion et n’importe quelle croyance ou superstition, l’histoire d’amour à rebondissements entre la sœur de Leemet et un ours (qu’elle finit par tant engraisser qu’il ne pourra plus s’éloigner d’elle) m’a amusée. Le grand-père de Leemet incarne sans doute la notion de résilience, lui qui, devenu infirme, se fabrique des ailes à partir d’os et des coupes à partir des crânes de ses adversaires. Leemet lui-même est le dernier des Mohicans, cet homme en décalage par rapport aux autres, seul et solitaire dans ses convictions ; et pourtant le livre n’est pas manichéen et n’adule pas le traditionalisme. La violence et le sang, omniprésents, trouvent un contrepoids dans une magie sombre et un charme envoûtant. J’ai malheureusement trouvé ici les limites du livre audio, j’aurais préféré découvrir ce roman en version papier : je me suis confrontée à des noms propres peu familiers, j’aurais voulu relire certains passages, revenir en arrière...  Ce roman mérite qu’on le lise et qu’on le relise, doté d’une puissance hypnotique, tantôt drôle et ironique, tantôt mélancolique et pessimiste, je l’ai trouvé important et grave, comme ces textes fondateurs qui seront lus des siècles après leur publication.

Depuis sa parution en 2007, le roman connaît un immense succès en Estonie.

L’incipit : « Il n’y a plus personne dans la forêt, sauf des scarabées et autres petites bestioles, bien entendu. Eux, c’est comme si rien ne leur faisait de l’effet : ils persistent à bourdonner ou à striduler comme avant. Ils volent, ils mordent, ils sucent le sang. Ils me grimpent toujours aussi absurdement sur la jambe quand je me trouve sur leur chemin, ils courent dans tous les sens jusqu'à ce que je les fasse tomber par terre ou que je les écrase. Leur monde est toujours le même. Mais même cela, il n'y en a plus pour longtemps. Leur heure viendra. Bien sûr, je ne serai plus là pour le voir, nul ne sera plus là, mais leur heure viendra, j’en suis sûr et certain. »

 

 

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1 février 2026 7 01 /02 /février /2026 14:33

Casterman - Ces Lignes qui tracent mon corps

Elle a grandi en Iran. A 9 ans, elle se faisait une joie de porter ce beau voile fleuri qui lui donnait l’impression d’être un ange. Ce qu’elle ne savait pas alors, c’est qu’à 9 ans, on va désormais privilégier son frère, qu'elle ne sera plus libre de rien, qu'elle est déjà considérée comme une adulte légale, susceptible d’être accusée de crime et d’être mise en prison. A 18 ans, elle marche dans les rues de Téhéran sans jamais être tranquille, toujours arrêtée par des hommes qui l’insultent ou la tripotent. Dans un taxi, l’homme peut lui mettre une main sur la cuisse, dans une classe, le professeur peut se toucher le sexe en lui parlant, chez le médecin, il peut tenter de l’embrasser. Surtout, la fille a peur de son père, elle a même peur qu’il la tue parce que ça arrive souvent en Iran et pour un meurtre dit « d’honneur », le coupable n’est pas nécessairement sanctionné si ça reste dans la famille... Adulte, elle pose nue en France pour des étudiants en art. Elle dessine elle-même mais elle ne s’octroie pas souvent le droit d’avoir du talent. Ses blessures et sa fragilité sont gravées à tout jamais dans son corps.

Réfugiée politique en France, Mansoureh Kamari raconte son histoire, et aussi l’histoire de toutes ces Iraniennes à qui on a volé le corps, l’enfance, l’adolescence et la possibilité d’une vie sereine et épanouie. En procédant à des allers-retours entre la petite fille qu’elle a été, toujours sur le qui-vive et terrifiée et l’adulte, en France, plus libre qui ne cesse néanmoins de ressasser un passé traumatique, l’artiste nous donne à imaginer le chemin parcouru, le parcours du combattant pour sortir de cette oppression quotidienne et la lente et difficile reconstruction. Les dessins se suffisent à eux-mêmes, en noir et blanc, ils évoquent les peurs, la sexualité, la maternité, la honte, ces sujets si douloureux, mais aussi des refuges comme la lecture et le cinéma et surtout l’espoir d’un monde meilleur. Ils évoquent aussi le présent et cette « enveloppe féminine » dont la narratrice aimerait se débarrasser. J’ai été très touchée par cet album aux traits délicats qui joue sur la variété des plans, privilégiant les gros plans particulièrement aptes à saisir l’intimité du personnage et c’est bien de l’intimité dont il est sans cesse question et qui est blessée dans un tel régime totalitaire. Une claque que cette lecture oppressante, c’est sûr, mais une lecture nécessaire qui résonne encore davantage aujourd’hui.

Merci à mon cher et tendre pour ce cadeau ainsi qu’à son assistante pour cet achat – elle se reconnaîtra !

« La honte et l'insécurité étaient mon quotidien. Mon intimité n'avait aucune valeur pour ces hommes. Et je ne pouvais rien dire. À qui aurais-je pu ? Qui s'en serait soucié ? Pour la police, tant que je n'étais pas recouverte d'un voile noir de la tête aux pieds, je n'étais que provocation et menace pour la société. »

« Interdiction de rire, interdiction de s'habiller de manière décontractée et de marcher dans les rues librement. Interdiction de participer à des activités sportives, de chanter, de danser en public. Interdiction d'être soi-même.

« Selon la loi islamique, le père de famille est propriétaire du sang de ses enfants. »

Deux cousines ont été exécutées par le régime à l’âge de 15 et 16 ans : « Un courrier plastifié que j'ai lu quand j'ai atteint l'âge auquel elles ont été exécutées. Une innocente lettre d'au revoir de deux jeunes filles à leur mère. On racontait que les viols de jeunes emprisonnées étaient très courants. Le dernier acte qui précédait l'exécution en Iran. Car, selon les lois de la sharia, mettre à mort une jeune fille vierge n'est pas autorisé, puisqu'elle irait alors au paradis... »

Sortie de « Ces lignes qui tracent mon corps », la première bande dessinée  de Mansoureh Kamari

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29 janvier 2026 4 29 /01 /janvier /2026 15:00

Le Figaro Store - Les racines du ciel de Romain Gary - vol 1

Dans les années 50, dans l’actuel Tchad, les Européens occupent ce qu’ils peuvent occuper, pillent et exploitent les ressources africaines. Les éléphants en font partie : 30 000 pachydermes sont tués chaque année pour leur viande et leur ivoire. Tout le monde s’en fiche sauf un : Morel. Ce Morel dont on entend parler comme d’un « farfelu » parce qu’il fait circuler une pétition visant à interdire la chasse aux éléphants, devient l’ennemi numéro un. Il est obligé de se terrer, se trouve quelques complices et passe pour un fou solitaire. Minna, une danseuse allemande, le défend corps et âme et va le suivre dans une sorte de laborieux road trip. Morel divise et fait parler de lui dans le monde entier tantôt comme un terroriste tantôt comme un prophète. Un reporter américain, Fields, va rejoindre le groupe, attiré par la sympathie de Morel.

C’est un roman étonnant car, publié en 1956 et récompensé par le prix Goncourt, il reste d’actualité et Gary se fait une sorte de pionnier de l’écologie. Le mot est d’ailleurs cité quelques fois dans le roman comme une notion qui fait sourire. Si cette thématique de la préservation des éléphants avait tout pour me plaire, je dois admettre que ce livre m’a fait suer : complexe par ses nombreux personnages masculins (des militaires, des naturalistes, des trafiquants d’armes, des truands, des religieux, ...), parfois répétitif dans ses propos, il ne m’a passionnée que pour certains brefs passages. D’une composition éclatée, alternant les points de vue, il met en lumière les problématiques de l’époque où la colonisation battait de l’aile tout en étant encore fortement ancrée dans les esprits, où l’Afrique n’était qu’un immense « jardin zoologique » pour les Européens. Les réflexions ne se limitent pas à la sauvegarde des éléphants, les Africains considérant les bêtes comme de la viande, veulent les tuer aussi mais c’est bien parce qu’ils ne mangent pas à leur faim qu’ils cherchent à assassiner les éléphants, c’est donc ce problème de la pauvreté qu’il s’agit de régler. Morel est un personnage évanescent, il n’apparaît qu’au bout de 130 pages, il est traqué par ses détracteurs, on parle de lui plus qu’on ne le voit, il prend rarement la parole. Un idéaliste intouchable. Un mythe. Si j’ai parfois été perdue, je ne regrette pas la lecture de ce roman profondément humaniste.

« D’ailleurs, vous savez aussi bien que moi que la colonisation s’est faite en partie sur les cadavres des éléphants : c’est la chasse à l’ivoire qui a permis aux commerçants et aux colons de faire face aux premiers frais d’établissement. »

« On coupait les pattes aux éléphants à vingt centimètres environ au-dessous du genou. Et de ce tronçon, à partir du pied, convenablement travaillé, évidé et tanné, on faisait soit des corbeilles à papier, soit des vases, soit des porte-parapluies, soit même des seaux à champagne. C'était devenu un article très demandé, moins dans le territoire lui-même, où on était plutôt blasé quant à ce genre d'ornement, que pour l'exportation. »

« L’islam appelle cela « les racines du ciel », pour les Indiens du Mexique, c’est « l’arbre de vie » qui les pousse les uns et les autres à tomber à genoux et à lever les yeux en se frappant la poitrine dans leur tourment. Un besoin de protection auquel les obstinés comme Morel cherchent à échapper par des pétitions, des comités de lutte et des syndicats de défense – ils essaient de s’arranger entre eux, de répondre eux-mêmes à leur besoin de justice, de liberté, d’amour – ces racines du ciel si profondément enfoncées dans leur poitrine... »

« On n’apprend jamais rien à un gars en le tuant... Au contraire, on lui fait tout oublier. »

J’avais choisi l’édition Le Meilleur du Prix Goncourt pour cette lecture. Bon choix !

Avec ses 506 pages, je participe au challenge des pavés de Moka.

 

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26 janvier 2026 1 26 /01 /janvier /2026 10:32

Correspondance (1944-1959) - Albert Camus, Maria Casares - Gallimard - CD  Audio - La petite Lumière Paris

De 1944 à 1959, Albert et Camus s’écrivent. Amants passionnés, ils sont contraints de s’aimer en secret puisque Camus est marié à Francine, souvent malade, et père de jumeaux nés en 1945. L’un voyage pour ses pièces de théâtre qu’il écrit ou exporte, l’autre pour son métier d’actrice, elle jouera d’ailleurs dans Les Justes en 1949. Ils s’écrivent parfois plusieurs fois par jour, se parlent en toute sincérité, racontant leur quotidien, leurs rencontres (et il y a du beau monde : Aragon, Triolet, Serge Reggiani, les Gallimard, Gérard Philipe, Sartre, ...), leurs petits tracas et leurs grandes angoisses. Il est beaucoup question de lecture aussi, Maria dévore les classiques français, européens et russes. Mais, surtout, ils s’expriment l’un à l’autre cet amour inconditionnel, ils le répètent, le modulent, le nourrissent.

S’il est un peu frustrant de n’entendre qu’un choix de lettres (il en existe plus de 860 !), les bonds dans le temps et la longue période couverte rendent cette écoute encore plus forte, l’amour entre ces deux êtres encore plus pur, plus vertigineux, si solide et immuable. Les années passent et les sentiments exprimés restent aussi forts. Il n’est fait quasi aucune mention des conjoints respectifs, Maria évoque plutôt son père malade qu’elle doit soigner, Camus quelques amis, rarement ses enfants. Le style de l’un comme de l’autre est extraordinaire de force et de poésie tout à la fois, le contenu des lettres émeut par sa spontanéité, une joie puissante, un élan de vie et une générosité admirables. Le choix des lecteurs, Lambert Wilson et Isabelle Adjani, tous deux excellents, nous emporte dans cette histoire de deux solitudes qui se rencontrent et leurs voix sensuelles et transportées expriment remarquablement cet amour à distance. On ne redira jamais assez la beauté d’une lettre, le plaisir de déplier une feuille sachant que l’autre n’a écrit que pour nous... et tout ça se perd... De beaux moments d’écoute qui m’ont fait apprécier encore un peu davantage Camus.

Je vous laisse avec la dernière lettre de Camus, datée du 30 décembre 1959, quelques jours avant son accident de voiture mortel. Elle sonne si étrangement ...

« Bon. Dernière lettre. Juste pour te dire que j’arrive mardi, par la route, remontant avec les Gallimard lundi (ils passent par ici vendredi). Je te téléphonerai à mon arrivée, mais on pourrait peut-être convenir déjà de dîner ensemble mardi. Disons en principe, pour faire la part des hasards de la route – et je te confirmerai le dîner au téléphone. Je t’envoie déjà une cargaison de tendres vœux, et que la vie rejaillisse en toi pendant toute l’année, te donnant le cher visage que j’aime depuis tant d’années (mais je l’aime soucieux aussi, et de toutes les manières). Je plie ton imperméable dans l’enveloppe et j’y joins tous les soleils du cœur.

A bientôt, ma superbe. Je suis si content à l’idée de te revoir que je ris en t’écrivant. J’ai fermé mes dossiers et ne travaille plus (trop de famille et trop d’amis de la famille !).

Je n’ai donc plus de raison de me priver de ton rire, et de nos soirées, ni de ma patrie. Je t’embrasse, je te serre contre moi jusqu’à mardi, où je recommencerai. A.»

Je participe au challenge de Moka, les classiques c’est fantastique avec ce thème épistolaire, « Vous avez du courrier ».

 

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22 janvier 2026 4 22 /01 /janvier /2026 16:07

De cendres et de larmes - Sophie Loubière - Fleuve Éditions - Poche -  Librairie Gallimard Paris

Cette lecture m’a permis de sortir un des nombreux rejetons de ma PAL (qui étouffe !)

La famille Mara est une famille plutôt épanouie : la mère, Madeline, est cheffe sapeur-pompier, elle sauve régulièrement des vies, elle a même contribué à la défense de Notre-Dame de Paris. Elle a un fils aîné, Michael, ado une peu rebelle et fainéant, d’une première union. Avec Christian, elle est parent d’Eliot, garçonnet peureux qui a une imagination galopante et une adorable fillette, Anna. Madeline et Christian sont très amoureux. Le père de famille embarque les siens dans un nouveau logement qui a tout pour être original puisqu’il se situe dans un cimetière. En effet, Christian est devenu conservateur de cimetière, et il faut dire qu’entre le calme de l’endroit et les activités de jardinage, ça lui convient très bien. Les premiers temps sont plutôt agréables : Madeline apprécie d’être passée d’un minuscule appartement à une vaste maison où elle ressent paix et sérénité. Mais les choses se gâtent en automne : l’humidité s’installe partout, Anna ne fait que tousser et Christian devient obsédé par une nouvelle passion : la peinture de/sur moisissures. Les relations entre les membres de la famille se détériorent et l’étrange s’immisce petit à petit dans cette maison de plus en plus glauque.

Pas véritablement polar, pas véritablement roman noir ; c'est justement cette ambiguïté du genre qui m’a plu. J’ai aimé entrer dans cette famille à la fois ordinaire et exceptionnelle et la voir évoluer dans cet endroit si particulier qu’est un cimetière a su capter mon attention. Si je partais avec un a priori négatif (on ne se refait pas) l’écriture de cette autrice que je découvre ici m’a plu - à la fois simple et imagée, poétique par endroits. Le roman s’ancre également dans la réalité et l’actualité, des réflexions pertinentes sont faites au sujet des pompiers qui expriment leurs revendications mais aussi par rapport à cette enfant bosniaque éduquée pour faire les poches des touristes à Paris. Les personnages sont bien dessinés, l’autrice fait monter la tension petit à petit et même s’il n’y a pas d’éclat ou d’acmé complètement inouï, si le roman n’est pas si noir que ça, cette lecture m’a tout à fait convenu en ce mois de janvier très froid.

« La nuit, parfois, Anna se levait pour contempler à la fenêtre de sa chambre cette brume étrange qui montait comme une vague à l'assaut des tombeaux. Elle imaginait alors toutes sortes de petits êtres qui grouillaient dessous : fées-scolopendres, elfes-araignées, licornes-chauve-souris... Un autre monde se déployait là pour elle. Une armée fascinante et dégoûtante. Ce n’était pas une brume ordinaire, mais un nuage vaporeux dont elle enveloppait ses songes. Puis elle se retirait sans que l'on sache d'où elle venait ni où elle allait. De quoi épaissir le mystère et précipiter la fillette pieds nus dans la chambre des parents pour réclamer un verre de lait. »

« Madeline avait tort de s'inquiéter. Ce job était la meilleure chose qui puisse lui arriver. Il n'éveillait pas seulement sa créativité et son empathie pour ceux qui chaque jour lui abandonnaient leur chagrin dans cette pièce exiguë, racontaient leur malheur d'une perte qui ravageait tout, jusqu'à l'inconcevable, il opérait sur lui en profondeur. Dorénavant, Christian connaissait les tenants et les aboutissants de l'existence, son début et sa fin. Et cette prescience lui donnait les pleins pouvoirs. »

« Il se releva pour aller prendre un rouleau à peindre et le bac chargé de peinture acrylique diluée. Agenouillé sur la toile, il commença par badigeonner l'intérieur du rectangle d'une première couche d'un noir profond, sans trop insister pour que la couleur ne soit pas uniforme. Une ombre l'empêchait de bien voir ce qu'il faisait ; Christian s'était mal positionné par rapport à l'éclairage. Il se redressa en gémissant. Les muscles de ses cuisses et de ses épaules frémissaient de fatigue. La faim l'étourdissait sans doute aussi, mais il ne ressentait pas le besoin de se nourrir. Il passa de l'autre côté de la toile et se remit à l'œuvre. Pour la deuxième couche, il utilisa l'acrylique directement sortie du tube. Sous le rouleau, la matière lisse et onctueuse s'étirait, réfléchissait à la lumière. »

Après discussion avec Alexandra au sujet du genre de ce roman, la cheffe valide et j'ai le droit de participer au challenge Un Hiver Polar chez Je lis, je blogue.

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