
Elle a grandi en Iran. A 9 ans, elle se faisait une joie de porter ce beau voile fleuri qui lui donnait l’impression d’être un ange. Ce qu’elle ne savait pas alors, c’est qu’à 9 ans, on va désormais privilégier son frère, qu'elle ne sera plus libre de rien, qu'elle est déjà considérée comme une adulte légale, susceptible d’être accusée de crime et d’être mise en prison. A 18 ans, elle marche dans les rues de Téhéran sans jamais être tranquille, toujours arrêtée par des hommes qui l’insultent ou la tripotent. Dans un taxi, l’homme peut lui mettre une main sur la cuisse, dans une classe, le professeur peut se toucher le sexe en lui parlant, chez le médecin, il peut tenter de l’embrasser. Surtout, la fille a peur de son père, elle a même peur qu’il la tue parce que ça arrive souvent en Iran et pour un meurtre dit « d’honneur », le coupable n’est pas nécessairement sanctionné si ça reste dans la famille... Adulte, elle pose nue en France pour des étudiants en art. Elle dessine elle-même mais elle ne s’octroie pas souvent le droit d’avoir du talent. Ses blessures et sa fragilité sont gravées à tout jamais dans son corps.
Réfugiée politique en France, Mansoureh Kamari raconte son histoire, et aussi l’histoire de toutes ces Iraniennes à qui on a volé le corps, l’enfance, l’adolescence et la possibilité d’une vie sereine et épanouie. En procédant à des allers-retours entre la petite fille qu’elle a été, toujours sur le qui-vive et terrifiée et l’adulte, en France, plus libre qui ne cesse néanmoins de ressasser un passé traumatique, l’artiste nous donne à imaginer le chemin parcouru, le parcours du combattant pour sortir de cette oppression quotidienne et la lente et difficile reconstruction. Les dessins se suffisent à eux-mêmes, en noir et blanc, ils évoquent les peurs, la sexualité, la maternité, la honte, ces sujets si douloureux, mais aussi des refuges comme la lecture et le cinéma et surtout l’espoir d’un monde meilleur. Ils évoquent aussi le présent et cette « enveloppe féminine » dont la narratrice aimerait se débarrasser. J’ai été très touchée par cet album aux traits délicats qui joue sur la variété des plans, privilégiant les gros plans particulièrement aptes à saisir l’intimité du personnage et c’est bien de l’intimité dont il est sans cesse question et qui est blessée dans un tel régime totalitaire. Une claque que cette lecture oppressante, c’est sûr, mais une lecture nécessaire qui résonne encore davantage aujourd’hui.
Merci à mon cher et tendre pour ce cadeau ainsi qu’à son assistante pour cet achat – elle se reconnaîtra !
« La honte et l'insécurité étaient mon quotidien. Mon intimité n'avait aucune valeur pour ces hommes. Et je ne pouvais rien dire. À qui aurais-je pu ? Qui s'en serait soucié ? Pour la police, tant que je n'étais pas recouverte d'un voile noir de la tête aux pieds, je n'étais que provocation et menace pour la société. »
« Interdiction de rire, interdiction de s'habiller de manière décontractée et de marcher dans les rues librement. Interdiction de participer à des activités sportives, de chanter, de danser en public. Interdiction d'être soi-même.
« Selon la loi islamique, le père de famille est propriétaire du sang de ses enfants. »
Deux cousines ont été exécutées par le régime à l’âge de 15 et 16 ans : « Un courrier plastifié que j'ai lu quand j'ai atteint l'âge auquel elles ont été exécutées. Une innocente lettre d'au revoir de deux jeunes filles à leur mère. On racontait que les viols de jeunes emprisonnées étaient très courants. Le dernier acte qui précédait l'exécution en Iran. Car, selon les lois de la sharia, mettre à mort une jeune fille vierge n'est pas autorisé, puisqu'elle irait alors au paradis... »

