
Tout a commencé quand Dominique Pelicot a été surpris dans un supermarché à filmer sous les jupes de trois femmes. Les policiers ont alors réquisitionné portable et ordinateur et c’est ainsi que le monstre qu’on connaît a été révélé au grand jour. Il a violé et permis à plus de 70 hommes de violer sa femme alors qu’elle était droguée ; il a pris plus de 20000 photos et vidéos. Dominique et Gisèle ont été un couple heureux, il a toujours été doux et attentionné envers sa femme. Malgré de petits indices qu’elle n’a analysés qu’après la douloureuse révélation (des demandes sexuelles pressantes mais devant le refus de Gisèle, il n’a pas insisté ; une copine d’enfance qu’il a tenté de draguer), elle n’a jamais douté de lui. Elle ressentait des absences et se plaignait de troubles de la mémoire (à cause de cette soumission chimique), il l’accompagnait chez différents médecins. Gisèle accuse le coup avec calme, sa fille panique et extériorise davantage ses émotions. Les trois enfants ont tendance à renier tout le passé vécu avec leur père mais Gisèle a besoin de se dire qu’une bonne partie de sa vie avec lui a été sincère et emplie d’amour. Refusant de visionner les vidéos des viols, elle se réfugier sur l’île de Ré où elle rencontrera Jean-Loup, son nouvel amour. Lors de son procès pour lequel elle finira par refuser l’anonymat, elle devient le symbole des violences sexistes faites aux femmes, voire une icône féministe.
Je redoutais cette lecture, comme d’autres lectrices j’imagine, mais ce qui surprend, il est vrai, et le titre le suggère déjà, c’est que Gisèle Pelicot est tournée vers la vie et le positif. Elle a envie de ne pas salir les bons moments vécus pendant des décennies avec son mari. On s’attendait souvent à ce qu’elle s’effondre mais ses enfants et petits-enfants, la marche quotidienne, les beautés de la nature lui ont permis de rester droite. Elle a su dissocier l’homme qu’elle a aimé du violeur et dissocier la femme qu’elle est de cette femme inerte qui a été si souvent violée. Il n’en demeure pas moins que certains détails sont encore plus sordides que d’autres : Dominique a perpétué ses rituels même en dehors de la maison familiale, dans la maison de leurs enfants alors que le couple gardait, le jour, leurs petits-enfants, ou sur une aire d’autoroute. Qu’il existe un timbré, complètement désaxé, sans doute schizophrène, c’est un fait, mais que des dizaines d’hommes (de tous âges, de toutes catégories sociales) le rejoignent dans ses délires sexuels (la plupart mariés avec des enfants), c’est d’une abjection sans nom. Certains venaient de Mazan, la commune de résidence du couple et Dominique se réjouissait de faire croiser sa femme et son violeur à la boulangerie ou au troquet du village... Gisèle invite à ne pas ne pas nourrir une haine féroce pour l’ensemble des hommes mais statistiquement, ils sont nombreux à être excités par l’idée de violer une femme endormie. Malgré les souffrances, elle a réussi à passer à autre chose et à oublier (certainement pas) ou plutôt à mettre de côté « celui qui pleure et celui qui la tue à petit feu ». Le livre, rédigé en partie par Judith Perrignon, est vraiment bien écrit et intelligent. Je trouve cette lecture importante pour éveiller les consciences sur le statut de victime, pour ne pas négliger certains indices sur le comportement suspect d’un homme, pour insuffler courage et force aux femmes.
« Le vide m'inspirait, c'était comme une faille, une vieille feuille sous mes pieds qui me poursuivait, me cherchait depuis longtemps, m'avait trouvée et me prenait tout, encore une fois. »
« J'ai connu dix ans d'errance médicale. De prélèvements. D'échographies. De cures d'ovules. D'examens neurologiques. Dix ans face à des médecins qui me regardaient l'air de dire qu'à mon âge, une femme n'a plus grand chose à attendre, qu’elle devrait juste se détendre et laisser le temps poursuivre son œuvre de démolition. Aucune question en suspens, jamais. Aucun diagnostic. Et Dominique à mes côtés, qui savait. »
« Un combat commençait dans ma tête. Celui de l’ombre et de la lumière. De l'étincelle, de notre rencontre, j'avais fait une flamme. Fallait-il souffler dessus, l'éteindre pour de bon, comme semblaient le réclamer mes enfants ? Ça voulait dire ouvrir les yeux, se retrouver éperdument seule au cœur de la nuit, dans une chambre qui n'était pas la mienne, avec la respiration haletante de mon bouledogue pour unique compagnie. Je ne pouvais pas. La vie ne se rejoue pas. Si j'efface tout, je suis morte, et depuis longtemps. »
« (...) ce n'est pas du courage, mais une volonté et de la détermination pour faire évoluer cette société patriarcale et machiste. »
« Cette histoire brasse notre violence, notre crasse à peine souterraine, nos traumatismes dormants, nos silences, nos fuites, elle est le sale reflet de la domination et de la prédation qui structure encore notre monde. »
« Dire que je suis vivante. Que j’ai besoin de croire à l’amour. Je l’ai reçu de mes parents intensément et trop brièvement, et j’ai longtemps cru qu’il sauvait de tout, cru même savoir le donner. »














