Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
29 juin 2026 1 29 /06 /juin /2026 09:21

Et la joie de vivre - Gisèle Pelicot - Flammarion - Grand format - Librairie  Cheminant Vannes

Tout a commencé quand Dominique Pelicot a été surpris dans un supermarché à filmer sous les jupes de trois femmes. Les policiers ont alors réquisitionné portable et ordinateur et c’est ainsi que le monstre qu’on connaît a été révélé au grand jour. Il a violé et permis à plus de 70 hommes de violer sa femme alors qu’elle était droguée ; il a pris plus de 20000 photos et vidéos. Dominique et Gisèle ont été un couple heureux, il a toujours été doux et attentionné envers sa femme. Malgré de petits indices qu’elle n’a analysés qu’après la douloureuse révélation (des demandes sexuelles pressantes mais devant le refus de Gisèle, il n’a pas insisté ; une copine d’enfance qu’il a tenté de draguer), elle n’a jamais douté de lui. Elle ressentait des absences et se plaignait de troubles de la mémoire (à cause de cette soumission chimique), il l’accompagnait chez différents médecins. Gisèle accuse le coup avec calme, sa fille panique et extériorise davantage ses émotions. Les trois enfants ont tendance à renier tout le passé vécu avec leur père mais Gisèle a besoin de se dire qu’une bonne partie de sa vie avec lui a été sincère et emplie d’amour. Refusant de visionner les vidéos des viols, elle se réfugier sur l’île de Ré où elle rencontrera Jean-Loup, son nouvel amour. Lors de son procès pour lequel elle finira par refuser l’anonymat, elle devient le symbole des violences sexistes faites aux femmes, voire une icône féministe.

Je redoutais cette lecture, comme d’autres lectrices j’imagine, mais ce qui surprend, il est vrai, et le titre le suggère déjà, c’est que Gisèle Pelicot est tournée vers la vie et le positif. Elle a envie de ne pas salir les bons moments vécus pendant des décennies avec son mari. On s’attendait souvent à ce qu’elle s’effondre mais ses enfants et petits-enfants, la marche quotidienne, les beautés de la nature lui ont permis de rester droite. Elle a su dissocier l’homme qu’elle a aimé du violeur et dissocier la femme qu’elle est de cette femme inerte qui a été si souvent violée. Il n’en demeure pas moins que certains détails sont encore plus sordides que d’autres : Dominique a perpétué ses rituels même en dehors de la maison familiale, dans la maison de leurs enfants alors que le couple gardait, le jour, leurs petits-enfants, ou sur une aire d’autoroute. Qu’il existe un timbré, complètement désaxé, sans doute schizophrène, c’est un fait, mais que des dizaines d’hommes (de tous âges, de toutes catégories sociales) le rejoignent dans ses délires sexuels (la plupart mariés avec des enfants), c’est d’une abjection sans nom. Certains venaient de Mazan, la commune de résidence du couple et Dominique se réjouissait de faire croiser sa femme et son violeur à la boulangerie ou au troquet du village... Gisèle invite à ne pas ne pas nourrir une haine féroce pour l’ensemble des hommes mais statistiquement, ils sont nombreux à être excités par l’idée de violer une femme endormie. Malgré les souffrances, elle a réussi à passer à autre chose et à oublier (certainement pas) ou plutôt à mettre de côté « celui qui pleure et celui qui la tue à petit feu ». Le livre, rédigé en partie par Judith Perrignon, est vraiment bien écrit et intelligent. Je trouve cette lecture importante pour éveiller les consciences sur le statut de victime, pour ne pas négliger certains indices sur le comportement suspect d’un homme, pour insuffler courage et force aux femmes.

« Le vide m'inspirait, c'était comme une faille, une vieille feuille sous mes pieds qui me poursuivait, me cherchait depuis longtemps, m'avait trouvée et me prenait tout, encore une fois. »

« J'ai connu dix ans d'errance médicale. De prélèvements.  D'échographies. De cures d'ovules. D'examens neurologiques. Dix ans face à des médecins qui me regardaient l'air de dire qu'à mon âge, une femme n'a plus grand chose à attendre, qu’elle devrait juste se détendre et laisser le temps poursuivre son œuvre de démolition. Aucune question en suspens, jamais. Aucun diagnostic. Et Dominique à mes côtés, qui savait. »

« Un combat commençait dans ma tête. Celui de l’ombre et de la lumière. De l'étincelle, de notre rencontre, j'avais fait une flamme. Fallait-il souffler dessus, l'éteindre pour de bon, comme semblaient le réclamer mes enfants ? Ça voulait dire ouvrir les yeux, se retrouver éperdument seule au cœur de la nuit, dans une chambre qui n'était pas la mienne, avec la respiration haletante de mon bouledogue pour unique compagnie. Je ne pouvais pas. La vie ne se rejoue pas. Si j'efface tout, je suis morte, et depuis longtemps. »

« (...) ce n'est pas du courage, mais une volonté et de la détermination pour faire évoluer cette société patriarcale et machiste. »

« Cette histoire brasse notre violence, notre crasse à peine souterraine, nos traumatismes dormants, nos silences, nos fuites, elle est le sale reflet de la domination et de la prédation qui structure encore notre monde. »

« Dire que je suis vivante. Que j’ai besoin de croire à l’amour. Je l’ai reçu de mes parents intensément et trop brièvement, et j’ai longtemps cru qu’il sauvait de tout, cru même savoir le donner. »

 

Partager cet article
Repost0
25 juin 2026 4 25 /06 /juin /2026 09:08

Histoires de la nuit - Laurent Mauvignier

Patrice Bergogne, un paysan, sa femme Marion et leur fille Ida vivent à La Bassée, un hameau isolé, et n’ont pour voisine qu’une artiste peintre, Christine, qui aime s’occuper d’Ida quand elle rentre de l’école. Le soir des quarante ans de Marion, son mari met les bouchées doubles pour tenter de plaire à sa femme, il lui a acheté un grand ordinateur, il a prévu un petit repas en famille avant de convier Christine et deux collègues de Marion pour le dessert. Mais rien ne se passe comme prévu. Trois inconnus investissent les lieux, l’un égorge le chien de Christine, un autre menace la petite famille avec un couteau. Il s’agit d’une véritable prise d’otages dont le lecteur, comme Patrice, va mettre du temps à en comprendre les tenants et les aboutissants. Denis, Bègue et Christophe ont envahi l’espace intime de leurs hôtes contraints, ils tiennent à fêter l’anniversaire de Marion avec la famille, paraît-il qu’ils ont des comptes à régler avec Marion qui les connaît très bien.

Ce polar psychologique se distingue par son originalité, il ne se passe pas grand-chose mais la tension grimpe à chaque page et s’appuie sur les mots, le langage, la phrase (souvent longue), tantôt par les pensées des personnages qui ressentent tout un panel d’émotions, tantôt dans les détails disséqués par l’auteur. Les reflets sur le verre, le ris de veau décongelé, les dents abîmées de Bègue ou encore la pomme d’Adam de Patrice « tressautant dans la gorge comme si un animal gros comme le poing s’y débattait ». Le roman n’occupe que quelques heures et le temps de lecture n’est pas loin de correspondre au temps du récit. Le lecteur halète en même temps que le personnage dans un même souffle. L’écriture de Mauvignier est comme toujours élégante, juste et d’une rare profondeur – cinématographique aussi et parfois très visuelle. J’ai toujours aimé les huis clos et ici, j’ai été servie, on ne quitte guère ces deux maisons voisines, on y explore toutes les pièces et on « fête » cet anniversaire lugubre avec les ravisseurs et les captifs. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce bon gros roman mais tout de même moins que pour La maison vide, un chef-d’œuvre selon moi (et selon d’autres aussi...) Une adaptation au cinéma par Léa Mysius est prévue en septembre, hâte de voir cette version (600 pages en même pas deux heures).

 

« Ida sait très bien lire et elle aime la lecture, mais tous les soirs maman raconte une histoire qu'elle va chercher dans le grand livre à la couverture jaune aux lettres bosselées et dorée, parodie de livre d'or comme ceux qui ouvrent les vieux films de Disney – un livre qui compile des contes venus du monde entier, des histoires et des personnages pour qui l'on tremble, le tout sous ce seul titre : Les Histoires de la nuit. »

Patrice n’a jamais compris que Marion, une très belle femme, puisse tomber amoureuse d’un homme bourru comme lui : « (...) il se dit que le monde entier le prend pour un con, lui qui pue la ferme et la boue, le caoutchouc des bottes, la haine soudain parce qu'il ne s'aime pas et qu'il ne s'est jamais aimé vraiment – et, d'aussi loin qu'il se souvienne, s'il aimait vivre dans le hameau, à la ferme, loin des autres, c'est parce que les animaux, eux, ne l'avaient jamais pris de haut. »

Marion, à la vue des intrus : « (...) il comprend, à travers le visage de Marion et l’effondrement si rapide qu’il y a lu – le sourire et la gaîté effacés comme du maquillage balayé par un coup de chiffon, laissant apparaître un visage gris et sans traits, sans aspérité ni vie, comme si le sang s’était retiré et avec lui toutes les années marquées dans les plis de la peau, laissant une page non vierge mais diaphane sur laquelle on ne pourrait rien écrire, trop fragile, trop mince, c’est comme la mer se retirant loin avant de refluer lors d’un tsunami, la pâleur s’installe, et pourtant, par chance pour Marion – car c’est une chance pour elle – Ida s’agrippe, s’accroche à elle. »

Merci Marijo pour ce prêt !

 

Je participe au challenge de Moka, Quatre saisons de pavés ainsi qu’au challenge des Pavés de l’été 2026 de la Petite liste.

   

Partager cet article
Repost0
22 juin 2026 1 22 /06 /juin /2026 10:34

Je reviens dans six mois

Juin 1949. Raymond Maufrais, 23 ans, quitte ses parents à la gare de Toulon pour rejoindre le Havre où il prend un bateau vers la Guyane. Après presque un mois de voyage en mer, il n’a qu’une idée : rejoindre les fameuses (et légendaires) montagnes Tumuc-Humac, situées entre le sud de la Guyane et le nord du Brésil. Arrivé à Cayenne, Raymond attend deux mois jusqu’à ce qu’un piroguier daigne l’emmener vers le sud. Un chien qu’il appelle Body le suivra dans son expédition. Au Village Sophie, Raymond quitte son piroguier et le géologue qui l’accompagnait pour s’enfoncer dans la jungle avec deux porteurs pas très fiables. Arrivé à Maripasoula en novembre, c’est à ce moment-là que démarre pour Raymond, son aventure en solitaire. La saison des pluies et ses conditions de préparation trop sommaires n’aident pas Raymond à avancer suffisamment vite mais il croise la route de trois Bushinengué qui vont le prendre d’affection et l’instruire sur la vie dans la jungle. Même si ces nouveaux compagnons s’opposent à ce projet fou, Raymond poursuit sa quête et s’enfonce seul dans la jungle vers le sud. Très vite, atteint de dysenterie, il souffre de la faim, délire et mange tout ce qu’il trouve... contraint finalement de tuer et de manger son chien.

Raymond Maufrais a réellement existé, il a scrupuleusement noté son parcours et ses réflexions au jour le jour. Ses carnets ont été retrouvés mais lui a disparu, probablement mort noyé en janvier 1950. Le père de Raymond a passé douze années à essayer de retrouver son fils, en vain. Ce qui surprend dans cette belle adaptation, c’est l’obstination sans faille de Raymond qui, contre l’avis de tous, persévère dans son projet qui frise l’inconscience et la folie. Son journal de bord témoigne des difficultés de vie dans la jungle, l’humidité omniprésente qui va jusqu’à endommager son appareil photo, une existence à part pour les habitants du village le plus reculé (voir citation ci-dessous) et de vrais défauts de préparation de la part de Raymond qui se confrontent rapidement aux grands dangers de la jungle guyanaise. C’est pourtant cette détermination complètement dingue qui rend aussi le personnage attachant. J’ai beaucoup aimé ce roman graphique de 183 pages qui s’accompagne d’un supplément documenté avec explications, photographies et glossaire. Un bel hommage et une lecture intéressante et édifiante avec des dessins qui mettent en valeur la nature de manière éclatante, certains avec des couleurs plus chaudes qui renvoient au passé de Raymond et notamment à son implication dans la Résistance pendant la Seconde guerre mondiale. A lire !

Les Aventures en Guyane, le journal de bord de Raymond a été régulièrement réédité, avec des traductions en onze langues, et constitue un témoignage littéraire et ethnographique important.

« Gringo, c’est le nouveau monde, sans lois, dans billets de banque, sans recensement, d’une structure sociale simpliste : le curé passe deux fois par an, le gendarme, une fois tous les deux ans, pas de maire, pas d’autorité, ni d’hôpital, on se sent seul, isolé et, en fait, ici, que la maladie vous frappe et vous êtes un homme mort. Tout se vend au gramme d’or. »

La construction d'une pirogue par un Bushinengué : « Quelques heures, une journée peut-être ... le temps d’abattre le bon arbre, de l’équarrir, puis de l’évider. C’est un travail lent, mais c’est notre travail. (...) Une fois le bois creusé, on le place sur un feu de palme, on le tourne et retourne comme un rôti sur la broche. Le bois s’entrouvre doucement, les bords s’écartent. »

 

Je reviens dans six mois

Partager cet article
Repost0
19 juin 2026 5 19 /06 /juin /2026 10:13

La Maison, 7 impasse Baudelaire" de Camille Kohler 5/5 : Celle qui raconte  l'histoire - La Série fiction | Podcast on Spotify

En 2010, Laurent et Sylvie visitent une maison au 7 impasse Baudelaire. Il y a des travaux à faire car la déco date des années 70 mais le couple succombe pour son potentiel. Des mois et des années passent et Claire se désole de ne pas tomber enceinte. Ce sont André et Denise qui ont acheté le terrain et fait construire cette maison au 7 impasse Baudelaire. Ils ont réalisé un rêve en 1956, se projetant sur un terrain nu, songeant à la belle vaisselle et au réfrigérateur qu’ils achèteraient. Tout est rose et idyllique mais les grossesses et les enfants se succèdent à un rythme frénétique jusqu’à ce qu’André doive déclarer une sixième naissance... et un décès le même jour. Denise broie du noir depuis la mort de son dernier et sait surtout qu’elle ne voudra plus d’enfants. En 1967, Serge et Eliane emménagent dans la même maison, André a été muté en Bretagne délaissant un endroit où de bons souvenirs ont laissé la place aux mauvais. Eliane, dépitée par son statut de mère au foyer, finira par venir en aide à une femme médecin qui permettra aux mères d’avorter dans des conditions acceptables pour l’époque. La maison va alors revêtir un nouveau rôle.

J’ai adoré écouter ce podcast France Culture (on le trouve sur d'autres plateformes aussi) ! Il démarre avec légèreté et frivolité et gagne en profondeur au fil de ces histoires de femmes qui nous sont contées à travers les décennies. Le statut de la femme, la condition de mère, le rapport mère-enfant et l’avortement sont les principaux sujets qui rendent cette écoute passionnante. Un regard nuancé sur les avortements clandestins et même sur la loi de Simone Veil, via le MLAC, le Mouvement pour la Libération de l’avortement et de la contraception, luttant contre l’hégémonie du savoir médical. Des réflexions intéressantes également sur les choix d’une mère : vouloir un autre enfant ou non, s’éloigner de ses enfants pour mieux s’épanouir... Les comédiens-lecteurs sont nombreux et excellents, les bruitages et la musique font de ce podcast une petite oeuvre complète. Une très belle découverte.  5 épisodes d’une demi-heure chacun. A écouter absolument !

---    Coup de coeur    ---

Eliane, enceinte du deuxième enfant : « Tout démarrait et pourtant j’avais l’impression que ma vie était figée... j’avais l’impression que tout allait s’écrire sans moi ou que j’allais restée à la marge comme un personnage secondaire, qu’on oublie. Ou un fantôme qu’on ne voit pas. »

« Une fois mère, on voudrait toutes pouvoir s'éloigner du tumulte de la famille, ne serait-ce que quelques instants. Il faut une chambre à soi pour écrire des histoires. Il faut une chambre à soi pour rêver. Il faut une chambre à soi pour exister. Cette maison que je fuyais, je me suis soudain sentie étroitement liée à elle, à partir du moment où on a commencé à y accueillir les femmes. Je l’avais considérée comme un simple abri, une coquille étouffante m’assignant à résidence et voilà que je l’investissais d’un nouveau rôle, celui de nous offrir un véritable espace de parole et de liberté, en toute intimité. »

Partager cet article
Repost0
16 juin 2026 2 16 /06 /juin /2026 10:33

La mélancolie de la résistance - Laszló Krasznahorkai - Folio - Poche -  Place des Libraires

Après plusieurs lectures « faciles », je me suis attelée au Prix Nobel de Littérature 2025.

Mme Pflaum, la soixantaine, rentre chez elle en train. Le wagon est bondé, le trafic sans cesse interrompu et pour clore l’agacement voire l’effroi de Mme Pflaum, un homme suspect la fixe de manière obscène avant de la suivre dans les toilettes. Après un voyage interminable, elle réchappe au pire et parvient dans sa ville en état de siège : les rues sont désertées, l’ambiance est glauque et il y circule une troupe de forains exhibant une énorme baleine hissée sur une remorque. Enfin à l’abri dans son petit appartement, une « petite oasis d’honnêteté et de sagesse », Mme Pflaum pense à son fils, Valuska, simple d’esprit, qu’elle a réussi à chasser de chez elle. Mais c’est Mme Eszter qui débarque, hautaine et méprisante, cherchant à l’embrigader dans une campagne de nettoyage « Cour balayée, maison rangée ». Le lecteur la suivra un moment avant d’accompagner M. Eszter puis Valuska.

Publié en hongrois en 1989 et en français en 2006, ce roman oscille entre dystopie et fable, dans un univers crépusculaire. Les points de vue se succèdent mais l’atmosphère oppressante domine du début à la fin : les enfants sont devenus cruels et dangereux, il faut se barricader chez soi, les détritus s’amoncellent partout, les chats errants sont devenus sauvages, les pillards et les bandits saccagent les quatre coins dans la ville dans un froid inhabituel et impitoyable. S’exprime déjà la nostalgie d’un temps révolu. Je ne vais pas vous le cacher : j’ai peiné à aller au bout de ces 443 pages et les (très très) longues phrases n’ont pas aidé à m’accrocher. Il n’y aucun paragraphe mais trois grands chapitres qui enferment le lecteur dans un monde effrayant et déclinant sans qu’il soit en mesure d’en comprendre les causes. L’écriture est belle et sinueuse, méticuleuse et âpre à la fois. J’avais beaucoup aimé le début, suivre Mme Pflaum emprisonnée dans ce train, à la manière d’une mouchée enfermée dans son petit bocal. Accompagner les autres personnages a été plus compliqué et tortueux. Certains passages sont sublimes, l’image de cette baleine absurde, des réflexions sur la fugitivité du bonheur, notamment. Je n’ai rien compris aux dernières pages qui parlent d’hydrolyse, de microbes anaérobies, de glycogène hépatique, entre autres... Je ne regrette néanmoins pas cette expérience de lecture aussi ténébreuse et pessimiste que glaçante et déliquescente et qui m’a fait penser à un Kafka ou à un Thomas Bernhard.

 

Valuska : « Avec ses godillots éculés, son lourd manteau de postier, sa casquette à visière, son inimitable démarche de canard, son dos voûté et sa sacoche en bandoulière qui formait comme une excroissance sur son flanc, il traçait des cercles à l'infini autour des édifices et délabrés de sa ville natale, mais pour ce qui étaient de voir, il ne voyait que le sol, c'est-à-dire des tracés sinueux ou rectilignes, des trottoirs, des chaussées, de l'asphalte, des pavés et des sentiers - que plus personne n'empruntait à cause des détritus gelés -, et si nul ne connaissait mieux que lui les creux et les bosses, les pentes, les crevasses (les yeux fermés, au simple contact de la plante de son pied sur le sol, il pouvait déterminer l'endroit où il se trouvait), il ignorait tout des façades, des portails, des murs de clôture et des gouttières des maisons qui avaient vieilli avec lui, et, ce, pour la simple raison que l'image qu'il en avait gardée n'aurait pas supporté la moindre transformation, c'est pourquoi il se contentait de s'assurer de leur présence ( à savoir : ils sont tous là) comme il le faisait avec le pays, les saisons et les gens qui vivaient autour de lui. »

« À perte de vue, l'ensemble des trottoirs et les chaussées étaient recouverts d'une cuirasse lisse et uniforme, une rivière de déchets piétinés et verglacés qui serpentait à l'infini dans le clair-obscur en émettant un scintillement surnaturel. »

Partager cet article
Repost0
13 juin 2026 6 13 /06 /juin /2026 18:03

Karl - Éditions Sarbacane

Charles Brooks, un richissime homme d’affaires est décédé dans un accident de voiture. C’était Karl, son humanoïde qui conduisait. Magda Brooks, qui n’était pas très proche de son père, fait la connaissance de Karl, ce robot qui était à la fois le majordome et l’homme à tout faire de M. Brooks. Magda n’aime pas les robots. Pourtant, elle se rend compte que Karl a quelque chose de particulier : il sait sortir seul de son état de veille, il exprime des regrets par rapport à l’accident et, surtout, il dit avoir rencontré une biche lorsqu’il était au volant et qu’il avait été « ébloui par sa beauté ». Contre toute attente, Magda reste plus longtemps au domaine familial et se prend d’affection pour l’humanoïde avec qui elle entretient des conversations intéressantes et riches. Mais Karl, s’il est considéré comme doté d’un libre arbitre et responsable de ses actes, doit être jugé. Il risque la prison

J’ai adoré cette histoire à la fois simple, belle et touchante. On comprend vite que de ce robot surgirait une potentielle émotion, la possibilité d’une conscience. Alors que cette histoire de machine pourrait rebuter le lecteur, le robot se montre suffisamment humain, délicat et même en harmonie avec la nature pour séduire. J’ai apprécié suivre les personnages des décennies plus tard : Magda est devenue une vieille pomme charmante, Karl n’a évidemment pas changé d’un boulon. Quelle belle histoire d’amour platonique, quelle amitié d’une pureté admirable ! Les traits élégants de Bonin (que ce soit les visages ou les paysages) abondent dans le même sens, tout y est raffinement. L'onirique final clôt à merveille cet album réussi où le fragile et le subtil se rencontrent. Un vrai COUP DE CŒUR et désormais mon titre préféré de l'auteur.

« La vie est un risque à courir. »

« peut-être la conscience est-elle déjà présente au cœur de la matière... »

« Lire un livre mot après mot en prenant le temps de tourner les pages et de s’imprégner de l’histoire est une expérience très différente de celle d’un téléchargement, qui permet seulement de le « connaître ».

Du même auteur : Comme par hasardLes dames de Kimoto, Chambre obscure et Stella que j'avais moins aimé.

Karl » : encore une touchante fable philosophique signée Cyril Bonin ! |  BDZoom.com

 

Partager cet article
Repost0
10 juin 2026 3 10 /06 /juin /2026 16:42

Caché derrière : Mémoires - Laurent Voulzy, Isaure Le Faou - Le Cherche  Midi - Grand format - Le Coureau Marennes

Laurent Voulzy nous raconte sa vie à la première personne. Son enfance ne fut pas malheureuse mais pas heureuse non plus : né à Paris sous le nom de Lucien Voulzy d’une mère guadeloupéenne qui a dû fuir son île parce qu’elle était fille-mère, il a été confié à une première nourrice à trois ans (elle l’affamait !) et à une seconde qui a constitué un repère. Sa mère a consacré son temps à sa carrière de danseuse, il ne la voyait que peu. Il ne rencontrera son père biologique que très rarement au cours de sa vie mais apprécie son beau-père qui pourtant reste marié à une première femme. La mère de Laurent élèvera seule quatre enfants dans une petite chambre de bonne. Lucien/Laurent est très tôt attiré par la musique, il compose sa première chanson à 10 ans, joue de l’harmonica et reçoit de sa mère sa première guitare à 15 ans, à Noël (« Je ne savais pas encore que ce cadeau allait changer ma vie. A partir de ce moment-là, elle ne m’a jamais quittée. ») Fan absolu de Paul McCartney, il a la chance de faire son premier voyage en Angleterre à l’âge de 17 ans. Sa rencontre avec Alain Souchon est déterminante d’un point de vue professionnel et personnel. Après quatre albums qui font un flop, il connaît le succès avec « Rockollection », peu avant l’âge de trente ans. En 79, c’est l’Olympia et la renommée qu’on lui connaît aujourd’hui.

Hum... je commence par le positif : j’ai toujours beaucoup aimé le chanteur sans en être une fan pour autant. Il a été agréable de découvrir certaines anecdotes et certaines rencontres notamment celles avec Alain Souchon, son complice de toujours, ou avec Serge Gainsbourg si extravagant, ou encore avec Paul Simon. J’ai aussi aimé réentendre quelques chansons oubliées et découvrir la genèse des plus grands tubes de Laurent Voulzy. Mais ce livre est clairement écrit avec les pieds, les anecdotes se succèdent sans lien entre elles, certaines sont inintéressantes au possible, les maladresses de syntaxe (cours de 3e : intégrer des connecteurs logiques dans les phrases !) et les coquilles sont vraiment nombreuses. Je veux bien admettre qu’il ne fallait pas s’attendre à un chef-d’œuvre littéraire mais je me demande quand même ce qu’a fait l’éditeur (et le correcteur). Il n’en demeure pas moins que ces mémoires sont à l’image de l’artiste : humbles et parfois touchants. On sent que Laurent Voulzy, cet homme fasciné par la mer et nourri toute sa vie par la musique est un homme bon, sincère, doux et d’une naïveté enfantine. Le livre plaira sans doute aux grands fans.

J'ai honoré un cadeau !

« Ma rencontre avec Alain est un miracle dans ma vie. Si je dois parler de lui, je peux passer des heures à chercher la bonne formule. Depuis toujours, je le vois comme un mélange étrange et magnifique : un aristocrate, un écrivain, un rebelle. Je lui dis souvent. Je lui ai souvent dit : « Si tu étais né à Manchester, tu aurais été dans un groupe de rock subversif. » (...). Alain est un troubadour subversif, d’une lucidité parfois vertigineuse. Il a des manières d'Anglais aristocratique. Il a d'ailleurs un ancêtre Lord. Chez lui, la vie est à la fois belle et tragique. Il vit avec cette idée que, de toute façon, ça finit mal. »

Un de ses plus beaux souvenirs, jouer à l’abbatiale du Mont-Saint-Michel : « Techniquement, c'était une folie douce. Impossible de monter le matériel par les escaliers comme tout le monde. Il a fallu affréter un hélicoptère : 19 voyages au total. L'appareil restait en en vol stationnaire devant l'abbatiale, et de grandes caisses descendaient dans le vide, chargées de câbles, de projecteurs, d'instruments pour la télévision et pour le concert. Voir tout ce dispositif se mettre en place dans un lieu pareil était presque surréaliste. (...) Chanter là-haut a été un moment très fort de ma vie, tellement fort que beaucoup de gens m'en parlent encore, comme si ce concert faisait désormais partie de leur vie. »

 

Partager cet article
Repost0
7 juin 2026 7 07 /06 /juin /2026 21:54

         J’ai découvert la petite maison d’édition Esquif (spécialisée dans les nouvelles et novellas) dans une libraire angevine l’été dernier et ces deux lectures - de qualité - m’ont plu !

 

Mona d’Aurélie Champagne                      Mona par Champagne

La narratrice travaille au Youpi Park depuis trois ans, et, avec sa collègue préférée, Flora, elle fait des granités. Dans ce vaste espace de jeux, les enfants jouent, courent et crient (surtout) dans les « Labyrinthe, tyroliennes, trampolines, toboggans, piscine à balle et parcours Ninja. » Elle aurait pu faire autre chose de sa vie, cultivée comme elle est, lui dit souvent Flora parce que le protocole du chef « M.O.N.A. : Ménage. Ordre. Nettoyage. Amabilité. » ne fait pas rêver. La narratrice a connu une tragédie qui l’a tourneboulée mais peut-être qu’une piscine à balles et une vieille Punto peuvent devenir l’occasion de changer de vie ?

Une nouvelle courte de 43 pages qui fait son job : percutante, drôle et attendrissante, elle se distingue par un verbe coloré, vivant et actuel. J’ai beaucoup aimé.

« Au youpi, Flora a désigné un père de famille planté devant la piscine à balles. La dernière fois déjà, on avait passé un moment à l’observer. Il y a ce jeu des ressemblances qu’on a, elle et moi, et qui fait passer la journée. « Matt Damon remix Édouard Balladur. » « Obama, petit et moche, « Obamoche » dit Flora, et elle se marre. »

 

Rumba Mariachi de Fabrice Caro               Rumba Mariachi par Fabcaro

Le narrateur s’apprête à se pendre, lassé de la vie, mais il est interrompu par un coup de fil : une femme était intéressée par le presse-agrumes qu’il vendait sur le Bon coin et se proposait de venir le récupérer une heure plus tard. Il accepte mais ne retrouve pas le presse-agrumes en question et pense proposer un radio-réveil en contrepartie. Quand déboule l’acheteuse accompagnée d’un mari furieux persuadé que sa femme se rend chez son amant, tout part en vrille.

                C’est du Fabrice Caro tout craché, c’est drôle, irrévérencieux et ça frise l’absurde. 37 pages de contractions zygomatiques.

« La femme était dans le coin et proposait de passer d'ici une heure. J’ai dit ok. J'ai raccroché et je suis resté quelques minutes debout sur le tabouret. Le coup de téléphone m'avait coupé dans mon élan, je n'étais plus du tout dans une dynamique de pendaison. Là, maintenant, j'étais obsédée par l'idée de remettre la main sur ce presse-agrumes. Je me pendrais ensuite, ne partons pas en traînant derrière soi des inaccomplis, j’en charriais suffisamment comme ça. »

 

Partager cet article
Repost0
4 juin 2026 4 04 /06 /juin /2026 11:31

Stella - Piergiorgio Pulixi - Gallmeister - Poche - ALIP

Stella, une jeune fille de 17 ans, porte bien son nom : d’une incroyable beauté, elle est le joyau du quartier le plus malfamé de Cagliari, celui de Sant’Elia. On l’admire, on la jalouse, on l’aime, on l’envie. Son cadavre est retrouvé sur une plage, sauvagement mutilé. Trois enquêtrices, Mara Rais, la Sarde élégante, Eva Croce, la rousse excentrique et Clara Pontecorvo, la blonde toscane de près de deux mètres, vont se heurter à l’animosité des habitants de ce quartier populaire. Le petit ami dealer violent et possessif, la grand-mère mutique, la meilleure amie taiseuse, le professeur confident, ... tous savent quelque chose et tous mentent. Le beau et athlétique Vito Strega, vice-questeur milanais, débarque pour accompagner les trois policières mais c’est sans compter ses problèmes personnels : il entend des voix depuis si longtemps qu’il a recours à des neuroleptiques qui brouillent son jugement. La rivalité entre la police et les caramba, les carabiniers, ne va pas faciliter l’enquête.

Il me tardait de retrouver l’auteur sarde dont j’ai tellement aimé L’île des âmes. L’intrigue de ce roman est bien menée même si j’ai trouvé quelques détails un peu farfelus à la fin, mais ce que j’apprécie toujours chez cet écrivain, c’est son ancrage dans cette île italienne dont on le sent profondément attaché. Pour être passée à Cagliari l’été dernier, j’ai retrouvé l’ambiance et les charmes de la ville en lisant ces pages et découvrant les expressions sardes, ses jurons, son jeu de cartes, sa cuisine, sa musique, ses mœurs. On s’attache aux personnages désormais récurrents mais aussi aux personnages secondaires (Bepi Pavan contraint par sa femme de passer deux semaines dans un établissement de luxe pour une cure d’amincissement, le psy de Strega qui démarre les cours de piano à 60 ans, ou encore la vieille grand-mère Rosaria, une des dernières à savoir raccommoder à la main les filets de pêche.) Je suis frustrée parce que le mystère plane toujours autant autour du personnage de Strega une fois la dernière page tournée. L’auteur sait ce qu’il fait ! Un gros roman rassasiant et captivant.

Merci Michaël pour ce cadeau !

L'Illusion du mal que j'avais un peu moins aimé.

« Ce matin-là, le silence qui régnait était plus épais que jamais, brisé seulement par les mugissements du vent. Mara n'avait rien dit pour ne pas les influencer, mais aux regards et aux lèvres pincées autour d'elle, les deux inspectrices devinèrent que la victime était jeune. Mara les invita à rentrer. Le corps avait été disposé sur une civière. Dès que Mara leva la protection en plastique qui couvrait la dépouille, elles tressaillirent devant ce spectacle révoltant. »

« Mara s'arrêta devant la petite église champêtre de la Madonna di Sa Defenza. À l'entrée de Donori, un petit village de deux mille habitants, au milieu d'un paysage vallonné couvert de vignes et d'oliviers. La plupart des maisons étaient construites en ladiri - les briques traditionnelles en terre crue - ou en granit, et donnaient l'agréable sensation que le temps avait été suspendu. Si Mara trouvait prévisibles et monotones ces vieux villages paysans de la plaine du Campidano, Eva était toujours sous le charme. »

 

 Avec 541 pages, je participe au challenge de Moka, Quatre saisons de pavés.

Partager cet article
Repost0
1 juin 2026 1 01 /06 /juin /2026 18:03

Je suis un ange perdu - Lafebre Jordi - Dargaud - Grand format - Le Baron  Perché Courbevoie

J’avais lu et aimé Je suis leur silence du même auteur, voici la suite qui peut néanmoins se lire indépendamment du premier opus.

Un cadavre a été retrouvé sur les docks, le corps enfoncé dans le ciment frais. La fraîche et pétillante Eva Rojas est déjà sur les lieux du crime, psychiatre, complètement allumée mais toujours intrépide et intelligente. La froide inspectrice Merkel exige des explications mais Eva ne parlera qu’en présence de son psychiatre, Dr Llull, et, avec Garcia, le beau flic musclé, tous se rendent au cabinet du médecin. Eva déroule le fil de cette histoire qui débute avec la disparition d’un de ses patients, João, une star du football de 19 ans. Le dirigeant du club somme Eva de retrouver le sportif au plus vite. Le téléphone de João mènera Eva dans un réseau de prostitution où des filles ont été enlevées ou tuées par un gang de néonazis... pas très futés. Aventure et dangers se succèdent pour la jeune psychiatre toujours entourée de ses trois « voix », trois aïeules qui lui soufflent parfois de bonnes idées.

C’est encore une fois une enquête complexe et palpitante que nous livre cet auteur espagnol si doué. J’ai presque eu l’impression de lire un roman tant c’est dense, avec les beaux dessins en prime ! Eva est un personnage singulier, sa vivacité à toute épreuve cache quelques névroses héritées de sa famille mais elle retombe toujours sur ses pieds avec plus ou moins de grâce et beaucoup d’humour. L’auteur dévoile dans cet opus quelques pans de l’histoire de la mère d’Eva : jeune, elle apprenait à sa fille à décrypter la vie d’un anonyme rien qu’en le regardant bouger et évoluer. Des décennies plus tard, c’est dans un asile que la fille doit rencontrer sa mère devenue démente. Je regrette de n’avoir pas eu le privilège d’admirer autant de vues de Barcelone que dans Je suis leur silence (à part une petite virée au parc Güell) mais je lirai avec plaisir un autre tome de ce qui apparaît désormais être une série.

Les voix dans la tête d’Eva : « Elles m’accompagnent. On prend soin les unes des autres. »

D'autres titres de Lefebre : Malgré tout, Les Beaux étés, l'adorée Lydie.

Je suis un ange perdu

Partager cet article
Repost0