
Aube a vingt-six ans. Elle vit en Algérie, à Oran, avec sa mère adoptive, Khadija, avocate de renom. Elle tient un salon de coiffure. Elle est pourtant marquée – dans tous les sens du terme – par un passé violent et sanglant : à l’âge de cinq ans, elle a été égorgée par des terroristes lors de la décennie noire, cette guerre civile algérienne. De sa famille, elle est la seule rescapée et la canule qu’elle porte à la gorge, l’immense sourire-cicatrice qui parcourt son visage sont des stigmates indélébiles qui, parfois, imposent encore le respect autour d’elle. Car de cette guerre, il semble ne rien rester, elle est devenue taboue, tue, cachée, mésestimée, reniée. Lorsqu’Aube se découvre enceinte, elle n’a qu’une seule pensée : tuer cette fille à venir dans un pays où jamais elle n’aura droit au bonheur mais, avant cela, elle a trouvé une parfaite interlocutrice pour raconter ses années de vie et de souffrance, de rébellion et de riposte aussi, face à un pouvoir machiste, totalitaire et hypocrite. Avec ce fœtus dans la ventre, ce flot de paroles intérieures, elle veut retrouver son ancien village, témoin des meurtres de 1999. Sur sa route, d’autres voix jailliront, dévoilant ces années d’horreur.
Si le roman, par son écriture sublime et alambiquée et ses nombreux récits enchâssés, est souvent exigeant et difficile d’accès, il happe le lecteur par sa force incroyable, son propos passionnant et édifiant, le courage et l’esprit contestataire de l’écrivain. Kamel Daoud, par le truchement de ce personnage stupéfiant et bouleversant qu’est Aube, donne une voix à cette guerre civile si peu connue de « tous contre tous », où on a brûlé des enfants dans des fours de cuisine, éventré des femmes et découpé des têtes pour les poser sur les seuils des maisons. Trois à cinq ans de prison sont promis à quiconque ouvre la bouche sur cette période, on comprend donc aisément pourquoi Kamel Daoud est visé par une fatwa dans son pays (depuis 2014). J’ai adoré toute une (première) partie de ce gros roman parce qu’elle décrit si bien la colère et la perplexité d’une femme dans cet univers musulman où elle est constamment épiée, pointée du doigt, isolée, harcelée, accusée, mise à l’index, bannie... Certains autres longs passages m’ont perdue sans parler de cette violence des massacres omniprésente et obsédante qui rend la lecture évidemment incommodante voire oppressante. Reste tout de même cette condamnation catégorique et sans appel provenant d’un homme dans un monde où la femme est considérée comme inférieure. Le roman est apparemment lu en Algérie car il est piraté mais il n’y est pas édité.
Pour avoir écouté Kamel Daoud dans diverses émissions radio, j’ai vraiment l’impression d’avoir fait une belle rencontre avec un auteur ô combien talentueux, drôle et spirituel. Il me tarde de découvrir un autre de ses titres.
A sa fille : « Tu vois, petite étrangère imprévue, si tu viens au monde dans ce pays, tu prends risque. Il y aura des années où tu mangeras à ta faim, d'autres où l'on te mangera, et d'autres encore, où l'on t'égorgera. Tu paieras le rêve alambiqué d'un vieux prophète, et quelqu'un te violera. D'ailleurs, les moutons du ciel rachètent uniquement les garçons, pas les filles. »
« Je t’évite de naître pour t'éviter de mourir à chaque instant. Car dans ce pays, on nous aime muettes et nues pour le plaisir des hommes en rut. Je sais que je m'empêche de conclure, que je te parle pour faire reculer l'heure, mais cela ne te protègera pas longtemps ; je me dis que si je te raconte la véritable histoire, peut-être que tu comprendras. La vraie, celle qui se cache et qui se montre quand je ferme les yeux le soir depuis des années. L'exacte version des faits qui se dérobe encore à la langue intérieure et que rature à tort et à travers la langue extérieure des canards colorés, l'idiome de la canule. J'invoque la langue sans cordes vocales et les dizaines de points de suture au cou qui me balafrent la vie d'une oreille à l'autre. »
« Il y a des choses que tu ne pourras jamais faire si tu viens dans ce monde. Par exemple, déambuler seule sous l'averse, t'asseoir seule sur un banc face à une montagne qui refuse de te parler, dans un jardin public. Ou bien t'habiller selon tes envies, rire dans la rue ou encore remercier un inconnu qui te collera dans le dos en croyant que tu es une prostituée, car tu as été gentille comme une plante intérieure. Tu te promèneras en groupe (dans les villes seulement, car dans les villages, c'est impossible), durant les heures creuses des hommes à la mosquée, pour visiter un cimetière ou marier une proche. Il y a des choses que Dieu nous interdit : enterrer les morts, gémir sur une tombe, égorger une bête de sacrifice, hériter d'une part égale à celle de l'homme, s'épiler pendant le mois de jeûne, montrer ses bras nus ou encore élever la voix, chanter dans la rue, fumer des cigarettes, boire du vin, répondre aux coups de pied. La route est longue, la liste aussi. »