
Des années que je repoussais cette lecture...
A New York, à la fin des années 70, le narrateur et dessinateur Artie entreprend d’interroger son père, Vladek, sur la période allant des années 30 à 50.
Vladek et Anja se marient en 1937, le jeune homme profite de l’immense fortune de sa belle-famille pour ouvrir une fabrique de tissu. En 1937 naît Richieu, son premier fils. Anja et Vladek se rendent en cure en Tchécoslovaquie, Anja souffrant d’une dépression post-partum, c’est là-bas qu’ils voient pour la première fois une croix gammée. En août 1939, Vladek est appelé au Front puis, prisonnier de guerre, il survit et reste dans son quartier de Sosnowiec, en Pologne, grâce à l’argent du beau-père mais aussi à quelques ruses et connaissances utiles. Début 42, les premiers Juifs sont pendus sur la place publique, pour l’exemple. Les grands-parents sont envoyés dans une soi-disant maison de repos qui ne sera autre qu’Auschwitz. Quelques mois plus tard, Anja et Vladek confient leur petit garçon à un ami pour qu’il soit « en sécurité » ; ils ne le reverront jamais. Au camp d’extermination, Anja et Vladek sont séparés, Anja est à Birkenau tandis que Vladek s’en sort à Auschwitz en tant que « privilégié » (rajoutez autant de guillemets que vous voudrez) parce qu’il parle anglais et polonais puis parce qu’il sait être aussi bien zingueur que cordonnier. Il parvient même à avoir des nouvelles de sa femme, très affaiblie, avec qui il parvient à communiquer. Lorsque les Alliés gagnent du terrain, les prisonniers subissent la marche de la mort et Vladek, arrivé à Dachau, connaît le pire du pire, notamment en contractant le typhus, incapable de parler et de se nourrir (et d’horribles images viendront le hanter - comme celle où il devait marcher sur les cadavres pour aller aux toilettes). A la fin de la guerre, Vladek doit encore se cacher, louvoyer, ruser et subir une rechute de typhus. Il retrouvera Anja avec qui il vivra quelque temps en Suède (où naîtra Art) avant de rejoindre les Etats-Unis.
Ce roman graphique obtient en 1992 le prix Pulitzer, il a été publié en trente langues. Il a permis de délier les langues à une époque où raconter l’Holocauste était encore tabou. Les Juifs sont des souris, les Allemands des chats, les Polonais des cochons, ... les métaphores animales posent la question de la déshumanisation, et le dessinateur ouvre le roman sur la citation d’Hitler : « Les Juifs sont indubitablement une race, mais ils ne sont pas humains. » J’ai été surprise pour différentes raisons : l’avant-Auschwitz occupe à peu près les deux tiers de la BD. Ensuite, le parler de Vladek peut interroger : il met les verbes à la fin (« Anja, si heureuse elle était »), ce qui est censé reproduire les difficultés de l’homme à s’exprimer en anglais. Mais la traduction française rend assez laborieuse cette lecture. Ce qui est intéressant, c’est l’état d’esprit de ce rescapé qui, avec ses manies, son avarice, son égocentrisme et son hypocondrie, a tendance à agacer son fils. Les séquelles se glissent dans chaque instant du quotidien (« Je peux rien laisser... depuis Hitler, même une miette, j’aime pas jeter »). Si Vladek a su se montrer malin et débrouillard à maintes reprises, quand on découvre cet effroyable parcours, on comprend aussi qu’il est un vrai miraculé, bénéficiant surtout d’une grande chance. Même si, évidemment, cette atroce expérience a eu un impact sur toute sa vie et même sur celle de son fils. Au-delà de l’Holocauste, c’est aussi une relation père-fils qui est remarquable retranscrite. Les dessins en noir et blanc rendent l’oppression ambiante. Je suis contente d’avoir enfin lu cette BD-culte, ce genre permet de suggérer beaucoup plus qu’un roman, il marque aussi les esprits durablement par ses images. Je sais en tous cas que l’histoire de Vladek me poursuivra longtemps. A lire.
En 1942 : « Vous avez entendu ce qu’on dit sur Auschwitz. Des choses horribles, incroyables. Ça ne peut pas être vrai. »
A Auschwitz, un autre prisonnier se plaint : il a fait tomber sa cuiller, le temps de se baisser, on lui avait volée. Son pantalon ne tient pas (on ne leur donnait jamais leur taille et ils maigrissaient tant...), sa chaussure non plus : « Mon Dieu, je vous en prie... aidez-moi à trouver une ficelle et un soulier à ma taille ! Mais ici, Dieu, il venait pas. Tout seuls, on était tous.»
« Si tu mangeais comme ils te donnaient, c’était juste assez pour mourir plus lentement. »
