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5 juillet 2026 7 05 /07 /juillet /2026 14:27

Boutonné en jalousie Boutonné en jalousie — Éditions Le Lombard

Au lycée, Khalil a enfin réussi à avouer son homosexualité. Au club théâtre, il essuie encore souvent des remarques déplacées voire des insultes de la part de certains, notamment d’Isaël qui est justement le garçon qui lui a tapé dans l’œil. Mais il comprend qu’Isaël, derrière ses airs de macho populaire, a lui aussi le béguin pour Khalil. Ses a priori et la crainte d’être rejeté par ses amis et sa famille, rejettent Khalil qui souffre davantage. Sacha, un ami bisexuel d’origine canadienne, va épauler Khalil ; c’est à lui qu’on doit l’expression « boutonné en jalousie » qui signifie boutonné de travers.

Même si j’ai trouvé la BD graphiquement un peu fouillis (certains dessins rendent facile la confusion entre les personnages) et le récit parfois manichéen et peu crédible (la famille d’Isaël devient trop rapidement tolérante et ouverte), j’ai apprécié cette BD qui raconte avec justesse les étapes de la révélation d’une identité sexuelle. Lorsque l’attirance physique s’accompagne d’un rejet dû à une éducation psychorigide, c’est la violence qui parle le plus souvent.  L’album aborde des questions qui taraudent nécessairement les adolescents et il peut, je pense, leur apporter des réponses. La dimension didactique et le happy end ont un peu contrariée la vieille que je suis 😉 mais je conseille cette lecture à un public jeune. Mention spéciale pour le duo de couleurs vert-rose et toutes ses nuances qui parcourt les planches, une jolie réussite. Jul Maroh s'est inspiré-e d'un poème de Mireille Havet, "Arlequin", une poétesse qui a vécu au début du XXe siècle, symbole du Paris lesbien des Années folles, tombée dans l'oubli et réhabilitée il y a une trentaine d'années seulement.

J’avais préféré Le bleu est une couleur chaude de la même autrice/auteur (qui revendique sa non-binarité).

Boutonné en jalousie - Comixtrip

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22 juin 2026 1 22 /06 /juin /2026 10:34

Je reviens dans six mois

Juin 1949. Raymond Maufrais, 23 ans, quitte ses parents à la gare de Toulon pour rejoindre le Havre où il prend un bateau vers la Guyane. Après presque un mois de voyage en mer, il n’a qu’une idée : rejoindre les fameuses (et légendaires) montagnes Tumuc-Humac, situées entre le sud de la Guyane et le nord du Brésil. Arrivé à Cayenne, Raymond attend deux mois jusqu’à ce qu’un piroguier daigne l’emmener vers le sud. Un chien qu’il appelle Body le suivra dans son expédition. Au Village Sophie, Raymond quitte son piroguier et le géologue qui l’accompagnait pour s’enfoncer dans la jungle avec deux porteurs pas très fiables. Arrivé à Maripasoula en novembre, c’est à ce moment-là que démarre pour Raymond, son aventure en solitaire. La saison des pluies et ses conditions de préparation trop sommaires n’aident pas Raymond à avancer suffisamment vite mais il croise la route de trois Bushinengué qui vont le prendre d’affection et l’instruire sur la vie dans la jungle. Même si ces nouveaux compagnons s’opposent à ce projet fou, Raymond poursuit sa quête et s’enfonce seul dans la jungle vers le sud. Très vite, atteint de dysenterie, il souffre de la faim, délire et mange tout ce qu’il trouve... contraint finalement de tuer et de manger son chien.

Raymond Maufrais a réellement existé, il a scrupuleusement noté son parcours et ses réflexions au jour le jour. Ses carnets ont été retrouvés mais lui a disparu, probablement mort noyé en janvier 1950. Le père de Raymond a passé douze années à essayer de retrouver son fils, en vain. Ce qui surprend dans cette belle adaptation, c’est l’obstination sans faille de Raymond qui, contre l’avis de tous, persévère dans son projet qui frise l’inconscience et la folie. Son journal de bord témoigne des difficultés de vie dans la jungle, l’humidité omniprésente qui va jusqu’à endommager son appareil photo, une existence à part pour les habitants du village le plus reculé (voir citation ci-dessous) et de vrais défauts de préparation de la part de Raymond qui se confrontent rapidement aux grands dangers de la jungle guyanaise. C’est pourtant cette détermination complètement dingue qui rend aussi le personnage attachant. J’ai beaucoup aimé ce roman graphique de 183 pages qui s’accompagne d’un supplément documenté avec explications, photographies et glossaire. Un bel hommage et une lecture intéressante et édifiante avec des dessins qui mettent en valeur la nature de manière éclatante, certains avec des couleurs plus chaudes qui renvoient au passé de Raymond et notamment à son implication dans la Résistance pendant la Seconde guerre mondiale. A lire !

Les Aventures en Guyane, le journal de bord de Raymond a été régulièrement réédité, avec des traductions en onze langues, et constitue un témoignage littéraire et ethnographique important.

« Gringo, c’est le nouveau monde, sans lois, dans billets de banque, sans recensement, d’une structure sociale simpliste : le curé passe deux fois par an, le gendarme, une fois tous les deux ans, pas de maire, pas d’autorité, ni d’hôpital, on se sent seul, isolé et, en fait, ici, que la maladie vous frappe et vous êtes un homme mort. Tout se vend au gramme d’or. »

La construction d'une pirogue par un Bushinengué : « Quelques heures, une journée peut-être ... le temps d’abattre le bon arbre, de l’équarrir, puis de l’évider. C’est un travail lent, mais c’est notre travail. (...) Une fois le bois creusé, on le place sur un feu de palme, on le tourne et retourne comme un rôti sur la broche. Le bois s’entrouvre doucement, les bords s’écartent. »

 

Je reviens dans six mois

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13 juin 2026 6 13 /06 /juin /2026 18:03

Karl - Éditions Sarbacane

Charles Brooks, un richissime homme d’affaires est décédé dans un accident de voiture. C’était Karl, son humanoïde qui conduisait. Magda Brooks, qui n’était pas très proche de son père, fait la connaissance de Karl, ce robot qui était à la fois le majordome et l’homme à tout faire de M. Brooks. Magda n’aime pas les robots. Pourtant, elle se rend compte que Karl a quelque chose de particulier : il sait sortir seul de son état de veille, il exprime des regrets par rapport à l’accident et, surtout, il dit avoir rencontré une biche lorsqu’il était au volant et qu’il avait été « ébloui par sa beauté ». Contre toute attente, Magda reste plus longtemps au domaine familial et se prend d’affection pour l’humanoïde avec qui elle entretient des conversations intéressantes et riches. Mais Karl, s’il est considéré comme doté d’un libre arbitre et responsable de ses actes, doit être jugé. Il risque la prison

J’ai adoré cette histoire à la fois simple, belle et touchante. On comprend vite que de ce robot surgirait une potentielle émotion, la possibilité d’une conscience. Alors que cette histoire de machine pourrait rebuter le lecteur, le robot se montre suffisamment humain, délicat et même en harmonie avec la nature pour séduire. J’ai apprécié suivre les personnages des décennies plus tard : Magda est devenue une vieille pomme charmante, Karl n’a évidemment pas changé d’un boulon. Quelle belle histoire d’amour platonique, quelle amitié d’une pureté admirable ! Les traits élégants de Bonin (que ce soit les visages ou les paysages) abondent dans le même sens, tout y est raffinement. L'onirique final clôt à merveille cet album réussi où le fragile et le subtil se rencontrent. Un vrai COUP DE CŒUR et désormais mon titre préféré de l'auteur.

« La vie est un risque à courir. »

« peut-être la conscience est-elle déjà présente au cœur de la matière... »

« Lire un livre mot après mot en prenant le temps de tourner les pages et de s’imprégner de l’histoire est une expérience très différente de celle d’un téléchargement, qui permet seulement de le « connaître ».

Du même auteur : Comme par hasardLes dames de Kimoto, Chambre obscure et Stella que j'avais moins aimé.

Karl » : encore une touchante fable philosophique signée Cyril Bonin ! |  BDZoom.com

 

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1 juin 2026 1 01 /06 /juin /2026 18:03

Je suis un ange perdu - Lafebre Jordi - Dargaud - Grand format - Le Baron  Perché Courbevoie

J’avais lu et aimé Je suis leur silence du même auteur, voici la suite qui peut néanmoins se lire indépendamment du premier opus.

Un cadavre a été retrouvé sur les docks, le corps enfoncé dans le ciment frais. La fraîche et pétillante Eva Rojas est déjà sur les lieux du crime, psychiatre, complètement allumée mais toujours intrépide et intelligente. La froide inspectrice Merkel exige des explications mais Eva ne parlera qu’en présence de son psychiatre, Dr Llull, et, avec Garcia, le beau flic musclé, tous se rendent au cabinet du médecin. Eva déroule le fil de cette histoire qui débute avec la disparition d’un de ses patients, João, une star du football de 19 ans. Le dirigeant du club somme Eva de retrouver le sportif au plus vite. Le téléphone de João mènera Eva dans un réseau de prostitution où des filles ont été enlevées ou tuées par un gang de néonazis... pas très futés. Aventure et dangers se succèdent pour la jeune psychiatre toujours entourée de ses trois « voix », trois aïeules qui lui soufflent parfois de bonnes idées.

C’est encore une fois une enquête complexe et palpitante que nous livre cet auteur espagnol si doué. J’ai presque eu l’impression de lire un roman tant c’est dense, avec les beaux dessins en prime ! Eva est un personnage singulier, sa vivacité à toute épreuve cache quelques névroses héritées de sa famille mais elle retombe toujours sur ses pieds avec plus ou moins de grâce et beaucoup d’humour. L’auteur dévoile dans cet opus quelques pans de l’histoire de la mère d’Eva : jeune, elle apprenait à sa fille à décrypter la vie d’un anonyme rien qu’en le regardant bouger et évoluer. Des décennies plus tard, c’est dans un asile que la fille doit rencontrer sa mère devenue démente. Je regrette de n’avoir pas eu le privilège d’admirer autant de vues de Barcelone que dans Je suis leur silence (à part une petite virée au parc Güell) mais je lirai avec plaisir un autre tome de ce qui apparaît désormais être une série.

Les voix dans la tête d’Eva : « Elles m’accompagnent. On prend soin les unes des autres. »

D'autres titres de Lefebre : Malgré tout, Les Beaux étés, l'adorée Lydie.

Je suis un ange perdu

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23 mai 2026 6 23 /05 /mai /2026 10:38

Merveilleux de Cookie Kalkair - Decitre

Juillet 2016, Cookie arrive en trombe au CHU de Bordeaux depuis le Canada où il vit, son père a fait un AVC. Il retrouve Lou, sa demi-sœur, puis sa belle-mère. Le père n’est plus en danger mais il a perdu l’usage de la parole et son bras droit ne répond plus. Alors que la belle-mère s’éloigne petit à petit de ses responsabilités, frère et sœur se démènent pour aider, seconder, accompagner ce papa devenu difficilement indépendant. Les seules paroles qu’il prononce sont « Très bien, à la fin. Merveilleux » quel que soit son état d’esprit. Une rééducation ne l’amènera qu’à gagner deux nouveaux mots par an. Cookie et sa compagne vont devoir faire des choix, finalement ils vivront à Barcelone et le père les accompagnera pour habiter un petit appartement pas loin de chez eux. Avec pour plaisir quotidien de fumer son cigare tous les soirs sur la plage.

Encore une BD sur la vieillesse et la maladie ! C’est vrai, pourtant celle-ci se démarque par son humour et la tendresse pour ses personnages. Le ton est juste, jamais larmoyant. L’auteur a préféré insister sur les moments joyeux de cette situation inédite, sur la complicité touchante entre son petit garçon Léon et le grand-père, sur la combativité de sa demi-sœur qui, à 16 ans, se montre plus dévouée et plus mûre que sa mère, ou encore sur les instants loufoques qu’implique le handicap du père. Les concessions et les sacrifices ne sont pas tus pour autant et l’auteur a mis sa vie entre parenthèses plus d’une fois pour s’occuper de son père. Une leçon sur l’acceptation d’une situation qui n’était pas prévue, que personne n’aurait souhaitée mais qu’il faut inclure dans son quotidien et faire au mieux, tant bien que mal... L’album d’inspiration autobiographique se termine en septembre 2020 à Barcelone, le père réussit à merveille une salade de tomate, la famille est réunie dans la joie et la bonne humeur. J’ai beaucoup aimé le style graphique de l’album qui, entre traits marqués réalistes, petite tendance pop et utilisation d’une grande palette de couleurs, représente bien la variété des émotions du personnage principal. Une très belle lecture aussi touchante que souriante. Aucune ombre au tableau et donc un COUP DE CŒUR.

Lou sait comprendre son père :« Bah tu sais, moi je vis avec lui, on se parle tous les jours... Donc je suis vite devenue bilingue !  Maintenant, je parle couramment le « Merveilleux » ! »

Merveilleux ! de Cookie Kalkair

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12 mai 2026 2 12 /05 /mai /2026 17:59

Livre : L'amourante écrit par Pierre Alexandrine - Glénat

Zayn, jeune homme qui vient de se faire éconduire brutalement, frappe chez Louise pour obtenir des explications. Elle finit par lui confier son lourd secret : elle est immortelle mais pour conserver sa jeunesse, elle doit se faire aimer. Née au XVe siècle, elle ne découvre ce don incomparable qu’après avoir constaté qu’aucune maladie ni aucune blessure ne peut l’atteindre. Complètement livrée à elle-même, elle est rejointe par Eleanor qui, elle aussi, est dotée du même pouvoir. Eleanor sera son mentor, celle qui lui apprendra comment séduire un homme (ou une femme) en cinq étapes : désir, mystère, obstacle, espoir et souffrance. Il est également important de ne pas tomber amoureuse car cela ferait vieillir Louise. La cruauté et l’apparente insensibilité d’Eleanor va faire fuir notre héroïne qui, à son tour, va multiplier les conquêtes, tomber amoureuse et vivre mille aventures.

Cette copieuse BD de 232 pages est une véritable fresque romanesque qui traverse les siècles et les pays en unissant étroitement deux thèmes universels : l’amour et la mort. D’abord d'un farouche pessimisme (une belle femme peut séduire n’importe quel homme ; tout n'est qu'éternel recommencement), elle finit par nuancer ses propos et gagner en humanité. Ce pouvoir est-il plutôt un don ou une damnation ? À la fois distrayant et léger, mais aussi plus profond qu’il n’y paraît au premier abord, ce roman graphique se lit avec plaisir et suscite des réflexions pertinentes sur la vieillesse, la quête d’identité et cette fameuse immortalité. Le voyage spatio-temporel permet de rencontrer des personnages hauts en couleur de toutes les classes sociales. Même si je n’ai pas trouvé les dessins particulièrement originaux, ils restituent avec justesse les villes et les contrées parcourues. L’ensemble n’est pas dénué d’une petite touche de féminisme et d’un agréable humour, et puis ce néologisme d’« amourante » n’est-il pas une charmante trouvaille ? Une très belle découverte !

« Une chose importante à retenir, c’est qu’à chaque variété d’homme correspond une approche bien précise. Avec les jeunes, il suffit d’être entreprenante. Les types mûrs, il faut les flatter. Les riches, ne pas avoir l’air impressionnée par leur argent. Avec les débauchés, il faut surjouer l’innocence. Avec les chastes, la dépravation. »

L'amourante de Pierre Alexandrine

 

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3 mai 2026 7 03 /05 /mai /2026 10:31

Maus - L'intégrale (Art Spiegelman).

Des années que je repoussais cette lecture...

A New York, à la fin des années 70, le narrateur et dessinateur Artie entreprend d’interroger son père, Vladek, sur la période allant des années 30 à 50.

Vladek et Anja se marient en 1937, le jeune homme profite de l’immense fortune de sa belle-famille pour ouvrir une fabrique de tissu. En 1937 naît Richieu, son premier fils. Anja et Vladek se rendent en cure en Tchécoslovaquie, Anja souffrant d’une dépression post-partum, c’est là-bas qu’ils voient pour la première fois une croix gammée. En août 1939, Vladek est appelé au Front puis, prisonnier de guerre, il survit et reste dans son quartier de Sosnowiec, en Pologne, grâce à l’argent du beau-père mais aussi à quelques ruses et connaissances utiles. Début 42, les premiers Juifs sont pendus sur la place publique, pour l’exemple. Les grands-parents sont envoyés dans une soi-disant maison de repos qui ne sera autre qu’Auschwitz. Quelques mois plus tard, Anja et Vladek confient leur petit garçon à un ami pour qu’il soit « en sécurité » ; ils ne le reverront jamais. Au camp d’extermination, Anja et Vladek sont séparés, Anja est à Birkenau tandis que Vladek s’en sort à Auschwitz en tant que « privilégié » (rajoutez autant de guillemets que vous voudrez) parce qu’il parle anglais et polonais puis parce qu’il sait être aussi bien zingueur que cordonnier. Il parvient même à avoir des nouvelles de sa femme, très affaiblie, avec qui il parvient à communiquer. Lorsque les Alliés gagnent du terrain, les prisonniers subissent la marche de la mort et Vladek, arrivé à Dachau, connaît le pire du pire, notamment en contractant le typhus, incapable de parler et de se nourrir (et d’horribles images viendront le hanter - comme celle où il devait marcher sur les cadavres pour aller aux toilettes). A la fin de la guerre, Vladek doit encore se cacher, louvoyer, ruser et subir une rechute de typhus. Il retrouvera Anja avec qui il vivra quelque temps en Suède (où naîtra Art) avant de rejoindre les Etats-Unis.

Ce roman graphique obtient en 1992 le prix Pulitzer, il a été publié en trente langues. Il a permis de délier les langues à une époque où raconter l’Holocauste était encore tabou. Les Juifs sont des souris, les Allemands des chats, les Polonais des cochons, ... les métaphores animales posent la question de la déshumanisation, et le dessinateur ouvre le roman sur la citation d’Hitler : « Les Juifs sont indubitablement une race, mais ils ne sont pas humains. » J’ai été surprise pour différentes raisons : l’avant-Auschwitz occupe à peu près les deux tiers de la BD. Ensuite, le parler de Vladek peut interroger : il met les verbes à la fin (« Anja, si heureuse elle était »), ce qui est censé reproduire les difficultés de l’homme à s’exprimer en anglais. Mais la traduction française rend assez laborieuse cette lecture. Ce qui est intéressant, c’est l’état d’esprit de ce rescapé qui, avec ses manies, son avarice, son égocentrisme et son hypocondrie, a tendance à agacer son fils. Les séquelles se glissent dans chaque instant du quotidien (« Je peux rien laisser... depuis Hitler, même une miette, j’aime pas jeter »). Si Vladek a su se montrer malin et débrouillard à maintes reprises, quand on découvre cet effroyable parcours, on comprend aussi qu’il est un vrai miraculé, bénéficiant surtout d’une grande chance. Même si, évidemment, cette atroce expérience a eu un impact sur toute sa vie et même sur celle de son fils. Au-delà de l’Holocauste, c’est aussi une relation père-fils qui est remarquable retranscrite. Les dessins en noir et blanc rendent l’oppression ambiante. Je suis contente d’avoir enfin lu cette BD-culte, ce genre permet de suggérer beaucoup plus qu’un roman, il marque aussi les esprits durablement par ses images. Je sais en tous cas que l’histoire de Vladek me poursuivra longtemps. A lire.

En 1942 : « Vous avez entendu ce qu’on dit sur Auschwitz. Des choses horribles, incroyables. Ça ne peut pas être vrai. »

A Auschwitz, un autre prisonnier se plaint : il a fait tomber sa cuiller, le temps de se baisser, on lui avait volée. Son pantalon ne tient pas (on ne leur donnait jamais leur taille et ils maigrissaient tant...), sa chaussure non plus : « Mon Dieu, je vous en prie... aidez-moi à trouver une ficelle et un soulier à ma taille ! Mais ici, Dieu, il venait pas. Tout seuls, on était tous.»

« Si tu mangeais comme ils te donnaient, c’était juste assez pour mourir plus lentement. »

Maus, comics chez Flammarion de Spiegelman

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20 avril 2026 1 20 /04 /avril /2026 17:58

Yon Tome 1 - Camille Broutin - Dargaud - Grand format - Paris Librairies

Troisième BD reçue via la Box « Kube dessinée ». Un manga, cette fois-ci, d’une jeune Américaine qui a grandi et s’est formée en France.

Un internat de filles perdue au milieu de nulle part. Les élèves sont là soit parce qu’elles ont fait de grosses bêtises soit parce que leurs parents sont des monstres. Margot est une fille mélancolique et morne qui aime s’isoler. Elle se retrouve d’ailleurs seule dans une partie désaffectée de l’internat lorsque l’alarme retentit. Cette alarme signifie que le « phénomène » menace : de grosses billes blanches (ou de petites balles de ping-pong) tombent du ciel et risquent de contaminer végétaux, bâtiments et humains en les exterminant. Face à l’effet de masse des filles égoïstes et stupides, Margot sait comment réagir – avec prudence et bon sens -  et réalise surtout que les dessins de la fille du directeur, cette fille simplette qui ne parle pas, a le pouvoir de tenir les « créatures » blanches à distance.

Moi qui ne suis pas une grande adepte du genre fantastique, je me suis laissé entraîner dans cet univers étrange et assez fascinant de filles livrées à elles-mêmes face à une menace qu’elles ne connaissent pas suffisamment. L’intrigue est bien menée, en plus de tourner autour de ces créatures diaboliques, elle s’intéresse aussi aux rapports juvéniles, aux relations de dominant/dominé, aux complicités, aux rivalités, à cette hiérarchie qui s’impose vite dans un microcosme nouvellement créé. Le fait que des dessins simplistes et enfantins détiennent un pouvoir ajoute un brin de poésie. J'ai aimé le graphisme même si la couleur m'a manqué. La série compte quatre tomes, j’aimerais me procurer la suite ; je ne sais pas si j’ai loupé l’info mais j’aurais aimé savoir en amont qu’il s’agissait d’une tétralogie.

Le billet de Fanja

Yon tome 1

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11 avril 2026 6 11 /04 /avril /2026 17:05

Mon petit nid douillet - Chiaki Ida - Soleil - Grand format - Librairie  Martelle Amiens

Cinq appartements de jeunes filles, cinq ambiances différentes : Sasa, très organisée, varie tous les matins son petit-déjeuner (de la salade de patates réchauffée sur une tranche de pain de mie au pain au lait en passant par l’omelette japonaise). Kae est plus flemmarde, elle aime lire des romans policiers et cuisiner des plats uniques dans une grande marmite. Nanako préfère une décoration d’intérieur plus désuète, un brin romantique avec peintures et fleurs séchées. Délicate et raffinée, elle aime inviter sa sœur à déjeuner. Midori a un bureau semi-enterré en sous-sol, elle aime boire des chocolats chauds et écouter des émissions de radio pendant ses pauses (elle est autrice). Chez Akira, l’appartement est encombré de cartons puisqu’elle vient d’emménager et organise sa vie dans son studio pour en faire un petit nid douillet avec des objets trouvés dans un marché aux puces.

C’est un petit manga très doux aux couleurs plutôt chaudes, voire automnales, qui est aussi douillet que son titre l’indique. J’ai aimé que ce ne soit que des filles apparemment célibataires et indépendantes qui se façonnent un lieu de vie confortable et rassurant, rien que pour elles. Honnêtement, c’est très vite lu et ça ne sert pas à grand-chose mais cette ambiance candide qui accompagne l’innocence et la naïveté des personnages (comme souvent dans les mangas) a quelque chose de touchant. Et on se surprend à sourire et à se détendre, tout est fluide et facile. Une ode au sédentarisme, au cocooning et à la simplicité. Si j’ai choisi ce manga c’est parce qu’il est en couleurs, c’est si rare ! Une jolie parenthèse.

 J’ai appris qu’un kotatsu était une table basse japonaise avec un système de chauffage.

Il s’agit d’un des Lauréats du prestigieux prix Kono Manga Ga Sugoi 2024 qui récompense les 20 meilleurs mangas chaque année au Japon.

Mon petit nid douillet de Chiaki Ida

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2 avril 2026 4 02 /04 /avril /2026 15:21

Un léger goût sous le palais - Gaët's, Etienne Friess - Éditions Petit à  Petit - Grand format - La Réserve à Bulles Marseille

« J’habite un immeuble au milieu des immeubles. Mon père, il dit qu’on habite dans un schelem. J’sais pas trop qu’est-ce que c’est, mais je sais juste que dedans personne se connaît. Et que c’est tout moche. Comme les personnes qui y vivent. »

Il était une fois une ignoble petite fille déguisée en fée – une robe rose, un flot dans les cheveux, une baguette magique à la main et de petites ailes dans le dos. Elle n’aime pas son père, déteste sa mère et hait tout autant son frère qu’elle a réussi à tuer dans la cage d’ascenseur de l’immeuble. Elle parvient à se débarrasser des autres habitants de cet immeuble sordide, les uns après les autres : balcon dévissé, baies toxiques, coup de cric... la petite sait se montrer aussi inventive que créative. Quelques meurtres plus tard, la fée s’en va avec un ami et les animaux qu’elle a sauvés. « Ainsi nous vécûmes heureux... mais sans enfant. C’est trop dangereux ! »

J’avais lu Un léger bruit dans le moteur de Gaet’s et Jonathan Munoz mettant en scène l’histoire d’un petit garçon tueur en pleine cambrousse. Nous voilà avec la version féminine et citadine.  Le scénariste qualifie lui-même sa BD de « sombre et poisseuse » dans une annexe où il explique que Jonathan Munoz a su si bien passer le flambeau (ou plutôt le pinceau) à Etienne Friess, que les deux dessinateurs ont partagé deux planches en début d’ouvrage. Le résultat est un vrai spectacle pour les yeux, la précision et la minutie du dessin sont remarquables ; quelques cases réservées aux gribouillages de la petite fille qui a tout du monstre rajoutent une fausse naïveté qui fait froid dans le dos. Comment détourner l’univers du conte et la candeur de l’enfance... C’est terrifiant, malsain, répugnant même si on ne peut s’empêcher d’être du côté de cette fillette qui sait se battre dans un univers ignoble et totalement déséquilibré. Ames sensibles s’abstenir.

Un léger goût sous le palais, l'innocence en éclats | Addict Culture

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