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11 juillet 2026 6 11 /07 /juillet /2026 17:21

Intérieur nuit de Nicolas Demorand - Decitre

Le célèbre journaliste et animateur radio de France Inter déroule les vingt dernières années de sa vie au regard de sa maladie, la bipolarité. Dans un premier temps, il a été traité pour une dépression, ces erreurs médicamenteuses n’ont fait qu’accélérer le processus, à savoir cette alternance de virages maniaques et euphoriques (où, trop excité, il est capable de ne plus trop dormir, de trop manger, de trop dépenser, ...) et d’épisodes dépressifs. Il a fréquenté bon nombre de psys complètement inutiles, incompréhensibles voire fous. Il a enfin commencé à être pris en charge correctement par un grand chef du service de psychiatrie d’un grand hôpital parisien, dans un parfait anonymat, il ne voulait pas que son nom soit révélé. Pour la première fois et alors qu’il était tant bien que mal à la tête de Libération, on lui a prescrit des régulateurs de l’humeur qui ont réussi à plus ou moins le stabiliser. Ses visites chez les médecins et psys se font encore très régulières, parfois plusieurs fois par semaine. Il explique qu’il a retrouvé une vie amoureuse et un certain équilibre.

J’ai lu ce livre parce que je l’avais sous le coude, je ne serais jamais allée spontanément le chercher. Il se trouve que je connais un peu cette maladie et j’avoue ne pas avoir appris grand-chose. J’ai été étonnée de lire à quel point l’errance médicale a été longue pour cet homme pourtant au plus près de l’expertise et des meilleurs soins (puisque Parisien et aisé). Il rend un bel hommage à sa célèbre collègue, Léa Salamé, qui aurait été la première à l’inciter à écrire. On ne peut que saluer ces révélations qui ont suivi un long silence honteux et coupable. Certains passages sont touchants et empreints d’humilité, Nicolas Demorand a conscience d’être un privilégié, ne serait-ce que financièrement parlant. Si ce livre peut donner espoir à d’autres malades et faire connaître au grand public ce qu’on appelait autrefois la « maniaco-dépression », tant mieux.

« Le plus incompréhensible de la bipolarité. Après huit années d’hôpital psychiatrique, en dépit d'une connaissance intime de la maladie, quelque chose d'illogique résiste : je prends des médicaments pour aller bien, mais je dois me méfier des moments où je vais bien car ils peuvent signifier que je vais mal, que je vais aller mal. Pour quelle autre maladie doit-on se méfier de l'efficacité d'un traitement, appeler son médecin pour lui dire que la grippe est soignée et que c'est donc suspect ? Je vis si peu de moments de joie, de bonheur, débarrassés du poids de l'angoisse et de toute la palette des couleurs sombres, qu’il m'est aujourd'hui encore inconcevable qu'une éclaircie soit peut-être la première étape d'une phase dépressive. Je suis nul pour lire les symptômes du bonheur problématique, ma boussole pointe au Sud. »

 

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2 juillet 2026 4 02 /07 /juillet /2026 09:52

Livre : West écrit par Carys Davies - Seuil

                Début du XIXe siècle. John Cyrus Bellman est un fermier qui vit seul avec sa fille de dix ans, Bess, en Pennsylvanie, depuis la mort de sa regrettée épouse. Bellman veut partir : il sait que des « ossements colossaux » ont été découverts dans l’Ouest et il est persuadé être capable de dénicher des « créatures titanesques ». Bess, sa fille, se voit confier à Julie, la sœur de Bellman, qui voit cette expédition d’un mauvais œil. L’aventurier, au cours de sa traversée qui va durer plusieurs années, est rarement pris au sérieux, mais il s’obstine à poursuivre son obsession. Il finit par se faire accompagner d’un jeune Shawnee appelé « Vieille Femme de Loin » qu’il paye en lui donnant des vêtements ayant appartenu à sa femme. Le périple reste dangereux, les hivers sont froids et la nourriture se fait rare. Bess, de son côté, devient une belle jeune femme qui s’ennuie : elle n’a pas le droit d’aller à l’école, elle participe aux tâches domestiques, s’occupe des mules et des bardots de la propriété et joue seule aux dames. Elle attire les regards concupiscents du vieux voisin, mais son esprit n’est préoccupé que par un hypothétique retour de son père.

J’ai lu un bon nombre de critiques faisant l’éloge de ce roman, et, passées les premières pages, je me demandais quelles pouvaient bien être les qualités vantées. J’ai finalement apprécié cette lecture. Une écriture simple et sobre amène le lecteur à réfléchir sur le sens de la vie, à travers ce héros qui ressemble plutôt à un anti-héros se battant contre des moulins à vent. J’ai regretté que Bess, sous des allures d’une Pénélope passive, attende dans sa ferme sans agir réellement. J’ai apprécié certaines images, notamment la fin ou encore celle du jeune Indien qui se couvre des habits de la veuve de Bellman avec une sorte de grâce et d’élégance absurdes. Un (trop court?) roman qui allie le road trip d’un père égoïste et le récit d’apprentissage d’une adolescente qui subit les lubies de son père. Un livre agréable mais dispensable.

Bess qui espère tellement le retour de son père : « Demain, si elle réussissait à rejoindre la maison depuis la pompe sans verser une seule goutte d'eau par-dessus le rebord du seau, cela signifierait que son père était en bonne santé. Si les fleurs blanches de l'aubépine fleurissaient avant mai, cela voudrait également dire qu'il était sain et sauf. Et si sa tante Julie était de mauvaise humeur au réveil, cela voudrait dire qu'elle serait de retour avant l'anniversaire de Bess. »

« Il commençait à se dire qu'il avait peut-être brisé sa vie en se lançant dans ce périple, qu'il aurait dû rester chez lui avec le petit et le familier, plutôt que de s'aventurer ici dans le grand et l'inconnu. Il lui arrivait désormais de s'arrêter pour regarder autour de lui les rochers aux contours fantastiques et les herbes frémissantes, et de se demander par quel prodige il s'était retrouvé dans un endroit pareil. Par moments, des volutes de vapeur jaillissaient des entrailles de la terre et s'élevaient en tourbillons ; les riches plaines alentour scintillaient et ondulaient comme l'océan au pied des roches ciselées. »

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29 juin 2026 1 29 /06 /juin /2026 09:21

Et la joie de vivre - Gisèle Pelicot - Flammarion - Grand format - Librairie  Cheminant Vannes

Tout a commencé quand Dominique Pelicot a été surpris dans un supermarché à filmer sous les jupes de trois femmes. Les policiers ont alors réquisitionné portable et ordinateur et c’est ainsi que le monstre qu’on connaît a été révélé au grand jour. Il a violé et permis à plus de 70 hommes de violer sa femme alors qu’elle était droguée ; il a pris plus de 20000 photos et vidéos. Dominique et Gisèle ont été un couple heureux, il a toujours été doux et attentionné envers sa femme. Malgré de petits indices qu’elle n’a analysés qu’après la douloureuse révélation (des demandes sexuelles pressantes mais devant le refus de Gisèle, il n’a pas insisté ; une copine d’enfance qu’il a tenté de draguer), elle n’a jamais douté de lui. Elle ressentait des absences et se plaignait de troubles de la mémoire (à cause de cette soumission chimique), il l’accompagnait chez différents médecins. Gisèle accuse le coup avec calme, sa fille panique et extériorise davantage ses émotions. Les trois enfants ont tendance à renier tout le passé vécu avec leur père mais Gisèle a besoin de se dire qu’une bonne partie de sa vie avec lui a été sincère et emplie d’amour. Refusant de visionner les vidéos des viols, elle se réfugier sur l’île de Ré où elle rencontrera Jean-Loup, son nouvel amour. Lors de son procès pour lequel elle finira par refuser l’anonymat, elle devient le symbole des violences sexistes faites aux femmes, voire une icône féministe.

Je redoutais cette lecture, comme d’autres lectrices j’imagine, mais ce qui surprend, il est vrai, et le titre le suggère déjà, c’est que Gisèle Pelicot est tournée vers la vie et le positif. Elle a envie de ne pas salir les bons moments vécus pendant des décennies avec son mari. On s’attendait souvent à ce qu’elle s’effondre mais ses enfants et petits-enfants, la marche quotidienne, les beautés de la nature lui ont permis de rester droite. Elle a su dissocier l’homme qu’elle a aimé du violeur et dissocier la femme qu’elle est de cette femme inerte qui a été si souvent violée. Il n’en demeure pas moins que certains détails sont encore plus sordides que d’autres : Dominique a perpétué ses rituels même en dehors de la maison familiale, dans la maison de leurs enfants alors que le couple gardait, le jour, leurs petits-enfants, ou sur une aire d’autoroute. Qu’il existe un timbré, complètement désaxé, sans doute schizophrène, c’est un fait, mais que des dizaines d’hommes (de tous âges, de toutes catégories sociales) le rejoignent dans ses délires sexuels (la plupart mariés avec des enfants), c’est d’une abjection sans nom. Certains venaient de Mazan, la commune de résidence du couple et Dominique se réjouissait de faire croiser sa femme et son violeur à la boulangerie ou au troquet du village... Gisèle invite à ne pas ne pas nourrir une haine féroce pour l’ensemble des hommes mais statistiquement, ils sont nombreux à être excités par l’idée de violer une femme endormie. Malgré les souffrances, elle a réussi à passer à autre chose et à oublier (certainement pas) ou plutôt à mettre de côté « celui qui pleure et celui qui la tue à petit feu ». Le livre, rédigé en partie par Judith Perrignon, est vraiment bien écrit et intelligent. Je trouve cette lecture importante pour éveiller les consciences sur le statut de victime, pour ne pas négliger certains indices sur le comportement suspect d’un homme, pour insuffler courage et force aux femmes.

« Le vide m'inspirait, c'était comme une faille, une vieille feuille sous mes pieds qui me poursuivait, me cherchait depuis longtemps, m'avait trouvée et me prenait tout, encore une fois. »

« J'ai connu dix ans d'errance médicale. De prélèvements.  D'échographies. De cures d'ovules. D'examens neurologiques. Dix ans face à des médecins qui me regardaient l'air de dire qu'à mon âge, une femme n'a plus grand chose à attendre, qu’elle devrait juste se détendre et laisser le temps poursuivre son œuvre de démolition. Aucune question en suspens, jamais. Aucun diagnostic. Et Dominique à mes côtés, qui savait. »

« Un combat commençait dans ma tête. Celui de l’ombre et de la lumière. De l'étincelle, de notre rencontre, j'avais fait une flamme. Fallait-il souffler dessus, l'éteindre pour de bon, comme semblaient le réclamer mes enfants ? Ça voulait dire ouvrir les yeux, se retrouver éperdument seule au cœur de la nuit, dans une chambre qui n'était pas la mienne, avec la respiration haletante de mon bouledogue pour unique compagnie. Je ne pouvais pas. La vie ne se rejoue pas. Si j'efface tout, je suis morte, et depuis longtemps. »

« (...) ce n'est pas du courage, mais une volonté et de la détermination pour faire évoluer cette société patriarcale et machiste. »

« Cette histoire brasse notre violence, notre crasse à peine souterraine, nos traumatismes dormants, nos silences, nos fuites, elle est le sale reflet de la domination et de la prédation qui structure encore notre monde. »

« Dire que je suis vivante. Que j’ai besoin de croire à l’amour. Je l’ai reçu de mes parents intensément et trop brièvement, et j’ai longtemps cru qu’il sauvait de tout, cru même savoir le donner. »

 

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25 juin 2026 4 25 /06 /juin /2026 09:08

Histoires de la nuit - Laurent Mauvignier

Patrice Bergogne, un paysan, sa femme Marion et leur fille Ida vivent à La Bassée, un hameau isolé, et n’ont pour voisine qu’une artiste peintre, Christine, qui aime s’occuper d’Ida quand elle rentre de l’école. Le soir des quarante ans de Marion, son mari met les bouchées doubles pour tenter de plaire à sa femme, il lui a acheté un grand ordinateur, il a prévu un petit repas en famille avant de convier Christine et deux collègues de Marion pour le dessert. Mais rien ne se passe comme prévu. Trois inconnus investissent les lieux, l’un égorge le chien de Christine, un autre menace la petite famille avec un couteau. Il s’agit d’une véritable prise d’otages dont le lecteur, comme Patrice, va mettre du temps à en comprendre les tenants et les aboutissants. Denis, Bègue et Christophe ont envahi l’espace intime de leurs hôtes contraints, ils tiennent à fêter l’anniversaire de Marion avec la famille, paraît-il qu’ils ont des comptes à régler avec Marion qui les connaît très bien.

Ce polar psychologique se distingue par son originalité, il ne se passe pas grand-chose mais la tension grimpe à chaque page et s’appuie sur les mots, le langage, la phrase (souvent longue), tantôt par les pensées des personnages qui ressentent tout un panel d’émotions, tantôt dans les détails disséqués par l’auteur. Les reflets sur le verre, le ris de veau décongelé, les dents abîmées de Bègue ou encore la pomme d’Adam de Patrice « tressautant dans la gorge comme si un animal gros comme le poing s’y débattait ». Le roman n’occupe que quelques heures et le temps de lecture n’est pas loin de correspondre au temps du récit. Le lecteur halète en même temps que le personnage dans un même souffle. L’écriture de Mauvignier est comme toujours élégante, juste et d’une rare profondeur – cinématographique aussi et parfois très visuelle. J’ai toujours aimé les huis clos et ici, j’ai été servie, on ne quitte guère ces deux maisons voisines, on y explore toutes les pièces et on « fête » cet anniversaire lugubre avec les ravisseurs et les captifs. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce bon gros roman mais tout de même moins que pour La maison vide, un chef-d’œuvre selon moi (et selon d’autres aussi...) Une adaptation au cinéma par Léa Mysius est prévue en septembre, hâte de voir cette version (600 pages en même pas deux heures).

 

« Ida sait très bien lire et elle aime la lecture, mais tous les soirs maman raconte une histoire qu'elle va chercher dans le grand livre à la couverture jaune aux lettres bosselées et dorée, parodie de livre d'or comme ceux qui ouvrent les vieux films de Disney – un livre qui compile des contes venus du monde entier, des histoires et des personnages pour qui l'on tremble, le tout sous ce seul titre : Les Histoires de la nuit. »

Patrice n’a jamais compris que Marion, une très belle femme, puisse tomber amoureuse d’un homme bourru comme lui : « (...) il se dit que le monde entier le prend pour un con, lui qui pue la ferme et la boue, le caoutchouc des bottes, la haine soudain parce qu'il ne s'aime pas et qu'il ne s'est jamais aimé vraiment – et, d'aussi loin qu'il se souvienne, s'il aimait vivre dans le hameau, à la ferme, loin des autres, c'est parce que les animaux, eux, ne l'avaient jamais pris de haut. »

Marion, à la vue des intrus : « (...) il comprend, à travers le visage de Marion et l’effondrement si rapide qu’il y a lu – le sourire et la gaîté effacés comme du maquillage balayé par un coup de chiffon, laissant apparaître un visage gris et sans traits, sans aspérité ni vie, comme si le sang s’était retiré et avec lui toutes les années marquées dans les plis de la peau, laissant une page non vierge mais diaphane sur laquelle on ne pourrait rien écrire, trop fragile, trop mince, c’est comme la mer se retirant loin avant de refluer lors d’un tsunami, la pâleur s’installe, et pourtant, par chance pour Marion – car c’est une chance pour elle – Ida s’agrippe, s’accroche à elle. »

Merci Marijo pour ce prêt !

 

Je participe au challenge de Moka, Quatre saisons de pavés ainsi qu’au challenge des Pavés de l’été 2026 de la Petite liste.

   

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16 juin 2026 2 16 /06 /juin /2026 10:33

La mélancolie de la résistance - Laszló Krasznahorkai - Folio - Poche -  Place des Libraires

Après plusieurs lectures « faciles », je me suis attelée au Prix Nobel de Littérature 2025.

Mme Pflaum, la soixantaine, rentre chez elle en train. Le wagon est bondé, le trafic sans cesse interrompu et pour clore l’agacement voire l’effroi de Mme Pflaum, un homme suspect la fixe de manière obscène avant de la suivre dans les toilettes. Après un voyage interminable, elle réchappe au pire et parvient dans sa ville en état de siège : les rues sont désertées, l’ambiance est glauque et il y circule une troupe de forains exhibant une énorme baleine hissée sur une remorque. Enfin à l’abri dans son petit appartement, une « petite oasis d’honnêteté et de sagesse », Mme Pflaum pense à son fils, Valuska, simple d’esprit, qu’elle a réussi à chasser de chez elle. Mais c’est Mme Eszter qui débarque, hautaine et méprisante, cherchant à l’embrigader dans une campagne de nettoyage « Cour balayée, maison rangée ». Le lecteur la suivra un moment avant d’accompagner M. Eszter puis Valuska.

Publié en hongrois en 1989 et en français en 2006, ce roman oscille entre dystopie et fable, dans un univers crépusculaire. Les points de vue se succèdent mais l’atmosphère oppressante domine du début à la fin : les enfants sont devenus cruels et dangereux, il faut se barricader chez soi, les détritus s’amoncellent partout, les chats errants sont devenus sauvages, les pillards et les bandits saccagent les quatre coins dans la ville dans un froid inhabituel et impitoyable. S’exprime déjà la nostalgie d’un temps révolu. Je ne vais pas vous le cacher : j’ai peiné à aller au bout de ces 443 pages et les (très très) longues phrases n’ont pas aidé à m’accrocher. Il n’y aucun paragraphe mais trois grands chapitres qui enferment le lecteur dans un monde effrayant et déclinant sans qu’il soit en mesure d’en comprendre les causes. L’écriture est belle et sinueuse, méticuleuse et âpre à la fois. J’avais beaucoup aimé le début, suivre Mme Pflaum emprisonnée dans ce train, à la manière d’une mouchée enfermée dans son petit bocal. Accompagner les autres personnages a été plus compliqué et tortueux. Certains passages sont sublimes, l’image de cette baleine absurde, des réflexions sur la fugitivité du bonheur, notamment. Je n’ai rien compris aux dernières pages qui parlent d’hydrolyse, de microbes anaérobies, de glycogène hépatique, entre autres... Je ne regrette néanmoins pas cette expérience de lecture aussi ténébreuse et pessimiste que glaçante et déliquescente et qui m’a fait penser à un Kafka ou à un Thomas Bernhard.

 

Valuska : « Avec ses godillots éculés, son lourd manteau de postier, sa casquette à visière, son inimitable démarche de canard, son dos voûté et sa sacoche en bandoulière qui formait comme une excroissance sur son flanc, il traçait des cercles à l'infini autour des édifices et délabrés de sa ville natale, mais pour ce qui étaient de voir, il ne voyait que le sol, c'est-à-dire des tracés sinueux ou rectilignes, des trottoirs, des chaussées, de l'asphalte, des pavés et des sentiers - que plus personne n'empruntait à cause des détritus gelés -, et si nul ne connaissait mieux que lui les creux et les bosses, les pentes, les crevasses (les yeux fermés, au simple contact de la plante de son pied sur le sol, il pouvait déterminer l'endroit où il se trouvait), il ignorait tout des façades, des portails, des murs de clôture et des gouttières des maisons qui avaient vieilli avec lui, et, ce, pour la simple raison que l'image qu'il en avait gardée n'aurait pas supporté la moindre transformation, c'est pourquoi il se contentait de s'assurer de leur présence ( à savoir : ils sont tous là) comme il le faisait avec le pays, les saisons et les gens qui vivaient autour de lui. »

« À perte de vue, l'ensemble des trottoirs et les chaussées étaient recouverts d'une cuirasse lisse et uniforme, une rivière de déchets piétinés et verglacés qui serpentait à l'infini dans le clair-obscur en émettant un scintillement surnaturel. »

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10 juin 2026 3 10 /06 /juin /2026 16:42

Caché derrière : Mémoires - Laurent Voulzy, Isaure Le Faou - Le Cherche  Midi - Grand format - Le Coureau Marennes

Laurent Voulzy nous raconte sa vie à la première personne. Son enfance ne fut pas malheureuse mais pas heureuse non plus : né à Paris sous le nom de Lucien Voulzy d’une mère guadeloupéenne qui a dû fuir son île parce qu’elle était fille-mère, il a été confié à une première nourrice à trois ans (elle l’affamait !) et à une seconde qui a constitué un repère. Sa mère a consacré son temps à sa carrière de danseuse, il ne la voyait que peu. Il ne rencontrera son père biologique que très rarement au cours de sa vie mais apprécie son beau-père qui pourtant reste marié à une première femme. La mère de Laurent élèvera seule quatre enfants dans une petite chambre de bonne. Lucien/Laurent est très tôt attiré par la musique, il compose sa première chanson à 10 ans, joue de l’harmonica et reçoit de sa mère sa première guitare à 15 ans, à Noël (« Je ne savais pas encore que ce cadeau allait changer ma vie. A partir de ce moment-là, elle ne m’a jamais quittée. ») Fan absolu de Paul McCartney, il a la chance de faire son premier voyage en Angleterre à l’âge de 17 ans. Sa rencontre avec Alain Souchon est déterminante d’un point de vue professionnel et personnel. Après quatre albums qui font un flop, il connaît le succès avec « Rockollection », peu avant l’âge de trente ans. En 79, c’est l’Olympia et la renommée qu’on lui connaît aujourd’hui.

Hum... je commence par le positif : j’ai toujours beaucoup aimé le chanteur sans en être une fan pour autant. Il a été agréable de découvrir certaines anecdotes et certaines rencontres notamment celles avec Alain Souchon, son complice de toujours, ou avec Serge Gainsbourg si extravagant, ou encore avec Paul Simon. J’ai aussi aimé réentendre quelques chansons oubliées et découvrir la genèse des plus grands tubes de Laurent Voulzy. Mais ce livre est clairement écrit avec les pieds, les anecdotes se succèdent sans lien entre elles, certaines sont inintéressantes au possible, les maladresses de syntaxe (cours de 3e : intégrer des connecteurs logiques dans les phrases !) et les coquilles sont vraiment nombreuses. Je veux bien admettre qu’il ne fallait pas s’attendre à un chef-d’œuvre littéraire mais je me demande quand même ce qu’a fait l’éditeur (et le correcteur). Il n’en demeure pas moins que ces mémoires sont à l’image de l’artiste : humbles et parfois touchants. On sent que Laurent Voulzy, cet homme fasciné par la mer et nourri toute sa vie par la musique est un homme bon, sincère, doux et d’une naïveté enfantine. Le livre plaira sans doute aux grands fans.

J'ai honoré un cadeau !

« Ma rencontre avec Alain est un miracle dans ma vie. Si je dois parler de lui, je peux passer des heures à chercher la bonne formule. Depuis toujours, je le vois comme un mélange étrange et magnifique : un aristocrate, un écrivain, un rebelle. Je lui dis souvent. Je lui ai souvent dit : « Si tu étais né à Manchester, tu aurais été dans un groupe de rock subversif. » (...). Alain est un troubadour subversif, d’une lucidité parfois vertigineuse. Il a des manières d'Anglais aristocratique. Il a d'ailleurs un ancêtre Lord. Chez lui, la vie est à la fois belle et tragique. Il vit avec cette idée que, de toute façon, ça finit mal. »

Un de ses plus beaux souvenirs, jouer à l’abbatiale du Mont-Saint-Michel : « Techniquement, c'était une folie douce. Impossible de monter le matériel par les escaliers comme tout le monde. Il a fallu affréter un hélicoptère : 19 voyages au total. L'appareil restait en en vol stationnaire devant l'abbatiale, et de grandes caisses descendaient dans le vide, chargées de câbles, de projecteurs, d'instruments pour la télévision et pour le concert. Voir tout ce dispositif se mettre en place dans un lieu pareil était presque surréaliste. (...) Chanter là-haut a été un moment très fort de ma vie, tellement fort que beaucoup de gens m'en parlent encore, comme si ce concert faisait désormais partie de leur vie. »

 

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4 juin 2026 4 04 /06 /juin /2026 11:31

Stella - Piergiorgio Pulixi - Gallmeister - Poche - ALIP

Stella, une jeune fille de 17 ans, porte bien son nom : d’une incroyable beauté, elle est le joyau du quartier le plus malfamé de Cagliari, celui de Sant’Elia. On l’admire, on la jalouse, on l’aime, on l’envie. Son cadavre est retrouvé sur une plage, sauvagement mutilé. Trois enquêtrices, Mara Rais, la Sarde élégante, Eva Croce, la rousse excentrique et Clara Pontecorvo, la blonde toscane de près de deux mètres, vont se heurter à l’animosité des habitants de ce quartier populaire. Le petit ami dealer violent et possessif, la grand-mère mutique, la meilleure amie taiseuse, le professeur confident, ... tous savent quelque chose et tous mentent. Le beau et athlétique Vito Strega, vice-questeur milanais, débarque pour accompagner les trois policières mais c’est sans compter ses problèmes personnels : il entend des voix depuis si longtemps qu’il a recours à des neuroleptiques qui brouillent son jugement. La rivalité entre la police et les caramba, les carabiniers, ne va pas faciliter l’enquête.

Il me tardait de retrouver l’auteur sarde dont j’ai tellement aimé L’île des âmes. L’intrigue de ce roman est bien menée même si j’ai trouvé quelques détails un peu farfelus à la fin, mais ce que j’apprécie toujours chez cet écrivain, c’est son ancrage dans cette île italienne dont on le sent profondément attaché. Pour être passée à Cagliari l’été dernier, j’ai retrouvé l’ambiance et les charmes de la ville en lisant ces pages et découvrant les expressions sardes, ses jurons, son jeu de cartes, sa cuisine, sa musique, ses mœurs. On s’attache aux personnages désormais récurrents mais aussi aux personnages secondaires (Bepi Pavan contraint par sa femme de passer deux semaines dans un établissement de luxe pour une cure d’amincissement, le psy de Strega qui démarre les cours de piano à 60 ans, ou encore la vieille grand-mère Rosaria, une des dernières à savoir raccommoder à la main les filets de pêche.) Je suis frustrée parce que le mystère plane toujours autant autour du personnage de Strega une fois la dernière page tournée. L’auteur sait ce qu’il fait ! Un gros roman rassasiant et captivant.

Merci Michaël pour ce cadeau !

L'Illusion du mal que j'avais un peu moins aimé.

« Ce matin-là, le silence qui régnait était plus épais que jamais, brisé seulement par les mugissements du vent. Mara n'avait rien dit pour ne pas les influencer, mais aux regards et aux lèvres pincées autour d'elle, les deux inspectrices devinèrent que la victime était jeune. Mara les invita à rentrer. Le corps avait été disposé sur une civière. Dès que Mara leva la protection en plastique qui couvrait la dépouille, elles tressaillirent devant ce spectacle révoltant. »

« Mara s'arrêta devant la petite église champêtre de la Madonna di Sa Defenza. À l'entrée de Donori, un petit village de deux mille habitants, au milieu d'un paysage vallonné couvert de vignes et d'oliviers. La plupart des maisons étaient construites en ladiri - les briques traditionnelles en terre crue - ou en granit, et donnaient l'agréable sensation que le temps avait été suspendu. Si Mara trouvait prévisibles et monotones ces vieux villages paysans de la plaine du Campidano, Eva était toujours sous le charme. »

 

 Avec 541 pages, je participe au challenge de Moka, Quatre saisons de pavés.

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29 mai 2026 5 29 /05 /mai /2026 08:52

La deuxième femme

Sandrine a toujours souffert d’un manque de confiance en elle hérité de brimades et d’humiliations dans son enfance. Elle se trouve trop grosse et trop laide et s’accuse d’être trop timide et maladroite. Résultat : elle vit seule et n’a pas vraiment d’amis puisqu’elle se trouve toujours inférieure aux autres. Le jour où elle participe à une marche pour retrouver une femme disparue, Caroline, elle rencontre le mari de celle-ci, M. Langlois, qui va devenir « l’homme qui pleure », un homme prévenant et doux qui va l’attendrir. De surcroît, cet homme va trouver et exprimer des qualités à Sandrine qu’elle n’a jamais entendues auparavant. Ils vont se mettre en couple, finir par vivre ensemble avec le petit garçon Mathias et le rêve d’une vie à deux va se réaliser pour Sandrine. Sauf que derrière « l’homme qui pleure » se cache M. Langlois, un pervers narcissique qui passera ses journées à se montrer excessivement possessif puis  va fliquer Sandrine, la rabaisser et l’humilier pour la modeler selon ses fantasmes de tordu.

                Je n’ai pas l’habitude de lire des romans qui traitent de cette emprise psychologique qui mène parfois au crime conjugal. L’autrice va très loin puisqu’elle fait revenir Caroline, la femme disparue devenue amnésique, la « première femme », pour confronter deux femmes ayant vécu la même terreur au quotidien. La lecture a été oppressante par son sujet (on plaint tellement Sandrine et on aimerait tellement qu’elle réagisse autrement, plus tôt,... on la comprend sans la comprendre, je crois bien), que par le style : le lecteur est dans la tête de Sandrine, j’ai eu l’impression de lire une seule longue phrase (les dialogues se fondent dans la narration) sans avoir le temps et l’espace de souffler. En cela, il faut applaudir la maîtrise de l’autrice qui parvient à faire monter continuellement la tension et à rendre chaque page lue suffocante. Les révélations se succèdent, prouvant à quel point cet homme est capable de réduire une femme à un statut d’esclave, lui interdisant de choisir un plat au restaurant, la coupant de toute relation extérieure, l’incitant à quitter son travail, lui interdisant d’utiliser sa voiture, etc. Un engrenage infernal et glaçant. A nous toutes et tous d’être vigilants face aux (parfois maigres) signaux d’alerte qu’une femme pourrait envoyer involontairement, de ne jamais sous-estimer la parole d’une femme malheureuse. Louise Mey donne voix à la victime de manière très juste mais comment un homme se transforme-t-il en monstre ? Que devient-il ? Le roman ne le dit pas.

Une anecdote d’apparence anodine, les premiers temps de leur vie à deux : « Elle était venue avec une valise, quelques sacs, un coffre à peine plein. Elle s'était installée chez la première femme et avait attendu avec impatience le jour où elle se sentira chez elle. Elle avait fait des erreurs. Par exemple, elle avait voulu faire de la place dans la bibliothèque pour ses livres. Il l'avait mal pris, et c'est normal, elle comprend. La bibliothèque du rez-de-chaussée est réservée à ses livres, à lui, à son travail, c'est un classement spécial. Elle voulait lui faire la surprise et il s'était emporté, Tu te crois où ? Elle se croyait à la maison, un peu, et elle avait eu de la peine, et puis il avait été désolé. Il s'était excusé pendant des jours, il était fatigué, si elle voulait, bien sûr, il allait lui faire de la place. »

De mon côté, ça fait trop de thrillers psychologiques sur une courte période et celui-ci était oppressant. Une pause s'impose...

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26 mai 2026 2 26 /05 /mai /2026 21:36

19, River Street - Laure Rollier - Éditions Récamier - Grand format -  Librairie Gallimard Paris

 

Maddie est une psychologue qui reçoit ses patients dans sa maison, une villa bourgeoise de Seattle héritée de ses parents. Maddie a perdu une petite fille de quatre ans, Josephine, disparue sur un bateau, La Dernière Danse, lors d’une virée sur l’océan avec son ex-mari et leur petit garçon Marcus. Onze ans plus tard, c’est un choc pour Maddie quand elle reçoit un message sur le pare-brise de sa voiture : « Je sais ce qu’il s’est passé sur La Dernière Danse. Joséphine est en vie. Demain – 22 heures. Venez seule. » Gabriel, lui, est un écrivain à succès et il peine à terminer son roman tout en vivant chez Maddie dont il ne connaît, dans un premier temps, rien de sa vie. Il va l’accompagner lors de ce mystérieux rendez-vous mais va aussi en apprendre davantage sur elle. Son histoire à lui se dévoile petit à petit : il a rencontré le grand amour, Kara, qu’il a suivie en Afrique avant de découvrir qu’il était un enfant adopté. Maddie cherche sa fille tandis que Gabriel cherche sa vraie mère.

Alors que je lisais il y a peu un thriller psychologique de mauvaise facture qui peut tomber dans les oubliettes, je suis tombée ici sur un des meilleurs du genre. Avec un pouvoir addictif des plus élevés, ce roman nous emporte dans deux histoires et, dès les premières pages, nous pétrifie dans un mystère épais comme un brouillard auquel vont s’ajouter d’autres énigmes. Les personnages ont été rapidement mais efficacement esquissés, la tension grandit au fur et à mesure des rebondissements et on ne lâche pas le bouquin. Ce n’est peut-être pas de la grande littérature, mais l’intrigue est remarquablement bien ficelée, et je mets quiconque au défi d’en percer les clés. Une très belle surprise pour une lecture détente qui fait vraiment du bien et vide la tête. (idéal pour un long trajet en train, en voiture, ... promis !)

« J'ai tout fait pour pousser Paul à me quitter après la disparition de Josephine. Il me rendait dingue. Je n'arrivais pas à comprendre qu'il puisse se lever chaque matin, aller travailler comme si de rien n'était et rentrer à la fin de sa journée en demandant à Marcus s'il avait eu de bonnes notes en maths. J'avais envie de le gifler. De lui hurler dessus. Rien que sa présence me hérissait le poil. »

Avez-vous déjà lu cette autrice ?

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19 mai 2026 2 19 /05 /mai /2026 17:03

L'immeuble Yacoubian : Alaa El Aswany - Livres de poche | Cultura

« En 1934, le millionnaire Hagop Yacoubian, président de la communauté arménienne d’Egypte, avait eu l’idée d’édifier un immeuble d’habitation qui porterait son nom. Il choisit pour cela le meilleur emplacement de la rue Soliman-Pacha et passa contrat avec un bureau d’architectes italiens renommé qui dessina un beau projet : dix étages luxueux de type européen classique : des fenêtres ornées de statues de style grec sculptées dans la pierre, des colonnes, des escaliers, des couloirs tout en vrai marbre, un ascenseur dernier modèle de marque Schindler … » Cet immeuble situé au cœur du Caire a changé au gré des travaux et des événements du quartier, et c’est dans les années 90 que nous retrouvons quelques-uns de ses habitants, qu’ils y vivent ou y travaillent. Zaki bey est un aristocrate séducteur qui reçoit dans son bureau des « femmes » jusqu’au jour où sa sœur ne le supporte plus et va se venger. Taha, le fils du gardien d’immeuble, est un jeune homme qui rêve de devenir policier. Islamiste et amoureux de Boussaïna mais déçu et rejeté, c’est le Djihad qui va devenir sa seule issue. Boussaïna a compris que pour survivre, elle devra faire quelques concessions, notamment offrir son corps à tous ces mâles en quête de chair et de sexe. Hatem est homosexuel mais a trouvé son amant idéal pour qui, parce qu’il est marié, ce n’est pas si simple. Hadj Azzam, sexuellement vigoureux, se marie en cachette avec une seconde femme qui, comble de malheur, va tomber enceinte.

Quelles vies ! Quelle animation grouillante et bouillonnante ! Quel microcosme cosmopolite ! Je suis ravie et comblée d’avoir enfin lu ce classique égyptien dont plusieurs éléments m’ont surprise. Ce ton résolument moderne et sans tabou d’abord, on parle de sexe librement, d’homosexualité avec quelques scènes assez explicites. Ensuite la Révolution nassérienne de 1952 et l’évolution des mœurs : d’une grande liberté, les habitants subissent une censure et un appauvrissement intellectuel qui passent par les tenues vestimentaires, l’alcool absent dans les bars, une vague de religiosité, la répression policière et une hypocrisie ambiante.  Les histoires individuelles se mêlent, se croisent et s’entrecroisent dans un élan feuilletonnesque qui rend la lecture fluide, parfois drôle et surtout très agréable. A travers des histoires d’amour inattendues, des injustices sociales, des humiliations, des revanches, l’appât du gain ou encore la montée de l’intégrisme, l’auteur nous offre un roman social fort, empli d'humanité, émouvant et engagé. Je compte bien poursuivre ma découverte de cet écrivain chirurgien-dentiste qui continue à se mobiliser contre les différentes oppressions.

Taha est recalé lors de son entretien d’entrée dans la police, uniquement parce que son père est gardien d’immeuble : « Quel mot étrange qui ne lui était pas venu à l'esprit et auquel il ne s'attendait absolument pas, un mot qui résumait toute sa vie, un mot avec lequel il avait longtemps vécu dont l'abjection l'avait fait souffrir, auquel il avait résisté avec acharnement, dont il avait essayé de se délivrer en déployant ses efforts pour forcer le passage, à travers l'école de police, vers une existence convenable et respectable, mais ce mot -gardien- l'attendait au bout de cet éprouvant parcours pour tout démolir, au dernier moment. »

D’Hatem : « Sachant que soixante-dix personnes (employées, journalistes et photographes) travaillent au journal sous sa direction, la première question qui vient à l'esprit est : sont-ils au courant de son homosexualité ? La réponse est oui, bien sûr, parce que, en Égypte, les gens s'intéressent à la vie privée des autres et fouillent leurs secrets avec insistance et application. Un sujet pareil ne peut pas rester caché et tous les employés du journal savent que leur patron est homosexuel. Mais, malgré toute la répulsion et le mépris que cela provoque en eux, la déviance de Hatem Rachid n'est qu'une ombre légère, sans impact sur son ascendant et sur rayonnement au travail. Ils sont au courant de son homosexualité mais ils ne la perçoivent jamais dans leurs rapports quotidiens avec lui car il est sévère et strict, peut-être plus encore que nécessaire. Il passe avec eux la plus grande partie de la journée et il ne lui échappe pas le moindre mouvement, le moindre regard furtif qui révèlerait ses penchants. »

Chez Manou, Luocine

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