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29 septembre 2025 1 29 /09 /septembre /2025 16:50

Le Menteur - Pierre Corneille - Hatier - Poche - La Boîte à Livres TOURS

Dorante, un jeune homme accompagné de son valet Cliton, arrive tout juste de Poitiers à Paris. Désirant se faire bien voir, il se vante d’avoir participé à la guerre en Allemagne. C'est faux. S’ensuit un quiproquo qui va constituer le cœur de la pièce : deux jeunes femmes se présentent à lui et lorsqu’un cocher dit que la plus belle des deux se nomme Lucrèce, pour Dorante, ça ne fait pas de doute mais il y a confusion et il va appeler Lucrèce Clarice et inversement tout le long de la pièce. Il va aussi imaginer une collation somptueuse sur "cinq bateaux" qui rendit jaloux le Soleil lui-même. Il cumule les mensonges, les récits fictifs et les vantardises, provoquant ainsi des jalousies et des imbroglios dont il a dû mal à se dépêtrer. Son père, Géronte, veut notamment lui donner pour femme Clarice mais comme Dorante est amoureux (de la fausse) Lucrèce, il va s’inventer un mariage déjà conclu à Poitiers. Tout va se compliquer quand Géronte voudra écrire au père de sa nouvelle femme... (qui n’existe pas).

Si cette pièce en alexandrins n’est pas aussi drôle qu’une pièce de Molière, elle prête à sourire dès les premières scènes. Dorante atteint des sommets quand il commence à mentir à son fidèle valet plus ou moins complice de ses « menteries » jusqu’alors, souvent agacé, parfois effrayé de tant d’audace. Il lui raconte qu’il a tué en duel Alcippe mais cet adversaire entre en scène quelques secondes plus tard, tout à fait bien portant. Dorante, ce « menteur par coutume » s’englue dans ses mensonges qui finissent évidemment par lui retomber dessus. S’il se trouve parfois dans de mauvaises passes, il s’en sort tout de même et la fin est heureuse pour tout le monde (c’est une comédie, ne l’oublions pas). Les genres se mêlent : l’épique quand Dorante se la raconte, le parodique quand Corneille pastiche Le Cid ou encore le précieux lors des scènes de séduction. Le public du XVIIè siècle a adoré, notamment certaines références de l’époque (les travaux à Paris, le nom d’un journal, ...). Le dénouement m’a paru bien vite expédié pour un auteur peut-être un peu trop bienveillant avec son personnage principal. Vous l’aurez compris, je préfère nettement Molière qui se serait inspiré de cette pièce pour écrire ses chefs d’œuvre.

Avec ce titre, je participe au challenge de Moka, Les classiques, c’est fantastique qui met à l’honneur, en ce mois de rentrée, les œuvres au programme des étudiants et des lycéens. Ici, ce sont les bacheliers qui pourront plancher sur cette pièce, je leur souhaite bien du courage.

Dorante : « J'aime à braver ainsi les conteurs de nouvelles ;

Et sitôt que j'en vois quelqu'un s'imaginer

Que ce qu'il veut m'apprendre a de quoi m'étonner,

Je le sers aussitôt d'un conte imaginaire,

Qui l'étonne lui-même, et le force à se taire.

Si tu pouvais savoir quel plaisir on a lors

De leur faire rentrer leurs nouvelles au corps... »

 

Dorante : « Oh ! L'utile secret que mentir à propos ! »

 

Cliton : « Vous avez tout le corps bien plein de vérités,

             Il n'en sort jamais une. »

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18 juin 2025 3 18 /06 /juin /2025 21:57

PASSEPORT d'Alexis Michalik - Théâtre de la Renaissance

Un petit séjour à Paris m’a permis de voir Passeport au théâtre de la Renaissance.

Nous suivons d’abord Issa, un jeune migrant érythréen, qui, à la suite d’une bagarre, s’est retrouvé gravement blessé et surtout amnésique. Dans son errance dans la Jungle de Calais, il rencontre l’Indien Arun et le Syrien Ali qui vont devenir ses compagnons de misère. Si obtenir un titre de séjour est déjà un parcours du combattant pour n’importe quel migrant, le fait qu’Issa ait complètement perdu la mémoire va complexifier la tâche. Il se met à apprendre le français, à chercher un boulot, à fréquenter une bibliothèque qui va lui permettre de rencontrer une jeune femme. Et puis il y a Lucas Lefèvre. D’origine mahoraise, il a été adopté par un couple de Français pure souche dès sa petite enfance. Désormais adulte et gendarme depuis peu, il se laisse balloter par la vie, sans caractère, un peu veule mais pacifiste. Il rencontre Jeanne, journaliste passionnée, dont il tombe amoureux.

Quel spectacle ! Non seulement le texte est puissant et touchant mais, surtout, la mise en scène est un ballet rythmé et énergique exigeant des changements de décor très fréquents. Les formidables acteurs changent eux aussi de personnage d’une seconde à l’autre, courant de cour à jardin, modifiant leur apparence en un tour de passe-passe bluffant, rajoutant là un tablier, ici une casquette ou un bonnet. La camionnette de gendarmes devient compartiment de train.  Lumière, sons, vidéo-projections et musique participent à cette chorégraphie haletante où tout est millimétré. J’ai adoré le jeu des acteurs capables de passer d’une émotion à une autre en quelques secondes, bouleversant un public bouche bée. On ne voit vraiment pas passer les 95 minutes, on rit et on pleure. On pourra reprocher à la pièce un retournement final un peu trop romanesque et quelques clichés (le flic collège de Lucas vraiment très con et obtus, le vieux père ancien militaire très campé sur ses positions) mais la magie fonctionne, Michalik est un prestidigitateur et les spectateurs se lèvent parce qu’ils ont été touchés au cœur. Les comédiens jouent en alternance et je ne vais pas tous les citer mais Brenda Broohm est particulièrement vive, impliquée et totalement convaincante dans son rôle de Jeanne.

Je ne peux donc que vous recommander cette pièce. Je rajoute que je n’avais pas eu le temps de faire un billet au sujet d’une pièce avec une thématique très proche, 4211 km d’Aïla Navidi (au théâtre Marigny) que je placerais même un cran au-dessus de Passeport tant elle m’avait marquée par son humanité et sa puissance.

Le théâtre pour regarder la tragédie migratoire en face

 

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6 juin 2025 5 06 /06 /juin /2025 16:28

Le Dragon

Il me tardait depuis bien longtemps de découvrir ce dramaturge russe du XIXe siècle.

Lancelot débarque dans une ville où règne en tyran, depuis quatre cents ans, un terrible dragon à trois têtes qui a la capacité de se métamorphoser en humain. Chaque année, il choisit une jeune fille destinée à mourir. Cette année-là, c’est sur Elsa que le dragon a jeté son dévolu, la fille de l’archiviste Charlemagne. Alors que les habitants, résignés, laissent faire, Lancelot défie le dragon. Tombé amoureux d’Elsa, il se fait aider par des muletiers qui lui apportent – entre autres – un tapis volant, une lance, une épée et un bonnet qui offre le don d’invisibilité. Il est paré pour vaincre le dragon mais les autres souhaitent-ils vraiment que le dragon se fasse terrasser ?

Ecrite en 1943 et aussitôt interdite par Staline, cette pièce dénonce l’oppression et les totalitarismes (à l’époque, il y avait l’embarras du choix). De nombreux passages évoquent la lâcheté du tyran (il veut bien combattre un ennemi qui n’est pas armé), sa mauvaise foi (il renie les documents officiels que lui-même a signés des années auparavant), le mensonge, l’incitation à la délation, la glorification inepte et systématique du dirigeant, l’hypocrisie, la perte progressive du libre-arbitre et de la liberté de pensée, la soumission des bourgeois passifs ou encore la mystérieuse disparition de ceux qui osent se mutiner. Staline s’est donc senti visé, tiens donc... Sous les apparences d’un conte, le texte est à la fois frais et léger (de nombreux surnoms sont donnés au Dragon – Dra-Dra ou dracounet ou à Henri, le fils du bourgmestre, « soleillon, pitchounet, mon lapin ») et complètement ironique et sarcastique, d’une noirceur effroyable qui reflète la tyrannie des dictatures. J’ai pris un grand plaisir à lire cette pièce intelligente et divertissante, intriguée par ce que pourrait donner la mise en scène : comment représenter le dragon, le chat qui parle, Lancelot qui disparaît sur son tapis volant, etc. (Thomas Jolly s’y est collé en 2022, ça devait être quelque chose...). Un classique de théâtre incontournable !

« Quand on est bien au chaud et dans le confort, il est plus sage de somnoler et de garder le silence, plutôt que de fouiller dans un avenir désagréable. »

« Même les arbres poussent un soupir, quand on les abat. »

Le père espionne le fils qui fait espionner le père... : « Surveillons-nous ouvertement, entre père et fils, sans aucun intermédiaire. Nous ferons tant d’économies. »

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28 février 2025 5 28 /02 /février /2025 10:35

Deux flics au vestiaire suivi de Deux flics en voiture et de Deux flics à  la plage | Actes Sud

Découvertes en podcast Radio France, voici trois courtes pièces de théâtre d’un dramaturge contemporain.

Deux flics en voiture : Le flic qui conduit arrête la voiture sur un chemin forestier. Les deux flics bossent ensemble depuis six mois mais tous les séparent : Dominique sait toujours tout sur tout, il a des idées très arrêtées sur la civilisation, les animaux, la nature, mais aussi la révolte des gladiateurs ; même la mythologie grecque y passe. L’autre, Daniel, ne supporte plus ses longs discours verbeux et ne souhaite qu’une chose : quitter cette forêt et boire une bière.

Deux flics au vestiaire : Dominique n’a pas vu le match de la veille, il a raté un sacré truc, mais c’est parce qu’il s’est engueulé avec Magalie, une grosse engueulade. Il avoue même à son copain Gilles qu’il avait des envies de buter sa femme qu’il soupçonne de le tromper avec un Noir. Le lendemain matin, toujours au vestiaire, les deux reviennent sur la bavure de la veille. Dominique a pété un plomb en tabassant un Noir ... comme par hasard. Au fil des jours, l’attitude de Dominique se fait plus violente, plus vengeresse, Gilles tente de le calmer.

Deux flics à la plage : C’est le jeune et le vieux flic, chargés de surveiller la plage, les dunes notamment, où des trafics de drogue ont régulièrement cours. Le vieux raconte sa grande histoire d’amour, sa femme qui l’a plaqué (elle l’a trompé « avec des tas de mecs »), et son discours est entrecoupé de vers qu’il récite sur un ton patibulaire avec de petits airs suicidaires. Le jeune l’interroge, se montre plutôt perplexe, on le sent appartenir à une autre génération mais ses réflexions sont empreintes de bon sens.

 

Evidemment, les titres font déjà sourire. Dans cette nouvelle déclinaison des Martine, le flic n’a pas le beau rôle : plutôt stupide, il est tantôt violent et raciste, tantôt beau parleur et vaniteux. Souvent trompé, on sent qu’il ne sait que faire des relations humaines et se laisse dépasser par les réalités de la vie. Dans chaque duo, le décalage entre les deux hommes est assez amusant. Et l’humour cinglant prend toute sa place quand on comprend, par exemple, que, dans Deux flics au vestiaire, Dominique ne contrôle que les Noirs. Pour les trois piécettes, l’attente et la passivité accentuent la dimension de l’absurde. Pour assez bien connaître Le Ravissement d’Adèle du même auteur, je trouve qu’il faut vraiment creuser ses textes (d'apparence légère et simpliste) pour y trouver l’humour et l’intelligence qui ne sautent pas aux yeux à la première lecture. Ici, on finit par comprendre que le statut de flic n’est qu’un prétexte et qu’on trouvera de quoi s’identifier à ces êtres perdus dans une société qui les avale sans concession aucune. J’ai beaucoup aimé écouter ces trois pièces (d’environ une demi-heure chacune) brillamment interprétées par six acteurs différents. Musique et bruitages, comme souvent pour les podcasts Radio France, permettent de se fondre agréablement dans l’œuvre.

 

- C’est toujours étrange de parler dans une forêt, tu ne trouves pas ?

- Si, surtout quand c’est toi qui parles.

 

- C'est quoi être flic pour toi ?

- La loi et l'ordre.

- C'est tout ?

- Ben, c'est déjà pas mal. Tu dis quoi, toi ?

- Protéger les gens. Les citoyens.

-  Oui, c'est ça. On est d'accord. J'ai l'impression de faire ça toute la journée.

- Ça veut pas dire rajouter la merde à la merde.

- Tu me fais rire. Allez, on va boire une bière.

 

- Trouve-toi une fille et marie-toi avec elle.

- Je veux pas me retrouver à soixante balais à réciter des poèmes sur une plage en pensant qu’me flanquer à l’eau résoudrait mes problèmes.

 

Deux Flics" de Rémi de Vos : un podcast à écouter en ligne | France Culture

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6 février 2025 4 06 /02 /février /2025 19:33

 

Monte-Cristo au 11·Avignon

Récit musical de la Compagnie La Volige

Résumer le célèbre roman d’Alexandre Dumas en 1h45 ? Tel est le pari réussi de cette troupe musicale et guillerette. Le conteur Nicolas Bonneau nous emmène dans cette histoire de vengeance ; avec simplicité et finesse, il revient sur les coups de chance d’Edmond Dantès, celui d’être le fiancé de la belle Mercedes, celui de devenir capitaine du Pharaon, le trois-mâts de marine marchande, celui d’être comblé, tout simplement. Il retrace sa chute aux Enfers avec pour responsables Danglars fou de jalousie, Fernand amoureux de Mercedes également, Villefort craignant pour sa notoriété et Caderousse, stupide et cupide. Et la renaissance en comte de Monte-Cristo, puissant et richissime, qui balaie d’un revers de manche tous ses anciens ennemis.

J’avoue avoir éprouvé quelques réticences avant le spectacle, avec ce genre « récit musical » ... je me suis trompée sur toute la ligne, la mise en scène originale et créative (j’ai adoré ce mur de cordes), le jeu des acteurs juste et varié, les musiques à la Ennio Morricone, tout m’a plu et je n’ai pas vu passer le temps. Du support vidéo aux divers instruments de musique en passant par une séance de doublage complètement burlesque (qui rend hommage aux différentes adaptations cinématographiques du roman), le spectacle enchante et surprend. Mention particulière à Fanny Chériaux (co-productrice) et à sa voix sublime qui a incarné un abbé Faria envoûtant. Ils ne sont que trois sur scène mais chacun est polyvalent et prestidigitateur. Que les spectateurs soient complètement vierges par rapport à la connaissance de l’histoire d’Edmond Dantès (encore qu’avec le succès du film de l’été dernier, ils doivent être rares) ou qu’ils soient fins connaisseurs de l’œuvre de Dumas, je crois que tout le monde y trouvera son compte. La troupe tourne encore au moins jusqu’au mois de mai, jetez un coup d’œil aux dates et n’hésitez pas.
Pour ma part, le spectacle m’a donné une furieuse envie de relire le roman (dévoré à 20 ans) !

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29 novembre 2024 5 29 /11 /novembre /2024 15:34

Actualités Saison 2023-2024 - Le Grenier de Babouchka

Mis en scène par Charlotte Matzneff

Qui sont donc ces « téméraires » ? Tout le monde les connaît : d’un côté Emile Zola, en train d’écrire son roman Rome et qui, parce qu’il se fait traiter d’antisémite par un ami inconséquent, s’intéresse davantage à l’affaire Dreyfus qu’à l’écriture de son livre ; de l’autre côté, Georges Méliès, qui tente de réaliser un film sur la même affaire (considéré comme le premier film politique). Un objectif commun : faire innocenter le capitaine Dreyfus accusé à tort de trahison. Toujours soucieux du détail, Zola accumule les preuves qui démontrent que Dreyfus a été victime d’un odieux antisémitisme alors que le véritable traître, Esterhazy, a été acquitté un peu trop rapidement. Entre sa maîtresse Jeanne tombée enceinte, la jalousie de sa femme Alexandrine et ses gueuletons chez Alphonse Daudet, Zola ne sait plus où donner de la tête mais cette affaire Dreyfus devient sa priorité, son obsession.

Avec une mise en scène très rythmée et créative à tous points de vue, le spectateur lui aussi se prend de passion pour cette affaire Dreyfus. Une grande et longue table va servir à la fois de comptoir de bar, de piano, de table, de tribune et surtout de bureau d’Emile Zola. Les sept acteurs endossent plusieurs rôles, jouant, tournant, courant, virevoltant d’un personnage à l’autre, chantant, criant leur haine et leur révolte, dans une même soif de vérité. D’un dynamisme vivifiant, les couleurs et les musiques se répondent, le chassé-croisé des comédiens est réglé à la seconde près, et loupe, caméra, cintres, menottes, ... cliquettent et dansent astucieusemen en une chorégraphie savamment imaginée. L’humour et le burlesque du tournage du film compense l’aspect dramatique de cette affaire sordide. On s’immerge dans la fin de ce XIXè siècle, j’ai adoré les tableaux figés tellement dans l’esprit de l’époque, et Zola prend réellement vie (quelle ressemblance avec l’écrivain !) C’est un superbe spectacle total qui permet également aux plus jeunes de découvrir cette page d’histoire qui en dit déjà tellement sur l’avenir...

C’est l’excellente compagnie du Grenier de Babouchka qui est sur scène pour plus d’1h30 d’émotions. J’ai eu la joie de retrouver celui qui a été mon Cyrano préféré, Stéphane Dauch (Méliès ici).

« La vérité est en marche ; rien ne peut plus l’arrêter. »

Tournée dans toute la France cette année encore puis en 2025 : Plessis Trévise : Ve 29 Nov | St Germain en Laye : Sa 30 Nov | Levallois Perret : Ma 3 Déc | Levallois Perret : Me 4 Déc | Vernon : Ve 6 Déc | Serris : Sa 7 Déc | Roubaix : Ma 10 Déc | Agde : Je 12 Déc | Roanne : Ma 17 Déc | Buc : Je 19 Déc

Les Téméraires – MARILU Production

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14 octobre 2024 1 14 /10 /octobre /2024 16:28

Les dentellières d'Alençon mises en lumière dans "Lacrima" au Festival  d'Avignon

Ça fait longtemps que je ne vous avais pas emmenés au théâtre. Cette fois-ci, ce n’est pas le théâtre qu’on lit mais celui qu’on regarde.

Nous sommes dans un atelier de haute-couture, à Londres, en 2025. La maison Béliana a eu l’immense privilège de pouvoir créer la robe de mariée de la princesse d’Angleterre. C’est l’effervescence mais aussi le stress parce qu’il faut être plus parfait que parfait, répondre à toutes les exigences techniques et se soumettre à une clause de confidentialité. On quitte Paris pour Alençon où on suit les plus anciennes dentellières qui mettent leur savoir-faire unique et précieux au service de la robe. Allons encore bien plus loin, c’est à Mumbaï qu’Abdul, un seul ouvrier, va broder les milliers de perles de la robe. Cette œuvre unique qui se doit d’être splendide va mobiliser des dizaines de petites mains et va, surtout, abîmer la vie personnelle de chacun : un couple se défait, un ouvrier devient aveugle, une famille explose. Les petits tracas vont se transformer en catastrophes et aucun ne va sortir indemne de cette expérience.

C’est une pièce où l’on ne s’ennuie guère : les décors bougent, les lieux changent, les comédiens endossent le rôle de plusieurs personnages, on voyage, on coud, on rit, on pleure, on s’appelle en visio, on se laisse interviewer, on a peur, on travaille, on travaille, on travaille... La vidéo articule l’ensemble de la pièce et les procédés se rapprochent tellement de ceux utilisés par le cinéma que c’est ce qui m’a laissée perplexe. On regarde véritablement une série Netflix, avec ses nombreux épisodes, ses rebondissements, ses intrigues secondaires (qui n’aboutissent pas toujours, en plus !) et ce mouvement perpétuel qui laisse à peine respirer le spectateur. C’est donc d’assister à quelque chose qui n’est pas vraiment du théâtre qui m’a dérangée mais aussi de suivre des histoires parallèles qui se sont écartées du fil conducteur de la pièce (qui était très intéressant). On ne voit pas les trois heures (sans entracte) passer mais les clichés se répondent d’une manière trop parfaite et convenue (un peu comme cet univers de la haute-couture.) A noter que les acteurs professionnels côtoient des comédiens amateurs et qu’ils sont tous remarquables, à commencer par la première d’atelier, Marion, interprétée par Maud Le Grevellec. Pour avoir entendu divers avis venant de grands adolescents, c'est un spectacle qui plaît beaucoup aux jeunes.

Créatrice de la pièce et metteuse en scène, Caroline Guiela Nguyen est aussi la directrice du TNS.

La pièce va tourner, à Reims et Milan en novembre, à Lille et Douai en décembre, à Paris en février, etc.

 

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30 mai 2024 4 30 /05 /mai /2024 15:01

 

Inconditionnelles - broché - Kae (Kate) Tempest, Dorothée Munyaneza - Achat  Livre ou ebook | fnac

Cela fait bien longtemps que je voulais découvrir cette autrice aux multiples talents (poétesse, musicienne, romancière, essayiste, ...) dont je connaissais un peu la poésie.

Chess et Serena sont en prison où elles se sont rencontrées, et aimées. Chess est incarcérée pour vingt-cinq ans pour avoir tué son compagnon trop violent et Serena pour vol avec violences. Cette dernière bénéficie d’une libération conditionnelle, une nouvelle qui l’effraie autant qu’elle la soulage. Chess, pour tromper sa peine de perdre Serena, retrouve Silver, une professeure de musique qui va lui permettre d’extérioriser tout le talent de la détenue par le biais de chansons. Silver n’est là que pour mettre en avant des textes écrits par la détenue, déjà beaux et travaillés, car Chess a composé pour sa fille si loin d’elle.

La pièce de théâtre découpée en 23 scènes est suivie d’un petit carnet de partitions de chansons composées par Kae Tempest. Poèmes et chansons (de Kae Tempest ou d’autres : Diana Ross, Michael Jackson, Bill Withers, Conroy Smith...) reviennent régulièrement rythmer ce beau texte à la fois très fort et pudique, délicat et violent. Il y a des passages magnifiques comme celui où Chess fait tout pour que Serena vive une vraie vie à l’extérieur, loin des affres de l’univers carcéral, lui demandant de l’oublier, de prendre un chien et de mettre une croix sur sa vie en prison ; celui aussi où Silver doit faire face à la violence explosive de Chess qui finira par se muer en ardeur musicale ; l’acmé de la pièce qui envoie le texte de Chess pour sa fille Kayla en pleine figure des lecteurs/spectateurs ... whaouh !. Une très belle pièce au titre parlant, à lire, à voir ou à jouer (être musicienne me semble être indispensable pour les rôles de Chess et Silver). Je poursuivrai ma découverte de cette autrice qui, on le sent, s’échine à ouvrir toutes les écoutilles de la compréhension humaine, prône la tolérance et l’acceptation de l’autre.

Je ne suis cependant pas sûre de continuer à chroniquer mes lectures théâtre au vu du peu de succès qu'elles rencontrent. (c'est pas grave, hein)

« L’amour m’a mise sous les verrous,

L’amour m’a menottée.

Je ne pouvais pas sourciller,

Je lui appartenais.

Je commençai à croire,

Qu’il était comme un dieu.

Je me suis enfermée pour lui, 

J’en ai perdu mes envies.

 

Une fois le jour venu,

Les sirènes dans la rue –

Et lui en tas à mes pieds étendu.

Il avait l’air si doux tout à coup,

Comme endormi

Couchée à ses côtés

J’ai attendu les condés. [...]

 

J’ai pris vingt-cinq piges – plus que mon âge,

La première nuit, j’avais compris que je n’avais pas pleuré depuis des années

Pa’ce que mes larmes le mettaient en colère, à présent j’ai pleuré

Chaque nuit pendant un mois, et puis je m’endormais.

 

Les cinq premières étaient sévères,

Les cinq suivantes un enfer,

Ma gamine grandit

Sans sa mère ni son père »

 

Serena qui redoute la sortie de prison : « Qu’est-ce que je vais faire ? Jamais gagné de la thune autrement que par les moyens qui m’ont conduite ici. Deux mômes à nourrir et je sais même pas ce qu’ils aiment manger. Dehors, tout est contre moi. Ici, je t’ai toi et tout a du sens. »

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18 mai 2024 6 18 /05 /mai /2024 11:49

Together ; la régression - Dennis Kelly - L'arche - Grand format - Librairie  de Paris PARIS

Encore du théâtre !

Un homme et une femme. Le 17 mars 2020, au premier jour du confinement en France. Ils se déchirent, s’insultent, se crachent leur haine au visage et se demandent comment ils vont pouvoir vivre dans cette proximité forcée. Leur garçon, Arthur, assiste à ces scènes terribles et, lui-même un peu étrange, ne dit rien. Les jours passent, les secrets se révèlent, les mensonges s’avouent et ceux qui se haïssaient finissent par se rapprocher à l’heure où le monde entier se disloque. La grand-mère est à l’hôpital, en fin de vie, mais aucun de ses proches ne pourra assister à sa mort. Chacun peut doucement sortir de la maison, reprendre une vie sociale mais le couple poursuit ce duo sordide, parfois plus tendre, souvent sadique.

C’est une pièce que je ne voulais pas voir parce que je n’ai pas bien vécu cette période Covid que j’ai envie d’oublier (et j’y arrive plutôt bien) et pourtant, elle est devenue un de mes coups de cœur de ces derniers mois.  Si ce couple s’exprime avec violence, il n’en demeure pas moins que cette longue cohabitation et cette situation pandémique ont, partout, modifié les relations entre les humains ; ce n’est finalement que l’image d’un homme et d’une femme ordinaires. Au début de la pièce, la femme paraît beaucoup plus défendable et morale que son homme, la tendance se renverse astucieusement lorsqu’elle révèle des souvenirs atroces dont elle a été responsable. Failles, erreurs, incompréhensions et doutes sont exacerbées. Le jeu des acteurs, absolument excellent, a parfaitement su exprimer cette attirance-répulsion par le biais d’une dimension politique intéressante (la femme, de gauche, est une fausse gentille, l’homme, de droite est ouvertement méchant), grâce également à un dispositif de mise en scène original puisque les spectateurs sont sur la scène, dans une proximité qui permet d'être complètement plongés dans l'intimité du couple. On ne ressort pas indemnes de cette représentation d’une tension brutale, d’une émotion grandissante. Bravo au metteur en scène, Arnaud Anckaert, et aux deux comédiens.

La Cie du Théâtre du Prisme vient du Nord mais elle tourne dans la France entière, les prochaines dates sont ici.

Together | La Ferme Corsange | BilletReduc.com

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5 mai 2024 7 05 /05 /mai /2024 14:21

La Tectonique des sentiments

J’en mange du théâtre en ce moment !! Je n’en chronique pas la moitié pour diverses raisons.

Diane et Richard s’aiment d’un amour très fort et fusionnel. Mme Pommeray, la mère de Diane, adore son gendre... Enfin, pour qu’il y ait « gendre », il faudrait que les tourtereaux se marient. Et Diane, jusqu’à présent, ne voulait pas de ce mariage. Parce qu’elle a senti que Richard avait tendance à ne plus se montrer aussi fougueux (« Parfois, il bâille quand nous lisons côte à côte. Il n’arrive plus en courant lorsque nous avons été séparés quelques heures, avec cet air d’enfant bouleversé qui vient d’échapper à une catastrophe »), elle commet une maladresse que Richard interprète à sa façon, il pense qu’elle veut le quitter. Trop orgueilleux pour la contredire, il abonde dans ce sens : ils pourraient rester très bons amis, ah oui, heureusement qu’ils ont cessé de s’aimer au même moment, etc. Diane a appris, quelques jours auparavant, que Richard était atteint d’un cancer incurable et elle le pousse dans les bras d’une très belle jeune femme, Elina, une prostituée qui accepte de mimer l’amour en échange d’une vie décente.

Je commence par le positif ? Ça glisse tout seul, ça se lit comme du petit-lait, c’est divertissant et vraiment pas désagréable, en 1h30 max, c’est plié. Les gros bémols maintenant : que c’est lisse et mièvre ! Et plein de clichés ! Tous les personnages en sont affublés : la belle-mère est une pauvre pomme naïve et crédule, le mec est forcément amoureux de la première jolie donzelle qu’on lui met sous le nez, les prostituées quittent leur habit de lumière (et leurs manières) en un claquement de doigts, Diane est d’une bestiale jalousie et menteuse par-dessus le marché, et l’amour sent la guimauve cramée (et ça pue). C’est simple, ça m’a fait penser à la chanson d’Anaïs, je ne sais pas si vous vous en souvenez (« Mon cœur Mon Amour » qui se moquait des amoureux transis). A noter qu’on est entre le théâtre et le roman, les pseudo didascalies sont très nombreuses et longues pour que le lecteur tout public comprenne bien. C’est dommage de nous prendre pour des nigauds, le postulat de départ n’était pas inintéressant. Il vaut peut-être mieux revoir Pretty woman ...

Et l’œuvre d’E.-E. Schmitt est décidément tellement inégale de qualité !

Du meilleur : Madame Pylinska et le secret de Chopin, Les deux messieurs de Bruxelles, Ulysse from Bagdad, La Femme au miroir et évidemment, La Part de l’autre.

Parole de prostituée « Je ne crois qu'au vice, au calcul, à l’intérêt aux petites jouissances, au mal qui procure du bien. Dans ma vie, je n'ai rien vu de différent. Je n'ai rencontré que la laideur. (...) C'est bon, la haine, c'est chaud, c'est solide, c'est sûr. À l'opposé de l'amour, on ne doute pas, dans la haine. Jamais. Je ne connais rien de plus fidèle que la haine. Le seul sentiment qui ne trahit pas. »

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