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3 décembre 2023 7 03 /12 /décembre /2023 11:08

L'Empathie - L'Empathie - Antoine Renand - Poche - Achat Livre ou ebook |  fnac

Alpha est un criminel qui sait entrer en douce dans les appartements pour surprendre ses victimes. Il les viole, les torture ou les tue, selon l’occasion et ses envies. Anthony et Marion, les flics, fonctionnent efficacement en duo malgré leur passé respectif ô combien douloureux. Alpha est de plus en plus efficace, il sait même s’approcher du domicile des flics eux-mêmes. Tout dégénère quand il parvient à entrer dans l’appartement d’Anthony pour dévoiler son secret très intime et le diffuser sur les réseaux sociaux. Les dommages collatéraux seront tragiques mais Alpha s’en sortira... pour mieux recommencer ?

 J’étais vraiment en manque de polars et je me suis plongée dans ce roman avec délice, l’histoire est addictive et le suspense maîtrisé mais la surenchère de violences a tout de même un haut potentiel vomitif car le pire n’est pas épargné au lecteur : viols, supplices corporels, pédophilie. Et on se surprend à être accroc à une histoire aussi glauque, c’est là que ça finit par me déranger sérieusement. Le roman a bien des qualités pourtant : il maintient une pression dans le suspens tout au long des presque 500 pages, découpe l’histoire en chapitres et ne révèle que très progressivement le passé et le passif des protagonistes... qui eux sont bien dessinés. Mais encore une fois, il y a des scènes que j’aurais préféré ne pas avoir lues et des invraisemblances qui ont fait que j’étais heureuse de finir le roman. Une suite existe, je ne la lirai pas.

« Les mains dans le dos en faisant un nœud de capelage. Puis il attacha également les pieds et les poignets de l'Oméga. Avant de le gifler pour le faire revenir à lui et lui enjoindre de regarder ce qui allait se passer. Il ramassa le string de la femme, laissé par terre, et le lui enfonça dans la bouche en la prévenant qu’il lui fracturerait le nez si elle le recrachait. Il enroula l'un de ses bas depuis sa bouche jusque derrière sa nuque et garda les deux extrémités dans son poing serré pour la tenir comme un cow-boy tiendrait sa monture. »

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30 novembre 2023 4 30 /11 /novembre /2023 17:09

La danseuse - Patrick Modiano - Librairie Dialogues

Le narrateur dont on ne sait presque rien se souvient, à l’occasion d’une rencontre - celle de Serge Verzini - d’une amie danseuse qu’il a connue au temps de ses jeunes années. Il a du mal à faire ressurgir des souvenirs nets et précis et doit se contenter d’à-peu-près, de réminiscences incomplètes et éphémères. Cette danseuse - très assidue et consciencieuse dans sa pratique et ses cours quotidiens - avait alors un petit garçon nommé Pierre dont elle confiait la garde à Hovine, parfois au narrateur. Et c’est précisément ce Serge Verzini qui avait provoqué la rencontre entre le narrateur et la danseuse, et les deux se côtoyaient alors tous les jours dans une ville en effervescence, propice à la fête, à la légèreté et aux rencontres.

Modiano ou une belle lacune littéraire pour ma part ! J’ai dû lire Un pedigree il y a une vingtaine d’années qui m’a ennuyée et ne m’a vraiment pas marquée ... le serai-je davantage avec La danseuse dont le titre avait tout pour me plaire ? Le narrateur creuse le passé à tâtons, se remémorant par bribes cette jeunesse très parisienne, le monde des arts et cette danseuse accompagnée d’une flopée d’hommes et de femmes dont le narrateur s’efforce à se souvenir les noms, s’en rappelle parfois mais pas complètement. Si j’ai bien compris, le narrateur est un double de l’auteur qui, lui aussi, peine à trouver sa place dans le Paris actuel encombré de touristes. J’ai eu un mal fou à m’accrocher à cette histoire qui n’en est pas vraiment une, à ne pas me répéter que, quand même, on s’ennuie sec. Une lueur apparaît subrepticement quand on devine le parallèle entre l’art de la danse et celui de l’écriture que l’auteur/narrateur tente de pratiquer : discipline, ordre et endurance sont indispensables. Peut-être faut-il être fin connaisseur de Modiano ou alors vrai Parisien pour apprécier ce livre ? En tous cas, certaines images comme ces touristes qui seraient tous habillés de la même manière ou cette rengaine du « c’était mieux avant » m’ont perdue. Dommage. Je ne sais pas si ça vaut le coup que je revienne vers cet écrivain, d’autant plus que, quand je lis des résumés d’autres romans, les errances parisiennes associées à des souvenirs très flous semblent être son domaine de prédilection. Je terminerai par dire que j’ai écouté parler Modiano ... à l’oral comme à l’écrit, il y a la même hésitation, cet entre-deux, cette incertitude, ce brouillard. Bon, généralement, il termine quand même ses phrases dans le roman...

L’incipit : « Brune ? Non. Plutôt châtain foncé avec des yeux noirs. Elle est la seule dont on pourrait retrouver des photos. Les autres, sauf le petit Pierre, leurs visages se sont estompés avec le temps. D'ailleurs, c'était un temps où l'on prenait beaucoup moins de photos qu'aujourd'hui. »

De sa conversation avec Verzini qui découvre un manuscrit chez lui : « C'est un peu comme vous, je suppose que vous travaillez à cette table sur toutes ces feuilles, parce que vous aussi vous avez besoin d'une discipline. » J'étais étonné de sa clairvoyance. À croire qu'il m'avait percé à jour. Je lui dis : « Je prends exemple sur la danseuse. » Il avait achevé de ranger les feuilles et posait avec délicatesse leurs piles au milieu de la petite table. »

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27 novembre 2023 1 27 /11 /novembre /2023 17:09

Béa Wolf (version française) - Boulet - Les libraires d'en haut

Il était une fois, il y a fort longtemps, des enfants conquérants, indociles et indomptables qui vivaient leur existence dans une liberté totale, sans rythme ni obligations. Tout n’était que bonbons, sorbets, jouets, cartes et soda. Ils s’étaient reclus, pour le plus grand plaisir, dans une cabane perchée en haut d’un arbre. Un jour cependant, le terrible Grindle, un adulte capable, d’une seule pichenette, d’adultiser et d’adolescentiser les enfants, brisa ce bel équilibre joyeux. C’est Béa Wolf, une intrépide combattante, haute comme trois pommes qui va mener la rébellion contre Grindle et protéger ainsi la « cabane de cœur-d’arbre » et tous les enfants.

Quelle réussite que cet album !! Empli de délicatesse, intelligent, drôle, subtil, il reprend le mythe de Beowulf (je ne sais pas trop en quoi parce que je ne connais que de nom) pour en faire une épopée d’enfants et nous dépayser complètement. La révolution en pyjama est douce mais déterminée, certains passages sont très drôles (ma fille a beaucoup aimé cette histoire de légumes volés : « On subtilisa des salsifis dans les souliers, des poireaux dans les poches, des choux de Bruxelles dans les bottes, du concombre dans les culottes, on cala du chou kalé dans les joues et chaparda du chou-fleur dans les t-shirts. ») Evidemment que le combat sera rude mais les enfants vaincront Grindle jusqu’à l’arrivée d’un autre adulte, qui, en chemisier et chignon, ne parlera que de « brocantes et bricolos » ...  On navigue entre jeu et gravité, entre innocence et tragédie et les dessins en noir et blanc rendent honneur à la beauté des textes, fantasques et précis.

Une BD à mettre entre toutes les mains.

Tout commence lorsque Grindle entend les bruits de la fête des enfants : « Il se réfugia dans son SUV, roussi, renfrogné, rageur et réduit au silence. Les bambocheurs, quant à eux, en envoyèrent leurs boooooing aux quatre coins des banlieues jusqu'à ce que la lune entre en scène et que les étoiles mouchètent l'océan sans rive. Lentement, les champs se turent. À court de sucre, tous s'étaient endormis. Une fois le dernier d'entre eux partis arpenter le pays des rêves et tous étendus, ronflants, sur le plancher parsemé de pop-corn, les incisives incrustées de sucre, la bouche bordée d'un anneau de vermicelles multicolores, les joues encore pleines de gâteau et nappées de chocolat... arriva Grindle »

« Alors la princesse guerrière et le saboteur de salle se lancèrent dans une sarabande. Lui, filant comme une anguille, se languissait de son foyer, havre de paix et de poireaux. Elle, tenace, valsait sans cesse, consciente de tenir entre ses mains le sort de la grande salle ! »

J'avais découvert Boulet avec Par bonheur, le lait et La page blanche.

Béa Wolf, bd chez Albin Michel de Weinersmith, Boulet

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24 novembre 2023 5 24 /11 /novembre /2023 14:06

Journal d'un scénario : que disent les 9 avis scannés sur le web du roman  de Fabrice Caro ?

Il ne faut jamais dire « jamais » n’est-ce pas... Alors que je ne voulais vraiment pas lire ce roman (un peu lassée par le style Fabcaro), un mot d’une amie a suffi pour me faire changer d’avis...

Boris a écrit le scénario d’un film intitulé Les servitudes silencieuses qui vient d’être accepté par un producteur. Ce virage très positif dans sa vie est l’occasion pour lui de se confier à un journal. Il y raconte son projet de film : une histoire d’amour et de rupture entre un homme (il voit très bien Louis Garrel dans le rôle) et une femme (si ça pouvait être Mélanie Thierry), quelque chose d’épuré, poétique et un peu intellectualisé. Le producteur lui demande de réfléchir au choix trop élitiste du noir et blanc ; certes, Boris admet que la couleur peut avoir des qualités. Comble de chance, Boris rencontre une professeure de cinéma, Aurélie, à qui il raconte avec plaisir qu’il va faire un film avec Garrel et Mélanie Thierry (oui, il met la charrue avant les bœufs). Finalement, le producteur toujours aussi enthousiaste lui permet de rencontrer un ponte de M6, très excité par le projet aussi mais qui verrait plutôt Kad Merad dans le rôle d’Ariel, le protagoniste du film. Douche froide pour notre Boris... qui rebondit quelques jours plus tard et accepte le changement d’acteur sans révéler la vérité à Aurélie, toujours plus éprise. Il va modifier son scénario et, après cette désillusion, trouve le résultat plutôt intéressant. De déceptions en revirements, le scénariste va voir son projet initial se déliter pour devenir un film complètement différent de ses projets et de ses rêves.

Que dire que dire ?... ça se lit très vite, c’est divertissant, reposant même. Les 70-80 premières pages (le livre n’en compte que 189), on attend le moment-clé, le passage drôle, on devine la suite pour ce menteur qui se dégonfle face aux diktats de son producteur, qui n’ose dire à son meilleur ami que les affiches proposées par son fils sont nullissimes, qui redore son blason et sauve les meubles comme il peut avant de couler. Et puis le passage drôle n’arrive pas vraiment, on cherche encore l’acmé qu’on devine plus ou moins dans les parties du scénario imposées à Boris qui n’aura plus grand-chose à dire du tout. Fabrice Caro s’est fait plaisir en montrant qu’il était un cinéphile averti puisque les références aux films culte sont nombreuses, il s’est aussi fait plaisir en écrivant un morceau de scénario (qu’il espérait, il le dit en interview, poétique – j’aurais tendance à dire pathétique et parodique). La dénonciation du nivellement par le bas du cinéma où la part de liberté semble archi restreinte apparaît gros comme une maison à chaque instant mais là où j’aurais dû rire, j’ai à peine souri. J’aurais donc dû me fier à mon instinct premier et éviter cette lecture (qui n’a pas été désagréable non plus, je le répète).

Le fils de son pote, Julien, ne cesse d’envoyer des propositions d’affiches de film : « Message de Jujulafrite. Toujours pas un mot. Pièce jointe Essai 6. Il a fait une tentative d'affiche dessinée. Comme celles d'Alain Resnais, réalisées par Floc’h. Mais Julien n'est pas Floc’h, il n'a même pas la moindre disposition pour le dessin. J'ai l'impression d'être face à un de ces tatouages de Johnny Hallyday sur le bras épais d'un motard sexagénaire. Louis Garrel (je suppose que c'est lui) ressemble à s'y méprendre à Bernard Ménez, jeune. Julien me fait prendre conscience du fait que, à quelques dixièmes de millimètres près, on peut être soit Louis Garrel soit Bernard Ménez. À quoi tient la vie. Mélanie Thierry est méconnaissable, si ce n'est par ses cheveux blonds et ses yeux Bleus, animés d'ailleurs d'un étrange strabisme divergent. Les servitudes silencieuses avec Bernard Ménez et Jean-Paul Sartre. »

Le discours (que j'ai beaucoup aimé) et Broadway (un peu moins). 
Quelques BD : La clôture, On n'est pas là pour réussir, Z comme don Diego, moins connus que Zaï zaï zaï zaï.

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20 novembre 2023 1 20 /11 /novembre /2023 15:17

L'enragé - Sorj Chalandon - Grasset Et Fasquelle - Grand format - Paris  Librairies

Sorj Chalandon est un de mes auteurs fétiches et j’ai tout lu de lui. Ma déception a été immense à la lecture d’Une joie féroce et moindre pour Enfant de salaud... mais je n’avais toujours pas retrouvé l’écrivain que j’aimais tant. Mes attentes étaient donc bien grandes.

Belle-Île, août 1934 : cinquante-six garçons s’échappent de la « Colonie », ce bagne pour enfants qui s’évertue à les rabaisser, les humilier, les exploiter, les maltraiter. Jules Bonneau, surnommé La Teigne, fait partie des pires aux yeux des surveillants. C’est pourtant celui qui aura le plus de chance et l’unique évadé qui parviendra à ne pas être retrouvé, secouru par un généreux pêcheur, Ronan. Une battue a été organisée pour retrouver ces petits brigands et les brimades qui suivirent furent encore plus terribles que celles qu’avaient déjà subies les enfants. Jules est sauvé puis recueilli par Sophie et Ronan qui, semble-t-il, cachent eux-mêmes un secret. Jules va devenir mousse et pêcher la sardine mais il s’agit de ne pas se faire reconnaître et bientôt, trop de personnes sauront la vérité pour que la vie devienne un long fleuve tranquille...

Oui, j’ai aimé cette histoire très romanesque et très romancée inspirée d’un fait divers bien véridique : cet enfant qui n’a jamais été retrouvé et surtout ce bagne inhumain qui n’a fermé ses portes qu’en 1977. Dans le premier tiers du roman, le lecteur accompagne ces malheureux, orphelins la plupart, petits voleurs pour certains, tous humiliés dans les pires conditions de vie. Lors de cette spectaculaire évasion, 20 francs ont été offerts par enfant retrouvé et les touristes de l’île s’y sont mis aussi, cette « chasse à l’enfant » dénoncée par Jacques Prévert dans un de ses poèmes ne pouvait que mal terminer. En effet, avec ses dix-sept kms de long et ses neuf de large, l’île a été leur seconde prison. Seul Jules a pu s’en sortir. Entre la figure de l’ange et celle du diable, il va nous emmener dans le foisonnement de cette époque particulière : les communistes affrontent les fascistes, le nazisme commence à se faire entendre dans les esprits encore sacrément étriqués où une faiseuse d’anges est une criminelle, les femmes des êtres inférieurs. J’ai beaucoup aimé à la fois l’intrigue tournant autour de cet adolescent mais aussi le contexte spatio-temporel, ce huis-clos dans une période coincée entre les deux guerres. On ne peut que songer au poème de Victor Hugo « Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ? » : avec une tendresse comparable à l’humanité de l’auteur des Misérables, Sorj Chalandon donne vie à ces enfants oubliés et meurtris et fait du 56è évadé une belle figure de héros. C'est un roman fort, noir, touchant et prenant.

Lorsque les colons quittent leur bagne, les habitants de l’île peuvent assister à cet étrange défilé : « Il s'est mis en marche, frappant le sol d’un pas de parade. Derrière lui, Le Goff et Le Rosse montaient à l'assaut et nous les suivions au soleil en balançant les bras. Une armée de vauriens. J'avais pris ma sale gueule. Béret enfoncé, blouses fermées, brodequins cirés. Pour traverser la ville, on fronçait les sourcils, mâchoires serrées et lèvres méprisantes. C'est nous, les colons de Haute-Boulogne. Nous qui détroussons les riches, qui pillons leurs logements, qui volons la barque du pêcheur. C'est nous la mauvaise herbe. Le chiendent. La vermine. Cachez vos filles, vos porte-monnaie, vos bijoux mesdames. Le pire de l'humanité défile dans votre ville. »

« Je voulais que ma mère soit là aussi. Je n’avais pas été assez important pour elle, je voulais qu’elle ait enfin peur pour moi. »

« J’avais horreur des forts comme des faibles. Surtout des faibles. Dans son livre sur la colonie, le journaliste avait voulu faire chialer le populo avec des histoires d'orphelins, de fils du divorce, de gamins abandonnés par leur marâtre, de resquilleurs de train, de vagabonds ou de voleurs de pain. Il y en avait ici, mais je ne l'ai pas de ceux-là. Je n'avais que faire de la pitié ou de la bonté. Seule ma vie, seule ma gueule. Seule mon ombre à moi sur le mur d'enceinte, qui essaye de grimper jusqu'aux tessons de bouteille pour rejoindre les goélands. »

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17 novembre 2023 5 17 /11 /novembre /2023 11:28

Le baron perché de Claire Martin

-     D’après Italo Calvino    -

Le Baron perché est un de mes romans préférés (écrit par un écrivain qui est placé haut dans mon panthéon personnel).

Côme, jeune aristocrate, décide de se rebeller contre son père pour une histoire d’escargots à manger en restant perché au somment d’un arbre. Nous sommes au XVIIIè siècle et la riche demeure familiale est entourée d’une petite forêt. Côme ne redescend pas et ne redescendra jamais sur la terre ferme. Aidé par son frère Blaise qui lui apporte des vivres, il se fabrique une cabane, apprend à chasser, suit ses cours de latin et de catéchisme assis sur une branche. Au fil des années, il va faire des rencontres plus ou moins heureuses, va même s’intégrer dans une communauté espagnole condamnée à vivre dans les arbres. En aidant les villageois à chasser le loup ou encore à anticiper les incendies lors des étés de sécheresse, Côme va regagner la confiance et la fierté de son père. Les années passent et il assiste à distance à la mort de son père puis à celle de sa mère. Mais surtout, il se nourrit des lectures du Siècle des Lumières qui le représente si bien, à lui tout seul.

Qu’il était agréable de retrouver cet univers de perché (dans tous les sens du terme), qu’il fait bon vivre tout là-haut, au-dessus du commun des mortels. Ce qui s’apparente au début à un caprice deviendra un vrai choix de vie, critiqué ou approuvé, parfois imité, jamais égalé. Le lecteur lui-même ne sait pas trop s’il doit envier Côme ou le plaindre. Si on retrouve l’esprit de l’essentiel du roman, si la trame est respectée, j’ai trouvé l’approche trop enfantine, j’ai perdu la poésie de l’écriture si belle d’Italo Calvino, ses mots ne sont que résumés, simplifiés, édulcorés ; c’est regrettable. Evidemment, comme souvent pour les adaptations BD, il vaut mieux découvrir l’univers du Baron perché par ce biais-là que pas du tout mais il est largement préférable de lire le sublime roman de l’Italien.

Je ne résiste pas à l’envie de reprendre un extrait du roman (où le frère est le narrateur) : « Ces premières journées de Côme dans les arbres n'avaient aucun programme défini ; tout était subordonné à son désir de connaître et de posséder son royaume. Il aurait voulu l'explorer jusqu'à ses confins extrêmes, étudier toutes les possibilités qu'il lui offrait, le découvrir, arbre après arbre, branche après branche. Je dis : il aurait voulu, mais en fait, nous le voyions continuellement repasser au-dessus de nos têtes, avec l'air affairé et rapide des animaux sauvages qui, même quand on les voit immobiles et ramassés sur eux-mêmes, sont toujours prêts à bondir en avant. Pourquoi revenait-il dans notre parc ? À le voir tournoyer de platane en yeuse dans le rayon de la lunette de notre mère, on aurait cru que la force qui le poussait, sa passion dominante, restait sa révolte contre nous, le désir de nous faire de la peine ou de nous mettre en rage (je dis nous parce que je n'étais pas encore arrivé à comprendre ce qu'il pensait de moi : quand il avait besoin de quelque chose, on aurait dit que son alliance avec moi ne pouvait être mise en doute ; d'autres fois, il volait au-dessus de ma tête comme s'il ne me voyait même pas.) »

Le baron perché de Claire Martin

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13 novembre 2023 1 13 /11 /novembre /2023 07:19

L'Alphabet du silence - Delphine Minoui - Leslibraires.fr

Ayla, professeure de français, vit à Istanbul avec sa petite fille Deniz et son mari, Göktay. La vie tranquille de la petite famille bascule le jour où Göktay se fait brutalement arrêter dans leur appartement. Pour quelle raison ? Parce qu’il a signé une pétition de paix, visant notamment à protéger les Kurdes ; nous sommes en janvier 2016. Ayla tente tant bien que mal à continuer à vivre, elle rend de courtes visites à son mari désormais en prison, élève comme elle peut sa fille toute seule, assiste à la lente dégradation de son pays. Les attentats se multiplient, associés à un besoin de glorification d’Erdogan, le peuple se divise entre les pro-Erdogan et les rebelles, et les mensonges de part et d’autre s’accentuent. Ayla commence à sortir la tête de l’eau lorsqu’elle rencontre un groupe de dissidents pacifistes qui imaginent des maisons de la culture secrètes, inventent des universités clandestines au fond d’un restaurant, dans une ancienne supérette, créent une chaîne YouTube pour évoquer les droits de l’Homme ou pour raconter l’histoire des Kurdes. L’espoir renaît alors pour Ayla, accru par le procès de Göktay des mois plus tard. Elle aussi va se mettre à combattre

Par le biais du roman, Delphine Minoui dépeint la situation d’un pays, la Turquie, qui glisse lentement mais impitoyablement vers une « République de la peur » ou, pour être plus claire, vers une dictature pure et dure. Dans ce pays où poussent les centres commerciaux les plus laids mais aussi de plus en plus de mosquées, la liberté est en danger mais la résistance s’organise de manière spontanée et joyeuse. Dans ce magnifique roman, le prisonnier Göktay, après avoir mené une grève de la faim, entreprend de dessiner les traces et les plis laissés par son corps dans les draps, ce processus fait partie de cet « alphabet du silence », des regards, un air fredonné, un dessin peuvent résonner autant sinon plus que les mots qui valent parfois une arrestation. Un grand coup de cœur pour ce livre à la fois intense et émouvant, engagé et salvateur, édifiant et empli de poésie. Delphine Minoui a l’art d’interpeller les consciences, de nous amener à suivre ces parcours de vie atypiques, de nous faire voyager dans son pays d’adoption qu’elle connaît bien puisque cette journaliste spécialiste du Moyen-Orient y vit depuis 2015 après avoir vécu pendant dix ans en Iran. J’ai vu l’Istanbul de 2006, comme je me languis d’y retourner !

C’est ma 2è découverte de l’autrice que j’avais déjà beaucoup appréciée dans Les Pintades à Téhéran.

Ayla apprend qu’un assistant-chercheur, persécuté, lui aussi, s’est suicidé : « Si elle n'avait pas Deniz, elle aurait pu être cet homme. Ce solitaire qui abandonne la vie. Elle l'imagine. Ses deux bras vers le ciel. Ses ailes qui se brisent en plein vol. Parce que c'est ça, aussi, ce à quoi les professeurs et leurs familles sont condamnés : l'appel du néant, puisque, aux yeux du pouvoir, ils ont cessé d'exister. Des parias de la société, qu'on arrête, qu'on licencie, qu'on assigne à une retraite anticipée. Qu’on radie de la Sécurité sociale et des allocations chômage. Ceux dont les bureaux sont placés sous scellés. Ceux dont les badges ont été déconnectés. Ceux qu'on fait disparaître des registres des universités et dont on ferme subitement les boîtes mail. »

Quand Göktay tend à sa femme les dessins de ses plis de la nuit, des empreintes de son corps sur les draps : « Ayla étudie un à un les dessins, émue par ce qui ressemble à une nouvelle langue, à la fois fragile et audacieuse. Ses doigts caressent les traits ébauchés, suivent les courbes, accompagnent leurs trajectoires. Elles ont la nervosité d'un muscle et la mélancolie d'une fleur fanée. Il y a dans ces tracés toute la puissance des non-dits, tout un silence, qui bruisse de mots absents. Elle y devine la main d'un homme qui a perdu la force d'écrire, mais qui invente un vocabulaire singulier dont lui seul détient les codes. L'ébauche d'une renaissance. »

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9 novembre 2023 4 09 /11 /novembre /2023 10:08

On dirait des hommes - Fabrice Tassel

       Thomas a perdu son fils de 10 ans, Gabriel, noyé sous ses yeux, un jour de tempête, alors que le garçon butait sur un anneau d’amarrage. Il tente, des mois plus tard, de vivre avec – de survivre à cet accident tragique avec sa femme Anna. C’est à la juge d’instruction Dominique Bontet qu’on demande de clore le dossier. Pourtant, elle se refuse à le faire, sans trop pouvoir l’expliquer. En parallèle, c’est Iris qui vient porter plainte contre son mari qui la bat et l’humilie au quotidien ; pourtant, comme elle donne des coups elle aussi, la juge cherche à en savoir plus sur cette famille en souffrance.

       Deux familles liées par un personnage central, cette femme juge, humaine et faillible elle aussi. Le voile est levé très doucement sur des mensonges, des apparences qui ne reflètent pas la réalité. C’est avec beaucoup de sensibilité que l’auteur évoque les différents parcours : celui de Thomas qui n’a jamais vécu comme il l’aurait souhaité mais demeure très amoureux de sa femme, celui d’Anna qui est, depuis des années, restée dans l’ombre de son mari puis dans celui de son fils sans jamais véritablement penser à elle. Dans cet excellent roman noir psychologique d’une grande sensibilité, la tragédie de la mort d’un enfant soulève les coins obscurs de vies frustrées, elle gratte là où ça fait mal et fait la part belle aux femmes, ce trio Anna-Dominique-Iris. Je me suis glissée dans ce roman sans vraiment en être sortie encore, charmée par l’écriture, happée par la tension omniprésente et ce dénouement qu’on ne devine pas avant les dernières pages. C’est un de mes romans préférés de cette rentrée littéraire et j’en fais un coup de cœur.

« Que faire de cette histoire « Gabriel Sénéchal », par exemple, dont le petit visage, en première page du sous-dossier orange rangé dans le dossier bleu, est illuminé par un rayon de soleil ? Onze mois, déjà, que ce garçon de dix ans s'est noyé dans le port alors qu'il se promenait avec son père. Ce soir-là, un samedi, Dominique était la magistrate de permanence et avait été immédiatement appelée sur les lieux par les gendarmes, eux-mêmes avertis par le père. « On aurait dit qu'il venait de voir la fin du monde », avait lâché un militaire. Dominique venait de lancer Jules et Jim, bien calé dans les bras d'Antoine lorsque son portable avait sonné. »

 

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6 novembre 2023 1 06 /11 /novembre /2023 07:40

LA SYNAGOGUE | Librairie Comptoir du Rêve

En 2021, Joann Sfar est cloué au lit dans une chambre d’hôpital puis reclus chez lui, terrassé par le covid. C’est pour lui l’occasion de se souvenir de son enfance et de son adolescence. A Nice, l’enfant qui s’appelait Eliaou de son nom hébraïque craint les synagogues, il trouve qu’on y chante trop fort, il n’aime pas cette interdiction de pouvoir jouer ou de porter des jeans. Adolescent, pour fuir cette contrainte, il fera partie de cette corporation de jeunes gens qui gardent la synagogue. A la manière d’un vigile, Joann Sfar va donc conseiller aux pratiquants de ne pas s’attarder à l’entrée du lieu de culte et guetter les terroristes potentiels. Pourtant, on lui reproche trop souvent d’être distrait ou d’avoir le nez dans son carnet de dessin. Joann n’est pas doué non plus pour le combat, ses entraînements de kung-fu se terminent en général plutôt mal. Mais surtout, Joann grandit dans l’ombre de son père, charismatique, belliqueux, intelligent, héroïque aux yeux de l’adolescent... ses accointances et ses brouilles avec Jacques Médecin sont également évoquées.

Je ne sais pas pourquoi j’ai arrêté de lire Joann Sfar il y a déjà de nombreuses années mais si un titre était désormais à conseiller, c’est bien celui-là. J’ai trouvé ce gros album très intéressant, sensible, touchant et édifiant en ce qui concerne l’antisémitisme (niçois ... entre autres). Culpabilisant parfois de ne pas être assez combattif, complexé face au modèle Joseph Kessel dont le fantôme vient souvent le voir lorsqu’il est alité, Joann Sfar nous démontre surtout qu’il est un homme pacifiste, malmené par cette discrimination (que personnellement je ne comprendrai jamais) à travers les décennies de sa vie. Evidemment non dénué d’humour, l’album met en scène pas mal de skinheads que Joann Sfar a croisés, plus inoffensifs que franchement méchants. La maladresse du narrateur-auteur le rend sympathique, sa sincérité aussi. On pourrait reprocher quelques bavardages superflus mais, dans l’ensemble, j’ai passé un excellent moment de lecture.

« Mon père a été livré sans l’option « adapte ta syntaxe et ton sujet à l’âge de l’auditoire. » Il me parlait comme si j’étais politologue. »

« A Nice, il fait toujours beau. Sauf quand je monte la garde devant la synagogue. »

La Synagogue - (Joann Sfar) - Documentaire-Encyclopédie [CANAL-BD]

 

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3 novembre 2023 5 03 /11 /novembre /2023 21:19

Les enchanteurs

 

Fosco Larga a plus de deux cents ans. Issu d’une famille d’origine italienne, assez particulière puisque composée de père en fils de saltimbanques, d’acrobates, d’illusionnistes et autres guérisseurs, il grandit lui-même dans un monde imaginaire peuplé de dragons et de chênes qui sont ses compagnons. En Russie, près de Saint-Pétersbourg, sa vie de jeune adolescent bascule le jour où son père admiré et adoré rentre avec sa nouvelle épouse, Teresina, qui n’a que trois ans ½ de plus que Fosco. Le garçon tombe éperdument amoureux de cette femme qui le voit comme un frère et n’hésite pas à se montrer nue devant lui ; une longue période faite de délices et de souffrances démarre alors...

C’est un euphémisme de dire que ce n’est pas mon Gary préféré. J’ai trouvé l’écriture belle mais à tendance « baroque » à l’image de son contenu rocambolesque, extravagant, parfois même rabelaisien. On côtoie Freud mais aussi Pouchkine ou encore la tsarine Catherine désespérément constipée. C’est l’imagination et le rêve qui deviennent les acteurs principaux de ce film à très gros budgets, avec les éclats des lazzis de la commedia dell’arte, ça avait donc tout pour plaire et pourtant je suis restée complètement en dehors de cette histoire d’un autre siècle à grand renfort de tours de magie sur fond d’Histoire russe véritablement sanglante. Je ne me suis attachée ni au narrateur, Fosco, si sottement épris de sa séduisante belle-mère, ni de Teresina qui joue avec les sentiments de son mari et de son gendre et revêt le costume de la sorcière. Ce roman-conte possède des qualités qui plairont sans aucun doute à d’autres qu’à moi.

« Elle s'appelait Teresina. Lorsque je prononce ce nom, il me semble que tous les amis de mon enfance, les géants et les gnomes, les moukhamors, ces champignons aux larges chapeaux bruns qu'ils ôtent toujours, car ils savent que seuls leur couvre-chefs sont bons à manger, leurs tiges n'ayant aucun goût, les dragons vêtus de leurs plus beaux vêtements du dimanche et les chênes de Lavrovo, ces vieux paysans russes, se mettent à marcher vers moi, les bras chargés de dons, et que le vent Efimm, celui qui vient du Nord, et Khitroun, celui qui vient de l'Est, se couchent à mes pieds en murmurant ce nom. Teresina... Si j’ai vécu si longtemps, c’est que j’ai charge d’amour. »

« la seule réponse possible au défi d’être un homme était l’insolence de l’espoir, l’adresse du danseur de corde, l’habileté de l’escamoteur et les mille ruses d’Arlequin. »

« contempler ce visage dont je ne saurai jamais s'il était beau ou seulement joli, car l'œil est un grand créateur et lorsque la patience s'en mêle, l'œil a du génie. »

« Ton père croit que tu seras écrivain, il dit que tu as des yeux qui savent inventer tout ce qu'ils regardent. Invente-moi bien, Fosco. »

Le très bon Lady L. du même génialissime auteur ou encore l'excellent et brillant Gros-Câlin.

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