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5 février 2023 7 05 /02 /février /2023 12:42

84, Charing Cross Road d'Helene Hanff | Carolivre

Le hasard nous réserve de petites surprises bien sympathiques et il se trouve que c’est le deuxième recueil épistolaire que je lis en une semaine (alors que c’est une denrée rare, il faut bien l’admettre). Pour la petite histoire, j’ai choisi ce titre parce qu’à ma bibliothèque, il jouxtait Handke.

Nous avons là un véritable échange de lettres authentiques (amis de la redondance, bonjour) entre l’autrice, Helene Hanff et les employés d’une librairie d’occasion de Londres, Marks & Co, située au 84 Charing Cross Road. Octobre 1949 : une écrivaine fauchée vit à New-York. Elle est tombée sur une publicité vantant les prestations d’une librairie londonienne spécialisée dans les livres épuisés. Et elle se met à commander des livres, on lui envoie, elle réécrit, on lui répond, elle en commande encore et encore. L’échange entre Helene et Frank Doel va s’élargir à d’autres employés de la librairie, à la femme de Frank, à ses filles… Helene va plaire de plus en plus, ses lettres sont attendues d’autant qu’elle envoie régulièrement d’Amérique des colis de nourriture très appréciés en ces temps de crise en Angleterre. Les échanges s’espacent mais ne cessent pas pour autant et cette correspondance va durer de 1949 à 1969.

Quel livre charmant ! Est-ce parce qu’on s’attache d’emblée aux protagonistes ? Ou parce qu’on nous plonge dans une époque de rationnement où il était difficile de trouver des œufs frais ? Ou est-ce cette langue si belle, cette manière courtoise de communiquer qui séduit ? Un peu de tout cela sans doute. Savoir que des livres ont créé un pont entre l’Angleterre et les Etats-Unis, ont permis de nouer des liens forts autour de la lecture, des conseils de lecture, des auteurs tels Jane Austen, Tocqueville, Platon, Kenneth Grahame, Catulle ou Stevenson (ou encore d’autres moins connus) fait soupirer de bonheur. La magie opère, on tourne les pages avec délice, regrettant qu’il n’y en ait pas plus. Sans doute que beaucoup connaissent l’adaptation cinéma de David Hugh Jones avec Anthony Hopkins et Anne Bancroft.

Poster 84 Charing Cross Road (B) 27,9 x 43,2 cm : Amazon.fr: Cuisine et  Maison

« Cher Frank :

Voulais vous écrire le jour où j'ai reçu le Pêcheur, juste pour vous remercier, les gravures à elles seules valent dix fois le prix du livre. Quel monde étrange que le nôtre où on peut posséder une chose aussi belle à vie pour le prix d'un ticket pour un grand cinéma de Broadway, ou pour le 1/50 du prix d’une couronne chez le dentiste !

Enfin, si le prix de vos livres correspondait à leur vraie valeur, je ne pourrais pas me les offrir !

Vous serez stupéfait d'apprendre que moi qui n'aime pas les romans j'ai fini par me mettre à Jane Austen et me suis prise de passion pour Orgueil et préjugé, que je ne pourrai pas arriver à rendre à la bibliothèque avant que vous ne m'en ayez trouvé un exemplaire.

Cordiales pensées à Nora et aux esclaves.

                                               HH »

 

 

 

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1 février 2023 3 01 /02 /février /2023 14:20

Les correspondants de Grand Corps Malade et Ben Mazué | MHF le blog

En février 2021, deux amis, Ben Mazué et Grand Corps Malade (Fabien de son prénom), décident de s’écrire. En ces temps de pandémie, les voyages ne sont plus possibles, le « jeu » de s’écrire de vraies lettres les tente bien tous les deux et ils avouent d’emblée qu’il est envisageable d’en faire un livre, un jour. Si le rythme qu’ils s’étaient promis de tenir - une lettre par semaine - n’est pas respecté, ils s’écrivent tout de même régulièrement et abordent divers sujets comme les enfants, les histoires d’amour, les chanteurs connus ou méconnus, leurs idoles respectives, les discours aux Victoires de la Musique, les thèmes des chansons, le foot, la scène, la pandémie, les réseaux sociaux, la notoriété, les concerts côté scène et côté public et leurs débuts. Et finalement, en juin 2022, ça y est, un éditeur veut bien publier leur échange de lettres.

Sans être extraordinaire, ce livre épistolaire procure bien du plaisir. Celui de découvrir de types vraiment bien, humbles et honnêtes, celui de lire une amitié qui ne date pas d’hier et celui de partager un monde et des valeurs. Ce qui est drôle, c’est qu’au bout de quelques lettres, on devine aisément qui écrit, et c’est clairement Grand Corps Malade, le « meilleur remonteur de moral de France » comme l’appelle Ben, qui impressionne par son optimisme, ses indulgences et ses bienveillances. Ben est plus torturé, plus défaitiste mais celui ou celle qui écoute ses chansons (magnifiques) le savait déjà.  Je n’ai pas trouvé ça mièvre ni commercial (même si ça l’est forcément, je ne suis pas naïve non plus) et j’ai pris « plaisir à lire leurs conneries », leurs doutes, leurs joies et leurs moments d’abattement. Le cahier de photos est vraiment appréciable (petit délire assez drôle sur des thèmes de chansons qu’ils pourraient faire, de la moto à la bagarre en passant par l’Australie) mais, plus encore, leurs poèmes inédits et ma préférence va à « La bagarre » de Ben Mazué qui a croisé, un soir, en sortant d’un bar, … la vie :

« Elle s’est approchée sans prévenir et sans un bruit

 Elle m'a caressé la joue comme pour me dire qu'il n'y avait pas de danger

Et presque aussitôt après, presque aussitôt

Elle m’a giflé de toute sa main

Une claque si forte que j'ai senti vibrer mon dos

Une patate de forain

(…)

La règle, ajouta-t-elle, c’est qu’à la fin tu perds,

A la fin je gagne, et à la fin c'est la mort qui te récupère.

Je trouve toujours le chemin, et je ne fais pas de cadeau,

Tu choisiras ton destin, et comprendras que ce qui est beau

Dans cette histoire ce n'est pas de gagner

C'est de faire comme Blanquette,

La fameuse chèvre de monsieur Seguin,

Ôter la corde de son cou, être libre, heureuse, être bien,

Mais surtout,

Accepter de faire face au loup une fois la nuit tombée,

Lutter, tenir, répondre, se bagarrer,

En espérant tenir jusqu’au matin,

Et me laisser gagner. »

 

Fabien : « j'ai eu à ma grande surprise de bonnes facilités à aller vers ce que tu appelles « le poignant », comme si ça me rassurait de me cacher derrière les rimes, comme si je profitais de la Forme pour affronter ce Fond douloureux que j'esquive plus ou moins consciemment dans les discussions du quotidien. »

 

Ben : « Toi, tu m’as montré qu'on peut se livrer sans s'épancher, qu'on peut écouter sans plaindre, on peut se raconter sans impudeur. »

J'ai eu la chance d'entendre ces deux auteurs lire des extraits et parler de leur livre lors des "Bibliothèques idéales" de Strasbourg, une vrai joli petit moment de bonheur !

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28 janvier 2023 6 28 /01 /janvier /2023 13:39

Céleste - Bien sûr - monsieur Proust / Partie 1 - Céleste - Chloé Cruchaudet  - cartonné - Achat Livre ou ebook | fnac

Tome 1 : « Bien sûr, Monsieur Proust »

En 1956, des antiquaires viennent voir Odilon et Céleste dans un but très précis : mettre la main sur des objets ayant appartenu à Marcel Proust puisque c’est dans cet immeuble qu’il a vécu. L’occasion pour Céleste de se remémorer sa jeunesse : mariée à Odilon, chauffeur particulier de Proust, Céleste ne savait encore rien faire. Elevée dans un petit cocon en Lozère, elle découvre prudemment la vie parisienne. Proust cherche une gouvernante et malgré son inexpérience, Céleste va être engagée … et elle va apprendre ! Apprendre à faire le café, à répondre au téléphone, à faire des bouillotes à toute heure du jour ou de la nuit, … mais surtout à respecter les horaires de Monsieur, obéir à ses frasques, écouter ses jérémiades et ses complaintes, classer ses papiers épars, et même gérer les corrections de son livre. Lorsqu’Odilon part à la guerre, Céleste se retrouve seule avec Proust et elle oscille sans cesse entre agacement et admiration, elle se laisserait bien tenter par l’idée de l’abandonner, le laisser seul dans sa bulle de verre, au sommet d’un pic rocheux.

Un album parfait ! Grâce à cette domestique à la fois dévouée et timide, on pénètre dans le monde très fermé (au sens propre du terme) de Marcel Proust, être maladif et capricieux, solitaire et exigeant, grand génie. Les relations entre les deux protagonistes mêlent dépendance, enthousiasme et attentions, elles sont en tous cas ambiguës et complexes. Et finalement, on se retrouve un peu comme Céleste, à la fois attendrie et agacée par les manies et le génie de Monsieur Proust. Les dessins sont un véritable spectacle pour les yeux, tout en élégance et en finesse mais de Chloé Cruchaudet on ne pouvait s’attendre qu’à une telle qualité. Bref, c’est un COUP DE CŒUR !

Odilon, à Céleste : « C’est une petite chose fragile et délicate qui a besoin de nous … il passe son temps dans son lit, à travailler et à respirer les fumigations pour son asthme… en dehors de la cuisine, ne fait surtout aucun bruit. Il ne supporte rien… il a fait tapisser les murs de sa chambre avec des panneaux de liège… sa chambre, c'est tout son monde. Quand il sort, c'est pour glaner de la matière pour « son œuvre » comme il dit. Ça, c’est mon rôle. Le tien, c’est d'assurer sa tranquillité et son café. »

https://www.bdgest.com/prepages/thb_planche/3509_P4.jpg

 

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26 janvier 2023 4 26 /01 /janvier /2023 12:43

Le Mage du Kremlin - Giuliano da Empoli - Babelio

Le narrateur rencontre Vadim Baranov, ancien bras droit de Poutine, surnommé son « Raspoutine » qui va lui raconter toute son épopée ainsi que les secrets du pouvoir russe et de l’ascension de Poutine. L’argent qui coule à flot, les décisions de Poutine aussi imprévisibles qu’absurdes (Khodorkovski, un milliardaire jeté en prison fera figure de modèle), les habitants qui vénèrent toujours Staline, la guerre en Tchétchénie, le joueur d’échecs Kasparov, le labrador qui faisait peur à Angela Merkel, l’Ukraine et les prémices de la guerre, la manipulation de tout un peuple sont autant de thèmes traités par celui qui a été mis à l’écart de l’entourage de Poutine. Si Baranov (de son vrai nom Vladislav Sourkov) est un peu différente par son éducation et sa culture théâtrale, il accepte bien de contribuer à la montée de ce totalitarisme revisité et on n’arrive pas à le plaindre.

Mon avis est plus que mitigé, j’ai eu du mal à entrer dans l’histoire parce qu’on a un premier narrateur qu’on ne retrouvera qu’à la fin et qui ne me semblait pas essentiel ; parce que tout est froid, fond comme forme, et ne m’a pas parlé (est-ce parce que cet univers m’effraie ?) De plus, si le contenu peut intéresser et instruire le lecteur européen, je m’interroge sur sa fiabilité : l’auteur est un journaliste, c’est ici son premier roman qui, certes, semble documenté mais que réfutent certains spécialistes de la politique russe. Je ne m’y connais pas assez pour trancher mais, finalement, si ça peut apporter un éclairage nouveau sur le dictateur Poutine, pourquoi pas. Pour ce livre-là, démêler le vrai du faux me semble tout de même important et ne pas pouvoir le faire m’a dérangée. Je suis restée indifférente face au contenu lui-même, apprenant beaucoup sans rien apprendre au final …  entre propagande, répressions et mensonges, il offre une photographie de la Russie à partir des années 2000, mais le style de l’auteur - manquant de fluidité - ne m’a pas plu. Rencontre ratée donc pour moi. Je suis contente d’être arrivée au bout du roman … mais finaliste du prix Goncourt ? Je ne me l’explique pas.

« les fonctionnaires ne souriaient jamais en Union soviétique. »

« Les étrangers pensent que les nouveaux Russes sont obsédés par l'argent. Mais ce n'est pas ça. Les Russes jouent avec l'argent. Ils le jettent en l'air comme des confettis. Il est arrivé si vite et si abondamment. Hier il n'y en avait pas. Demain, qui sait ? Autant le claquer tout de suite. Chez vous, l'argent est essentiel, c'est la base de tout. Ici, je vous assure, ce n’est pas comme ça. Seul le privilège compte en Russie, la proximité du pouvoir. Tout le reste est accessoire. »

« C'est là que j'ai commencé à soupçonner Poutine d'appartenir à ce que Stanislavski appelait la race des grands acteurs. (…) l’acteur qui se met lui-même en scène, qui n'a pas besoin de jouer parce qu'il est à tel point pénétré par le rôle que l'intrigue de la pièce est devenue son histoire, elle coule dans ses veines »

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22 janvier 2023 7 22 /01 /janvier /2023 18:23

Livr0ns-n0us: Ulysse from Bagdad, Eric-Emmanuel Schmitt

Ce roman traîne dans ma PAL depuis à peu près sa sortie… c’est-à-dire depuis 2008 !?

Saad Saad est né à Bagdad sous le régime de Sadam Hussein. Malgré la dictature, enfant, il vit heureux avec ses parents et ses trois sœurs. Son père, surtout, l’enchante à lui parler en expressions imagées et à lui faire découvrir clandestinement la littérature. La guerre Koweit-Irak et surtout l’embargo des Américains va plonger la ville dans une misère sans nom. Saad va perdre, d’une manière ou d’une autre, différents membres de sa famille et il se voit contraint de s’exiler. C’est sur l’Angleterre, pays chéri par sa bien-aimée disparue, qu’il jette son dévolu. Il s’agit d’abord de quitter le pays pour rejoindre Le Caire puis d’aller en Lybie, à Malte, en Italie. Des obstacles, des mauvaises rencontres, quelques déboires vont rendre ce périple long et compliqué mais Saad pourra aussi compter sur de belles rencontres, des adjuvants précieux et des coups de chance.

L’auteur a écrit une version de L’Odyssée façon XXIè siècle. Si parfois quelques ficelles s’avèrent un peu trop grosses, si Saad Saad rencontre tout de même un sacré paquet de gens aimables et protecteurs, on se prend au jeu et on accompagne ce garçon avec plaisir dans cette grande aventure. Je pense que c’est à lire comme un conte ou une fable, que de grands enfants ou de jeunes ados bons lecteurs peuvent y trouver leur compte. C’est une manière amusante et divertissante de revoir les principaux épisodes de L’Odyssée tout en évoquant la question de l’exil et l’immigration. Un petit exemple : Ulysse qui fuit la grotte de Polyphème suspendu à la toison d’un bouc devient Saad Saad qui s’accroche sous un camion pour passer une frontière. Je redoutais que la fin soit un peu trop happy end mais finalement, elle est réussie et on obtient un road-trip dynamique pour le récit d’apprentissage d’un garçon « aux mille ruses » des temps modernes.

« On comprendra donc que j'ai poussé au Paradis. Cet enclos merveilleux peuplé de femmes dévouées, d’un père cocasse, d’un Dieu en voyage et d’un despote tenu à distance respectueuse par les murs de notre foyer, abrita mon bonheur jusqu'à mes onze ans. »

« nous avons tous plusieurs personnes en nous. Seul l'imbécile croit qu'il est l'unique occupant de sa maison. »

Un beau résumé : « Tu raisonnes à l'ancienne, papa. tu raisonnes à la Homère. Il y a trois mille ans un homme, Ulysse, rêvait de revenir chez lui après une guerre qu'il en avait éloignée. Moi, j'ai rêvé de quitter mon pays dévasté par la guerre. Quoi que j’aie voyager et que j'aie rencontré des milliers d'obstacles pendant ce périple, je suis devenu le contraire d’Ulysse. Il retournait, je vais. A moi l'aller, à lui le retour. Il rejoignait un lieu qu'il aimait ; je m'écarte d'un chaos que j'abhorre. Il savait où était sa place, moi je la cherche. Tout était résolu, pour lui, par son origine, il n'avait qu’à régresser, puis mourir, heureux, légitime. Moi, je vais édifier ma maison hors de chez moi, à l'étranger, ailleurs. Son odyssée était un circuit nostalgique, la mienne un départ gonflé d'avenir. Lui avait rendez-vous avec ce qu'il connaissait déjà. Moi j'ai rendez-vous avec ce que j'ignore. »

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19 janvier 2023 4 19 /01 /janvier /2023 10:31

https://www.actuabd.com/local/cache-vignettes/L600xH812/arton30423-26af5.jpg?1666105432

     -   Volume 1   -

Ersin raconte sa vie. Celle d’un petit garçon qui a grandi dans un quartier pauvre d’Istanbul, auprès de parents enseignants et kémalistes (qui sont, suivant l’idéologie d’Atatürk, pour la laïcité, la démocratie et la liberté). C’est en regardant son père peindre qu’il a aimé dessiner. Pour faire plaisir à ses parents, il promet cependant de devenir ingénieur mais l’école stricte et élitiste où il est placé conforte son idée de devenir dessinateur de BD. Il parvient de temps en temps à faire accepter un de ses dessins dans une revue ou un journal. Ado, il finit par convaincre ses parents de lui laisser faire des études en arts graphiques, à condition qu’il ne dessine pas pour des journaux satiriques, ce serait trop dangereux pour sa vie et celle de ses proches. Ses dessins lui permettent de travailler pour le magazine humoristique Penguen et, petit à petit, il devient connu et reconnu. Il réalise son rêve d’enfant : les gens l’interpellent dans la rue, il passe ses journées à dessiner et s’assoit à côté des plus grands. Cependant lorsque le Premier Ministre, Erdogan, intente au procès à un dessinateur qui l’a représenté sous les traits d’un chat empêtré dans sa pelote, Ersin prend peur. Ses parents réitèrent leurs conseils de s’éloigner de tout ce qui pourrait attenter à sa tranquillité, la venue régulière de trois mollahs sous-entendant qu’il pourrait arriver malheur à Ersin et aux siens achève de convaincre le garçon de tout abandonner. Pourtant, le souvenir du petit garçon qui s’est battu pour réaliser son rêve le convainc de continuer sa collaboration avec Penguen.

Dans ce magnifique album, on découvre non seulement la vie d’un garçon puis d’un homme destiné à s’épanouir dans ce qui a toujours été sa passion, le dessin, mais aussi un morceau d’histoire de la Turquie, un pays où il fait, en apparence, bon vivre, mais où la liberté n’est souvent qu’une façade. Un climat de peur et une politique de plus en plus autoritaire laissent peu de place aux critiques et à l’humour, et il faut du courage aux journalistes et dessinateurs pour oser s’opposer à Erdogan. L’album est comme un cœur qui palpite en plein centre d’Istanbul. L’ensemble est absolument passionnant, j’ai adoré découvrir le parcours de cet enfant devenu adulte. J’ai aussi aimé la variété des dessins, entre caricatures et traits plus fins, les couleurs qui usent d’une large palette… bref, j’ai tout aimé et c’est un COUP DE CŒUR !

Il y aura une suite qu'il va être difficile d'attendre.

J’avais découvert ce formidable dessinateur avec Contes ordinaires d’une société résignée qui bouscule sacrément, à lire aussi !

Régression, triste régression… : « Par le passé, bien des politiciens avaient été moqués bien plus méchamment sans que cela ne suscite la moindre réaction, on raconte même que lors de voyages officiels, certains d'entre eux s'amusaient à montrer ses dessins à leurs homologues. »

Journal inquiet d'Istanbul - BD, informations, cotes

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15 janvier 2023 7 15 /01 /janvier /2023 12:14

Clara lit Proust - broché - Stéphane Carlier - Achat Livre ou ebook | fnac

Bienvenue chez Cindy Coiffure ! Dans une petite ville de Saône-et-Loire, dans une ruelle peu passante, vous pourrez vous refaire une beauté entre les mains de Lorraine, l’insipide Nolwenn, Mme Habib la patronne, Patrick (mais seulement le samedi) ou encore Clara, notre petite héroïne qui s’est octroyé, un jour, l’autorisation d’empocher un roman oublié par un beau client. Du côté de chez Swann reposera quelques mois sur les étagères de la bibliothèque dans l’appart de Clara et JB, pendant que Clara continuera à s’ennuyer dans son couple mais aussi dans son boulot et dans sa vie plate et monotone. Jusqu’à un dimanche de mars où elle ressort ce roman complexe, essaye de commencer à le lire, s’en imprègne doucement, résume ce qu’elle pense avoir compris pour finalement ne plus le lâcher. Son couple, où il n’y avait déjà plus grand-chose à sauver, en pâtit, JB la quitte mais Clara ne se morfond pas dans un désespoir sans issue, au contraire, elle s’épanouit grâce à sa lecture, découvre les gens autrement, apprend à mieux se connaître. On le pressent d’emblée, elle va changer de vie grâce à Marcel et son petit salon de coiffure ne deviendra bientôt plus qu’un souvenir.

Quel étrange roman qui commence comme un feel good puis s’étoffe, prend de l’ampleur à la manière d’une phrase proustienne, enfle délicieusement, prend vie grâce à La Recherche. Si le pari de l’auteur est de faire lire ou redécouvrir Proust, pour ma part il est totalement réussi. (Jeune, j’ai lu plusieurs tomes sans me rappeler où je m’étais arrêtée mais la lecture ne m’a jamais été déplaisante). Sans cacher les difficultés ou la complexité des sept tomes, Stéphane Carlier insiste sur sa finesse, sa lumière, son universalité, une sorte d’enchantement qui ferait « planer ». Il faut avouer que c’est audacieux d’oser suggérer que tout un chacun pourra lire et adorer A la recherche du temps perdu. Allez, j’ai aimé y croire le temps de cette lecture complètement addictive, très agréable et réconfortante. Si ce n’est pour Proust, c’est à lire comme une belle ode au plaisir de la lecture, et ça vaut de l’or.

Première découverte de l'auteur.

Merci à Michaël pour ce cadeau !

« Elle a lu quoi, douze pages, et elle sait déjà comment ça va marcher entre eux. A elle de s'accrocher, de continuer à avancer, souvent dans le brouillard, parfois dans le noir, de ne pas se formaliser de ces phrases à tiroir et de ses imparfaits du subjonctif, de se munir de patience et, s'il le faut, d'un dictionnaire. A lui, en retour, à intervalles réguliers, chaque fois qu'elle s'y attend le moins, de l'éblouir. Plus elle le lit, mieux elle le comprend. »

Swan et Odette : « en fait, c'est parce qu'elle lui échappe qu'il devient obsédé par elle. C’est très fort ce que ça dit, quand on y pense. Ça dit que l'amour, c'est pas un truc qui nous tombe dessus, comme ça, mais qu'on décide d'aimer. Qu'on décide d'aimer ce qu'on n'a pas, parce qu'on l'a pas. »

« Proust, c’est son yoga. » (pensée que j’ai régulièrement, la lecture a pour moi cet effet).

« Le temps passé à lire Proust, c'est du temps gagné, volé par l'intelligence et non à elle. »

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11 janvier 2023 3 11 /01 /janvier /2023 13:58

Béton de Thomas Bernhard - Poche - Livre - Decitre

Cela faisait très longtemps que je voulais (re)découvrir cet auteur autrichien dont je pense avoir lu des livres étudiante (je n’en garde aucun souvenir mais les titres Un Enfant et L’Origine sont dans ma bibliothèque).

Rudolf veut absolument écrire sur un de ses compositeurs préférés, Mendelssohn Bartholdy, le problème, c’est qu’il est sans cesse dérangé dans ses projets : sa sœur est passée, elle l’agace, l’empêche de mener son travail à terme, l’empêche simplement d’écrire les premiers mots… Quand elle est partie, c’est l’idée qu’elle puisse revenir qui bloque notre écrivain, puis la pensée de sa sœur qui lui a toujours mis des bâtons dans les roues, elle si active, dynamique, influente, lui ermite depuis de nombreuses années … Il rumine, cogite, tergiverse, tourne en rond pour toujours en arriver à ne pas écrire. Cela fait dix ans que ça dure. Il songe qu’il serait mieux ailleurs que dans cette ville glaciale de Peiskam, il pense se rendre à Palma ; là-bas, il saura certainement écrire. Mais il y réfléchit encore, le voyage et les bagages lui coûteraient de gros efforts pour le malade des poumons qu’il est. Il hésite, se tâte, pèse le pour et le contre.

On ne sait pas trop si on doit rire ou pleurer avec ce monologue long de plus de 150 pages qui ne comporte ni chapitre ni paragraphe. Une chose est sûre, Rudolf nous embarque dans sa tête, on surfe sur ses idées noires, on l’accompagne dans sa diatribe contre le monde entier et finalement le titre convient bien à ce bloc de texte qui laisse peu d’air, peu de légèreté. Rien que des réflexions et des digressions diverses sur la nature humaine, les animaux, la nature, les voyages, Vienne, l’amitié, les souvenirs, l’écriture toujours et cette éternelle procrastination. Certains passages m’ont fait penser à du La Bruyère. Il faut s’accrocher d’autant plus que l’histoire termine en eau de boudin, s’arrêtant sur une des digressions du narrateur et non sur sa propre vie. Je ne regrette pas cette lecture mais elle n’est pas facile d’accès.

Accrochez-vous : « J’ai toujours cru ne pouvoir accomplir mon travail de l’esprit qu’entièrement seul, sans personne, ce qui devait se révéler une erreur, mais que nous ayons vraiment besoin de quelqu’un, c’est aussi une erreur, pour cela nous avons besoin de quelqu’un et nous n’avons besoin de personne, et tantôt nous avons besoin de quelqu’un , tantôt nous n’avons besoin de personne, et tantôt nous avons besoin de quelqu’un en même temps que nous n’avons besoin de personne, cette chose la plus absurde de toutes, à présent je m’en suis de nouveau rendu compte ces jours-ci ; jamais, à aucun moment, nous ne savons si nous avons besoin de quelqu’un ou si nous n’avons besoin de personne ou si nous avons besoin en même temps de quelqu’un et de personne, et parce que jamais, au grand jamais, nous ne savons ce dont nous avons effectivement besoin, nous sommes malheureux et, dès lors, incapables de commencer un travail de l’esprit au moment où nous le voulons, au moment où cela nous paraît indiqué. »

« Venise, ça ne va que pour quelques jours, comme une vieille élégante à qui l’on rend visite chaque fois pour la dernière fois, pendant quelques jours, mais pas plus. »

 

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8 janvier 2023 7 08 /01 /janvier /2023 18:42

Les Dames de Kimoto, bd chez Sarbacane de Bonin

-    D’après le roman de Sawaro Ariyoshi     -

Au Japon, au début du XXe siècle. Hana est une jeune Nippone désormais en âge d’être mariée. Sa grand-mère adorée, Toyono, l’accompagne en ses derniers instants de célibataire avant qu’Hana rejoigne son mari et sa belle-famille et ne puisse plus voir son aïeule. En jeune fille accomplie, Hana maîtrise parfaitement l'art de la cérémonie du thé, la pratique du koto et la calligraphie. Descendant de la lignée prestigieuse de la famille Kimoto, Hana est destinée à unir sa vie au maire du village, Matani Keisaku. La cérémonie du mariage mais également toute sa vie d’épouse se déroulent dans le plus strict respect des conventions et des traditions. Hana n’a que peu droit à la parole, elle se doit d’enfanter et de tenir compagnie à son mari ; la présence de domestiques lui permet de ne réaliser aucune tâche domestique. Après un premier fils, Hana devient la mère de Fumio, une petite fille au caractère bien trempé qui sera plus tard souvent en opposition à sa mère, aux convenances et aux traditions ancestrales. Pourtant, des années plus tard, sa propre fille, Hanako, se rapprochera de sa grand-mère, soucieuse de retrouver ces mêmes traditions et fière d’être japonaise.

        Le récit se déroule sur trois générations et traverse des périodes de prospérité mais aussi des moments difficiles, notamment dus à la guerre russo-japonaise puis à la Seconde guerre mondiale. C’est une belle démonstration de la lutte entre conservatisme et modernisme et les trois portraits de femmes sont intéressants dans leur évolution. Evidemment, les dessins de Cyril Bonin subliment le texte, son trait délicat sied parfaitement aux finesses du pays du soleil levant. Le rose, dominant, renvoie à la douceur, à la féminité mais, je crois, aussi, à une sorte de suavité un peu sclérosée, un univers sirupeux et figé dont Fumio voulait justement se détacher. Sans en faire un coup de cœur, j’ai beaucoup aimé cette BD qui m’a fait découvrir un Japon intimiste et familial, desservi par le sublime graphisme de Cyril Bonin. A noter que l’autrice du roman du même nom (publié en 1959) est une Japonaise féministe qui a beaucoup voyagé et écrit sur la condition des femmes.

Les Dames de Kimoto, bd chez Sarbacane de Bonin

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4 janvier 2023 3 04 /01 /janvier /2023 11:34

Lady L. - Romain Gary - Folio - Poche - Librairie Gallimard PARIS

Il faut parfois revenir à l’essentiel… et Romain Gary en fait partie. Ce roman a été écrit en anglais et a été publié en 1963.

Lady L. est une grande dame bien comme il faut qui fête ses 80 ans, entourée de sa famille et ses proches dans une grande demeure majestueuse et si british. Elle a choisi ce jour pour se livrer et c’est à Percy, une sorte de poète chevalier servant qui la suit depuis des décennies qu’elle se confie. Contrairement aux apparences et aux croyances de tout son petit monde, elle n’est pas issue de la haute société, elle est née Annette Boudin, elle a pris du galon en s’associant à des escrocs et a connu une formation de plusieurs mois pour savoir comment se comporter à la manière d’une belle aristocrate. Si Annette a servi d’appât, d’indicatrice et d’oreille attentive, elle est aussi tombée amoureuse d’Armand Denis, le chef des anarchistes. Lassée de cette vie dangereuse qui ne laisse aucune place à son couple, elle va suivre les conseils du richissime duc de Glendale, devenu son ami. Au fil de son récit le brave et prude Percy se décompose surtout lorsque Lady L. raconte son histoire passionnelle avec Armand Denis, qu’elle n’aura de cesse de se déchirer avec sa grande rivale, l’humanité.

Ce ne sera peut-être pas mon roman préféré de l’auteur, en revanche, il m’a complètement scotchée, je l’ai trouvé original par rapport à ce que j’ai déjà lu de Gary. Irrévérencieux, drôle et malin, ce récit dénonce toutes les mascarades et la tyrannie des apparences d’une société anglaise à la fin du XIXe siècle, mais il se moque également de ces terroristes rendus ridicules (il y en a quand même un qui « au lieu de faire sauter le tsar, fit sauter par mégarde sa propre mère au cours d’un accident provoqué par une bombe de sa fabrication. ») Le roman est aussi une histoire d’amour impossible entre une fausse aristocrate et un vrai rebelle. Jouissive, la pirouette finale laisse à penser que ce roman est féministe de bout en bout. A lire pour découvrir un autre Gary, cynique et cocasse.

« Lady L. avait toujours trouvé que le ciel anglais était un pisse-froid. On ne lui imaginait aucun émoi secret, aucune colère, aucun élan ; même au plus fort des averses, il manquait de drame ; ses plus violents orages se bornaient à arroser le gazon ; ses foudres savaient tomber loin des enfants et éviter les chemins fréquentés ; il n'était vraiment lui-même que dans la petite pluie fine et régulière, dans la monotonie les brumes discrètes et distinguées ; c'était un ciel de parapluie, qui avait des manières, et l’on sentait bien que lorsqu’il se permettait quelque éclat, c’était seulement parce qu’il y avait partout des paratonnerres. »

« Lady L. savait aujourd'hui qu'il y avait une contradiction entre ce qu’Armand lui enseignait et sa façon d'être, entre cette liberté absolue qu'il invoquait et son propre asservissement à une idée. Il y avait une contradiction même entre l'idée de la liberté absolue et un dévouement absolu à cette idée. Il y avait une contradiction entre la liberté de l'homme dont il se réclamait et sa soumission totale à une pensée, une idéologie. Il lui semblait aujourd'hui que si l'homme devait être vraiment libre, il devait se comporter librement aussi avec ses idées, ne pas se laisser entraîner complètement par la logique, pas même par la vérité, laisser une marge humaine à toute chose, autour de toute pensée. » à

 

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