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4 août 2023 5 04 /08 /août /2023 15:03

Lys Martagon

Cet été, je lis du théâtre comme j’avale des fruits frais, voracement et avidement, presque tous les jours. Je ne vais pas chroniquer chacune de mes lectures, d’autant plus que le théâtre lu n’a pas forcément le vent en poupe sur la blogosphère mais je ne pouvais pas ne pas parler de cette petite merveille écrite par un dramaturge contemporain que j’aime beaucoup.

Lys Martagon a 17 ans. Sans doute positivement influencée par son nom de fleur, elle est à part, originale parce qu’elle parle tout le temps, partout. Elle parle des fleuves, des étoiles, des pays, des îles, des continents, des planètes. Elle parle pour contrer la misère qui l’entoure, la fatigue de sa mère qui l’a toujours élevée seule, elle parle pour voir plus loin. Elle parle à son « géant » aussi, cet arbre de trente mètres de haut devenu son ami. Elle cavale toute la journée, montant la colline pour la descendre aussitôt, elle marche pieds nus pour sentir « le léger du chemin ». A la manière du « Voyant » de Rimbaud, elle voit mieux et plus que les autres, au-delà des immeubles de la ville, le regard tourné vers la chaîne de Belledonne. Et elle va emmener Démétrio, un ado qui ne fait que regarder la télé, dans son monde fait de rêveries, de fleurs et d’exploration où tous les sens sont exploités.

Cette pièce a été écrite lors d’une résidence de Sylvain Levey à Grenoble en 2011. J’espère que les Grenoblois sont tous bien conscients de la chance d’avoir ce texte écrit dans l’écrin qui a conçu le bijou. D’une rare poésie, Lys Martagon est un peu la nymphe Écho de Grenoble, elle est partout, virevoltante et joyeuse, emplie de la belle nature qui n’est vraiment pas si loin des hautes tours laides de la ville quand on daigne lever les yeux. Un texte poétique qui se dévore avec plaisir, Lys est accompagnée d’un « chœur de la vallée », de sa mère et de Démétrio mais c’est bien elle seule qui constitue la lumière, le soleil de ces mots et qui va tenter, telle une alchimiste, de transformer le laid en beau. A lire à tout âge.

Coup de cœur

« On devrait construire plus de phrases et moins d’autoroutes. »

« Je collectionne le vent comme d’autres les cuillères en argent. [...] Je collectionne aussi la pluie comme d’autres font sécher les papillons. »

« Quatre-vingt-une pulsations fois des millions de femmes, d'enfants et d'hommes. Ça fait du bruit, ça, je te promets, ça fait du bruit. Si on éteignait toutes les télés, les radios, tous les téléphones, les ordinateurs, si on arrêtait toutes les voitures du monde entier, tous les avions, tous les trains qui traversent la France et les paquebots qui traversent les océans, si on fermait toutes les usines, ne serait-ce qu'une heure, si on bâillonnait la fée Électricité ne serait-ce que quelques instants, si tous les bébés qui naissent acceptaient pour une fois de ne pas hurler comme ils le font pour protester contre l'injustice et la torture dans le monde et si moi, moi, Lys Martagon, cent cinquante-sept centimètres de bas en haut, je décidais un jour de me taire pour de bon on pourrait écouter la symphonie des cœurs qui battent à l'unisson ici où nous habitons, mais tu pourrais aussi entendre les palpitations, des coeurs de Calcutta, de Rio de Janeiro, de Karachi, de Reykjavik, tu pourrais entendre le cri de l'ours polaire à la dérive sur son bout de banquise, tu pourrais entendre le dernier souffle de la vieille femme qui vient de s'éteindre dans un lit d'une clinique sur les bords de la mer Caspienne, tu pourrais entendre les milliers de voix qui s'élèvent un peu partout sur la planète, les voix de ceux qui ont faim, simplement faim, tu pourrais entendre le je t'aime murmuré par la bouche de l'homme dans l'oreille de la femme, tu pourrais entendre la fonte des neiges dans les montagnes rocheuses de l'Est américain [...] »

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21 juillet 2023 5 21 /07 /juillet /2023 14:54

      Ce blog va très exceptionnellement faire une pause, je lis moins et je ne suis plus le rythme que je m'impose depuis des années. Je m'en vais me désaltérer, me baigner et je reviens tout bientôt !

Photo libre de droit de Mojito Cocktail Sur Bois Frais banque d'images et  plus d'images libres de droit de Mojito - Mojito, Plage, Cocktail - Alcool  - iStock

 

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17 juillet 2023 1 17 /07 /juillet /2023 04:42

America[s] - broché - Ludovic Manchette, Christian Niemiec - Achat Livre ou  ebook | fnac

Amy a 13 ans. Un jour de juillet 1973, elle décide de quitter ses idiots de parents sans cœur, de délaisser Philadelphie qui a vu mourir sa meilleure amie dans un accident de voiture pour rejoindre sa sœur Bonnie. Bonnie a déserté la maison familiale un an auparavant pour réaliser son rêve, devenir playmate à Los Angeles. Amy part avec quelques dollars en poche qu’elle se fait voler dans le premier bus. De mésaventures en belles rencontres, de vraies déceptions en jolies découvertes, elle va croiser voleur, violeur, complotistes, hippies, Indiens, cowboys, rockers, playmates, ... même Bruce Springsteen qui devient pote avec elle ! Amy finira par rejoindre Los Angeles mais retrouvera-t-elle vraiment sa sœur ?

Quel road trip ! Non seulement la vaillante Amy nous emmène avec elle traverser tout le territoire américain d’est en ouest mais le voyage est aussi temporel que musical ; la plongée dans les années 70 avec ce qu’elles avaient de déluré, de libertaire, d’anticonformiste se révèle absolument délicieux. Le roman est bien structuré avec quelques personnages réels qui croisent notre héroïne fictive, de nombreux clins d’œil à l’actualité de l’époque mais aussi des bonds dans le futur. Cher, Elton John, Joan Jett, Roman Polanski et bien d’autres vont vivre au moins quelques instants avec Amy. J’aurais pu en faire un coup de cœur mais la langue, simple parce qu’elle adopte les paroles d’une ado de 13 ans (qui oublie si souvent le premier élément de l’adverbe de négation) aurait pu être moins fadasse par rapport au contenu du roman. Il n’en demeure pas moins que c’est une parfaite lecture estivale, qui invite à sourire, danser, voyager, fredonner tout en offrant un panorama non exhaustif mais assez pertinente et drôle de l’Amérique des années 70 dans ce qu’elle avait/a encore de plus contradictoire et déjanté. Frais, léger, chantant et optimiste ! Merci à ma copine Tiphanie qui avait vu juste !

« Je me rappelle, la première fois où je me suis dit que mes parents étaient largués, je devais avoir sept ou huit ans. Le choc. On était à table, je les regardais engueuler Bonnie et d’un coup, j’ai compris : ils jouaient aux adultes, mais en vrai, il en savaient pas plus que moi. Peut-être même moins. Evidemment, j’ai rien dit... »

« Je me sens bien avec eux. Personne crie ou fait la tête. Mes parents, eux, sont pas du matin. Bon, ils sont pas non plus de l’après-midi ni du soir. »

« Quelqu’un écoute un disque d’Elton John dans une autre pièce. « Your song ». Bonnie l’avait aussi, celui-là. Elle me l’a laissé. En m’approchant, j’ai comme un doute. J’avance encore, la porte est ouverte et non, c’est pas un disque. C’est Elton John qui chante au piano ! Il a un costume en satin jaune, des grosses lunettes de soleil avec des strass et un boa mauve autour du cou. Quand il me voit, il me fait un petit signe de la tête, pour me dire d’entrer. »

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13 juillet 2023 4 13 /07 /juillet /2023 10:03

Mon dîner avec Winston - Poche - Hervé Le Tellier - Achat Livre | fnac

Quand je vais à la librairie, j’achète parfois des pièces de théâtre. En voilà une d’Hervé Le Tellier qui n’est pas uniquement l’auteur de L’Anomalie mais a aussi publié pièces et poèmes.

                Charles s’apprête à recevoir Winston Churchill. Champagne, gratin, whisky, cigares, bain chaud. Nous sommes pourtant au XXIe siècle mais le narrateur et unique personnage de la pièce voit Churchill comme une sorte de modèle dont il connaît les discours, les événements historiques auxquels il a participé. Charles travaille à Tourisme Europe Service et reçoit des appels pour aider, assister et conseiller des gens sur la route. Il se fait embêter par un certain Rodriguez qui a crevé et ne trouve pas de roue de secours dans sa décapotable. Et Churchill qui tarde à venir...

Si la pièce est très/trop courte, elle m’a beaucoup plu, je pense à ceux qui connaissent mal Churchill : elle peut donner quelques infos essentielles sur le personnage, et à ceux qui connaissent très bien ce premier ministre britannique, elle est absolument délicieuse. C’est drôle, frais, léger, enlevé, le présent se mêle au passé, la grande Histoire et les extraits des authentiques discours du bonhomme au dépannage agité de Monsieur Rodriguez. Cette pièce a été une commande du comédien Gilles Cohen qui voulait un « seul en scène ». Les quelques extraits que j’ai vus m’ont l’air tout aussi réussis que le texte lui-même. Une belle découverte.

Winston aurait dit à son secrétaire quand il est venu le chercher aux toilettes parce qu’un ministre voulait lui parler : « Dites à lord Salisbury que je suis scellé aux cabinets et que je ne peux m’occuper que d’une merde à la fois ! »

« L’amour, mon petit vieux, crois-moi, c’est laisser l’imagination piétiner l’intelligence. »

Un énième échange avec Monsieur Rodriguez : « Mais ne désespérez pas, non. Car l’histoire n’est pas finie. Je peux vous promettre une chose. C'est que l'aube viendra. L'aube vient toujours à ceux qui savent résister. Elle sera éblouissante pour les braves, l’aube des renforts... L’heure de la dépanneuse viendra. »

Mon dîner avec Winston - Théâtre du Rond-Point Paris

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10 juillet 2023 1 10 /07 /juillet /2023 17:15

Yézidie ! - (Mini Ludvin / Aurélien Ducoudray) - Policier-Thriller [ALADIN,  une librairie du réseau Canal BD]

Zéré vit dans une communauté yézidie, en Irak, entourée des siens et en harmonie avec les musulmans... jusqu’au jour où, en 2014, des hommes de Daesh viennent rompre cette belle entente et semer la terreur. Ils enlèvent les jeunes filles pour en faire des esclaves sexuelles. Zéré est capturée elle aussi mais elle va rencontrer une jeune fille dans sa geôle qui va l’aider – à deux, elles vont se soutenir même si Zéré a tort de faire confiance à une inconnue aussi rapidement...

Ma fille Danaé, future 3e, m’a piqué la BD et l’a aimée autant que moi, je crois bien. Elle nous fait l’honneur de son avis et je la remercie :

« Cette BD est très forte en émotion. Elle nous montre à quel point la vie, pour un pays en guerre est dure, et à quel point de jeunes enfants/adolescents doivent se montrer forts face à leurs problèmes. Les adolescents de cette BD, Zéré, Nizra, Rezan, ont tous dû se battre à leur façon pour leur liberté, pour pouvoir garder une identité. C'est ce qu’Aurélien Ducoudray a, à mon avis, plus que réussi à démontrer avec son scénario aussi mouvementé que touchant. Pendant près de 131 pages, on comprend petit à petit les choix difficiles de ces habitants qui ne veulent pas survivre mais seulement vivre. J'ai été touchée également par la qualité et la beauté des dessins de Mini Ludvin, qui, grâce à son style, arrive à nous expliquer cette situation dramatique à travers de magnifiques esquisses. Le seul petit défaut que j'ai trouvé à ce livre, est qu'il est néanmoins quelques fois dur au niveau de la compréhension pour ce qui est des flashbacks. Ce qui n'a pas empêché la compréhension du récit et du scénario, et surtout l'étendue du problème qui est la persécution du peuple des Yézidi. Une BD que je recommande, aussi touchante et émouvante que poignante. On se prend une claque sur la situation horrible et terrifiante de ce peuple qui vivait en paix avant l'arrivée de Daesh. »

Mon avis : On entre dans la vie d’une famille et on comprend un peu mieux le danger que représente Daesh, tout ça à hauteur d’enfant, ce qui ne rend pas la menace moins importante. Seul petit bémol, les bouleversements chronologiques qui complexifient un peu l’intrigue (Danaé était d’accord avec moi sur ce point). Les dessins ronds et plutôt enfantins tranchent complètement avec l’histoire racontée, ce qui n’est pas dérangeant pour autant puisqu’on conserve ce regard de l’enfant et son ingénuité. Une thématique assez rare en BD pour qu’elle soit mise à l’honneur (la BD, pas Daesh !)

BD repérée chez meséchappéeslivresques que je remercie !

Yézidie ! - (Mini Ludvin / Aurélien Ducoudray) - Policier-Thriller [ALADIN,  une librairie du réseau Canal BD]

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7 juillet 2023 5 07 /07 /juillet /2023 18:46

Trois femmes puissantes - Marie Ndiaye - Gallimard - Grand format -  Librairie Le Divan PARIS

Trois histoires :

Norah, 38 ans, avocate et mère de Lucie, retourne « au pays » (d’Afrique noire) sur l’injonction d’un père (aux multiples enfants et épouses) décrit comme impitoyable, despotique et désormais malheureux ... C’est en réalité pour retrouver un frère, Sony, emprisonné, que Norah a dû faire tout ce chemin. Le père veut que Norah prenne la défense du frère qui a tué sa belle-mère. La vérité est pourtant plus complexe.

Rudy Descas, 43 ans, se plaint de son épouse Fanta qui ne l’aimerait plus mais il remet aussi en question son passé, ses choix, son attitude envers sa femme, sa violence qui le fait exister.

Khady Demba est heureuse avec son mari mais elle ne peut avoir d’enfants et cette malédiction pèse un peu plus chaque jour sur le couple. A la mort de son mari, sa belle-famille lui ordonne de s’exiler et de retrouver Fanta en France. Le chemin sera semé d’embûches.

Ces trois récits n’ont pas vraiment de liens entre eux (l’Afrique ? la relation de couple ?) et ne sont même pas vraiment rattachés au titre (« puissantes » a-t-il un sens ironique ? Je cherche encore). Si l’écriture est capiteuse et colorée, le lecteur risque d’avoir du mal à pénétrer dans cette prose parfois complexe et tourmentée. J’ai aimé certains passages, d’autres m’ont laissée perplexe voire pantoise et agacée. Le besoin de Norah de tout contrôler et de voir d’un mauvais œil l’arrivée de son amoureux dans sa vie, sa spontanéité, sa joie de vivre et ses fantaisies, trouve un écho dans une enfance misérable et presque privée d’amour. Dans le deuxième texte, les affres et les triturages de cerveau du personnage principal (qui n’est pas une femme, va savoir) m’ont donné le tournis et ont failli déclencher un abandon. Mais je suis parfois tenace et je me suis raccrochée désespérément à la dernière histoire qui, avec le thème de l’exil, m’a davantage plu. Le bilan reste cependant très terne, j’aurais dû abandonner ma lecture (même celle qui m’a prêté le livre m’a autorisé à le faire !) parce que je n’ai vu aucun intérêt dans ce que j’ai lu que j’ai trouvé creux et fade ou incompréhensible. Peut-être que certains seront plus charmés par un méli-mélo de thématiques hétéroclites telles que l’agressivité des buses, les hémorroïdes qui démangent, le désert, les glycines, ... Prix Goncourt 2009 tout de même...

« Il regardait le large, le haut méplat de sa joue lisse, les cils noirs épais, le nez à peine saillant, et l'amour qu’il lui portait, à cette femme secrète, l'effrayait. Car elle était étrange, trop étrange pour lui peut-être, et il s'épuisait à démontrer qu'il n'était pas réduit à ce qu'il avait l'air d'être, qu’ il n'était pas simplement un ex-professeur de lycée revenu s'installer dans sa province natale, mais un homme que le sort avait élu pour s'acquitter d'un destin original. Il lui aurait suffi, à lui, Rudy Descas, il s'en serait contenté avec gratitude, de n'être chargé de nul autre devoir que de celui d'aimer Fanta. »

 

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3 juillet 2023 1 03 /07 /juillet /2023 16:57

Le Grand Saut - Thibault Bérard - | Maison de littérature générale

Léonard meurt dans sa cuisine, seul, glissant lamentablement sur le carrelage. Dans un dernier sursaut de vie, lui reviennent quelques souvenirs en vrac de son existence dont il n’a pas toujours été fier. Une fois mort, il va revivre certains épisodes clés, comme s’il y était. La naissance de son fils Tristan, les instants amoureux avec sa femme Lize, ses premiers jours en tant qu’employé dans une boutique d’antiquités, sa reconversion qui lui permet de voyager mais aussi d’accumuler les liaisons sans lendemain, et enfin, son arrivée-fiasco, ivre, à l’enterrement de sa femme lorsqu’il a fait honte à toute sa famille. Zoé est, elle, une fille de dix ans, un peu solitaire, qui est prête à plonger, à la piscine, de quelques mètres de haut rien que pour faire sourire sa mère qui est tombée en catatonie, ne répondant plus à aucune sollicitation extérieure. Les jours suivants, la petite Zoé va se donner pour mission de « retrouver » sa mère. Evidemment qu’on ne comprend pas tout de suite quel peut être le lien entre Léonard et Zoé mais le fin mot éclairera leur relation à la manière d’un feu d’artifice, tonitruant et spectaculaire.

C’est un roman que j’ai lu quasi d’une traite, avec plaisir, gourmandise et délectation. C’était si bon que je craignais que ça se terminât en eau de boudin... Or le dénouement n’est qu’une apothéose sublime et renversante qui m’a donné des palpitations et m’a coupé le souffle ! Ah, revivre certains moments heureux de sa vie, transmettre le meilleur à sa descendance, tendre des fils imaginaires entre les êtres aimés, toucher à l’essence même de la vie, voilà ce dont il est question. Le Grand Saut est solaire et musical, tellement lumineux, virevoltant et si sensible ! Je me confonds en éloges mais c’est parce que je me remets difficilement, ce roman m’a intimement touchée, et par son écriture belle et limpide, et par ces histoires emplies d’existences maladroites et authentiques. Whouh !

COUP DE CŒUR !

Les dernières minutes de vie de Léonard : « Au moment où il se croyait bon pour la glissade ultime, son aisselle se cala sur le plan de travail, interrompant la chute. Il hoqueta, hébété, pantin retenu par ses fils. Ça ne changeait pas grand-chose à l'issue, mais par une bizarre intuition, il devina que tant qu'il n'aurait pas terminé le cul par terre, il lui resterait un peu de temps avant de tirer le rideau. »

« son sourire, lui, est plus bruyant que jamais. »

« une musique un peu plus qu’humaine. »

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30 juin 2023 5 30 /06 /juin /2023 13:57

Musée - cartonné - Christophe Chabouté - Achat Livre ou ebook | fnac

Nous sommes au Musée d’Orsay. En plein jour d’abord, on sait très bien ce qui s’y passe entre les amateurs de peinture, les vrais spécialistes, les faux spécialistes convaincus, les ados blasés, les détenteurs de portables, les couples, les solitaires, les groupes, les passionnés, les distraits, … Et puis la nuit ! Une fois la nuit arrivée, les personnages sortent de leur cadre, les statues et sculptures se mettent à vadrouiller dans le musée, ça papote, ça se retrouve, ça drague un peu, ça s’interroge surtout sur cette drôle de colonie que sont les hommes qui tiennent si souvent un petit rectangle collé à l’oreille. L’ours blanc de Pompon va se blottir dans un coin, certains bustes se retrouvent pour discuter du surveillant Louis qui a le béguin pour Anne-Lise, sa collègue. Et puis de ce promeneur avec son chien qui se déplace de plus en plus lentement.

Le Musée d’Orsay est un de mes musées préférés et imaginer que ces œuvres prennent vie, s’amusent la nuit et parlent des hommes, ça ne pouvait que me plaire. Le lecteur de ce roman graphique a l’impression de se sentir privilégié d’assister à ces rencontres clandestines. Les œuvres brillent aussi par leur innocence et leur candeur. Certaines planches sont plus touchantes que d’autres, cette petite-fille qui décrit un tableau à son grand-père aveugle, lui qui aime « écouter les tableaux », cette statue qui raconte à son ami qu’« une petite fille s’est mise à danser devant une toile de Degas. Sa maman l’a regardée faire un moment, et puis, elle a posé son sac… et s’est mise à danser avec sa fille. » Je ne vais pas citer toutes les œuvres présentes dans l’ouvrage (je n’ai pas reconnu toutes les sculptures, un petit index aurait été le bienvenu) mais voir les raboteurs (adorés !) quitter leur plancher pour se balader, Berthe Morisot regarder un promeneur avec amour ou encore suivre Héraclès aux toilettes (le sèche-main et la chasse d’eau l’intriguent) suffisent déjà à nous combler. Quel hommage rendu à ce magnifique musée, sa variété et toutes ses richesses qui sont joliment mises en avant dans cet espace-temps hors du commun, dans un foisonnement vivant et coloré (oui, pour un album en noir et blanc !). Magnifique publicité pour le musée où on a envie d’y retourner encore et encore.

Coup de cœur !

du même génial auteur  :

Les princesses aussi vont au petit coin

Henri Désiré Landru

Construire un feu

 

Musée - (Christophe Chabouté) - Roman Graphique [CANAL-BD]

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26 juin 2023 1 26 /06 /juin /2023 17:21

François le Champi - Label Emmaüs

Je poursuis de manière très disciplinée (pour l’instant, le mois prochain, ce sera moins sûr) le challenge des « Classiques c’est fantastique ». Ce mois-ci, un duel féminin Sand/Colette. Par manque de temps, j’ai d’emblée choisi mon camp en lisant Sand, autrice que je n’avais plus lue depuis mes années fac, alors que j’ai regoûté à Colette il y a peu.

François est un enfant abandonné de cinq ans (un « champi ») recueilli par Zabelle mais cette dernière, pauvre et peu instruite, éprouve le plus grand mal à s’en occuper. C’est alors que Madeleine, la meunière généreuse et altruiste, mariée à un gros bêta pingre, prend le petit garçon sous son aile et l’élève en grande partie. S’il n’a pas beaucoup de conversation et demeure niais sous les quolibets des villageois, il est efficace lorsqu’il s’occupe des bêtes, fiable quand il s’agit de réaliser des tâches manuelles, serviable, bon et fort. A la mort de Zabelle et parce qu’elle avait voulu l’abandonner à l’hospice quelques mois auparavant, François réclame encore plus d’attention et de tendresse auprès de Madeleine qui lui rend bien en le considérant finalement l’égal de son propre fils, Jeannie, de 5 ans son cadet. Mais les mauvaises langues vont bon train et le mari de Madeleine se sent menacé sous son propre toit par François devenu beau jeune homme pourtant empli d’une ingénuité désarmante. Celui redevenu plus ou moins « champi » doit quitter le village. Il y reviendra quelques années plus tard.

J’ai aimé ce court roman qualifié de « champêtre » (cet adjectif ne revêt-il pas une connotation un peu péjorative ?) pour sa simplicité et sa candeur. Cette figure de l’enfant abandonné mais exempt de toute méchanceté fait toujours mouche même si elle est répandue. L’histoire d’amour sous-jacente et clairement annoncée à la fin entre la mère adoptive et François a fait polémique, je ne sais trop qu’en penser, il me semble que George Sand a surtout voulu mettre en avant une histoire d’amour où l’homme est plus jeune que la femme et non l’inverse comme c’était et c’est encore si souvent le cas. De là à parler d’inceste... Les atermoiements et les minauderies ont achevé de m’agacer et les dernières lignes furent laborieuses. Ce que j’ai le plus apprécié, ce sont sans aucun doute ces mots fleuris, des néologismes ou issus du patois ... qui sont absolument délicieux à découvrir (merci les notes de la fin). S’il fallait répondre à la question de savoir qui pour moi "gagne" entre Sand et Colette, j’assume une préférence très nette pour Colette que j’ai relue récemment et dont je trouve les romans riches, passionnants et joyeusement féministes.

Pour la petite anecdote, j’ai fini ce roman ce matin, jour de Brevet français où tombe un texte... de George Sand !!

« et puis, ce qui était encore attristant, c'est qu'on entendait remuer dans toute la demeurance ni âme, ni corps, ni bête, ni gens ; sauf qu'un chien à poil gris emmêlé de noir et de blanc, de ses pauvres chiens de campagne que nous disons guarriots ou marrayés, sortit de l’huisserie et vint pour japper à l’encontre du champi ; mais il s’accoisa tout de suite et vint, on se traînant, se coucher dans ses jambes. »

« Et quand il fut là tout seul, il se mit à trembler et à étouffer comme de fièvre. Et si, il n’était malade que d’amour, car il venait de se sentir brûlé pour la première fois par une grande bouffée de flamme, ayant toute sa vie chauffé doucement sous la cendre. »

« il s’était un peu raccoisé » (calmé)

« un peu saboulé par cette confession » (abasourdi)

« je vous semonds de me laisser aller de bonne amitié. » (je vous invite...)

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22 juin 2023 4 22 /06 /juin /2023 09:21

La petite-fille - Bernhard Schlink - Leslibraires.fr

J’écoute régulièrement l’émission « Le masque et la plume » et rares sont les livres qui font l’unanimité. La petite-fille en fait partie.

Kaspar est un vieux libraire berlinois qui a une vie très routinière, tous les soirs, lorsqu’il rentre de son travail, il doit nettoyer et ranger les dégâts de Birgit, son écrivaine d’épouse, alcoolique. Lorsqu’il la retrouve morte dans sa baignoire et qu’aucun mot n’a été laissé pour lui, il se met à fouiller son ordinateur. Il découvre un texte « Un Dieu sévère » où sa femme tant aimée révèle un pan de son passé : vivant encore en RDA, elle est tombée enceinte et a abandonné sa fille. Kaspar, qui vivait alors dans l’Allemagne de l’Ouest, ignorait tout de cet épisode et l’a aidée à passer en RDA peu de temps après son accouchement. Ils vécurent heureux sans qu’il ne sache jamais rien de cet événement douloureux qui explique pourtant bien des réactions de Birgit. Sans être rancunier, Kaspar met un point d’honneur à retrouver cette enfant abandonnée mais la surprise est de taille quand il découvre qu’elle et son mari sont d’Extrême-droite, portant admiration et respect envers Hitler… Kaspar rencontre aussi et surtout sa « petite-fille », Sigrun, qui veut bien, à 15 ans, d’un grand-père providentiel et généreux. Kaspar et Sigrun vont passer quelques bons moments ensemble, lui lui enseignera les beautés de la musique et de la littérature, elle restera campée sur les croyances de la communauté « völkisch », partisane d'une religion de la race germanique.

Après un démarrage que j’ai trouvé légèrement poussif, le rythme s’accélère avec la découverte de ce fameux texte. La vie en RDA et ce sentiment très particulier de vouloir fuir sa terre natale tout en y restant attaché sont bien décrits. L’impossibilité de retrouver son « pays » après la réunification est également une donnée souvent passée sous silence. Au-delà de l’intérêt historique, j’ai beaucoup aimé aussi la complexité des liens qui unissent Birgit et Kaspar mus, néanmoins, par un vrai sentiment d’amour. Le plus effrayant reste cette pensée pro-hitlérienne qui semble prendre de plus en plus d’ampleur en Allemagne. L’auteur parvient à nuancer ces croyances fondées sur la suprématie d’un peuple, dans un monde qui n’est pas manichéen, il montre une jeune fille intelligente et douée de bon sens qui a pourtant du mal à ne pas comprendre qu’elle se trompe. Et Kaspar (un héros ! Si humble, bienveillant et magnanime) tente de lui inculquer des valeurs, très subrepticement, à travers l’art et de riches discussions. Tout n’est que douceur et tendresse entre eux, une sorte de relation idyllique qui unit deux êtres si différents. Ce roman fait indéniablement partie des Grands, il a tout le potentiel pour devenir un classique. Aussi édifiant que surprenant, aussi intéressant que bouleversant. A lire.

« Il regarda du côté de la nuit, et l’obscurité n’était pas seulement dehors, elle était en lui. »

« Mes nuits non vécues sont miennes comme celle que j’ai vécue. »

« Que l’on n’échappe pas à soi-même, que l’on s’emmène toujours et partout avec soi-même, je le savais. Mais je ne savais pas qu’on emmène aussi les autres avec soi, toujours et partout. »

« Il n’y a qu’une vérité. Elle n’appartient ni à moi ni à toi. Elle est simplement là. Comme le soleil et la lune. Et comme la lune elle n’est parfois visible qu’à moitié et elle est pourtant ronde et belle. »

Le Liseur.

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