
Découvert en livre audio.
Rose est l’aînée d’une fratrie de quatre filles. Du jour au lendemain, Onésime, son père, l’emmène dans un « château » parce qu’il a décidé de la vendre, confronté à la misère de sa vie de paysan. La mère n’est pas d’accord, lui-même s’en veut une fois rentré à la maison...mais c’est trop tard. Rose est employée en tant que bonne à tout faire auprès de Charles, le Maître des Forges, un homme aussi effrayant qu’imposant. La mère de Charles, une vieille femme qui a tout d’une sorcière, surveille Rose de près ; jusqu’au jour où Onésime tente de rendre la bourse à Charles en échange du retour de sa fille, le maître va se venger, les choses vont mal tourner pour Onésime et le maître des lieux viendra violer Rose toutes les nuits. La jeune femme ne trouve qu’un faible réconfort dans la présence d’Edmond, le demi-frère de Charles, un homme bon mais lâche et couard.
Ciel, quelle histoire !! J’admets que certains passages m’ont fait frémir d’horreur avec quelques scènes insoutenables. Pour l’anecdote, j’ai écouté une partie du livre audio en courant seule, un matin, en forêt, avec un brouillard à couper au couteau dans un environnement déserté parce qu’il y avait une « chasse en cours »... Une des courses les plus glauques dans ma vie avec ce texte dans les oreilles. (et je n’ai jamais rien compris aux réglementations de chasse.) Pour en revenir au roman, un prêtre, Gabriel, découvre le témoignage que Rose s’était échignée, des mois durant, à écrire scrupuleusement et en cachette. Cette forme du récit enchâssé permet à plusieurs voix de s’exprimer et renforce encore la puissance de l’expérience sordide vécue par Rose. Le langage oral mais ô combien poétiquement âpre et bouleversant de la jeune femme est une petite merveille. Le pouvoir d’attraction du récit est indéniable, les personnages tantôt attachants tantôt haïssables, aux accents de conte, n’en demeurent pas moins ancrés dans un réalisme édifiant et terrifiant. L’écriture de cet auteur qui a tout d’un alchimiste est sublime et la fin est une sorte d’apothéose qui mêle noirceur et lumière. Une vraie réussite !
--- coup de cœur ---
« Quelque chose a lâché dans mon corps, quelque chose que je sentais pas avant, que je savais même pas qui existait, quelque chose qui était au bord de moi et aussi à l’intérieur de moi, quelque chose qui m’avait appartenu avant et qui m’appartenait plus une fois que je l’ai eu offert à Edmond. (...) Tout le restant de la journée, j'étais dans un drôle d'état. Ma caboche moulinait sans arrêt ce que j'avais vécu, ce que j'avais peut-être imaginé là-bas dans l’écurie. Comme si elle voulait en faire de la semence de rêve. Ma caboche, je pouvais pas l'empêcher de faire ce qui lui chantait. »
« Les souvenirs, surtout les bons, c’est rien que de la douleur qu’on engrange, sans savoir. »
« C’est toujours ce qui se passe avec les mots nouveaux, il faut les apprivoiser avant de s’en servir, faut les faire grandir, comme on sème une graine, et faut encore bien s’en occuper après, pas les abandonner au bord d’un chemin en disant qu’ils se débrouilleront tout seuls si on veut récolter ce qu’ils ont en germe. Je sens bien que j’ai fini de vider mon sac de mots, qu’il m’en a manqué pour vraiment dire les choses comme je les ressentais, au moment où je les ressentais. Que des fois que ceux que j’utilise collent pas vraiment. (...) Les mots, j’ai appris à les aimer tous, les simples et les compliqués que je lisais dans le journal du maître, ceux que je comprends pas toujours et que j’aime bien quand même, juste parce qu’ils sonnent bien. La musique qui en sort, souvent, est capable de m’emmener ailleurs, de me faire voyager, en faisant taire ce qu’ils ont dans le ventre pour faire place à quelque chose de supérieur qui est du rêve. Je les appelle « les mots magiciens ». Utopie. Radieux. Jovial. Maladrerie. Miscellanée. Mitre. Méridien. Pyracantha. Mausolée. Billevesée. Iota. Ire. Parangon. Godelureau. Mauresque. Jurisprudence. Confiteor. »
J’ai bien reconnu (et apprécié !) la voix de Cachou Kirsch découverte il y a 15 ans avec Le goût des pépins de pomme, Simon Duprez l’accompagne.
De Franck Bouysse : Plateau, Buveurs de vent.
Ecoutons un livre ! chez Sylire.