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30 novembre 2025 7 30 /11 /novembre /2025 19:24

Mon vrai nom est Elisabeth de Adèle Yon - Decitre

            La narratrice et autrice, Adèle Yon, craint d’avoir hérité de la folie de son arrière-grand-mère, Elisabeth surnommée Betsy. Née en 1916, Betsy a toujours fait preuve d’une excentricité qui était mal vue, capable de piquer des colère noires. Fiancée en 1940 à un certain André, elle se mariera avec lui et sera internée en 1951 à la demande de son père et de ce nouveau mari... pour ne sortir de l’hôpital psychiatrique que dix-sept ans plus tard. Adèle a besoin d’en savoir plus sur ce nom devenu tabou, sur cette histoire si mystérieuse, d’autant plus que Betsy a subi une lobotomie. Elle interroge, en 2023, la famille de Betsy mais aussi le personnel hospitalier de l’époque, elle va mener une enquête approfondie sur les pratiques médicales des années 40-50, lire les dossiers médicaux de son aïeul, confronter les déclarations.

Betsy a clairement été une victime de son époque, une victime du patriarcat. L’autrice le prouve par différents moyens et procédés qu’elle retourne dans tous les sens, bravant souvent les silences, les omissions, les dossiers passés à la déchiqueteuse. Entre enquête familiale, autobiographie, rapport scientifique sur la lobotomie, témoignage et échange épistolaire, cet hommage à une ancêtre bouscule les codes. De là à dire que c’est révolutionnaire, bof, je n’en suis pas certaine. Si j’ai trouvé certains passages fort intéressants, l’ensemble m’a paru long, avec pas mal de bavardages et de répétitions, 400 pages pour aboutir à la conclusion que cette Betsy était une victime comme tant de femmes à cette époque. Désireuse d’un peu de liberté (il lui faut même « davantage de liberté qu’à la plupart des jeunes femmes »), on lui a coupé l’herbe sous le pied en la traitant de folle, on s’en est débarrassé, c’est si facile. Et des médecins ont tâtonné et bricolé avec elle, la prenant pour un cobaye, tout ça, on le savait déjà. Et que les grands docteurs étaient fort capables de se tromper de diagnostic (une enfant étiquetée "arriérée" s'est avérée - dix ans plus tard- être sourde). Et que le patient sortait de l’asile bien plus fou qu’en entrant. Vous l’aurez compris, je suis loin de la frénésie passionnée que suscite ce roman -qui n’en est pas un- depuis le mois de février.

Selon une étude californienne : « sur les 241 patients lobotomisés dont les dossiers lui ont permis d'identifier le sexe, 85% étaient des femmes, alors que la population asilaire était alors majoritairement masculine. »

« La lobotomie n'est souvent que l'étape ultime d'un processus de négation de l'autre qui structure déjà les rapports familiaux. »

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27 novembre 2025 4 27 /11 /novembre /2025 08:14

Dors ton sommeil de brute - Carole Martinez - Gallimard - Grand format -  Librairie Gallimard Paris

Eva est partie du foyer familial où elle vivait avec Pierre et leur fille de huit ans, Lucie. Elle a emmené Lucie en Camargue pour fuir le mari violent devenu père agressif. Installées dans une maison sans volets, aux murs blanchis à la chaux, au milieu des marais, elles trouvent un nouveau rythme de vie. Un voisin éloigné, un « géant sauvage » très gentil, Serge, comble leur nouvelle solitude. Il a pour unique compagne une radio et les chambres d’enfants vides chez lui cachent un lourd secret. Mais un phénomène étrange s’abat sur la Terre entière : un rêve collectif surprend tous les enfants non pubères et, à la même heure, ils poussent un long cri terrifiant qui avance à la vitesse constante de la rotation terrestre. Quelques nuits plus tard, tous les enfants sont pris d’une crise de somnambulisme et se dirigent vers le point d’eau douce le plus proche. Serge sauve in extremis Lucie de la noyade. La planète s’émeut et s’affole et Eva, médecin spécialisée dans le sommeil, se questionne sur ces manifestations qui vont se répéter.

Un récit bien étrange ... et dans quel univers onirique ! ... une sorte de dystopie qui s’interroge à la fois sur le pouvoir du rêve et sur l’humain au cœur d’une nature qui le dépasse. Les points de vue alternent entre celui d’Eva qui s’exprime à la première personne et celui de Serge à la deuxième personne. J’ai adoré cette lecture hypnotique et enchanteresse qui, comme un conte, a aussi bien le don de terrifier que de faire rêver. La dimension onirique n’efface en rien le portrait de personnages forts et les liens qui se tissent entre Serge, Eva et Lucie sont sublimés jusqu’à la dernière page. L’écriture de Carole Martinez est, comme pour ses autres romans, lyrique, poétique et foisonnante, toujours très belle. Inventif et original, ce roman a su apporter une vraie touche novatrice, percutante et rafraîchissante. Je me rends compte que ce réalisme magique m’emporte complètement et je suis conquise, voire émerveillée, par ce titre emprunté à un vers de Baudelaire. Mais pourquoi n’en a-t-on pas entendu davantage parler ? Quelle réussite ! Vous l’avez compris, malgré un ou deux petits bémols que je ne peux exprimer ici sans spoiler, c’est un gros coup de cœur.

Merci pour ce joli prêt !

Eva : « En courant, je parvenais à la fois à contempler et à habiter le paysage. J'y avais soudain ma place, une place que ma fille trouvait toujours naturellement. En courant, je devenais l'espace qui me contenait, le chemin, l'étang, le delta. Je m'emplissais du paysage à chaque inspiration, je le pénétrais à chaque expiration, je m'évadais, j'épuisais mes angoisses. Courir est un moyen de se sauver de tout, même de soi-même. »

Serge a sauvé Lucie : « Son pull couleur nuit était perlé d'étoiles. Céleste, il tenait l'enfant au-dessus de la voûte de ses larges épaules, il portait ma fille endormie, la tête blonde relâchée, appuyée sur sa tête. Les cheveux de Lucie dégoulinaient sur le visage du colosse. Il l'avait emmitouflée dans sa canadienne comme une oie blessée pour qu'elle n'ait pas froid. »

Serge, timide : « Pour l'entendre, on devait faire un pas vers lui et entrer dans cette zone où il devenait un autre, où son parfum prenait le dessus, où son regard perdait son apparente indifférence et dégageait une douceur de mousse et de sous-bois, une suavité où l’on aurait voulu s'enfoncer et se perdre, une profondeur dont on ne pouvait plus se détourner ni s'échapper. »

« En Occident, depuis l'avènement de la psychanalyse, le rêve est un moyen d'entrer en relation avec notre inconscient, la matière de l'intime, celle de nos profondeurs. Nous imaginons que nos rêves ne racontent qu'une histoire individuelle, qu'ils sont une clé pour se comprendre soi-même. Mais, dans d'autres cultures, le rêve s'ouvre sur une dimension qui ne touche pas à l'intime, il est une porte sur le monde-autre. Il raconte une histoire collective et peut induire des événements dans la réalité. »

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24 novembre 2025 1 24 /11 /novembre /2025 10:58

Confession d'un masque - Yukio Mishima - Folio - Poche - Place des Libraires

Le narrateur est un garçon né dans les années 30 au Japon. Surprotégé par des parents rarement présents, couvé par une grand-mère attentionnée, maladif et timide, il se sent à part dès la petite enfance. Subjugué par l’image de Jeanne d’Arc, il est déçu d’apprendre qu’il s’agit d’une femme. Ensuite émoustillé par l’odeur de la sueur des soldats lors d’un défilé en ville, il est très tôt attiré par le travestissement. Son premier amour, Ômi, un garçon un peu plus âgé que lui, plutôt dévergondé et insolent, semble avoir façonné et conditionné toutes ces attirances ultérieures. Mais le narrateur se fait violence pour tenter d’éprouver quelque chose qui s’approcherait de l’amour pour une femme, afin de paraître « normal ». Qu’il soit professeur ou statue grecque, ce sont pourtant toujours les hommes qui l’attirent et il réfrène ses désirs en s’adonnant, plusieurs fois par jour, à ses « mauvaises habitudes ».

Je suis certainement sortie de ma zone de confort avec cette lecture mais ce n’est pas une mauvaise chose. D’ailleurs, je pensais me livrer à une expérience hors du commun (la préface de l’auteur promet une « autobiographie sexuelle avec une « étude du sadisme et de la perversion ») mais finalement je me suis parfois retrouvée dans les pages de cet enfant et adolescent en quête d’identité. Il ne fait que subir les pressions de son époque et de son pays, et exprime avec justesse les souffrances et le mal-être ressentis parce qu’il est homosexuel. Si ses désirs de voir une peau trouée et le sang couler n’ont pas été mes passages préférés, j’ai apprécié de lire l’évolution du personnage avec un goût de la mort présent très tôt (enfant déjà, il était convaincu qu’il allait mourir jeune – il imagine d’abord une maladie puis la guerre lui offre d’autres possibilités de représentation...). Je ne peux pas dire que j’ai vraiment aimé cette lecture, j’étais plutôt pressée de la terminer mais j’ai trouvé intéressante cette plongée dans les années de guerre au Japon (je suis tellement ignare que je ne pouvais qu’en apprendre), accueillies par flegme par une population qui ne fait que subir, j'ai apprécié l'écriture délicate de l'auteur et son authenticité face à un sujet intime.

Yukio Mishima est connu pour s’être donné la mort en faisant seppuku, un suicide spectaculaire (il a été décapité par un compagnon comme le veut la tradition.)

Merci Moka et "Les classiques c'est fantastique" pour cette découverte que je n’aurais pas faite sans ton challenge du mois de novembre qui consiste à mettre le focus sur Yukio Mishima (mais pourquoi lui? j'aimerais savoir !)

Yukio est fasciné par les contes : « une attirance dont je ne pouvais me défendre, entraînait mon cœur vers le sang, la nuit et la mort. Sans relâche, la vision des « princes condamnés à mourir » me poursuivait. Qui pourrait m'expliquer pourquoi il m'était si doux de me laisser à des rêveries où je faisais le lien entre les collants qui révélaient leur corps et la mort cruelle qui les attendait ? »

Une série de mensonges amène Yukio à séduire une jeune femme, Sonoko : « Me duper moi-même était désormais ma seule planche de salut. Une personne qui vient de se blesser n'est pas toujours très regardante sur la propreté du premier pansement qu'on lui applique. Pour ma part, la contrainte de l'auto-imposture me servant souvent à stopper l'hémorragie, je n'avais qu'une envie, courir vers l'hôpital à toutes jambes. Cet arsenal englué dans l'indolence, je me plaisais soudain à l'imaginer sous l'aspect d'une caserne au règlement draconien. Une caserne où je devais rentrer dès le lendemain, à défaut de quoi on allait me mettre aux arrêts de rigueur. »

 

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21 novembre 2025 5 21 /11 /novembre /2025 23:42

Casterman - Japorama

Petite virée touristique au Japon en passant par les coutumes, les lieux de culte, les châteaux, les habitudes et les particularités nippones mais aussi la gastronomie, le savoir-vivre, les nombreux contrastes (modernité et tradition, notamment), les incontournables à visiter : Tokyo (40 millions d’habitants pour le Grand Tokyo !), Kyoto, Osaka, Hiroshima, le lac Biwa, la forêt d’Ise, le Temple du Pavillon d’Or, la forêt de bambous, le sanctuaire de Fushimi, Nara et ses cerfs, la mer intérieure de Seto, le château du Héron blanc, et j’en passe. Le tout est illustré par Sabrina Ferrero, aussi italienne que l’auteur, Marco Reggiani, parti vivre au Japon en 2014.

J’ai beaucoup aimé cette escapade nippone, dans le préambule, l’auteur se donne pour mission de donner envie de visiter l’île, c’est mission accomplie ! Au-delà de la gastronomie qui m’a toujours fascinée, les paysages divers et colorés, les temples et les châteaux m’ont plu. Uniforme, politesse et propreté (à l’école, les enfants assurent eux-mêmes l’entretien de leur classe, quelle bonne idée !) sont les mots d’ordre des Japonais. J’ai aimé la variété des thés, des algues consommées, des pâtisseries dont on ne connaît quasi rien ici, j’ai été étonnée par le nombre de superstitions ancrées dans la culture du quotidien, le wabi-sabi, cette reconnaissance de la beauté simple, humble et imparfaite m’a parlé tout comme les jardins asymétriques et zen. Il me semble tout de même que l’auteur donne une image très rose du pays et passe sous silence la version moins dorée (le culte du travail, le coût de la vie, la difficile intégration des étrangers, la place de la femme, les fréquents séismes, ...) mais comme c’est une sorte de guide de voyage destiné à attirer les visiteurs, on lui pardonne. Il me plairait beaucoup d’entrer dans un onsen (une station thermale), porter un kimono et des zori (les tongs en paille de riz) et vivre un temps dans un ryokan (ces auberges traditionnelles, modèles de pureté et de bon goût). Un beau voyage dépaysant !

Je sais exactement à qui je vais offrir ce livre :)

J'ai souvent découvert le Japon par le biais de la BD : Onibi, La jeune femme et la mer, Tokyo Sanpo, Le Gourmet solitaire, Les Rêveries d'un gourmet solitaire, ...

 

 

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18 novembre 2025 2 18 /11 /novembre /2025 22:48

Mémoires d'un expert psychiatre

Découvert en livre audio.

Adam Jacuri est cet expert psychiatre qui, en fin de carrière, à 62 ans, après avoir pratiqué son métier auprès des plus grands aliénés à Lyon, s’interroge encore sur sa pratique. Les crimes les plus sordides, les dédoublements de personnalité, les pires schizophrènes, c’était pour lui. A tel point qu’il a décidé de confier ses souvenirs à une jeune autrice. Ce qui le turlupine le plus, c’est l’erreur et il est presque sûr de s’être trompé avec Grégory Prézeau qui a violemment massacré sa sœur : il n’a pas été mis en prison mais interné alors que le médecin est persuadé qu’il n’est pas fou et donc complètement responsable de ses actes. Dans sa vie personnelle, c’est le chaos depuis qu’il a appris le cancer de son épouse adorée, Lucile. Lorsque les crimes sordides se multiplient, notre expert doté d’une acuité particulièrement fine, vient à douter de plusieurs de ses anciens patients.

Faute à un malentendu, je m’attendais à une sorte de roman-documentaire qui se serait appuyé sur de solides recherches. Or, c’est un polar psychologique qui m’a déçue au début à cause d’une écriture assez plate et de dialogues plutôt sans intérêt. André Nerman, le lecteur, avait tendance à s’emparer des répliques des femmes avec une voix assez agaçante. Passée ma frustration, au bout de quelques chapitres, l’intrigue s’est faite plus intéressante en se centrant sur des patients qui savent parfaitement jouer la comédie du malade mental. Il est vrai que le psychiatre endosse de lourdes responsabilités et qu’il doit en ramener, des soucis, à la maison. Je me suis finalement prise au jeu et même si je ne suis pas complètement convaincue (trop d’invraisemblances, un lecteur qui en sait beaucoup rapidement, ...), j’ai apprécié la seconde partie de mon écoute que j’ai trouvée très prenante. Comme elle ne demandait pas un gros effort de compréhension, le support audio a été parfait plutôt que lire les 608 pages du format papier.

Je semble être la seule partagée, Light and Smell et Antigone ont adoré cette lecture.

Je participe au challenge de Moka, Les Quatre saisons de pavés.

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15 novembre 2025 6 15 /11 /novembre /2025 10:36

Un été 79 - Jean-Philippe Blondel - Éditions de l'Iconoclaste - Grand  format - Librairie L'Ecume des Pages Paris

La famille Royer s’apprête à partir en vacances en cet été 1979. Pour changer un peu des habitudes (un séjour pyrénéen dans la belle-famille), elle ira dans un village vacances dans les Alpes. Michel, le père, a une grande annonce à faire : il a été muté à Paris ; Andrée, la mère, institutrice, est déterminée à lui faire part de son envie de divorcer. Pascal, le grand frère, est la fierté de la famille, il a réussi à intégrer une brillante école de commerce et, pour couronner le tout, il multiplie les conquêtes amoureuses. Philippe, le cadet de quinze ans, ne connaît pas les mêmes faveurs paternelles : plutôt poète et rêveur, il a choisi la filière littéraire au lycée, ce n’est pas glorieux. Ce village de vacances va chambouler la donne : l’arrogance de Pascal va apparaître au grand jour, Andrée va s’ouvrir au monde et oser, Philippe va enfin connaître des moments de plénitude.

C’est une lecture agréable... je n’ai presque rien d’autre à rajouter. Ça se lit bien, ça ne casse pas des briques et ça ne mange pas de pain. C’est comme une course à pied lente sur terrain plat, sans ni dénivelé ni fractionné, le roman avance tout en endurance et ce n’est pas désagréable non plus. J’attendais une acmé, une sorte de point culminant qui pourrait constituer l’élément dramatique de cette histoire de vacances mais elle n’est pas vraiment arrivée. Je n’en sors pas frustrée pour autant parce que le voyage en 1979 est la plus belle réussite de ce roman. On appelle d’une cabine téléphonique, on roule en Talbot, on écrit des lettres, on danse, c’est forcément la femme qui fait le linge (oh ben tiens, ça, ça n’a pas changé) Et puis la bande originale (Born to be alive, Kiss, Le Freak, Boogie Wonderland, ...) accompagne très bien cette histoire où les personnages ne se prennent pas au sérieux. Un roman sympathique, léger et pas indispensable.

« Il est malin, Michel. Il a compris que ce n'était pas bien vu désormais de frapper les gamins. Jusqu'à il y a peu pourtant, c'était monnaie courante, mais on ne sait pas trop pourquoi, le vent a tourné. »

Philippe : « Le fait est : il est gaucher, et après une année de rendez-vous chez un rééducateur scolaire affublé du nom de psychologue, on a renoncé à le rendre droitier. Le problème, c’est que la plupart des outils qu’il est censé utiliser sont conçus pour les « normaux », ceux qui se servent de la patte droite. »

Philippe discute avec l’ex de son frère qu’il trouve plutôt stupide : « Philippe était atterré par le creux. C’est ainsi qu’il se l’était formulé, à l’époque. Le creux qui émanait d’elle, comme quand on sonde un mur et qu’on hoche la tête en se disant que oui, celui-là, on peut l’abattre, il n’est pas porteur. Fabienne n’était par porteuse. Elle accumulait les poncifs et les proverbes, articulait des discours stéréotypés, ne s’avançait jamais à donner un avis trop personnel. »

 

J'avais adoré La mise à nu et Et rester vivant du même auteur.

Merci Tiphanie pour le prêt !

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12 novembre 2025 3 12 /11 /novembre /2025 10:44

La cuisine des ogres : Trois-fois-morte - Fabien Vehlmann, Jean-Baptiste  Andreae - Rue de Sèvres - Grand format - A la Page Vichy

A une époque indéterminée, la petite Blanchette surnommée « Trois-fois-morte » tente de s’intégrer à un groupe d’enfants des rues, non sans difficultés, mais elle est prête à tout pour fuir son boucher de père. Appâtés par un panier de victuailles alléchantes, les enfants se font enlever par Grince-matin, un croquemitaine qui va vendre les enfants au chef Beauregret, cuisinier chez les ogres, qui adore faire mijoter des enfants tout frais. Blanchette est la seule qui réussit à réchapper à la fois au cachot où on engraisse ses compagnons et à l’« écorcheuse-désosseuse-batteuse », à savoir un hachoir géant. Elle se réfugie auprès des korrigans, non loin du « lac à vaisselle » : à la fin du repas des ogres, les assiettes y sont jetées puis triées avant d’être vendues aux laveurs. Pour Blanchette, il s’agit de sauver ses amis mais aussi de trouver une idée pour satisfaire le Minotaure qui vient régulièrement manger dans cet antre horrifique et qu’il devient si difficile de contenter.

Quelle BD ! Tant du côté de l’intrigue riche et passionnante (j’avais déjà aimé le travail de Vehlmann), que de celui des dessins raffinés, précis et enchanteurs de Jean-Baptiste Andreae (à ne pas confondre avec le romancier) que je découvre ici. Un travail d’orfèvre qui mêle l’univers du conte à des références rabelaisiennes et mythologiques. J’ai aimé les noms des personnages, l’humour des dialogues, le sanglant de certaines cases (à vous couper l’appétit !), la finesse du trait qui contraste avec l’effroi ambiant. Les auteurs font côtoyer monstrueux et sublime et ça fonctionne du tonnerre ! La BD est classée « littérature jeunesse » mais ne la donnez pas à de tout-petits et lisez-la jusqu’à plus soif.

Dans l’effervescence de la cuisine des ogres : « Poussez le dragon de la huitième fournaise ! Là-haut, la grignotte a besoin de puissance pour ses caramels ! Les bons à rien, je leur couds les yeux ! On s’active sur c’te terrine de serpent d’mer, foutrediable ! »

C’est le grand chef Beauregret qui parle : « Il est vrai que je suis jalousé, car le vrai talent se construit en opposition totale à la médiocrité ambiante. On n’excelle pas sans se faire d’ennemis. »

Très belle découverte coup de cœur !

De Fabien Vehlmann : Jolies Ténèbres, Green Manor, Les Cinq Conteurs de Bagdad.

La Cuisine des ogres, bd chez Rue de Sèvres de Vehlmann, Andreae

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9 novembre 2025 7 09 /11 /novembre /2025 04:22

La bonne mère - Mathilda Di Matteo - Éditions de l'Iconoclaste - Grand  format - Le Fanal ST QUAY PORTRIEUX

Clara, jeune sociologue, vit désormais à Paris. Elle avait tellement hâte de quitter Marseille et surtout sa cagole de mère, jamais discrète, toujours tapageuse et exubérante dans son allure et dans ses attitudes. Un univers sépare les deux femmes. Et quand Clara présente Raphaël à ses parents, le fossé se creuse encore davantage. Surnommé en secret « le girafon » par la mère, Raphaël est un homme riche, moderne, très parisien, catholique pratiquant, plutôt hautain et désagréable. Clara va lui porter un amour aveugle qui va lui abîmer sa vie, sa dignité et même sa jolie personne. Elle trouvera un soutien inattendu auprès de sa mère qui a vécu et vit encore une situation similaire.

Un roman assez étonnant qui alterne les points de vue mais aussi les styles : à la mère sont réservées une langue fleurie, une gouaille toute marseillaise, une verve très colorée ; les tons sont plus sobres pour la fille qui, ayant fait de grandes études, utilise des expressions plus élégantes. Mais la perspicacité et la finesse d’analyse font parfois défaut à la jeune femme alors que la mère se distingue par son flair et sa clairvoyance. J’ai beaucoup aimé ce roman qui, comme beaucoup l’ont dit avant moi, n’est pas aussi léger qu’il n’y paraît dans les premières pages. Il apporte une touche d’originalité à la fois dans la forme (n’étant pas du tout Marseillaise, il m’a fallu relire certains passages et décoder certains mots) et dans le fond puisqu’il parle d’un lien mère-fille avec une appréciable justesse, de la solidarité (tellement nécessaire !) entre les femmes mais aussi de l’univers qui sépare la vie à Marseille et la vie à Paris, sans pour autant tomber dans des clichés trop faciles. Je n’en fais pas un coup de cœur à cause de certaines scènes (surtout une, à la fin) qui ne m’ont pas paru crédibles et de jeux de mots douteux, mais je suivrai cette autrice avec plaisir (j’aimerais savoir à quel point son livre est autobiographique...). Et puis, encore un roman familial me direz-vous mais ici, ça ne m’a pas du tout dérangée. La couverture est une belle réussite, elle correspond tout à fait au contenu avec ses couleurs psychédéliques tout en suggérant, si on s'y attarde, un certain mal-être.

Billets également chez Lettres Exprès, Cathulu, Alex, AthalieKeisha, ...

« Puis le soleil se couche, ma mère est de profil, la clope au bout des lèvres qui fera dérailler sa voix déjà grave, son visage sans la ride du lion qui l'obsédera des années, jusqu'au botox, ses seins qui tiennent seuls dans un triangle orange fluo, le tout face à la mer qu'elle interroge, perdue, semble-t-il, dans son monologue intérieur. Elle sent mon regard sur elle, alors elle pivote, résolument joyeuse : Demain on fera les boutiques, ma nine. »

Toujours la mère : « Elle sort de l'encadrement, belle et moche en même temps, avec un air de Lady Di qu'on aurait trop maquillée et laquée. Lady Di pas morte dans un tunnel à Paris qui fait une apparition dans Dallas après son exil aux États-Unis, c'est ma mère. Avec le nez un peu plus tordu et les dents un peu moins droites, mais on y est presque. »

 

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5 novembre 2025 3 05 /11 /novembre /2025 18:41

Instruments des ténèbres - Nancy Huston - Actes Sud - Poche - Librairie des  femmes PARIS

Voilà une autrice que j’aime beaucoup et que je n’ai plus lue depuis plus de vingt ans !

Nadia, écrivaine, s’interroge, dans son journal intime sur sa vie mais surtout sur l’acte d’écrire. Proche des cinquante ans, impertinente et provocante, elle aime converser avec son « daimôn », jugeant le Diable bien plus intéressant qu’un Dieu ennuyeux. En parallèle de ses réflexions, il y a l’histoire qu’elle écrit. Celle d’une sœur, Barbe, d’un frère, Barnabé, des jumeaux nés d’une femme morte en couches. Séparés très rapidement, les deux êtres vont grandir dans un XVIIè siècle traversé par la maladie, la famine et l’ignorance. Si Barnabé voit et entend sa mère décédée régulièrement et entre dans les ordres, Barbe passe de foyer en foyer. Efficace, discrète et futée, elle deviendra une sorte de double de Nadia, son écho à travers les siècles.

J’ai retrouvé avec grand plaisir le style élégant, intelligent et mordant de Nancy Huston, quel caractère ! Je suis tout de même passée par différents états, de l’intérêt à la compassion, notamment pour l’histoire des jumeaux, de l’ennui à une forme de symbiose et de sororité pour la partie de l’écrivaine. En effet, le journal de Nadia oscille (selon moi) entre des réflexions très justes, corrosives, passionnantes et d’autres qui m’ont paru complètement délirantes. Le personnage de Barbe, cette petite Cosette avant l’heure, m’a davantage touchée, une héroïne malgré les malheurs rencontrés, qui nourrit dans les dernières pages cette fameuse figure de la sorcière.  Il est clair que l’autrice canadienne pousse les murs, nous emmène dans un endroit insolite, elle ose le cru, clame son féminisme et dénonce l’emprise masculine à travers les siècles. Pour 1996, année de parution du roman, cette plume singulière détone par son audace et son anti-conformisme. Il n’en demeure pas moins que le roman est très sombre, exigeant aussi, et la lecture n’est pas toujours agréable.

« A force de changer d’entourage, à force d'être immergée tous les six à huit mois dans une odeur différente, une cacophonie différente, une famille et une basse-cour différentes, à force d'être trimballée, bousculée, caressée et fessée par des mains toujours différentes, Barbe devient une fillette méfiante et futée. Là-bas, on dit qu'elle est ch’tite. Maigre comme un clou, dure comme un clou aussi, les yeux toujours à l'affût : du vif-argent. »

« [Nos cerveaux] fabriquent à cœur joie de l’irrationnel, du rêve, du sortilège. Ils chérissent les ombres : car ce sont elles qui leur permettent de voyager dans le temps et dans l’espace. (...) Nos cerveaux sont nos balais, nos traîneaux, nos ailes, nos buissons ardents, nos tapis volants, nos onguents, nos lampes d’Aladin... Il suffit de les frotter et – abracadabra ! – la réalité s’évanouit, pour céder la place à des images d’un réalisme stupéfiant. »

Nadia se rebelle contre son daimôn à la fin du livre : « A mon avis, vous êtes à peu près aussi omnipotent qu’une des Chaussettes Dépareillées de ma mère. »

« Daimôn, vous ne voyez pas ? Jamais vous ne l’emporterez. Toute résolution de désespérer est annulée en un clin d’œil par le visage d’un enfant, le sourire d’une amie, la beauté d’un poème, d’un tableau ou d’une fleur. »

De la même autrice : La Virevolte, Prodige.

J'ai eu la chance de la rencontrer lors d'une lecture d'extraits de son dernier livre de poèmes, Erosongs, une belle femme solaire, sûre d'elle, malicieuse et très agréable à écouter (une vraie comédienne !)

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2 novembre 2025 7 02 /11 /novembre /2025 15:44

L'Inconnue du portrait (Livre audio 2024), de Camille de Peretti, Mathieu  Buscatto | Audiolib

J'ai replongé dans le délice des livres audio depuis quelques semaines. Ici, 8h45 de bonheur !

Une mère qui lutte au quotidien pour survivre avec son jeune fils dans une Autriche du début du XXè siècle, un père retrouvé grâce à un test ADN quelques décennies plus tard à New York, une fille en quête du passé mystérieux de son père, un petit garçon débrouillard au sourire magnifique qui rêve d’Amérique et surtout un énigmatique tableau retouché par Klimt lui-même. Pourquoi le peintre, en 1917, un an avant sa mort, a-t-il souhaité ôter le chapeau et l’étole à cette femme discrète qui rougit ?

Il n’est pas évident de résumer ce roman qui se promène du début du XXè siècle à nos jours, en passant par Vienne, l’Italie et New York ; les personnages se succèdent dans un tourbillon qui permet petit à petit de les relier tous entre eux. De petits pans du voile sont subtilement levés deci delà et tout finit par s’imbriquer avec une magie qui nous fait écarquiller les yeux de plaisir. L’ensemble est fluide et très agréable à lire. L’intrigue fine et intelligente ménage un suspense incroyable en mêlant les époques, en multipliant les rebondissements. Les personnages sont attachants, notamment cette Pearl qui, une fois adulte, retrouve un père qu’elle se met doucement à apprécier au gré de sorties aux musées. Il est question de filiation, de syndrome de Stendhal, de classes sociales si difficiles à réconcilier, d’amour aussi...  Que dire encore ? Gourmand, vif, enlevé, stimulant, pétillant... c’est un roman que je vais offrir ! La version audio a été extrêmement agréable à écouter (lecture faite par Matthieu Buscatto), je n’ai pas vu le temps passer. L'entretien d'une vingtaine de minutes qui suit le roman est très intéressant aussi. C’est chez Luocine que j’ai pioché cette idée de roman, j’ai bien fait, j’ai été tout autant emballée qu’elle.

≈    COUP DE CŒUR    ≈   

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Présentation

  • : Le blog de Violette
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