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18 novembre 2025 2 18 /11 /novembre /2025 22:48

Mémoires d'un expert psychiatre

Découvert en livre audio.

Adam Jacuri est cet expert psychiatre qui, en fin de carrière, à 62 ans, après avoir pratiqué son métier auprès des plus grands aliénés à Lyon, s’interroge encore sur sa pratique. Les crimes les plus sordides, les dédoublements de personnalité, les pires schizophrènes, c’était pour lui. A tel point qu’il a décidé de confier ses souvenirs à une jeune autrice. Ce qui le turlupine le plus, c’est l’erreur et il est presque sûr de s’être trompé avec Grégory Prézeau qui a violemment massacré sa sœur : il n’a pas été mis en prison mais interné alors que le médecin est persuadé qu’il n’est pas fou et donc complètement responsable de ses actes. Dans sa vie personnelle, c’est le chaos depuis qu’il a appris le cancer de son épouse adorée, Lucile. Lorsque les crimes sordides se multiplient, notre expert doté d’une acuité particulièrement fine, vient à douter de plusieurs de ses anciens patients.

Faute à un malentendu, je m’attendais à une sorte de roman-documentaire qui se serait appuyé sur de solides recherches. Or, c’est un polar psychologique qui m’a déçue au début à cause d’une écriture assez plate et de dialogues plutôt sans intérêt. André Nerman, le lecteur, avait tendance à s’emparer des répliques des femmes avec une voix assez agaçante. Passée ma frustration, au bout de quelques chapitres, l’intrigue s’est faite plus intéressante en se centrant sur des patients qui savent parfaitement jouer la comédie du malade mental. Il est vrai que le psychiatre endosse de lourdes responsabilités et qu’il doit en ramener, des soucis, à la maison. Je me suis finalement prise au jeu et même si je ne suis pas complètement convaincue (trop d’invraisemblances, un lecteur qui en sait beaucoup rapidement, ...), j’ai apprécié la seconde partie de mon écoute que j’ai trouvée très prenante. Comme elle ne demandait pas un gros effort de compréhension, le support audio a été parfait plutôt que lire les 608 pages du format papier.

Je semble être la seule partagée, Light and Smell et Antigone ont adoré cette lecture.

Je participe au challenge de Moka, Les Quatre saisons de pavés.

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15 novembre 2025 6 15 /11 /novembre /2025 10:36

Un été 79 - Jean-Philippe Blondel - Éditions de l'Iconoclaste - Grand  format - Librairie L'Ecume des Pages Paris

La famille Royer s’apprête à partir en vacances en cet été 1979. Pour changer un peu des habitudes (un séjour pyrénéen dans la belle-famille), elle ira dans un village vacances dans les Alpes. Michel, le père, a une grande annonce à faire : il a été muté à Paris ; Andrée, la mère, institutrice, est déterminée à lui faire part de son envie de divorcer. Pascal, le grand frère, est la fierté de la famille, il a réussi à intégrer une brillante école de commerce et, pour couronner le tout, il multiplie les conquêtes amoureuses. Philippe, le cadet de quinze ans, ne connaît pas les mêmes faveurs paternelles : plutôt poète et rêveur, il a choisi la filière littéraire au lycée, ce n’est pas glorieux. Ce village de vacances va chambouler la donne : l’arrogance de Pascal va apparaître au grand jour, Andrée va s’ouvrir au monde et oser, Philippe va enfin connaître des moments de plénitude.

C’est une lecture agréable... je n’ai presque rien d’autre à rajouter. Ça se lit bien, ça ne casse pas des briques et ça ne mange pas de pain. C’est comme une course à pied lente sur terrain plat, sans ni dénivelé ni fractionné, le roman avance tout en endurance et ce n’est pas désagréable non plus. J’attendais une acmé, une sorte de point culminant qui pourrait constituer l’élément dramatique de cette histoire de vacances mais elle n’est pas vraiment arrivée. Je n’en sors pas frustrée pour autant parce que le voyage en 1979 est la plus belle réussite de ce roman. On appelle d’une cabine téléphonique, on roule en Talbot, on écrit des lettres, on danse, c’est forcément la femme qui fait le linge (oh ben tiens, ça, ça n’a pas changé) Et puis la bande originale (Born to be alive, Kiss, Le Freak, Boogie Wonderland, ...) accompagne très bien cette histoire où les personnages ne se prennent pas au sérieux. Un roman sympathique, léger et pas indispensable.

« Il est malin, Michel. Il a compris que ce n'était pas bien vu désormais de frapper les gamins. Jusqu'à il y a peu pourtant, c'était monnaie courante, mais on ne sait pas trop pourquoi, le vent a tourné. »

Philippe : « Le fait est : il est gaucher, et après une année de rendez-vous chez un rééducateur scolaire affublé du nom de psychologue, on a renoncé à le rendre droitier. Le problème, c’est que la plupart des outils qu’il est censé utiliser sont conçus pour les « normaux », ceux qui se servent de la patte droite. »

Philippe discute avec l’ex de son frère qu’il trouve plutôt stupide : « Philippe était atterré par le creux. C’est ainsi qu’il se l’était formulé, à l’époque. Le creux qui émanait d’elle, comme quand on sonde un mur et qu’on hoche la tête en se disant que oui, celui-là, on peut l’abattre, il n’est pas porteur. Fabienne n’était par porteuse. Elle accumulait les poncifs et les proverbes, articulait des discours stéréotypés, ne s’avançait jamais à donner un avis trop personnel. »

 

J'avais adoré La mise à nu et Et rester vivant du même auteur.

Merci Tiphanie pour le prêt !

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12 novembre 2025 3 12 /11 /novembre /2025 10:44

La cuisine des ogres : Trois-fois-morte - Fabien Vehlmann, Jean-Baptiste  Andreae - Rue de Sèvres - Grand format - A la Page Vichy

A une époque indéterminée, la petite Blanchette surnommée « Trois-fois-morte » tente de s’intégrer à un groupe d’enfants des rues, non sans difficultés, mais elle est prête à tout pour fuir son boucher de père. Appâtés par un panier de victuailles alléchantes, les enfants se font enlever par Grince-matin, un croquemitaine qui va vendre les enfants au chef Beauregret, cuisinier chez les ogres, qui adore faire mijoter des enfants tout frais. Blanchette est la seule qui réussit à réchapper à la fois au cachot où on engraisse ses compagnons et à l’« écorcheuse-désosseuse-batteuse », à savoir un hachoir géant. Elle se réfugie auprès des korrigans, non loin du « lac à vaisselle » : à la fin du repas des ogres, les assiettes y sont jetées puis triées avant d’être vendues aux laveurs. Pour Blanchette, il s’agit de sauver ses amis mais aussi de trouver une idée pour satisfaire le Minotaure qui vient régulièrement manger dans cet antre horrifique et qu’il devient si difficile de contenter.

Quelle BD ! Tant du côté de l’intrigue riche et passionnante (j’avais déjà aimé le travail de Vehlmann), que de celui des dessins raffinés, précis et enchanteurs de Jean-Baptiste Andreae (à ne pas confondre avec le romancier) que je découvre ici. Un travail d’orfèvre qui mêle l’univers du conte à des références rabelaisiennes et mythologiques. J’ai aimé les noms des personnages, l’humour des dialogues, le sanglant de certaines cases (à vous couper l’appétit !), la finesse du trait qui contraste avec l’effroi ambiant. Les auteurs font côtoyer monstrueux et sublime et ça fonctionne du tonnerre ! La BD est classée « littérature jeunesse » mais ne la donnez pas à de tout-petits et lisez-la jusqu’à plus soif.

Dans l’effervescence de la cuisine des ogres : « Poussez le dragon de la huitième fournaise ! Là-haut, la grignotte a besoin de puissance pour ses caramels ! Les bons à rien, je leur couds les yeux ! On s’active sur c’te terrine de serpent d’mer, foutrediable ! »

C’est le grand chef Beauregret qui parle : « Il est vrai que je suis jalousé, car le vrai talent se construit en opposition totale à la médiocrité ambiante. On n’excelle pas sans se faire d’ennemis. »

Très belle découverte coup de cœur !

De Fabien Vehlmann : Jolies Ténèbres, Green Manor, Les Cinq Conteurs de Bagdad.

La Cuisine des ogres, bd chez Rue de Sèvres de Vehlmann, Andreae

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9 novembre 2025 7 09 /11 /novembre /2025 04:22

La bonne mère - Mathilda Di Matteo - Éditions de l'Iconoclaste - Grand  format - Le Fanal ST QUAY PORTRIEUX

Clara, jeune sociologue, vit désormais à Paris. Elle avait tellement hâte de quitter Marseille et surtout sa cagole de mère, jamais discrète, toujours tapageuse et exubérante dans son allure et dans ses attitudes. Un univers sépare les deux femmes. Et quand Clara présente Raphaël à ses parents, le fossé se creuse encore davantage. Surnommé en secret « le girafon » par la mère, Raphaël est un homme riche, moderne, très parisien, catholique pratiquant, plutôt hautain et désagréable. Clara va lui porter un amour aveugle qui va lui abîmer sa vie, sa dignité et même sa jolie personne. Elle trouvera un soutien inattendu auprès de sa mère qui a vécu et vit encore une situation similaire.

Un roman assez étonnant qui alterne les points de vue mais aussi les styles : à la mère sont réservées une langue fleurie, une gouaille toute marseillaise, une verve très colorée ; les tons sont plus sobres pour la fille qui, ayant fait de grandes études, utilise des expressions plus élégantes. Mais la perspicacité et la finesse d’analyse font parfois défaut à la jeune femme alors que la mère se distingue par son flair et sa clairvoyance. J’ai beaucoup aimé ce roman qui, comme beaucoup l’ont dit avant moi, n’est pas aussi léger qu’il n’y paraît dans les premières pages. Il apporte une touche d’originalité à la fois dans la forme (n’étant pas du tout Marseillaise, il m’a fallu relire certains passages et décoder certains mots) et dans le fond puisqu’il parle d’un lien mère-fille avec une appréciable justesse, de la solidarité (tellement nécessaire !) entre les femmes mais aussi de l’univers qui sépare la vie à Marseille et la vie à Paris, sans pour autant tomber dans des clichés trop faciles. Je n’en fais pas un coup de cœur à cause de certaines scènes (surtout une, à la fin) qui ne m’ont pas paru crédibles et de jeux de mots douteux, mais je suivrai cette autrice avec plaisir (j’aimerais savoir à quel point son livre est autobiographique...). Et puis, encore un roman familial me direz-vous mais ici, ça ne m’a pas du tout dérangée. La couverture est une belle réussite, elle correspond tout à fait au contenu avec ses couleurs psychédéliques tout en suggérant, si on s'y attarde, un certain mal-être.

Billets également chez Lettres Exprès, Cathulu, Alex, AthalieKeisha, ...

« Puis le soleil se couche, ma mère est de profil, la clope au bout des lèvres qui fera dérailler sa voix déjà grave, son visage sans la ride du lion qui l'obsédera des années, jusqu'au botox, ses seins qui tiennent seuls dans un triangle orange fluo, le tout face à la mer qu'elle interroge, perdue, semble-t-il, dans son monologue intérieur. Elle sent mon regard sur elle, alors elle pivote, résolument joyeuse : Demain on fera les boutiques, ma nine. »

Toujours la mère : « Elle sort de l'encadrement, belle et moche en même temps, avec un air de Lady Di qu'on aurait trop maquillée et laquée. Lady Di pas morte dans un tunnel à Paris qui fait une apparition dans Dallas après son exil aux États-Unis, c'est ma mère. Avec le nez un peu plus tordu et les dents un peu moins droites, mais on y est presque. »

 

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5 novembre 2025 3 05 /11 /novembre /2025 18:41

Instruments des ténèbres - Nancy Huston - Actes Sud - Poche - Librairie des  femmes PARIS

Voilà une autrice que j’aime beaucoup et que je n’ai plus lue depuis plus de vingt ans !

Nadia, écrivaine, s’interroge, dans son journal intime sur sa vie mais surtout sur l’acte d’écrire. Proche des cinquante ans, impertinente et provocante, elle aime converser avec son « daimôn », jugeant le Diable bien plus intéressant qu’un Dieu ennuyeux. En parallèle de ses réflexions, il y a l’histoire qu’elle écrit. Celle d’une sœur, Barbe, d’un frère, Barnabé, des jumeaux nés d’une femme morte en couches. Séparés très rapidement, les deux êtres vont grandir dans un XVIIè siècle traversé par la maladie, la famine et l’ignorance. Si Barnabé voit et entend sa mère décédée régulièrement et entre dans les ordres, Barbe passe de foyer en foyer. Efficace, discrète et futée, elle deviendra une sorte de double de Nadia, son écho à travers les siècles.

J’ai retrouvé avec grand plaisir le style élégant, intelligent et mordant de Nancy Huston, quel caractère ! Je suis tout de même passée par différents états, de l’intérêt à la compassion, notamment pour l’histoire des jumeaux, de l’ennui à une forme de symbiose et de sororité pour la partie de l’écrivaine. En effet, le journal de Nadia oscille (selon moi) entre des réflexions très justes, corrosives, passionnantes et d’autres qui m’ont paru complètement délirantes. Le personnage de Barbe, cette petite Cosette avant l’heure, m’a davantage touchée, une héroïne malgré les malheurs rencontrés, qui nourrit dans les dernières pages cette fameuse figure de la sorcière.  Il est clair que l’autrice canadienne pousse les murs, nous emmène dans un endroit insolite, elle ose le cru, clame son féminisme et dénonce l’emprise masculine à travers les siècles. Pour 1996, année de parution du roman, cette plume singulière détone par son audace et son anti-conformisme. Il n’en demeure pas moins que le roman est très sombre, exigeant aussi, et la lecture n’est pas toujours agréable.

« A force de changer d’entourage, à force d'être immergée tous les six à huit mois dans une odeur différente, une cacophonie différente, une famille et une basse-cour différentes, à force d'être trimballée, bousculée, caressée et fessée par des mains toujours différentes, Barbe devient une fillette méfiante et futée. Là-bas, on dit qu'elle est ch’tite. Maigre comme un clou, dure comme un clou aussi, les yeux toujours à l'affût : du vif-argent. »

« [Nos cerveaux] fabriquent à cœur joie de l’irrationnel, du rêve, du sortilège. Ils chérissent les ombres : car ce sont elles qui leur permettent de voyager dans le temps et dans l’espace. (...) Nos cerveaux sont nos balais, nos traîneaux, nos ailes, nos buissons ardents, nos tapis volants, nos onguents, nos lampes d’Aladin... Il suffit de les frotter et – abracadabra ! – la réalité s’évanouit, pour céder la place à des images d’un réalisme stupéfiant. »

Nadia se rebelle contre son daimôn à la fin du livre : « A mon avis, vous êtes à peu près aussi omnipotent qu’une des Chaussettes Dépareillées de ma mère. »

« Daimôn, vous ne voyez pas ? Jamais vous ne l’emporterez. Toute résolution de désespérer est annulée en un clin d’œil par le visage d’un enfant, le sourire d’une amie, la beauté d’un poème, d’un tableau ou d’une fleur. »

De la même autrice : La Virevolte, Prodige.

J'ai eu la chance de la rencontrer lors d'une lecture d'extraits de son dernier livre de poèmes, Erosongs, une belle femme solaire, sûre d'elle, malicieuse et très agréable à écouter (une vraie comédienne !)

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2 novembre 2025 7 02 /11 /novembre /2025 15:44

L'Inconnue du portrait (Livre audio 2024), de Camille de Peretti, Mathieu  Buscatto | Audiolib

J'ai replongé dans le délice des livres audio depuis quelques semaines. Ici, 8h45 de bonheur !

Une mère qui lutte au quotidien pour survivre avec son jeune fils dans une Autriche du début du XXè siècle, un père retrouvé grâce à un test ADN quelques décennies plus tard à New York, une fille en quête du passé mystérieux de son père, un petit garçon débrouillard au sourire magnifique qui rêve d’Amérique et surtout un énigmatique tableau retouché par Klimt lui-même. Pourquoi le peintre, en 1917, un an avant sa mort, a-t-il souhaité ôter le chapeau et l’étole à cette femme discrète qui rougit ?

Il n’est pas évident de résumer ce roman qui se promène du début du XXè siècle à nos jours, en passant par Vienne, l’Italie et New York ; les personnages se succèdent dans un tourbillon qui permet petit à petit de les relier tous entre eux. De petits pans du voile sont subtilement levés deci delà et tout finit par s’imbriquer avec une magie qui nous fait écarquiller les yeux de plaisir. L’ensemble est fluide et très agréable à lire. L’intrigue fine et intelligente ménage un suspense incroyable en mêlant les époques, en multipliant les rebondissements. Les personnages sont attachants, notamment cette Pearl qui, une fois adulte, retrouve un père qu’elle se met doucement à apprécier au gré de sorties aux musées. Il est question de filiation, de syndrome de Stendhal, de classes sociales si difficiles à réconcilier, d’amour aussi...  Que dire encore ? Gourmand, vif, enlevé, stimulant, pétillant... c’est un roman que je vais offrir ! La version audio a été extrêmement agréable à écouter (lecture faite par Matthieu Buscatto), je n’ai pas vu le temps passer. L'entretien d'une vingtaine de minutes qui suit le roman est très intéressant aussi. C’est chez Luocine que j’ai pioché cette idée de roman, j’ai bien fait, j’ai été tout autant emballée qu’elle.

≈    COUP DE CŒUR    ≈   

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30 octobre 2025 4 30 /10 /octobre /2025 10:58

La Belle espérance T01 - Chantal Van den heuvel, Anne Teuf - Delcourt -  ebook (ePub) - Dalloz Librairie Paris

   -   Tome 1 : Le temps des fruits verts   -

En Bretagne, en juillet 1934, Roger, parti faire des études, retrouve sa mère verrotière mais surtout sa bien-aimée, Louison, qui l’attend avec tellement d’impatience. Lors de longues balades sur la plage, les amoureux se racontent leurs rêves : Roger sera ingénieur et Louison actrice ! Les mois passent et la mère de Roger décède, laissant son fils sans un sou. Il est contraint de trouver du travail : ce sera à Paris, dans une usine Renault. Mais le travail à la chaîne l’abrutit et l’empêche de reprendre ses études. Louison le rejoint et trouve un emploi de couturière auprès du grand Bernstein. La colère gronde un peu partout dans le monde ouvrier dans un pays confronté à un chaos politique où les fascistes prennent la confiance avec l’arrivée des nazis au pouvoir en Allemagne, où les forces progressistes créent un Front populaire capable d’entendre les revendications du peuple. Une grève générale est déclarée et les ouvriers occupent leur lieu de travail dans une ambiance bon enfant. Léon Blum, donnant raison aux salariés, leur permettra d’obtenir des droits comme deux semaines de congés payés et une semaine de 40 heures.

Dans cette fresque sociale et historique, la petite histoire rencontre la grande. On s’attache vite à Louison et Roger, ce petit couple qui n’a rien demandé d’autre que travailler et mener une vie décente. La BD permet de comprendre quelles étaient les conditions de travail, absolument désastreuses, avant 1936. Les malades pouvaient être virés sans préavis, la pause n’était pas obligatoire, cantine et salle de pause n’existaient pas, le salaire diminuait plutôt que d’augmenter. Parmi les nombreux personnages, le couturier Bernstein devenu un patron abusif, sa sœur plus humaine et homosexuelle qui fait découvrir un pan de culture à Louison, des militants de gauche mais aussi des politiciens dont ce fameux Léon Blum présenté en véritable esthète humaniste et bienfaiteur. Les dessins plutôt classiques d’Anne Teuf m’ont plu avec leurs couleurs franches et leurs traits précis. Il m’a semblé que les planches évoquent parfaitement ce moment de bascule d’un siècle à l’autre (car on retrouve un peu l’âme d’un Zola dans les conditions de travail des ouvriers). J’ai beaucoup aimé ce voyage dans le temps, j’ai appris pas mal de choses (je ne savais pas qu’une verrotière ramassait des vers de vase pour les pêcheurs... le métier n’existe plus !), j’ai apprécié l’optimisme des grévistes (et la BD porte bien son titre) et leur combativité. Il me semble que cette solidarité s’est perdue et qu’on devrait s’en inspirer...

« Pointer ! la chaîne, suivre la cadence, doubler la cadence ! Le contremaître t’engueule ? Tu fermes ta gueule ! Plus vite, toujours plus vite ! Penser, réfléchir, je ne sais plus ce que c’est, Je suis devenu une machine ! Le pire, c’est pas la fatigue, le pire c’est se taire, obéir. Une bête de somme ? voilà ce que je suis devenu. »

Il existe un tome 2 qui vient clore ce diptyque.

Un grand merci à Tiphanie pour ce cadeau et la jolie dédicace de la dessinatrice !

La Belle espérance T1 : Le temps des fruits verts (0), bd chez Delcourt de Van  Den Heuvel, Anne Teuf, Lou

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27 octobre 2025 1 27 /10 /octobre /2025 18:25

Le tour d'écrou               

Parfois je tiens mes promesses 😊 Après avoir apprécié la présentation de cet auteur américain naturalisé britannique dans l’excellent Il était une fois l’Amérique, je l’ai choisi pour le challenge de Moka, Les classiques c’est fantastique qui nous invitait à rejoindre « La vie de château » ou une grande demeure bourgeoise.

Dans un récit enchâssé, un premier narrateur raconte le récit qu’on lui fait du journal intime d’une jeune préceptrice embauchée pour s’occuper de Flora et Miles. Les deux orphelins ont été recueillis par un oncle toujours absent et vivent dans une grande demeure isolée avec Mrs Grose, la gouvernante principale et d’autres domestiques. La narratrice s’étonne de la perfection de ses deux protégés : aussi beaux qu’intelligents, les deux rivalisent de bonté et d’esprit. C’est d’autant plus surprenant que Miles, l’aîné, a été renvoyé de son école sans que la jeune femme en connaisse les raisons. Ce bonheur quotidien d’accompagner ces êtres sublimes de perfection se brise le jour où la gouvernante aperçoit une silhouette dans la « lumière mourante » au sommet d’une tour de la demeure. Cette apparition la fige de stupeur puis d’effroi lorsqu’elle apprend de la bouche de Mrs Grose qu’il s’agit de l’ancien valet de la maison, M. Quint... décédé depuis quelques mois. Elle reverra cette apparition et puis une autre aussi, celle de l’ancienne préceptrice morte elle aussi. L’angoisse monte encore un peu quand la jeune femme comprend que les enfants ont la faculté de voir ces fantômes.

On est très rapidement plongés dans une atmosphère inquiétante et étrange et le roman pourrait être donné comme un parfait modèle du genre fantastique : la préceptrice est-elle folle ? Ces fantômes existent-ils réellement ? Qui sont ces enfants si étrangement parfaits ? Le doute est permis, l’hésitation règne. La vaste demeure joue un rôle essentiel, la peur se promène aussi bien dans les pièces de la maison qu'à l'extérieur. Si j’ai aimé cette ambiance presque gothique - on se réjouit de découvrir que ces enfants parfaits ne le sont pas tant que cela - j’ai aussi trouvé que le texte avait (mal) vieilli et que les pensées de la préceptrice suivent des chemins sinueux un peu trop longuets parfois (pour l’analyse psychologique, on est servi !) L’insistance faite sur M. Quint et son caractère « mauvais » et hostile prend plusieurs pages et peut paraître aujourd’hui un brin désuet. Mais le texte est élégamment écrit, le style raffiné et introspectif appuie encore un peu plus fort sur le malaise décrit... mission accomplie pour un roman fantastique (d’aucuns disent qu’il s’agit d’une nouvelle).

La première rencontre avec Miles : « (...) j’avais aussitôt senti en lui, au-dedans comme au-dehors, ce grand éclat de fraîcheur, ce net parfum de pureté que j'avais dès le premier moment distingués chez sa petite sœur. Il était incroyablement beau, et Mrs Grose avait vu juste : en sa présence, toute impression était balayée par une sorte de tendresse passionnée. Ce qui m'a aussitôt conquise en lui était quelque chose de divin que je n'avais jamais rencontré à ce degré-là en aucun enfant : son incroyable petit air de ne connaître rien d'autre au monde que l'amour. »

Troisième apparition de M. Quint : « Je peux encore entendre, en écrivant, le silence prenant dans lequel sont tombés les bruits du soir. Les freux ont cessé de croasser dans le ciel doré, et, durant une minute, cette heure amicale a perdu toute voix. Mais rien d'autre n'avait changé dans la nature, à moins bien sûr que l'étrange intensification de mon regard n'ait été un changement. L'or était toujours dans le ciel, la limpidité dans l'air, et l'homme qui me regardait du haut des remparts était aussi net qu'un tableau dans son cadre. »

(la bibliothécaire a dû me chercher le livre en réserve, Henry James ne semble plus connaître de succès...)

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24 octobre 2025 5 24 /10 /octobre /2025 10:45

Quitter la vallée - Renaud de Chaumaray - Gallimard - Grand format -  Librairies indépendantes en Nouvelle-Aquitaine

Trois récits parallèles.

Clémence emmène, en urgence et incognito, son fils de six ans, Tom, dans la vallée de la Vézère, dans le Périgord, pour fuir un mari trop violent. Dans cette maisonnette isolée, où toute connexion est impossible, quiétude et douceur règnent enfin... jusqu’au moment terrible où Tom disparaît alors que Clémence prend un bain.

Dans la même vallée, Guilhèm, l’agriculteur mal dans sa peau à cause d’une tache de vin qui lui barre le visage, rencontre la sublime Marion lors d’un mariage. Liaison passagère pour elle, coup de foudre instantané pour lui, toujours est-il que Guilhèm réserve à son amante une surprise très particulière.

Fabien est un spéléologue amateur qui connaît bien la vallée de la Vézère. Ce jour-là, il emmène sa fille Johanna explorer une grotte dont il a découvert l’entrée il y a peu. Se pourrait-il qu’elle cache des dessins pariétaux préhistoriques ?

          Ces trois histoires finissent par se rejoindre, intiment enlacées, toutes imprégnées de ce lieu envoûtant et mystérieux, une vallée qui aimante les explorateurs, qui se fait refuge pour la femme qui fuit, qui repousse celui qui voudrait vivre en ville. La vallée devient un personnage aussi effrayant que rassurant, à la fois ténébreux et dangereux et mystérieusement enchanteur. Les personnages sont attachants, meurtris par la vie, ils comptent beaucoup sur ce coin de nature pour avancer. Ce roman prenant se lit avec un plaisir gourmand, le suspense fait (trop) vite tourner les quelque 200 pages et cela fait longtemps que je n’avais pas ressenti un tel empressement à connaître la suite des aventures de ces six personnages. Aucun reproche, aucun bémol mise à part la frustration de ne pas avoir de nouvelles de Clémence à la fin. Une très belle découverte d’un auteur-conteur que je vais suivre et que je remercie de ne pas avoir parlé de ses parents, de ses enfants, etc.
 

Coup de cœur !

L’incipit : « La maison se fondait parfaitement dans le paysage. Ces murs en pierres sèches, sa toiture en lauze et ses volets en chêne étaient l'agencement discret de ce qu'on retrouvait autour à l'état naturel. Même le lierre courait sur ses façades comme sur les arbres avoisinants. Clémence observait l'habitation depuis le fond de la cour. Il lui suffisait de poser les yeux ailleurs quelques secondes pour que la construction disparaisse dans le relief. Elle et son fils auraient pu traverser le vallon sans jamais l'apercevoir. C'était exactement ce qu'il leur fallait. »

Dans la grotte : « Son père la contourna, leva son smartphone, et là, juste au-dessus d'eux, un cheval noir apparut. L'animal les toisait depuis un éperon rocheux, ils étaient passés dessous sans rien remarquer. Johanna se colla à la paroi opposée pour mieux le voir. Sa silhouette crépusculaire, découpée sur la pierre éclairée, donnait l'impression troublante d'observer l'équidé à contre-jour. Il avait été dessiné un mètre au-dessus de leurs têtes sur une mince corniche qui longeait la galerie. Entre sa posture et la justesse de son tracé, on avait la sensation qu'il pouvait se mettre en mouvement à tout instant. »

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20 octobre 2025 1 20 /10 /octobre /2025 12:45

Finistère - Anne Berest - Albin Michel - Grand format - Librairie des  femmes Paris

J’avais adoré La carte postale qui évoquait la branche maternelle de la narratrice-autrice, voilà son pendant paternel.

C’est d’abord l’histoire des deux Eugène. Eugène le père (l’arrière-grand-père d’Anne), au début du XXè siècle qui, dans ce petit village du Finistère, Saint-Pol-de-Léon, va prendre la défense des producteurs de légumes, fonder un syndicat rural et créer la première coopérative agricole. A la naissance de son fils, Eugène n°2, le père s’imagine que sa progéniture va suivre ses pas mais Eugène tombera amoureux du grec et finira par être professeur de lettres classiques. Quelques années plus tard, son fils, Pierre, va également suivre un chemin encore bien différent puisqu’il va devenir un grand chercheur en mathématiques, se marier avec Lélia Picabia avec qui il formera un couple maladroit, intellectuel et résolument moderne. C’est parce qu’Anne a trouvé un carnet de son grand-père et qu’elle obtient enfin quelques confessions de son père atteint de deux cancers, qu’elle se lance dans cette écriture.

Quel noble matériau que la généalogie d’ancêtres aussi remarquables que ceux d’Anne Berest ! Tout le monde ne pourrait pas en dire autant. Mais je dois bien admettre que je n’ai retrouvé ni le souffle ni la puissance de La carte postale. J’ai lu ce récit avec un plaisir modéré, les chapitres sont courts, la lecture se fait fluide, j’ai aimé me plonger dans certains aspects historiques narrés, notamment ceux de la révolte de la fin des années 60- début des années 70 (qui font tellement écho avec le sublime Livre de Kells) mais j’ai trouvé l’ensemble un peu plat, un peu fade et sans surprise. Je ne suis pas allée jusqu’à l’ennui, pas tout à fait, mais quand j’ai commencé à doucement confondre les trois hommes évoqués, j’ai soupiré. On sent bien l’écrivaine sincère quand elle parle de ce père admirable avec qui elle a toujours eu du mal à partager ses sentiments, la démarche authentique et justifiée (elle aboutit sur la légitimité – pour elle – à devenir écrivaine) mais peut-être que cette seconde enquête familiale aurait pu rester dans le cadre strictement familial. Je me rends compte aussi que je suis hermétique à la force du poids de l’héritage et à la psychogénéalogie.

Encore et encore la famille pour cette rentrée littéraire...

Avant de savoir son père atteint d’une maladie qui le tuera rapidement : « Je sentais que Pierre et Lélia continueraient à vivre cette vie étale pour l’éternité, avec, au loin, le bruit rassurant d’une tondeuse. »

N’y a-t-il pas un côté Amélie Poulain ? « Dans son enfance, Eugène avait été marqué par un épisode familial qui avait entraîné chez lui une aversion pour le pigeon, les petits pois et le mariage. Son grand-père paternel faisait partie d'un modeste orchestre de quartier à Saint-Malo. Un soir, chatouillé par l'envie de faire chanter son violon, il invita sa femme à venir l'écouter dans le salon. Mais au cœur d'un mouvement, tandis que les archers frôlaient les cordes, elle se souvint qu'elle avait un pigeon aux petits pois sur le feu. Elle quitta donc la pièce en hâte, au milieu du morceau, pour éviter que le dîner soit brûlé. Lorsqu'elle fut de retour, son mari était parti. Pour toujours. Vexé et fier comme Bérest. Elle ne le revit jamais. »

Les parents d’Anne : « La merveilleuse maladresse de deux intellectuels toujours dans leurs pensées, de deux êtres capables de résoudre des problèmes d’une infinie difficulté, mais parfois tellement inadaptés aux choses simples de la vie quotidienne. »

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