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18 décembre 2025 4 18 /12 /décembre /2025 07:24

Quatre jours sans ma mère - Ramsès Kéfi - Philippe Rey - ebook (ePub) -  Librairie Albin Michel PARIS

A 36 ans, Salmane, le narrateur, vit encore ses parents, dans le quartier de la Caverne fait de sept tours tout près de la forêt. Après avoir abandonné des études d’histoire ancienne, il se la coule douce, travaillant dans un resto du quartier sans n’avoir jamais à se soucier des tâches ménagères, des factures, de la vie en général. Il retrouve régulièrement ses potes (Archie et sa bande) au Parking pour boire et fumer et sa routine lui convient parfaitement bien. Le drame survient quand Amani, la mère, disparaît. Sans crier gare, sans explications. Le père, Hédi, s’emporte immédiatement, décrétant que sa femme les a abandonnés, il va jusqu’à enlever son alliance et déboulonner et dévisser les meubles de l’appartement. Les deux hommes sont perdus sans elle, elle a été leur repère, ils l’ont souvent oubliée et négligée, Salmane s’en rend compte. La quête de la mère mènera le narrateur à se questionner sur les origines de ses parents, cette Tunisie qui a fait d’eux des orphelins et qu’ils ont complètement reniée et oubliée... en apparence.

A la fois touchant, nerveux et sincère, ce roman se rend attachant avec des personnages maladroits et authentiques, une cité qui donnerait presque envie d’y vivre (les tags sont des mammouths et des bisons !). A la situation de départ : deux hommes abandonnés par la mère omnipotente, omniprésente, qu’on n’écoutait plus, qu’on n’aimait sans doute plus assez ou très mal, d’autres réflexions ont pris le relais, celle de l’exil, celle de la quête identitaire, celle du mensonge familial. J’ai beaucoup aimé ce roman subtil et tendre qui a pour mérite de s’éloigner d’un patriarcat malodorant sans oublier d’être drôle. Un peu comme La Bonne Mère, c’est un livre qui apporte quelque chose de neuf dans le climat intello-déprimant des productions de nos écrivains. La remise en question du gars de 36 ans a quelque chose de vivifiant et cette cité s’éloigne des clichés (j’ai beaucoup pensé à l’excellent film Gagarine de Liatard et Trouilh). Je continuerai à lire cet auteur, journaliste, s’il avait la bonne idée de publier un deuxième roman.

COUP DE COEUR 

 

« Deux mois avant le confinement, j’ai dégoté une place en or pour un sédentaire de ma trempe : un boulot à deux bornes de ma tour au Chirachid, un fast-food « fusion » où les menus « sushis » se mêlent aux formules « tajines ». Pour prouver la légitimité de son concept, le proprio Serge-Léon Rachid a affiché sur le comptoir une photo de lui en kimono, au beau milieu du désert marocain. J'y suis cuistot, caissier, gérant les selon les jours. Je suis secrétaire particulier : le patron né lui aussi en mars 1986, me fait corriger les messages qu'il envoie à sa femme et à sa maîtresse. »

« À quoi reconnaît-on un homme tombé au fond d'un puits ? Dans le cas de Hédi, aux tournevis qu'il laisse derrière lui. Il y en a partout, dans chaque pièce, éparpillés sur des tables, des chaises et des coussins. Il y en a de toutes les gammes, des neufs et des rouillés, des cruciformes et des plats. Dix-sept au total - comme s'il avait rassemblé tous les tournevis de sa vie. »

Salmane regrette ses manquements et son comportement de grand ado : « Je suis un sous-fils. »

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15 décembre 2025 1 15 /12 /décembre /2025 11:41

Marée haute, de la série de BD Marée haute - Éditions Dupuis

Dans les années 90, Badalone est une côte espagnole où la baignade a été interdite à cause de la pollution. Les habitants ont l’habitude et quelques commerces se sont développés sous le soleil catalan : Basilio vend des breloques sur la plage, Isaac des glaces tout en dessinant ses premières BD, le père de famille, ventripotent et gargantuesque, chante, la mère cuisine et les chiens font partie de la famille. On mange bien, on boit, on joue aux dominos, on raconte des histoires, on rit et on pleure. La famille du narrateur vit sa petite vie assez insouciante. Isaac ne comprend pas tout mais son ami imaginaire est toujours là pour le rassurer. Même lorsque la tempête fait gonfler les toiles du auvent.  Ce bel équilibre est brisé le jour où le commerce est vendu à un arnaqueur.

Dans cet album puissamment autobiographique, l’auteur-narrateur intercale des photos de lui et de sa famille entre deux planches. Ça sent bon le soleil, les choquitos (de petites seiches frites) et l’authenticité. J’ai beaucoup aimé lire la nostalgie d’un monde qui ne reviendra pas mais je crois que cette BD sera mieux appréciée des Espagnols par son contexte et par sa langue (l’album est jalonné de chansons espagnoles, d’expressions locales et de références culinaires). J’ai aimé les dessins variés (parfois Isaac dessine des super-héros, d’autres fois des vampires et autres monstres), la sobriété de certaines planches emplies d’émotion contrastant avec celles plus denses aux dessins ronds rappelant l’enfance. Si le contexte est tout à fait personnel, l’auteur parvient à élargir le spectre et accorder à sa BD une dimension plus universelle, celle de l’insouciance perdue de l’enfance.

Marée haute, bd chez Dupuis de Sanchez

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12 décembre 2025 5 12 /12 /décembre /2025 10:27

L'invitée surprise - Alison Espach - Charleston - Grand format - Librairie  des femmes Paris

Semaine Spéciale Navets - suite et fin !          ... ouf!!!

La très belle demeure XIXe de Cornwall Inn au Newport . Phoebe débarque seule, sans bagages, avec sa belle robe émeraude qu’elle met pour la première fois, au milieu d’une foule invitée là pour le mariage de Lila et Gary. Or Phoebe s’est rendue dans ce superbe hôtel dressé au bord d’une falaise pour se suicider. Après avoir été quittée par Matt, avec une carrière d’universitaire qui bat de l’aile, elle ne voyait plus que cette solution-là. Evidemment, elle ne va pas le faire (le roman fait 474 pages), elle va discuter avec la future mariée qui trouve tout de même scandaleux de vouloir faire ça le jour de son mariage mais qui en profite pour se confier, elle va rencontrer d’autres invités qui font lui faire relativiser ses problèmes, et elle va tout simplement reprendre goût à la vie. D’autant plus que le futur marié, Gary, lui plaît bien...

Jamais jamais je ne serais allée spontanément vers ce pavé feel good mais je tenais à lire ce livre offert. Du positif : ce n’est pas si mal écrit, certains passages m’ont fait sourire et il est confortable de ne pas se prendre la tête avec une lecture et, et... j’ai du mal à trouver d’autres points positifs. Le début n’était pas si mauvais mais je crois que ça a dérapé avec le suicide raté de Phoebe : de suicidaire, elle passe à demoiselle d’honneur de la mariée toujours à l’écoute des autres, capable de prendre du recul, de parler franchement et de faire les bons choix.  Rien n’est crédible, tout est de pacotille, outré et lié au fric (m’enfin, dans quel monde un mariage dure 6 jours dans un hôtel de luxe !) et que c’est looong pour finalement ne pas dire grand-chose. L’autrice a la prétention de faire des parallèles, régulièrement, avec Mrs Dalloway. La fin est prévisible deux cents pages plus tôt.  Je ne parlerai pas de passages franchement douteux (si, en fait, je vous mets ci-dessous de petites citations). Bref, ce genre de roman a son public dont je ne fais pas partie.

Le pouvoir de persuasion de la future mariée qui essaie de retarder la date du suicide de Phoebe : « Qu’est-ce qui vous presse ? Une fois morte, ce sera pour toujours, vous savez. Ça ne change rien de repousser à une semaine. »

Quand est-ce que j’ai dit que c’était bien écrit ?  « Jim lui tient la main un tout petit peu trop longtemps, comme s’il vérifiait si elle porte une alliance, et Lila a peut-être raison : il semble draguer tout le monde. »

Lila : « J’ai des sentiments. Tout le monde pense que parce que je suis blonde, je ne ressens rien. Mais tu sais quoi ? Je ne suis même pas une vraie blonde ! »

« Et c’est vrai. Être mort, c’est si facile. Quelle chance de vivre, même rien qu’un jour. »

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9 décembre 2025 2 09 /12 /décembre /2025 10:52

Clamser à Tataouine de Raphaël Quenard - Editions Flammarion

Semaine un peu particulière ... ni calendrier de l'avent, ni pains d'épice, ni petites guirlandes de sapin mais une semaine Spéciale Navets ! 

J’ai changé 2613 fois d’avis quant à la décision de lire ou pas ce premier roman. J’apprécie l’acteur, je pense qu’il apporte quelque chose de nouveau même s’il a tendance à jouer le même rôle d’un fim à l’autre.

Le narrateur réussit à squatter chez une Liliane, une octogénaire, à Tataouine et c’est, tous frais payés, qu’il se paie le luxe de raconter son histoire. Au bord du suicide et au bord d’un immeuble de huit étages, il a eu une révélation : non, il ne se tuera pas mais se mettra à tuer. Il élabore illico presto un programme : une femme de chaque classe sociale. D’abord l’aristocrate qu’il poignarde avec un couteau de cuisine, puis l’ingénieure qu’il empoisonne, la femme de footballeur, la jeune active, la caissière, ... Il élimine sans remords ni regrets, ne se fait jamais pincer, gagne en cruauté et perd en humanité.

                Dans les traces d’un Fabcaro (l’humour en moins) que Raphaël Quenard peine tout de même à rattraper, c’est un serial killer qu’on nous montre à l’œuvre, tuant sans sentiments ni conviction réelle. Si le style s’avère sympa par endroits, rafraîchissant, mordant, fluide, alliant langage soutenu, néologisme et langage familier, l’intrigue est creuse, sans intérêt et répétitive, avec une structure simpliste : un meurtre d’une femme = un chapitre. Les modes opératoires diffèrent un peu mais il n’y a ni psychologie, ni finalité clairement exprimée. S’il s’agit d’un psychopathe dont on décrit le parcours, il aurait fallu creuser les tenants et les aboutissants et ne pas nous laisser avec ce seul désir de meurtre surgi après un suicide raté qui sort de nulle part. Ce qui ne fonctionne pas, c’est qu’un type foncièrement gentil devienne un taré doublé d’un gros dégueulasse. Sans parler du manque de liant et de subtilité qui atteint des sommets de perniciosité et de perversité dans les dernières pages. D’autres l’ont dit avant moi mais il est clair que si ce n’avait pas été « Raphaël Quenard », le roman n’aurait jamais été publié, mais bon, c’est la vie... Le tout se lit quand même bien et vite, j’ai trouvé la pirouette finale réussie et entre deux bouquins très exigeants et si on s'ennuie terriblement, pourquoi pas.

Le narrateur aide son hôte à se rhabiller aux toilettes : « Je lui prête main-forte. Une fois redressée, reste à remonter sa culotte et replacer son pantalon. Je l'aide et ai la joie de goûter à des effluves dont je me serais volontiers passé. Ceux qui, comme moi, ont frayé avec le grand âge le savent bien, une culotte, passé 80 ans, c'est une benne à ordures laissée à l'abandon. Liliane répète souvent que le général De Gaulle avait raison, que la vieillesse est un naufrage. »

« J'avais flirté avec la mort et je me voyais tout à coup comme programmé pour la semer. »

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6 décembre 2025 6 06 /12 /décembre /2025 11:40

 

A l’initiative de Marc Azéma, un chercheur archéologue spécialisé dans l’art préhistorique, sept artistes dessinateurs se voient attribuer une petite grotte dans le Lot afin qu’ils prennent le relais de leurs « collègues préhistoriques » et qu’ils repeignent, en toute liberté, avec des pigments et de l’eau de chaux, ses parois. Etienne Davodeau ouvre le bal, narrant rapidement cette expérience hors du commun qui l’enthousiasme, tant pour le lieu unique que pour ce travail collectif. Il s’amuse même à dessiner de gros yeux sur un rocher à l’extérieur. Pascal Rabaté dessine l’entièreté de la grotte pas très grande mais longue et humide, chacun ayant un morceau de mur. Emmanuel Guibert choisit de raconter la marche dans la nature avec son compagnon Beaudoin qui, lui, se fait plus sauvage dans ses dessins, dans le récit de cette aventure, rendant hommage à la longue lignée de graffeurs à travers les siècles. Chloé Cruchaudet semble être la plus anxieuse, elle qui a toujours rêvé de peindre sur des murs, tourne et retourne la question du choix du et des motifs à tracer. Troubs a un style plus brut, plus minéral, il s’appuie sur les coulées de calcite qu’il métamorphose en éléphant, en grue ou en harfang. David Prudhomme évoque Rupestres, qui, treize ans auparavant, avait déjà réuni la plupart des artistes pour une expériences analogue.

Moi qui ne me suis jamais particulièrement intéressée aux peintures rupestres et pariétales, j’avais déjà été charmée par le roman de Renaud de Chaumaray, Quitter la vallée qui évoquait ces dessins venus d’une autre ère, vint ensuite cette BD collective rencontrée par hasard dans une bibliothèque. Cet univers est fascinant et cet album nous en donne un avant-goût absolument délicieux. Ces grands noms d’auteur qui se succèdent, dont on distingue bien le style si caractéristique, cette grande œuvre commune (paraît-on qu’on ne peut pas la visiter mais qu’un film a été réalisé), c’est jouissif ! Imaginer ces artistes créant à même la roche avec les mêmes matériaux que leurs ancêtres, se retrouvant dans une ferme accueillante pour y manger, y discuter, y dormir, quelle résidence inouïe ! Ma préférence est allée aux pages d’Emmanuel Guibert qui s’est montré sautillant, drôle et plein d’esprit, qui lui, pourtant, n’a pas représenté la grotte mais uniquement de petits personnages. J’ai adoré les traits de Beaudoin rappelant l’art primitif de nos ancêtres. Surtout, j’ai aimé que des mots forts et touchants accompagnent les dessins. J’en sors émerveillée, c’est un coup de cœur de lecture et de découverte !

Emmanuel Guibert : « Sept peintres rupestres badigeonnent la muqueuse d’une caverne. C’est jouissif, de peindre sur la roche. Et rébarbatif. Et instructif. D’abord, il n’y a pas de format, pas de limites. Le pinceau rencontre à peu près toutes les surfaces, du lisse au buriné, du plat au boursouflé, du ruisselant au sec. A chacune son lot de plaisirs et de désagréments. »

 

David Prudhomme : « Je brosse, je tape, je frotte, je caresse, je tamponne, je zèbre, je recouvre. Les mêmes gestes depuis la Préhistoire. Des gestes qui donnent des points, des traits, des taches qu'on assemble chacun à notre façon. Durant 5 jours, je te raconte, je me raconte l'histoire du dessin de figures. Alors il faut que tu saches, on ne l'a pas prémédité, pas plus qu'on a qu'on l'a vu venir, mais il se trouve qu'on pose ces gestes au moment précis où... dehors ils sont en train d'imaginer les moyens de s'en passer. Figure-toi qu'on a trouvé le moyen d'écrire des mots à une machine qui les transforme illico en image. Image qui peut imiter le dessin. Fascinant mais faut pas confondre. Ces images sont des illusions et comme dans l'allégorie de la caverne, elles détournent ...de la vérité. La vérité ? L'intérêt du dessin, c'est pas l'image.Eh non, tu le sais bien, toi, notre grotte. Dessiner, c'est enregistrer un parcours de l'œil, de la main, du pied, de la bouche, du corps, de l'esprit sur un support. L'image immatérielle est une image hors temps. Un dessin donne toujours une notion du temps nécessaire à sa création. Le dessin est un art de la trace et les amateurs de dessins sont des pisteurs. »

 

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3 décembre 2025 3 03 /12 /décembre /2025 20:39

Les démons de Berlin - Fabiano Massimi - Albin Michel - Grand format -  Place des Libraires

1933. L’ancien commissaire de police, Siegfried Sauer, a été sommé de quitter Vienne pour se rendre à Berlin : son ex-compagne, Rosa, qui a rejoint les rangs de la résistance, a disparu dans des circonstances inquiétantes. Affublé d’acolytes dont il ne sait s’ils sont véritablement sincères ou secrètement hostiles, Sauer arpente les rues de Berlin et découvre que la seule piste qui le mène à Rosa est une série de meurtres sordides. En effet, des jeunes femmes surnommée « les innocentes » qui se ressemblent toutes et ressemblent également à Rosa, sont retrouvées sauvagement assassinées, les unes après les autres... Ernst Hanfstaengl surnommé « Putzi », un financier d’Hitler est intimement lié à ces meurtres. Ces sombres affaires vont mener Sauer et ses compagnons au Reichstag qui va brûler, un soir de février 33 dans de mystérieuses circonstances.

C’est toujours frustrant de lire un « tome 2 » sans avoir lu le premier opus (qui est L’Ange de Munich qui a apparemment plu à ses lecteurs) ... Mais ce n’est pas ce qui m’a dérangée le plus, j’ai davantage été contrariée par le rythme lent de l’intrigue, les 537 méandres et détours utilisés pour nous emmener au cœur de cette enquête et ce qui nous intéresse le plus : l’incendie du Reichstag. Le fameux événement accompagné de l’accusation portée sur un communiste et ses conséquences désastreuses (les nazis avaient la voie libre pour renforcer leur politique d’intimidation déjà bien amorcée et limiter toutes les formes de liberté), tout ça n’arrive que dans les derniers chapitres. Les relations entre les trop nombreux personnages, certaines réflexions cuculapraline et des rebondissements qui n’ont pas servi à grand-chose m’ont perdue. C’était tout de même appréciable d’écouter ce livre audio à Berlin même, non loin du Reichstag...

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30 novembre 2025 7 30 /11 /novembre /2025 19:24

Mon vrai nom est Elisabeth de Adèle Yon - Decitre

            La narratrice et autrice, Adèle Yon, craint d’avoir hérité de la folie de son arrière-grand-mère, Elisabeth surnommée Betsy. Née en 1916, Betsy a toujours fait preuve d’une excentricité qui était mal vue, capable de piquer des colère noires. Fiancée en 1940 à un certain André, elle se mariera avec lui et sera internée en 1951 à la demande de son père et de ce nouveau mari... pour ne sortir de l’hôpital psychiatrique que dix-sept ans plus tard. Adèle a besoin d’en savoir plus sur ce nom devenu tabou, sur cette histoire si mystérieuse, d’autant plus que Betsy a subi une lobotomie. Elle interroge, en 2023, la famille de Betsy mais aussi le personnel hospitalier de l’époque, elle va mener une enquête approfondie sur les pratiques médicales des années 40-50, lire les dossiers médicaux de son aïeul, confronter les déclarations.

Betsy a clairement été une victime de son époque, une victime du patriarcat. L’autrice le prouve par différents moyens et procédés qu’elle retourne dans tous les sens, bravant souvent les silences, les omissions, les dossiers passés à la déchiqueteuse. Entre enquête familiale, autobiographie, rapport scientifique sur la lobotomie, témoignage et échange épistolaire, cet hommage à une ancêtre bouscule les codes. De là à dire que c’est révolutionnaire, bof, je n’en suis pas certaine. Si j’ai trouvé certains passages fort intéressants, l’ensemble m’a paru long, avec pas mal de bavardages et de répétitions, 400 pages pour aboutir à la conclusion que cette Betsy était une victime comme tant de femmes à cette époque. Désireuse d’un peu de liberté (il lui faut même « davantage de liberté qu’à la plupart des jeunes femmes »), on lui a coupé l’herbe sous le pied en la traitant de folle, on s’en est débarrassé, c’est si facile. Et des médecins ont tâtonné et bricolé avec elle, la prenant pour un cobaye, tout ça, on le savait déjà. Et que les grands docteurs étaient fort capables de se tromper de diagnostic (une enfant étiquetée "arriérée" s'est avérée - dix ans plus tard- être sourde). Et que le patient sortait de l’asile bien plus fou qu’en entrant. Vous l’aurez compris, je suis loin de la frénésie passionnée que suscite ce roman -qui n’en est pas un- depuis le mois de février.

Selon une étude californienne : « sur les 241 patients lobotomisés dont les dossiers lui ont permis d'identifier le sexe, 85% étaient des femmes, alors que la population asilaire était alors majoritairement masculine. »

« La lobotomie n'est souvent que l'étape ultime d'un processus de négation de l'autre qui structure déjà les rapports familiaux. »

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27 novembre 2025 4 27 /11 /novembre /2025 08:14

Dors ton sommeil de brute - Carole Martinez - Gallimard - Grand format -  Librairie Gallimard Paris

Eva est partie du foyer familial où elle vivait avec Pierre et leur fille de huit ans, Lucie. Elle a emmené Lucie en Camargue pour fuir le mari violent devenu père agressif. Installées dans une maison sans volets, aux murs blanchis à la chaux, au milieu des marais, elles trouvent un nouveau rythme de vie. Un voisin éloigné, un « géant sauvage » très gentil, Serge, comble leur nouvelle solitude. Il a pour unique compagne une radio et les chambres d’enfants vides chez lui cachent un lourd secret. Mais un phénomène étrange s’abat sur la Terre entière : un rêve collectif surprend tous les enfants non pubères et, à la même heure, ils poussent un long cri terrifiant qui avance à la vitesse constante de la rotation terrestre. Quelques nuits plus tard, tous les enfants sont pris d’une crise de somnambulisme et se dirigent vers le point d’eau douce le plus proche. Serge sauve in extremis Lucie de la noyade. La planète s’émeut et s’affole et Eva, médecin spécialisée dans le sommeil, se questionne sur ces manifestations qui vont se répéter.

Un récit bien étrange ... et dans quel univers onirique ! ... une sorte de dystopie qui s’interroge à la fois sur le pouvoir du rêve et sur l’humain au cœur d’une nature qui le dépasse. Les points de vue alternent entre celui d’Eva qui s’exprime à la première personne et celui de Serge à la deuxième personne. J’ai adoré cette lecture hypnotique et enchanteresse qui, comme un conte, a aussi bien le don de terrifier que de faire rêver. La dimension onirique n’efface en rien le portrait de personnages forts et les liens qui se tissent entre Serge, Eva et Lucie sont sublimés jusqu’à la dernière page. L’écriture de Carole Martinez est, comme pour ses autres romans, lyrique, poétique et foisonnante, toujours très belle. Inventif et original, ce roman a su apporter une vraie touche novatrice, percutante et rafraîchissante. Je me rends compte que ce réalisme magique m’emporte complètement et je suis conquise, voire émerveillée, par ce titre emprunté à un vers de Baudelaire. Mais pourquoi n’en a-t-on pas entendu davantage parler ? Quelle réussite ! Vous l’avez compris, malgré un ou deux petits bémols que je ne peux exprimer ici sans spoiler, c’est un gros coup de cœur.

Merci pour ce joli prêt !

Eva : « En courant, je parvenais à la fois à contempler et à habiter le paysage. J'y avais soudain ma place, une place que ma fille trouvait toujours naturellement. En courant, je devenais l'espace qui me contenait, le chemin, l'étang, le delta. Je m'emplissais du paysage à chaque inspiration, je le pénétrais à chaque expiration, je m'évadais, j'épuisais mes angoisses. Courir est un moyen de se sauver de tout, même de soi-même. »

Serge a sauvé Lucie : « Son pull couleur nuit était perlé d'étoiles. Céleste, il tenait l'enfant au-dessus de la voûte de ses larges épaules, il portait ma fille endormie, la tête blonde relâchée, appuyée sur sa tête. Les cheveux de Lucie dégoulinaient sur le visage du colosse. Il l'avait emmitouflée dans sa canadienne comme une oie blessée pour qu'elle n'ait pas froid. »

Serge, timide : « Pour l'entendre, on devait faire un pas vers lui et entrer dans cette zone où il devenait un autre, où son parfum prenait le dessus, où son regard perdait son apparente indifférence et dégageait une douceur de mousse et de sous-bois, une suavité où l’on aurait voulu s'enfoncer et se perdre, une profondeur dont on ne pouvait plus se détourner ni s'échapper. »

« En Occident, depuis l'avènement de la psychanalyse, le rêve est un moyen d'entrer en relation avec notre inconscient, la matière de l'intime, celle de nos profondeurs. Nous imaginons que nos rêves ne racontent qu'une histoire individuelle, qu'ils sont une clé pour se comprendre soi-même. Mais, dans d'autres cultures, le rêve s'ouvre sur une dimension qui ne touche pas à l'intime, il est une porte sur le monde-autre. Il raconte une histoire collective et peut induire des événements dans la réalité. »

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24 novembre 2025 1 24 /11 /novembre /2025 10:58

Confession d'un masque - Yukio Mishima - Folio - Poche - Place des Libraires

Le narrateur est un garçon né dans les années 30 au Japon. Surprotégé par des parents rarement présents, couvé par une grand-mère attentionnée, maladif et timide, il se sent à part dès la petite enfance. Subjugué par l’image de Jeanne d’Arc, il est déçu d’apprendre qu’il s’agit d’une femme. Ensuite émoustillé par l’odeur de la sueur des soldats lors d’un défilé en ville, il est très tôt attiré par le travestissement. Son premier amour, Ômi, un garçon un peu plus âgé que lui, plutôt dévergondé et insolent, semble avoir façonné et conditionné toutes ces attirances ultérieures. Mais le narrateur se fait violence pour tenter d’éprouver quelque chose qui s’approcherait de l’amour pour une femme, afin de paraître « normal ». Qu’il soit professeur ou statue grecque, ce sont pourtant toujours les hommes qui l’attirent et il réfrène ses désirs en s’adonnant, plusieurs fois par jour, à ses « mauvaises habitudes ».

Je suis certainement sortie de ma zone de confort avec cette lecture mais ce n’est pas une mauvaise chose. D’ailleurs, je pensais me livrer à une expérience hors du commun (la préface de l’auteur promet une « autobiographie sexuelle avec une « étude du sadisme et de la perversion ») mais finalement je me suis parfois retrouvée dans les pages de cet enfant et adolescent en quête d’identité. Il ne fait que subir les pressions de son époque et de son pays, et exprime avec justesse les souffrances et le mal-être ressentis parce qu’il est homosexuel. Si ses désirs de voir une peau trouée et le sang couler n’ont pas été mes passages préférés, j’ai apprécié de lire l’évolution du personnage avec un goût de la mort présent très tôt (enfant déjà, il était convaincu qu’il allait mourir jeune – il imagine d’abord une maladie puis la guerre lui offre d’autres possibilités de représentation...). Je ne peux pas dire que j’ai vraiment aimé cette lecture, j’étais plutôt pressée de la terminer mais j’ai trouvé intéressante cette plongée dans les années de guerre au Japon (je suis tellement ignare que je ne pouvais qu’en apprendre), accueillies par flegme par une population qui ne fait que subir, j'ai apprécié l'écriture délicate de l'auteur et son authenticité face à un sujet intime.

Yukio Mishima est connu pour s’être donné la mort en faisant seppuku, un suicide spectaculaire (il a été décapité par un compagnon comme le veut la tradition.)

Merci Moka et "Les classiques c'est fantastique" pour cette découverte que je n’aurais pas faite sans ton challenge du mois de novembre qui consiste à mettre le focus sur Yukio Mishima (mais pourquoi lui? j'aimerais savoir !)

Yukio est fasciné par les contes : « une attirance dont je ne pouvais me défendre, entraînait mon cœur vers le sang, la nuit et la mort. Sans relâche, la vision des « princes condamnés à mourir » me poursuivait. Qui pourrait m'expliquer pourquoi il m'était si doux de me laisser à des rêveries où je faisais le lien entre les collants qui révélaient leur corps et la mort cruelle qui les attendait ? »

Une série de mensonges amène Yukio à séduire une jeune femme, Sonoko : « Me duper moi-même était désormais ma seule planche de salut. Une personne qui vient de se blesser n'est pas toujours très regardante sur la propreté du premier pansement qu'on lui applique. Pour ma part, la contrainte de l'auto-imposture me servant souvent à stopper l'hémorragie, je n'avais qu'une envie, courir vers l'hôpital à toutes jambes. Cet arsenal englué dans l'indolence, je me plaisais soudain à l'imaginer sous l'aspect d'une caserne au règlement draconien. Une caserne où je devais rentrer dès le lendemain, à défaut de quoi on allait me mettre aux arrêts de rigueur. »

 

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21 novembre 2025 5 21 /11 /novembre /2025 23:42

Casterman - Japorama

Petite virée touristique au Japon en passant par les coutumes, les lieux de culte, les châteaux, les habitudes et les particularités nippones mais aussi la gastronomie, le savoir-vivre, les nombreux contrastes (modernité et tradition, notamment), les incontournables à visiter : Tokyo (40 millions d’habitants pour le Grand Tokyo !), Kyoto, Osaka, Hiroshima, le lac Biwa, la forêt d’Ise, le Temple du Pavillon d’Or, la forêt de bambous, le sanctuaire de Fushimi, Nara et ses cerfs, la mer intérieure de Seto, le château du Héron blanc, et j’en passe. Le tout est illustré par Sabrina Ferrero, aussi italienne que l’auteur, Marco Reggiani, parti vivre au Japon en 2014.

J’ai beaucoup aimé cette escapade nippone, dans le préambule, l’auteur se donne pour mission de donner envie de visiter l’île, c’est mission accomplie ! Au-delà de la gastronomie qui m’a toujours fascinée, les paysages divers et colorés, les temples et les châteaux m’ont plu. Uniforme, politesse et propreté (à l’école, les enfants assurent eux-mêmes l’entretien de leur classe, quelle bonne idée !) sont les mots d’ordre des Japonais. J’ai aimé la variété des thés, des algues consommées, des pâtisseries dont on ne connaît quasi rien ici, j’ai été étonnée par le nombre de superstitions ancrées dans la culture du quotidien, le wabi-sabi, cette reconnaissance de la beauté simple, humble et imparfaite m’a parlé tout comme les jardins asymétriques et zen. Il me semble tout de même que l’auteur donne une image très rose du pays et passe sous silence la version moins dorée (le culte du travail, le coût de la vie, la difficile intégration des étrangers, la place de la femme, les fréquents séismes, ...) mais comme c’est une sorte de guide de voyage destiné à attirer les visiteurs, on lui pardonne. Il me plairait beaucoup d’entrer dans un onsen (une station thermale), porter un kimono et des zori (les tongs en paille de riz) et vivre un temps dans un ryokan (ces auberges traditionnelles, modèles de pureté et de bon goût). Un beau voyage dépaysant !

Je sais exactement à qui je vais offrir ce livre :)

J'ai souvent découvert le Japon par le biais de la BD : Onibi, La jeune femme et la mer, Tokyo Sanpo, Le Gourmet solitaire, Les Rêveries d'un gourmet solitaire, ...

 

 

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