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23 avril 2026 4 23 /04 /avril /2026 15:04

Surchauffe - Nathan Devers - Albin Michel - Grand format - Librairie Albin  Michel Paris

Jade Elmire-Fasquin travaille pour Arcadie, un grand groupe d’hôtels de luxe. Alors qu’elle est missionnée pour ouvrir un nouveau palace dans l’archipel d’Andaman, dans l’océan indien, c’est une île en particulier qui attire son attention ; celle du peuple des Sentinelles, une tribu isolée du reste du monde qui a toujours vécu en autarcie. Les Sentinelles semblent s’être donné le mot pour attaquer voire tuer tout intrus, du militaire au pêcheur en passant par un missionnaire chrétien. Jade, frustrée dans sa vie professionnelle et amoureuse (elle est mariée avec Thomas qui est devenu un vrai requin depuis qu’il est animateur télé), se découvre une vraie passion pour ce peuple. En les étudiant davantage, elle constate que les habitants de cette île ne sont peut-être pas aussi agressifs que l’histoire le laissait penser et qu’ils obéissent avant tout à un instinct de survie. Jade prend la grave décision d’aller seule découvrir l’île et son peuple, une nuit. Les conséquences s’avéreront catastrophiques.

Ce roman amène le lecteur à découvrir ce peuple fascinant qui existe toujours mais il démontre aussi à quel point l’ethnocide fait des ravages : sous prétexte de construire un hôtel de luxe, les plus riches de la planète s’apprêtent à sacrifier tout un peuple et Jade, pas plus futée et non moins égocentrique que tous ses chefs et collègues, accomplit une belle connerie à elle toute seule. Le sujet de ce livre n’est donc pas dénué d’intérêt mais j’ai trouvé son traitement d’un cynisme répugnant. Tous les personnages sont détestables, l’humour aurait pu rehausser ce portrait d’une société malade mais c’est plutôt un ton pédant qui est adopté d’un bout à l’autre. Entre les pervers, les girouettes, les hommes sans caractère et celui qui possède la maison la plus chère du monde, je ne me suis pas du tout retrouvée. Le livre est plutôt bien écrit si on exclut certaines phrases comme « je les éternisais rien qu’en les contemplant », je n’ai finalement aimé qu’un court passage où l’auteur se moque de Jordan Bardella. Aucune lueur d’espoir dans un univers où les hommes sont tous plus mauvais les uns que les autres : triste constat. Un roman bavard, suffisant et aussi insupportable que son auteur. Il n’y a même pas de remerciements à la fin du roman... pour moi, ça veut dire beaucoup.

« Rien, dans le monde, ne sera jamais suffisamment mondial, assez tentaculaire, assez cyclopéen, par rapport à son instinct premier : mondialiser tout ce qu'il touche. Transformer toutes les villes qu'il englobe en une même plateforme disneylandisée. Fondre toutes les langues dans son volapük managérial. Gommer toutes les différences sous sa dalle de béton. Mais les toutes nos solitudes à son réseau démesuré - et ce pour mieux s'élargir. Car le monde a un but : se métastaser partout. Transformer chaque chose qu'il touche en une parcelle de la maison humaine. Repousser continuellement les bornes de son empire sans fin. »

« Car le fait est là et Thomas avait raison : la Sentinelle résiste au monde parce qu’elle n’a jamais voulu transiger avec lui. Confinée dans sa solitude, elle s’est barricadée à l’intérieur du temps. Son histoire forme elle-même une île entre celle des empires et des Etats-nations. Une enclave qui refuse d’appartenir à l’Espace-Un d’une planète lissée par son uniformisation. »

Le billet de Sandrine.

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20 avril 2026 1 20 /04 /avril /2026 17:58

Yon Tome 1 - Camille Broutin - Dargaud - Grand format - Paris Librairies

Troisième BD reçue via la Box « Kube dessinée ». Un manga, cette fois-ci, d’une jeune Américaine qui a grandi et s’est formée en France.

Un internat de filles perdue au milieu de nulle part. Les élèves sont là soit parce qu’elles ont fait de grosses bêtises soit parce que leurs parents sont des monstres. Margot est une fille mélancolique et morne qui aime s’isoler. Elle se retrouve d’ailleurs seule dans une partie désaffectée de l’internat lorsque l’alarme retentit. Cette alarme signifie que le « phénomène » menace : de grosses billes blanches (ou de petites balles de ping-pong) tombent du ciel et risquent de contaminer végétaux, bâtiments et humains en les exterminant. Face à l’effet de masse des filles égoïstes et stupides, Margot sait comment réagir – avec prudence et bon sens -  et réalise surtout que les dessins de la fille du directeur, cette fille simplette qui ne parle pas, a le pouvoir de tenir les « créatures » blanches à distance.

Moi qui ne suis pas une grande adepte du genre fantastique, je me suis laissé entraîner dans cet univers étrange et assez fascinant de filles livrées à elles-mêmes face à une menace qu’elles ne connaissent pas suffisamment. L’intrigue est bien menée, en plus de tourner autour de ces créatures diaboliques, elle s’intéresse aussi aux rapports juvéniles, aux relations de dominant/dominé, aux complicités, aux rivalités, à cette hiérarchie qui s’impose vite dans un microcosme nouvellement créé. Le fait que des dessins simplistes et enfantins détiennent un pouvoir ajoute un brin de poésie. J'ai aimé le graphisme même si la couleur m'a manqué. La série compte quatre tomes, j’aimerais me procurer la suite ; je ne sais pas si j’ai loupé l’info mais j’aurais aimé savoir en amont qu’il s’agissait d’une tétralogie.

Le billet de Fanja

Yon tome 1

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17 avril 2026 5 17 /04 /avril /2026 18:20

Hors champ - Marie-Hélène Lafon - Éditions Buchet/Chastel - Grand format -  Librairie des femmes Paris

Claire et Gilles sont sœur et frère et vivent ensemble dans une ferme familiale du Cantal. Claire est la bonne élève modèle, pensionnaire dans un collège, elle adore lire, apprendre et rêve de Paris. Gilles se demande quels péchés il va pouvoir raconter au curé pendant la confesse. Plus tard, il préparera le brevet agricole en alternance pour seconder son père (qu’il n’aime pas) et deviendra pompier volontaire, tandis que sa sœur ira à la capitale pour devenir professeure et écrivaine. Elle reviendra régulièrement à la ferme, s’activant à aider aux tâches ménagères. Gilles, lui, y restera, entre sa mère si peu tendre et un père qu’il déteste de plus en plus. La crise agricole fait rage, les fermiers ne peuvent plus faire leur propre fromage et finiront par vendre leur lait à une grande coopérative.

Je n’avais plus lu cette autrice depuis 2015 avec Joseph et Gordana. Il me semblait que son style lapidaire ne me convenait pas. Pas totalement butée, j’ai voulu retenter l’expérience mais j’admets que je ne suis pas plus enchantée dix ans plus tard. Certes, Marie-Hélène Lafon parvient en peu de mots à retracer ces deux vies avec justesse et réalisme, elle aime faire voyager les sons et les odeurs dans ce récit ancré dans un univers rural âpre, l’écriture est élégante quoique sobre mais je suis restée frustrée par cette économie de mots et de sentiments, heurtée par toutes ces ellipses qui emmène le lecteur de la petite enfance des personnes à leur (presque) vieillesse en à peine 170 pages. Et, surtout, demeure, une grande mélancolie, une tristesse résignée quant au sort des paysans, quant au destin tout tracé de ces deux enfants, l’un voué à rester malheureux aux côtés de ses parents, l’autre résolue à s’envoler vers un ailleurs qui, semble-t-il, ne la rend pas tellement plus heureuse. Ni espoir ni lumière dans cet univers clos et silencieux.

« La mère aussi avait honte parce que les voisins voyaient ce que la ferme était devenue, une petite ferme où l'on vivotait plus ou moins en tendant le dos entre deux catastrophes, une interdiction de mise en vente du lait ou une panne de la machine à traire. Il n'avait pas cet orgueil mais, sans se concerter avec les parents, il n'avait lui non plus jamais rien dit à sa sœur de cet épisode du lait jeté ; elle ne savait pas, ne saurait pas, ne devait pas savoir, même si, à peu près une fois par an, les rares fois où ils sont seuls, elle lui répète en le regardant aux yeux, si un jour tu veux arrêter tout ça, tu peux compter sur moi. »

Une vache est morte : « L’odeur est entrée dans la maison ; elle flotte dans le couloir, sinue sous la table, lèche les murs roses et grumeleux de la salle de bains et triomphe en bouffées grasses quand Claire ouvre le frigo pour y ranger les yaourts à la vanille commandés par la mère et la limonade du père. »

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14 avril 2026 2 14 /04 /avril /2026 09:15

Je suis Romane Monnier

Thomas est gérant d’une boutique de reprographie. Un matin, après une soirée dans un restaurant avec son ami Nathan, il se retrouve avec un portable qui n’est pas le sien. Un échange involontaire aurait-il eu lieu la veille ? S’il parvient à récupérer son portable, la propriétaire de l’autre téléphone, Romane Monnier, lui abandonne le sien, avec ses codes d’accès, sans la moindre explication. Thomas va consacrer la plupart de son temps libre à fouiller les données de ce portable : messages, vocaux, photos, notes, vidéos, mails, ... Cette immersion dans la vie d’une autre va aussi lui donner l’occasion de revenir sur son passé et de se remettre en question. Devenu père très jeune et contre son gré, on lui a confié sa fille Léo quand elle avait deux ans, il l’a éduquée comme il a pu, sans la présence d’une mère.

C’est un roman original qui accroche le lecteur dès le départ : pourquoi Romane Monnier cède-t-elle son portable à un inconnu ? Où est-elle ? Que cherche-t-elle ? Ces réponses surgissent progressivement, à mesure que Thomas lit ces notes, messages, échanges et réflexions, et que les indices nous parviennent. Le roman interroge notre quotidien avec ce smartphone constamment en main, cet objet devenu indispensable et si précieux qui contient une bonne part de notre vie. Mais le roman évoque aussi d’autres thèmes tels que la question de l’identité, la fiabilité de nos souvenirs, l’éducation, le langage, les évidences et poncifs prononcés tous les jours, la vanité des relations humaines. Le mélange des genres confère à cette lecture une singularité, renforcée par une thématique résolument moderne et un rythme d’une grande fluidité. Comme souvent chez De Vigan, l’analyse est à la fois très juste, fine et très pertinente, elle sait nous pousser dans nos retranchements et nous faire réfléchir. Un roman à mettre entre toutes les mains.

Delphine de Vigan figure en bonne place sur le podium de mes autrices préférées, j’avais adoré Rien ne s’oppose à la nuit, D’après une histoire vraie et (un tout petit cran) en dessous Les enfants sont rois. Et puis encore : Un soir de décembre, No et moi, Les loyautés, Les gratitudes.

Quand Thomas a récupéré son téléphone : « La joie qu'il ressent en retrouvant l'appareil le surprend lui-même. D'une seconde à l'autre, il respire mieux, il se sent enfin relié à l'extérieur, il n'est plus seul, il envisage l'avenir avec sérénité. Le voilà heureux et soulagé comme il ne l'a pas été depuis longtemps. On lui aurait rétabli l'électricité et l'eau courante, sa joie n'aurait pas été beaucoup plus grande. Il songe un instant à cette aliénation insensée qui s'est insinuée dans sa vie comme dans celle de la plupart des gens qu'il connaît, il suffit de regarder autour de soi : ces dizaines de visages penchés sur leurs écrans, dans le métro, dans la rue, qui ne se regardent plus, ne regardent plus le ciel, ne regardent plus leurs enfants, mais continuent d'avancer ainsi, tête baissée, aveugles au monde auquel ils se croient reliés. »  

« Dans toutes les familles, il y a les souvenirs triomphants, et puis ceux qu'on préfèrerait oublier. Les premiers sont matière à récit, nourrissent le mythe et l'épopée, les seconds sont planqués derrière les premiers comme derrière une armoire normande. Il arrive qu'ils surgissent lorsque le meuble est déplacé. »

Réflexion de Romane : « Les gens que je côtoie, pour la plupart, ne se séparent jamais de leur smartphone. Nous ne pouvons plus renoncer à cette possibilité d'être là, quel que soit le lieu, et d'échanger avec ceux qui n'y sont pas... Illusoire don d'ubiquité. Dangereux sentiment de toute-puissance. Car il nous faut désormais conjuguer plusieurs réalités : celle où nous sommes, mais aussi celle que nous partageons avec une multiplicité de contacts d'amis, plus ou moins lointains, qui composent cette constellation réelle et virtuelle que je ne parviens même plus à me représenter. »

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11 avril 2026 6 11 /04 /avril /2026 17:05

Mon petit nid douillet - Chiaki Ida - Soleil - Grand format - Librairie  Martelle Amiens

Cinq appartements de jeunes filles, cinq ambiances différentes : Sasa, très organisée, varie tous les matins son petit-déjeuner (de la salade de patates réchauffée sur une tranche de pain de mie au pain au lait en passant par l’omelette japonaise). Kae est plus flemmarde, elle aime lire des romans policiers et cuisiner des plats uniques dans une grande marmite. Nanako préfère une décoration d’intérieur plus désuète, un brin romantique avec peintures et fleurs séchées. Délicate et raffinée, elle aime inviter sa sœur à déjeuner. Midori a un bureau semi-enterré en sous-sol, elle aime boire des chocolats chauds et écouter des émissions de radio pendant ses pauses (elle est autrice). Chez Akira, l’appartement est encombré de cartons puisqu’elle vient d’emménager et organise sa vie dans son studio pour en faire un petit nid douillet avec des objets trouvés dans un marché aux puces.

C’est un petit manga très doux aux couleurs plutôt chaudes, voire automnales, qui est aussi douillet que son titre l’indique. J’ai aimé que ce ne soit que des filles apparemment célibataires et indépendantes qui se façonnent un lieu de vie confortable et rassurant, rien que pour elles. Honnêtement, c’est très vite lu et ça ne sert pas à grand-chose mais cette ambiance candide qui accompagne l’innocence et la naïveté des personnages (comme souvent dans les mangas) a quelque chose de touchant. Et on se surprend à sourire et à se détendre, tout est fluide et facile. Une ode au sédentarisme, au cocooning et à la simplicité. Si j’ai choisi ce manga c’est parce qu’il est en couleurs, c’est si rare ! Une jolie parenthèse.

 J’ai appris qu’un kotatsu était une table basse japonaise avec un système de chauffage.

Il s’agit d’un des Lauréats du prestigieux prix Kono Manga Ga Sugoi 2024 qui récompense les 20 meilleurs mangas chaque année au Japon.

Mon petit nid douillet de Chiaki Ida

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8 avril 2026 3 08 /04 /avril /2026 17:36

Le Poète

Jack McEvoy est journaliste, spécialisé dans les affaires de meurtre. Lorsque son frère jumeau de flic, Sean, est retrouvé mort dans sa voiture, il a du mal à croire à la thèse du suicide. Il se met à enquêter et découvre qu’une série de morts de policiers, présentées comme des suicides à travers tout le pays, ont en réalité été mises en scène. Chaque corps était accompagné de quelques mots extraits d’une œuvre d’Edgar Allan Poe. A tant fouiller, Jack sera confronté au FBI qui finira par accréditer ses allégations. Il va immédiatement être attiré par une certaine Rachel Walling, excellente dans son domaine, et détester Thorson, son collègue et ex-mari, plutôt grossier et agaçant. En parallèle, William Gladden, un photographe pédophile qui revend des images d’enfants se fait arrêter puis relâcher, faute de preuves. Les histoires vont se rejoindre pour s’entrelacer diaboliquement.

C’est un bon thriller, efficace, de facture assez classique même si ce journaliste qui en sait beaucoup apporte une touche d’originalité au genre. J’ai aimé que la psychologie du personnage ne soit pas laissée de côté, que l’univers du journalisme et sa tyrannie du scoop occupent un bon nombre de pages. Le récit est sombre, les nombreux rebondissements ne font que noircir encore un peu plus ce tableau pessimiste d’une société qui va mal. Le revirement final est un brin extravagant et je trouve que malgré le rythme haletant, certaines circonvolutions de l’enquête étaient un peu superflues. Je crois surtout que j’avais besoin d’autre chose que d’un roman si noir...

J’ai découvert à la fin de ma lecture que ce roman était un des premiers succès de l’auteur (il a été écrit en 1996) maintes fois récompensé et que je n’avais jamais lu cet écrivain, j’étais persuadée du contraire.

Très bien lu par Benjamin Jungers. 16h44 d’écoute.

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5 avril 2026 7 05 /04 /avril /2026 17:16

Le rêve du jaguar - Miguel Bonnefoy - Rivages - Poche - Librairie Albin  Michel Paris

Antonio, bébé, a été déposé sur les marches d’une église à Maracaibo, une ville du Vénézuéla, située au bord d’un lac du même nom. Il a été adopté par une mendiante presque muette, a grandi dans la misère mais, doté d’un sacré esprit de débrouillardise, a multiplié les petits boulots pour s’en sortir. Après avoir vendu du tabac, déchargé les bateaux, été homme à tout faire dans un bordel, il devient barman à quatorze ans puis mécanographe. Sur les bancs de l’école, il rencontre l’énigmatique Ana Maria et ils se retrouveront quelques années plus tard en tant qu’étudiants de médecine à Caracas. Ana Maria a un destin exceptionnel : estampillée « génie » par son père dès son plus jeune âge, elle lutte pour être la meilleure partout et deviendra la première femme médecin à Maracaibo et la première à obtenir son permis de conduire. Si Ana Maria et Antonio se dévoueront pour leur vocation à soigner les autres, ils figureront également en première ligne d’une résistance visant à chasser le dictateur en place.

C’est un roman-feu d’artifice qui ne s’arrête jamais, excessif dans le nombre des péripéties narrées, il multiplie les personnages hauts en couleur et adopte un rythme effréné qui peut parfois étourdir. Si les deux protagonistes occupent les deux tiers du livre, le troisième personnage est sans conteste le Vénézuéla lui-même (qui va même donner son nom à la fille d’Ana Maria et d’Antonio). Bonnefoy lui accorde une place toute particulière, couvrant la dictature de Marcos Pérez Jiménez de 1952 à 58, la révolte du peuple, le boom pétrolier, les divers coups d’état. Une saga familiale aux allures de conte qui s’étend sur tout le XXe siècle. Quelques belles images : Antonio qui, posé au milieu d’une gare routière, écoute les histoires d’amour que les voyageurs lui racontent et les écrit dans un cahier qu’il offrira à Ana Maria, attendant qu’ils écrivent la leur. Ou encore ces habitants de La Rosita qui n’ont rien pour payer leur médecin et lui offrent alors « des poissons frais et des noix de coco cueillies le matin même, des épis de maïs déjà cuisinés et des paniers de galettes chaudes ». J’ai moins aimé le passage sur le chamanisme mais j'ai apprécié ce récit virevoltant, coloré, très romanesque et parfois rocambolesque, il m’a instruite et fait voyager.

Ana Maria, à son entrée à l’université, se fait moquer par les garçons : « Elle comprit qu’elle avait une double lutte à mener, celle de la médecine et celle des femmes. Elle saisit pourquoi il ne lui serait pas permis de fréquenter comme tout le monde les auberges et les bars, pourquoi elle n’aurait pas droit à l’erreur, pourquoi elle n’aurait d’autre choix que la réussite, mais elle comprit par-dessus tout que l’inépuisable pouvoir de la connaissance, le savoir qui rend plus fort, l’aiderait aussi à triompher. »

Vénézuéla veut absolument voyager. Le dernier conseil de son père : « on est esclave de ce qu’on dit et maître de ce qu’on tait. »

De l'auteur, j'avais déjà apprécié Héritage.

Merci Marijo pour ce joli cadeau si dépaysant !

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2 avril 2026 4 02 /04 /avril /2026 15:21

Un léger goût sous le palais - Gaët's, Etienne Friess - Éditions Petit à  Petit - Grand format - La Réserve à Bulles Marseille

« J’habite un immeuble au milieu des immeubles. Mon père, il dit qu’on habite dans un schelem. J’sais pas trop qu’est-ce que c’est, mais je sais juste que dedans personne se connaît. Et que c’est tout moche. Comme les personnes qui y vivent. »

Il était une fois une ignoble petite fille déguisée en fée – une robe rose, un flot dans les cheveux, une baguette magique à la main et de petites ailes dans le dos. Elle n’aime pas son père, déteste sa mère et hait tout autant son frère qu’elle a réussi à tuer dans la cage d’ascenseur de l’immeuble. Elle parvient à se débarrasser des autres habitants de cet immeuble sordide, les uns après les autres : balcon dévissé, baies toxiques, coup de cric... la petite sait se montrer aussi inventive que créative. Quelques meurtres plus tard, la fée s’en va avec un ami et les animaux qu’elle a sauvés. « Ainsi nous vécûmes heureux... mais sans enfant. C’est trop dangereux ! »

J’avais lu Un léger bruit dans le moteur de Gaet’s et Jonathan Munoz mettant en scène l’histoire d’un petit garçon tueur en pleine cambrousse. Nous voilà avec la version féminine et citadine.  Le scénariste qualifie lui-même sa BD de « sombre et poisseuse » dans une annexe où il explique que Jonathan Munoz a su si bien passer le flambeau (ou plutôt le pinceau) à Etienne Friess, que les deux dessinateurs ont partagé deux planches en début d’ouvrage. Le résultat est un vrai spectacle pour les yeux, la précision et la minutie du dessin sont remarquables ; quelques cases réservées aux gribouillages de la petite fille qui a tout du monstre rajoutent une fausse naïveté qui fait froid dans le dos. Comment détourner l’univers du conte et la candeur de l’enfance... C’est terrifiant, malsain, répugnant même si on ne peut s’empêcher d’être du côté de cette fillette qui sait se battre dans un univers ignoble et totalement déséquilibré. Ames sensibles s’abstenir.

Un léger goût sous le palais, l'innocence en éclats | Addict Culture

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30 mars 2026 1 30 /03 /mars /2026 13:10

OUVREZ | LIBRAIRIE ZADIG

Les mots sont des « êtres vivants parfaitement autonomes ». Une paroi est dressée entre les mots qui sont exclus, bannis et ceux qui regardent les autres à travers cette paroi transparente. Se tiennent ainsi des discussions et des débats entre les mots : quelles sont les subtilités des différents « Au revoir », peut-on sauver le mot « cata », pourquoi « Pourquoi » est-il à redouter, ... ? « Tu » as encore fait des siennes, « Vous êtes » a tenu à rester de l’autre côté, « chez eux » aurait dû naturellement suivre « Arrivé », ...

Paru en 1997, deux ans avant la mort de l’autrice, ce livre est un court roman insolite, s’interrogeant sur le langage, le rapport aux mots, le bannissement de certains, le succès d’autres, les apocopes ou aphérèses (lorsqu’on enlève le début ou la fin d’un mot), les tournures familières, les formules de politesse, etc. Si le dialogue rend généralement un récit vivant, il est assez déstabilisant de lire un récit qui n’est fait que de dialogues surtout lorsque ceux-ci se passent de nom de locuteur. J’ai aimé certaines parties, parfois touchantes, parfois drôles, parfois cocasses ; j’étais souvent perplexe, pas certaine d’avoir tout compris. J’ai préféré Pour un oui ou pour un non, une pièce de théâtre qui évoque aussi le pouvoir des mots.

Lu pour le challenge de Moka, Les classiques c’est fantastique qui propose en ce mois de mars une Battle Nathalie Sarraute vs Françoise Sagan. De Sagan, j’avais aimé Un piano dans l’herbe et Le cheval évanoui. Et si je devais choisir entre les deux écrivaines, j’opterais pour Sagan.

«  - Mais oui, c'est à ne pas croire, c'est « Je vous aime », ... c'est bien lui...

   - Son bon vieux cœur s'est ému, il veut aller de l'autre côté, au secours de ces mots qui courent à leur perte...

  -  Oui, « Je vous aime », ce pauvre vieux à la retraite depuis si longtemps, il veut reprendre du service...

  - « Je vous aime » qui ne se produisait plus que porté, soutenu par les voix d'acteurs bien entraînées dans les pièces du répertoire... Il veut maintenant tout seul. Sans aucun soutien. »

Tac au Tac : « Un Tac est entré de l'autre côté et ils en trouvent aucun Tac pour lui répondre... alors ils s'affolent, Tac au Tac. Tac au Tac... ce sont des appels de détresse qu'ils nous lancent... »

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27 mars 2026 5 27 /03 /mars /2026 19:46

L'amour

Jeanne et Jacques se rencontrent dans les années 70, ils flirtent, finissent par coucher ensemble. Ils se marient, ont un fils qui, une fois grand, va partir à l’autre bout du monde. Ils vont se disputer, s’agacer, s’aimer un peu quand même. Vivre au gré des copains, des modes, des présidents qui passent, des promotions au boulot, du modélisme, des mots fléchés, des achats de lave-vaisselle, de portables qui deviendront des smartphones, des chiens qui se succèdent et enfin des maladies et de la mort...

Si mon résumé est concis et lapidaire, c’est que le roman l’est tout autant. Il énumère les faits avec la sècheresse et l’objectivité d’un annuaire. Appeler son roman « L’Amour » et y mettre si peu de sentiments et aucune psychologie, il faut le faire ! Tout est d’une platitude sidérante. On ne sait même pas vraiment si c’est une satire des classes moyennes ou une façon déprimante de prouver que la vie passe très vite mais c’est sûr qu’il ne me restera rien qu’un agacement dont j’aurais pu me passer. Même la nostalgie des années 70 à 2000 n’a pas fonctionné. ... Ou un de ces livres dont on se dit qu’on aurait pu l’écrire soi-même, vraiment, et en quelques heures, sans problème.

Heureusement qu’en livre audio, c’était vite expédié (deux heures d’écoute – footing et douche) ! Le lecteur Pierre-François Garel lit très vite au début d’ailleurs et ralentit à la fin (à la vieillesse de Jeanne et Jacques... mouais). Je pensais découvrir cet auteur avec ce titre mais j’ai retrouvé une lecture qui date d’il y a presque dix ans, Vers la douceur, que je n’avais pas aimée non plus.

chez Sylire

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