Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
13 mars 2026 5 13 /03 /mars /2026 19:04

La Maison vide - Laurent Mauvignier - Éditions de Minuit - Grand format -  Librairies indépendantes en Nouvelle-Aquitaine

Je débarque après tout le monde, surtout après l’effervescence de l’obtention du prix Goncourt mais il faut se dégager du temps pour lire ce pavé de 744 pages, et il est hors de question pour moi d’étaler une lecture sur plusieurs semaines...

Le narrateur retourne dans la vieille maison familiale, celle qui a vu passer plusieurs générations, pour retrouver la Légion d’honneur de son arrière-grand-père, Jules, « mort pour la France » en 1916. Cette recherche devient vite une quête du passé. Si on remontait à Marie-Ernestine, celle qui savait si bien jouer du piano, l’instrument qui trône encore dans cette vieille maison ? Surnommée « petite boule d’or » et enfant préférée de son père Firmin, riche propriétaire terrien, elle était aussi la fille de celle que l’on ne désignerait longtemps que comme la « préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser », Jeanne-Marie. Marie-Ernestine, à la fois disciplinée (elle entre chez les bonnes sœurs) et sauvage, rebelle et docile, va tomber amoureuse du piano et presque tout autant de son professeur de piano. Mais Firmin refusera le Conservatoire où elle pourrait briller et mariera sa fille à Jules, ce gros bonhomme tendre et épris de celle qui le dédaignera toujours – c’est un mariage qui prend des allures de guet-apens. Elle n’éprouvera pas davantage de sentiments pour Marguerite, leur unique fille. C’est bien la tête de Marguerite qui est découpée sur les photos de l’album familial ou complètement hachurée. Comment en est-on venu à exclure cette femme de la famille ? Et comment le fils de Marguerite et le père du narrateur en est-il venu à se donner la mort des années plus tard ?

Qu’il est difficile et vain de résumer une telle œuvre ! Elle revêt une dimension autant confidentielle et intime qu’universelle parce chaque lectrice et lecteur va se retrouver dans les mots de Mauvignier ; c’est un roman qui interroge les secrets de famille, les non-dits, les mensonges, les hontes, l’héritage psychologique de nos ancêtres et ces actes qui peuvent entraîner des répercussions sur les générations suivantes. L’écrivain, tel un démiurge, comble les blancs et les ellipses, invente ce qui ne lui a pas été raconté, (re)crée un monde. Le tout devient une fresque monumentale qui traverse les décennies et évoque avec justesse les deux grandes guerres. La femme prend une place très importante, il y a celle qu’on brime injustement, celle qu’on a bridée et ainsi brisé la vie, il y a toutes celles qui sont reléguées à un statut insignifiant, qui ne peuvent s’affirmer qu’une fois l’homme parti. C’est un bel hommage que rend l’écrivain à toutes nos aïeules en appuyant sur ces injustices du quotidien commises si longtemps.

J’ai tout aimé dans ce roman, je n’y ai trouvé ni creux ni longueur, mais une sensation de bien-être et de curiosité qui ne s’apparente pas non plus à du suspense. L’auteur partage avec talent ses retrouvailles avec une famille qui sans doute lui ressemble tout en étant si éloignée de lui. Quant au style de Mauvignier, il est unique mais on retrouve le souffle narratif d’un Proust ou d’un Zola, une délicatesse et une justesse touchantes ; il nous emporte parfois dans de longues phrases jamais ennuyeuses, d’autres fois, il flirte avec la poésie.  Il reste pour le lecteur, à la fin de la dernière page, une mélancolie certaine, celle du temps qui passe, celle de ces êtres qu’on ne reverra plus jamais. Un très très grand roman, un futur classique de la littérature française et un indéniable coup de cœur pour moi.

« ici, je ne fais que des suppositions, des spéculations - du roman - c'est ça, je ne fais que du roman -, mais je crois que si ce que j'écris ici est un monde que je découvre en partie en le rêvant, je ne l’invente pas tout à fait : je le reconstruis pièce à pièce, comme une machine d'un autre temps dont on découvre que le mécanisme a pourtant fonctionné un jour et qu’il suffit de le remonter pour qu'il puisse redémarrer. »

Jules retrouve, le temps d’une permission de six jours, ses proches mais aussi les habitants du bourg : il est « heureux de les voir, même ceux-là, sincèrement ému de les voir, de les retrouver avec les mêmes gueules de faux jetons et leurs mêmes têtes à claques à peine vieillies par les derniers mois d'inquiétude, car, soudain tout ce qu'il détestait chez tel ou tel est métamorphosé, tout lui semble chaleureux et émouvant, même leurs mots faux et creux, tout lui donnerait envie de prendre dans ses bras jusqu'à la dernière des crapules et la pire des langues de vipère qu'il avait connues, pourvu qu'ils aient partagé ensemble des souvenirs du temps de paix. »

Paulette est une collègue, amie et amante de Marguerite : « C'est ainsi que pour Paulette et Marguerite, ça finirait - non pas comme il était écrit, mais comme il sera écrit un jour, près d'un siècle plus tard, sous mes doigt, qui ne font que répéter des allusions et des anecdotes qui ont rampé jusqu'à mon imagination, mes idées, mon cerveau, pour glisser sur un clavier près d'une centaine d'années après les faits - peut-être réagencées par le temps et tous ceux et celles qui les ayant colportés jusqu'à moi, qui m'en saisis comme si d'un coup de vent on pouvait faire une maison et construire du solide avec du vide et de l'air en mouvement. »

« C'est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale que j'ai besoin d'en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dont les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu'il faut leur créer un monde dans lequel, même fictif, ils auront chacun eu une existence. C'est cette réalité qui se dessine qui deviendra la seule, même si elle est fausse, car elle avait réalité vécue s’est dissoute et n'a aucune raison de nous revenir ; le récit que j'en fais est comme une ombre déformée trahissant la présence d'une histoire dont je capte seulement l’écho, la vibration dans l'image tremblante d'une fiction et d'un roman possible. »

« la mémoire, quand elle est trop douloureuse, s'écarte des chemins qui font mal et ne garde pour se réinventer une joie dans le passé que les moments d'été, de soleil et de vie qu'on n’aura, en réalité, qu'à peine effleurés. »

De Mauvignier, j’ai tout aimé : Continuer, Tout mon amour, Autour du monde, Ce que j’appelle oubli.

Et c’est un sacré beau pavé pour le challenge Quatre saisons de pavés de Moka.

Partager cet article
Repost0

commentaires

P
Tu ne seras pas la dernière à le lire. Je voulais tenter la lecture cet été aussi ; ton avis, ainsi que tous ceux que j'ai lus sur la toile, me vraiment envie de découvrir ce livre, je m'en réjouis à l'avance
Répondre
S
Je l'ai acheté mais je le garde pour cet été...
Répondre
V
Une lecture pour n'importe quel moment...
T
J'ai adoré également et j'ai pris plaisir à retrouver chaque jour sur ma pause déjeuner cette famille, cette époque révolue et effectivement cette nostalgie qui transparaît à travers le récit.
Répondre
V
Super ! On n'a même pas trouvé le temps d'en parler de vive voix ! Tu l'as terminé?
P
J'adore la plume de Laurent Maivignier, j'aime son oeuvre, mon unique problème pour cette œuvre-ci c'est que c'est un pavé ! Et les pavés, je les évite parce que je m'ennuie vite maintenant, sauf si c'est prenant.
Répondre
V
Il ne m'a pas ennuyée un instant, si ça peut te convaincre ! Quelle plume, quelle délicatesse ! N'hésite plus !
K
Etrange, je n'avais pas vu ce billet, et ton avis fait plaisir, un beau livre, après l'effervescence de septembre!
Répondre
V
Un grand bonheur de lecture :)
I
Je crains les longues phrases de l'auteur, qui m'ont fait abandonner un autre de ses titres (j'ai oublié lequel), mais je tenterais tout de même, à sa sortie poche... à force de lire tous ces éloges..
Répondre
V
Oh oui, il te plaira, j'en suis sûre ! Ces longues phrases se lisent très très bien, promis !
D
Bonjour Violette, j'ai encore 250 pages à lire sur les 750 de ce roman ample et magnifiquement écrit. L'histoire brasse tout le XXème, les femmes sont à l'honneur. C'est vraiment un très grand roman qui a amplement mérité son prix Goncourt. Bonne fin d'après-midi.
Répondre
V
Oui, je suis d'accord, la récompense est vraiment méritée ! Bonne fin de lecture !
G
Et non, tu ne débarques pas après tout le monde puisque je n'ai pas lu...<br /> je suis persuadée de l'énorme qualité de cet ouvrage d'après tous les billets que j'en ai lu, mais il aurait fallu qu'il fasse 300 pages de moins pour que je songe à me pencher sur lui.
Répondre
V
Je m'en doutais bien que je n'étais pas la seule à ne pas l'avoir lu :) Ne te laisse pas intimider par le nombre de pages, je t'assure qu'on le reprend à chaque fois avec plaisir !
D
Ni l'auteur, ni son dernier livre :-)
Répondre
V
L'auteur ne m'a jamais déçu ! Belle soirée :)
D
Coucou, <br /> si tu as tout aimé dans ce roman alors il ne peut que me plaire et l'auteur aussi ! Je ne l'ai pas encore lu.<br /> Bisous
Répondre
S
Je fais partie de la team des "pas pressé(e)s qui attendent que le livre soit moins emprunté et que le buzz retombe. Je n'ai jamais lu cet auteur, mais le souffle proustien de son style m'inquiète un peu... Je tenterai sûrement quand même, mais sans urgence malgré l'enthousiasme général. Il faut que j'attende le bon moment pour moi :-D
Répondre
V
style proustien pour les longues phrases mais rassure-toi, tout à fait accessible, c'est même un délice !
V
Je te rassure, tu ne débarques pas après tout le monde car je ne l'ai pas encore lu LOL <br /> Et pourtant, il m'attend le bougre (je retarde la lecture, je crois que j'ai peur d'être déçue). En tout cas ta chronique fait plaisir à lire.
Répondre
V
Vraiment, je ne pense pas que tu seras déçue. Le côté pavé fait toujours peur mais on s'y plonge avec délice et je n'ai même pas trouvé de longueurs.
M
J'ai tellement aimé ce livre....c'est plus qu'un livre...c'est une véritable œuvre.
Répondre
V
Oui, comme dit, un futur classique ! Je lui souhaite en tous cas. Merci pour ta visite ;)
A
C'est bien aussi d'attendre le bon moment pour lire un si grand roman.
Répondre
V
Oh oui, j'ai casé ça pendant mes vacances, c'était parfait !
M
Je le lirai mais pour l'instant, j'attends déjà de pouvoir l'emprunter en médiathèque puis d'avoir du temps devant moi pour le savourer... Je viens à peine de lire le Goncourt de l'année dernière et je ne l'ai pas encore casé dans mes présentations...alors tu vois j'ai le temps ! Un beau livre le restera pour longtemps. Merci pour cette présentation enthousiaste.
Répondre
V
De mon côté, c'était un cadeau de Noël (réclamé^^) Houris m'avait donné plus de fil à retordre...
F
Oh non ne t'inquiète pas, je n'ai pas débarqué encore !😆 Il n'est pas impossible que je ne le lise que dans 2-3 ans d'ailleurs, voire plus, même si je voulais le lire plus tôt.^^ On a vraiment tant à lire.
Répondre
V
Même si les auteurs s'arrêtaient d'écrire, on aurait encore et toujours trop à lire :) Mais ce gros chef d'oeuvre mérite qu'on le mette sur le haut de la pile !
D
je le garde en attente car je n'aime pas me précipiter sur les livres encensés car parfois je suis déçue<br /> je crois qu'il va me plaire car j'aime beaucoup l'auteur
Répondre
V
Je ne sais pas si tu vas être déçue avec celui-ci :) Mauvignier est au summum de son talent !
A
Comme Luocine, je prends plaisir à lire ton article qui me rappelle toute la beauté de ce livre, un chef d'oeuvre !
Répondre
V
ça me fait plaisir :) Oui, un chef d'oeuvre, je le pense aussi, d'une qualité assez exceptionnelle.
A
Je je l'ai pas lu, j'attends un peu que toute l'effervescence autour de ce prix Goncourt se calme. Et les 744 pages me freinent quand même.
Répondre
V
Je t'assure qu'il est incroyable et excellent du début à la fin.
P
Vu le nombre de pages, je ne pensais pas le lire, mais tu pousses à la consommation...
Répondre
V
Il vaut vraiment le détour. Je l'ai lu en une semaine, ça a toujours été un plaisir de le reprendre en main.
M
Je suis enfin en train de le lire , ce prix Goncourt , et c'est effectivement un bonheur total !
Répondre
V
Oh oui, et égal dans la qualité d'un bout à l'autre. Bonne régalade :) !
C
J'ai beaucoup aimé La Maison vide mais celui qui m'a le plus marquée, c'est Des Hommes que je te recommande vivement.
Répondre
V
Je note, merci pour ta recommandation !
E
un grand roman en effet!
Répondre
V
Oh oui, un futur classique, c'est ce que je lui souhaite.
L
cela fait du bien de relire des avis positifs sur un livre que j'ai tant aimé. Il me revient bien en mémoire grâce à ce que tu en dis.
Répondre
V
Tant mieux, c'est un grand livre !