
Je débarque après tout le monde, surtout après l’effervescence de l’obtention du prix Goncourt mais il faut se dégager du temps pour lire ce pavé de 744 pages, et il est hors de question pour moi d’étaler une lecture sur plusieurs semaines...
Le narrateur retourne dans la vieille maison familiale, celle qui a vu passer plusieurs générations, pour retrouver la Légion d’honneur de son arrière-grand-père, Jules, « mort pour la France » en 1916. Cette recherche devient vite une quête du passé. Si on remontait à Marie-Ernestine, celle qui savait si bien jouer du piano, l’instrument qui trône encore dans cette vieille maison ? Surnommée « petite boule d’or » et enfant préférée de son père Firmin, riche propriétaire terrien, elle était aussi la fille de celle que l’on ne désignerait longtemps que comme la « préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser », Jeanne-Marie. Marie-Ernestine, à la fois disciplinée (elle entre chez les bonnes sœurs) et sauvage, rebelle et docile, va tomber amoureuse du piano et presque tout autant de son professeur de piano. Mais Firmin refusera le Conservatoire où elle pourrait briller et mariera sa fille à Jules, ce gros bonhomme tendre et épris de celle qui le dédaignera toujours – c’est un mariage qui prend des allures de guet-apens. Elle n’éprouvera pas davantage de sentiments pour Marguerite, leur unique fille. C’est bien la tête de Marguerite qui est découpée sur les photos de l’album familial ou complètement hachurée. Comment en est-on venu à exclure cette femme de la famille ? Et comment le fils de Marguerite et le père du narrateur en est-il venu à se donner la mort des années plus tard ?
Qu’il est difficile et vain de résumer une telle œuvre ! Elle revêt une dimension autant confidentielle et intime qu’universelle parce chaque lectrice et lecteur va se retrouver dans les mots de Mauvignier ; c’est un roman qui interroge les secrets de famille, les non-dits, les mensonges, les hontes, l’héritage psychologique de nos ancêtres et ces actes qui peuvent entraîner des répercussions sur les générations suivantes. L’écrivain, tel un démiurge, comble les blancs et les ellipses, invente ce qui ne lui a pas été raconté, (re)crée un monde. Le tout devient une fresque monumentale qui traverse les décennies et évoque avec justesse les deux grandes guerres. La femme prend une place très importante, il y a celle qu’on brime injustement, celle qu’on a bridée et ainsi brisé la vie, il y a toutes celles qui sont reléguées à un statut insignifiant, qui ne peuvent s’affirmer qu’une fois l’homme parti. C’est un bel hommage que rend l’écrivain à toutes nos aïeules en appuyant sur ces injustices du quotidien commises si longtemps.
J’ai tout aimé dans ce roman, je n’y ai trouvé ni creux ni longueur, mais une sensation de bien-être et de curiosité qui ne s’apparente pas non plus à du suspense. L’auteur partage avec talent ses retrouvailles avec une famille qui sans doute lui ressemble tout en étant si éloignée de lui. Quant au style de Mauvignier, il est unique mais on retrouve le souffle narratif d’un Proust ou d’un Zola, une délicatesse et une justesse touchantes ; il nous emporte parfois dans de longues phrases jamais ennuyeuses, d’autres fois, il flirte avec la poésie. Il reste pour le lecteur, à la fin de la dernière page, une mélancolie certaine, celle du temps qui passe, celle de ces êtres qu’on ne reverra plus jamais. Un très très grand roman, un futur classique de la littérature française et un indéniable coup de cœur pour moi.
« ici, je ne fais que des suppositions, des spéculations - du roman - c'est ça, je ne fais que du roman -, mais je crois que si ce que j'écris ici est un monde que je découvre en partie en le rêvant, je ne l’invente pas tout à fait : je le reconstruis pièce à pièce, comme une machine d'un autre temps dont on découvre que le mécanisme a pourtant fonctionné un jour et qu’il suffit de le remonter pour qu'il puisse redémarrer. »
Jules retrouve, le temps d’une permission de six jours, ses proches mais aussi les habitants du bourg : il est « heureux de les voir, même ceux-là, sincèrement ému de les voir, de les retrouver avec les mêmes gueules de faux jetons et leurs mêmes têtes à claques à peine vieillies par les derniers mois d'inquiétude, car, soudain tout ce qu'il détestait chez tel ou tel est métamorphosé, tout lui semble chaleureux et émouvant, même leurs mots faux et creux, tout lui donnerait envie de prendre dans ses bras jusqu'à la dernière des crapules et la pire des langues de vipère qu'il avait connues, pourvu qu'ils aient partagé ensemble des souvenirs du temps de paix. »
Paulette est une collègue, amie et amante de Marguerite : « C'est ainsi que pour Paulette et Marguerite, ça finirait - non pas comme il était écrit, mais comme il sera écrit un jour, près d'un siècle plus tard, sous mes doigt, qui ne font que répéter des allusions et des anecdotes qui ont rampé jusqu'à mon imagination, mes idées, mon cerveau, pour glisser sur un clavier près d'une centaine d'années après les faits - peut-être réagencées par le temps et tous ceux et celles qui les ayant colportés jusqu'à moi, qui m'en saisis comme si d'un coup de vent on pouvait faire une maison et construire du solide avec du vide et de l'air en mouvement. »
« C'est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale que j'ai besoin d'en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dont les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu'il faut leur créer un monde dans lequel, même fictif, ils auront chacun eu une existence. C'est cette réalité qui se dessine qui deviendra la seule, même si elle est fausse, car elle avait réalité vécue s’est dissoute et n'a aucune raison de nous revenir ; le récit que j'en fais est comme une ombre déformée trahissant la présence d'une histoire dont je capte seulement l’écho, la vibration dans l'image tremblante d'une fiction et d'un roman possible. »
« la mémoire, quand elle est trop douloureuse, s'écarte des chemins qui font mal et ne garde pour se réinventer une joie dans le passé que les moments d'été, de soleil et de vie qu'on n’aura, en réalité, qu'à peine effleurés. »
De Mauvignier, j’ai tout aimé : Continuer, Tout mon amour, Autour du monde, Ce que j’appelle oubli.
Et c’est un sacré beau pavé pour le challenge Quatre saisons de pavés de Moka.

