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4 décembre 2022 7 04 /12 /décembre /2022 10:44

Derrière les géants et stars de la plume se cachent souvent des « bons gros bâtards », des types (quelques bonnes-femmes mais elles sont rares) menteurs, rejetés de l’école, drogués, alcooliques, escrocs, voleurs, meurtriers, misogynes, polissons, infidèles, et j’en passe. Les auteurs nous démontrent cela avec un humour potache et malin. J’ai beaucoup appris : Villon a volé, aimé se bagarrer et a même tué un prêtre. Flaubert a taclé à peu près tous les écrivains de sa génération mais il faut dire que Baudelaire n’est pas en reste pour se foutre de ses contemporains : « Victor Hugo continue à m'envoyer des lettres stupides. Vraiment il m'emmerde. Tout cela m'inspire tant d'ennui que je suis disposé à écrire un essai pour prouver que, par une loi fatale, le Génie est toujours bête. » Mais Baudelaire lui-même s’en prend plein la tronche quand les frères Goncourt le traitent de « saint Vincent de Paul des croûtes trouvées, une mouche à merde en fait d’art. » Poe, à 26 ans, a épousé sa cousine de 13 ans… Le pompon revient peut-être à Verlaine, tour à tour violent et infidèle, ou alors aux surréalistes qui, à la mort d’Anatole France, écrivent un pamphlet d’une telle violence que l’écrivain a dû se retourner plusieurs fois dans sa tombe (petit extrait : « Que donc celui qui vient de crever au cœur de la béatitude générale, s’en aille à son tour en fumée ! »). Maupassant, arrivé tard en littérature, adorait se vanter de ses exploits sexuels et, inévitablement a fini par choper la vérole, « la vérole majestueuse … et j’en suis fier morbleu. Alléluia, j’ai la vérole, par conséquent, je n’ai plus peur de l’attraper, et je baise les putains des rues, les rouleuses de bornes et après les avoir baisées, je leur dis « J’ai la vérole ». L’appétit sexuel de Victor Hugo était également légendaire… N’évoquons pas Céline qui ne mérite pas qu’on parle d’autre chose que ses livres.

Une lecture jouissive, irrévérencieuse et finalement un grand bonheur de découvrir ceux qu’on prend pour des génies consciencieux n’être finalement que des hommes avec leurs vices et leurs tares.

Merci à PatiVore pour cette belle idée de lecture, je suis contente d’avoir acheté l’album, je m’y replongerai et y piocherai même des suggestions de lecture. Un index alphabétique des noms d’auteur en fin d’ouvrage est tout à fait justifié et bienvenu.

« Les femmes ressemblent aux girouettes, elles se fixent quand elles se rouillent. » Voltaire

« On raconte qu’un jour Alfred Jarry déjeunait dans un restaurant quand une charmante jeune femme s'installa à côté de lui. Mais comment l'aborder de manière originale ? Jarry dégaina son revolver, tira dans un miroir puis se tourna vers la jeune femme terrifiée et lui dit : Maintenant qu'on a brisé la glace, on peut causer. »

Les Bons gros bâtards de la littérature, bd chez Editions Lapin de Popésie,  Fernandez

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1 décembre 2022 4 01 /12 /décembre /2022 10:55

Ça fait trop longtemps que je n’avais pas parlé de théâtre… surtout que je m’étais fait la promesse de rendre régulièrement hommage à Molière en cette année anniversaire de sa naissance. D’une pierre deux coups !

Je ne vais pas résumer cette pièce de caractère en cinq actes où Molière se moque des femmes prétentieuses mais aussi des écrivains trop pédants. Il me faut évoquer la formidable mise en scène d’Agnès Larroque : cinq femmes tiennent tous les rôles de la pièce et ça se passe dans une cuisine à notre époque. Les comédiennes, extraordinairement dynamiques et douées pour se grimer, se changer et se perruquer en quelques minutes, nous emmènent dans un univers déjanté et psychédélique où les personnages boivent du champagne en se battant à coups de poireaux, font des doigts d’honneur et montrent leur soutif. Le corps et ses multiples possibilités est manipulé autant que la voix est travaillée et les alexandrins prononcés de tant de manières différentes qu’on a le tournis. Un remarquable mélange entre l’univers des Deschiens et celui d’un Buster Keaton pour de talentueuses comédiennes qui courent, dansent, volent, sautent, mangent, brillent par leur maestria. Bravo ! Quelle belle manière de découvrir Molière pour des non-initiés ! C’est drôle, complètement barré et résolument provocateur.

Heureusement pour vous, la troupe joue encore la pièce, et en province s’il vous plaît. Ne la ratez pas si elle passe près de chez vous : https://www.compagniedudetour.com/copie-de-saison-2021-2022

la bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=O9pR7SykUsQ

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27 novembre 2022 7 27 /11 /novembre /2022 19:13

Ebook: Detroit, Fabien Fernandez, Gulf Stream, Electrogène, 2800130211868 -  Leslibraires.fr

Il y a Ethan, un journaliste venu de New York visiter Detroit et proposer un reportage sur la ville. Amateur d’urbex, il a de quoi faire dans cette ville où les immeubles abandonnés, les entreprises en faillite délaissées ne se comptent plus. Il va tomber sur une affaire de corruption et de détournement de fonds d’un lycée qui va lui coûter cher. Il y a aussi Tyrell, un lycéen qui vit avec sa mère et qui essaye tant bien que mal de contrôler ses accès de violence dans un monde hostile. Lorsque sa petite amie Sonja est contrainte de se prostituer pour pouvoir faire vivre sa famille, son sang ne fait qu’un tour. Et surtout, il y a Motor City, le surnom de la ville de Détroit qui a droit à la parole, elle aussi et qui assiste, impuissante, à la déchéance des entreprises, au règne de la drogue, aux injustices du quotidien, aux grèves, aux combats de chiens, à la misère et au chômage omniprésents.

Ce roman à plusieurs voix nous permet de faire une immersion dans cette ville aussi fascinante qu’effrayante. Les lueurs d’espoir sont ténues, la ville a accumulé les malchances et les déroutes et ses habitants donnent l’impression d’être abandonnés, comme seuls dans l’univers. Les personnages sont bien dessinés entre le gamin violent qui cherche à s’en sortir par le truchement d’un pitbull blessé qu’il recueille, sa mère infirmière qui ne compte plus ses heures de travail, ce journaliste trop curieux, ces flics pas si pourris qu’on pourrait le croire et finalement tous ces paumés qu’on sent délaissés de n’avoir jamais vu d’espoir. Il semblerait que Detroit, symbole de résilience par excellence, renaisse de ses cendres depuis quelques années et, qu’après un exode massif de sa population, les gens reviennent y vivre. Une lecture dépaysante, formatrice et riche en émotions.

J’avais déjà fait une halte appréciée à Détroit avec Il était une ville de Thomas B. Reverdy.

Merci Tiphanie pour ce prêt et ce voyage detroitien.

« Un jour, la population trouvera de nouveau le temps de me pouponner.

Mais ce n'est pas en me désertant qu'elle y arrivera. Ce n’est pas non plus en attirant l'attention avec des « ville la plus meurtrière du pays » que je brillerai comme avant. Mes entreprises tombent une à une, mes habitants fuient à la moindre occasion et les personnalités pouvant redorer mon blason se font rares.

Ma gloire se conjugue au passé.

Je suis une vieille dame fripée.

 Ménopausée de l’industrie.

Mère d’artistes à l’agonie.

Matrone usée de sportifs.

Je suis éreintée. »

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24 novembre 2022 4 24 /11 /novembre /2022 19:41

Ce que nous sommes de Zep - BDfugue.com

 

Nous sommes sur Terre en 2113. On avale des pilules faisant croire au cerveau qu’on déguste le meilleur plat de lasagnes, mais on a aussi la possibilité de vivre des expériences virtuelles comme nager avec une baleine bleue ou se transformer en un puissant lion. Inutile d’apprendre quoi que ce soit, il suffit de télécharger certains programmes (payants, bien sûr) pour parler des dizaines de langues différentes, savoir lire mais aussi devenir un maître de la télékinésie. Tout ça est merveilleux jusqu’au jour où ça beugue. Constant en fait les frais, il se déconnecte à Data Brain et se perd… au sens propre et au sens figuré. Il a tout oublié jusqu’à son nom. Une jeune femme, Hazel, le recueille ; elle vit parmi les « pauvres », à la marge. Elle lit de vrais livres, se lave dans la rivière et vit donc souvent des « sensations non numérisées » qu’elle fait découvrir à Constant. Le jeune homme découvre petit à petit à quel point son implant qui a fait de lui un « augmenté » l’affaiblit en réalité énormément et le fragilise dans le monde sans technologie.

Dans ce récit initiatique original, Zep nous amène à réfléchir sur l’hypertechnologie, ses fantasmes, ses possibilités et ses indéniables limites. Ce ne sera pas mon album préféré de Zep parce que je ne suis pas une fan de SF mais l’auteur-dessinateur évoque ce futur avec tendresse, justesse et délicatesse, il le rend passionnant avec cette quête identitaire et le piratage dont Constant a été la victime. Et il faut bien admettre qu’en 2022, on se sent plus proches que jamais de cette surabondance de gadgets et prouesses technologiques futuristes ; le sujet de la BD n’en est que plus effrayant encore. Zep a désormais son style graphique bien à lui, j’ai déjà pu y goûter dans Un bruit étrange et beau ou The End que j’ai adorés : chaque planche a généralement sa couleur pastel, les traits sont doux et ne s’encombrent pas de fioritures inutiles.

Ce que nous sommes de Zep - BDfugue.com

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20 novembre 2022 7 20 /11 /novembre /2022 19:35

La Porte des enfers | Actes Sud

Devenu pour moi un auteur chouchou, Laurent Gaudé a encore une fois su me surprendre avec ce roman publié en 2008.

En 1980, Matteo, jeune père, voit son fils de six ans, Pippo, mourir dans ses bras à la suite d’une fusillade dans les rues de Naples. Cette tragédie va l’éloigner de sa femme Giuliana surtout lorsqu’il n’arrivera pas à obéir à son injonction, à savoir tuer le coupable, Cullacio. Une rencontre inédite avec un professore persuadé qu’il existe un endroit à Naples où on peut accéder au royaume des morts va complètement modifier sa destinée… et celle de son fils. En 2002, un jeune homme de vingt-huit ans dit s’appeler Pippo, être le fils de Matteo et accomplira une vengeance familiale : il blesse et coupe les doigts de Cullacio, le responsable de la fusillade de 1980 et l’emmène sur la tombe du petit Pippo.

Aux allures gothiques, très sombre et effrayante, l’intrigue n’en demeure pas moins palpitante. Comme toujours, Laurent Gaudé sait rapidement créer un univers, ici les rues de Naples correspondent à ce que j’ai vu – ce grouillement, ce bouillonnement incomparable qui est à la frontière de l’Europe et de l’Afrique, mais il sait aussi décrire des personnages complètement à part. L’acmé du roman se passe dans un endroit fantastique entre la vie et la mort, aux « portes des Enfers », j’ai un peu tiqué lors de la lecture de ce passage où on côtoie des foules d’ombres, la « spirale des morts », le « fleuve des larmes » et autres lieux ignobles et apocalyptiques. Oui, il est question de ramener un mort à la vie. Cette dimension fantastique que j’ai moins aimée n’enlève en rien le talent de l’auteur qui fait la part belle aux relations entre un père et son fils et à cette thématique de la mort, évidemment omniprésente.

« Je me souviens des Enfers. Les salles immenses et vides parcourues par le seul gémissement des âmes mortes dans la souffrance. La forêt des goules où les arbres se tordent sous un vent glacial. Je me souviens des cortèges d’ombres entremêlées qui brandissaient leurs moignons. »

Quelle belle image : « C’est la règle du pays des morts, continua Mazerotti. Les ombres auxquelles on pense encore dans le monde des vivants, celle dont on honore la mémoire et sur lesquelles on pleure, sont lumineuses. »

 

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16 novembre 2022 3 16 /11 /novembre /2022 09:47

Entre fauves, Colin Niel | Livre de Poche

Martin est l’un des gardes du parc national des Pyrénées Orientales, et, depuis la mort de l’ourse Cannelle, il est un farouche anti-chasse, déterminé à retrouver et à protéger le dernier ours des Pyrénées, Cannellito, le fils de Cannelle. Lorsqu’il voit, sur les réseaux sociaux, une jeune femme blonde affichant sa fierté d’avoir tué un lion dans le désert de Namibie, il n’a qu’une hâte : la retrouver et lui faire payer. Elle, c’est Apolline Laffourcade, fille de riche qui, pour ses vingt a reçu un cadeau hors de prix de son père : le droit de tuer un lion en Namibie. Komuti, lui, est un Himba qui vit en Namibie et ne peut que constater les dégâts qu’a fait le lion à cause de la sécheresse : son père a perdu ses chèvres dévorées en une nuit. Pour séduire la plus belle des Himbas de son village et redorer le blason de sa famille, il se jure d’abattre ce lion. Enfin, Charles, c’est le lion qui est au centre de cette intrigue et qui a droit, épisodiquement, à la parole.

Le sujet est brûlant et l’enquête est passionnante. Deux camps opposés s’affrontent et, entre la chasseresse et l’écolo anti-chasseurs, il y a le peuple de Namibie, celui qui veut bien accepter de tuer le lion quand c’est devenu absolument indispensable à la survie de tout un peuple. Les passages narrant les instants de chasse m’ont donné la nausée, je ne suis pas anti-spéciste mais je ne comprends pas quel plaisir on peut ressentir à tuer un autre être vivant et considérer cette activité comme un loisir. L’auteur pousse le bouchon en choisissant une chasseresse jeune, intelligente et sensible et néanmoins convaincue qu’elle est dans son bon droit. Les différentes voix se répondent efficacement et, jusqu’à la fin, on ne sait qui a vraiment tué le roi des animaux et dans quelles conditions. J’ai adoré ce thriller choral engagé aux multiples rebondissements qui ouvre les portes de la réflexion sans tomber dans un manichéisme qui ne ferait pas avancer les choses. Et comme le livre porte bien son titre ! C’est un COUP DE CŒUR ! (Merci Michaël pour ce beau moment 😊)

Colin Niel est aussi l'auteur de Seules les bêtes qui a été adapté au cinéma en 2019 (un film très réussi aussi!)

Komuti a construit un kraal qui n’effraie nullement le lion : « Tout ce qui me passa par la tête, tout ce qui aurait pu l'éloigner, je le tentai. Je pris la marmite, tapai dessus avec un bout de ferraille fis tout le vacarme possible au milieu des braillements. Je voyais bien que j’agaçais le lion, que ses mouvements se faisaient plus nerveux. Mais à aucun moment il ne renonça, il explora chaque recoin de mon enclos, se hâtant vers l'extrémité, revenant à pas plus lents. Alors qu’il était tout proche de moi, à peine à quelques mètres, il fit une halte. Un court instant figé, sans rugir ni grogner. Et malgré l'obscurité, je jure qu'il me fixait de ses yeux jaunes et brillants. Qu'il me défiait, même. J’entendis son souffle entre les cris des chèvres, j'imaginais sa gueule ouverte, sa langue, ses crocs. Mon cœur battait en moi avec violence, des coups que je ressentais jusque dans mes tempes. »

Apolline chasse le zèbre… : « Sans mouvement brusque, je redresse mon AVAIL au milieu des branchages. Je bloque mon bras d'arc, déloge une flèche du carquois, glisse la corde dans l'encoche, enclenche mon décocheur sur le D-Loop. Puis j’amène la flèche à moi, les deux cames tournant sur elles-mêmes tandis que je tracte dans le mur, jusqu'en butée, le même geste cent fois répété à l'entraînement. Les plumes caressent ma joue, j'aligne mon tunnel, visette-viseur-cible, le pin vert des vingt mètres calé en haut de la cuisse du zèbre. J’inspire, j’attends.  A cet instant je sais que j'ai sa vie au bout de ma flèche, que tout se joue entre lui et moi, que les autres ne comptent plus. Je ne tremble pas comme ça m'arrive parfois, non, je suis très calme. Un vertige me saisit, fugace et familier, l'impression de ne plus vraiment être là, d'habiter un monde où la vie et la mort n'ont plus tout à fait le même sens, fondues l'une dans l'autre. »

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13 novembre 2022 7 13 /11 /novembre /2022 10:47

Un poulpe à la gorge de Zerocalcare - BDfugue.com

L’auteur-narrateur se remémore sa jeunesse et notamment ses années collège. Un jour particulièrement a été marqué au fer rouge : suite à un « T’es pas cap », trois copains, Zero le narrateur, Secco et Sarah bravent l’interdit et se rendent dans le petit bois à côté du collège. Là-bas, ils découvrent une tête de mort. A leur retour, pris sur le fait, Zero dénonce Sarah en l’accusant d’être à l’origine de la bêtise. Ce mensonge qu’il ne révélera jamais et vaudra une punition corsée à Sarah sera son poulpe qui lui sert le cou, sa culpabilité qu’il va porter des années durant. Les ados grandissent, les bêtises changent : les copains vont voler des revues porno dans une maison abandonnée ou bien plus tard, faire le bazar lors de l’enterrement de la prof honnie.

J’ai emprunté cette grosse BD roborative à la bibliothèque complètement au hasard. Perplexe devant la couverture et les premières planches, j’ai pourtant été très agréablement surprise. L’intrigue est prenante, les personnages attachants et il y a beaucoup de tendresse et d’empathie dans la narration de ces souvenirs. L’épisode des Chevaliers du Zoodiaque qu’il faut absolument avoir vu à la télé sous peine de disgrâce éternelle dans la cour de récré, les « T’es pas cap », la game boy confisquée, les moqueries entre élèves, leur mauvaise foi pour ne pas perdre la face… qui n’a pas vécu ces petits et grands drames ? Entre humour et gravité, l’auteur revient sur ces moments de vie pas si anodins que cela et qui construisent l’adulte à venir. J’ai beaucoup aimé cette découverte tendre et amusante et je n’en resterai pas là.  Zerocalcare est un jeune bédéiste italien qui connaît un énorme succès dans son pays.

                                                                                                                             

La prof qui passait son temps à confisquer les affaires des élèves sans jamais les rendre est morte. Secco essaie de convaincre son pote de l’accompagner à l’enterrement :

« -  Il y aura des gens qu’on n’a pas vus depuis dix ans. Si ça tombe on peut pécho.

  -  (…) Je ne rentre pas dans l’église, moi. On va tellement se faire chier. Plutôt m’arracher les yeux avec une cuillère à thé. »

Un Poulpe à la Gorge - (Zerocalcare) - Comédie [LIBRAIRIE M'ENFIN, une  librairie du réseau Canal BD]

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9 novembre 2022 3 09 /11 /novembre /2022 10:36

Cher connard, de Virginie Despentes | Éditions Grasset

Je ne souhaitais pas forcément lire ce livre à sa sortie, en août, et puis, à force d’entendre et de lire divers avis, plutôt positifs, l’envie s’est installée. Aucun regret.

Oscar, écrivain looser, et Rébecca, belle actrice vieillissante, correspondent. Un peu par hasard. Lui a une sale affaire Me too sur le dos, une attachée de presse, Zoé Katana, qu’il a aimée dix années plus tôt l’accuse de harcèlement. Il admet lui avoir fait une cour très pressante mais, trop souvent bourré ou drogué, il ne se rappelle pas l’avoir agressée. Rébecca, même si elle devient copine avec lui, ne tente pas de minimiser ce qui s’est passé et voit souvent Zoé. L’attachée de presse a droit à la parole aussi, régulièrement. Et le covid survient, le premier confinement change la donne : Oscar, déterminé à se sortir des tréfonds de la drogue réussit à convaincre Rébecca de la rejoindre lors des visios Zoom des Narcotiques Anonymes. Il s’en sortent petit à petit, ensemble et à distance alors que Zoé sombre dans la dépression.

C’est un roman épistolaire agréable à lire, globalement intelligent (j’ai été agacée par certaines conneries quand même – le combat hommes vs machines, le féminisme excessif ridiculisé, l’omniprésence et omnipotence des réseaux sociaux) et qui propose une vision nuancée des protagonistes de Me Too. La fiction côtoie le genre de l’essai, j’ai aimé le format par lettres même si finalement il ne donne pas plus de rythme au récit comme on pourrait le supposer et l’espérer. Quant au style… certaines phrases m’ont beaucoup plu par leur vivacité, leur humour et leur côté incisif et au paragraphe d’après, le soufflet retombe et la phrase est plate, le vocabulaire est celui qu’on entend dans la cour d’un collège. Ce que j’ai préféré finalement, c’est la confidence sans limite des protagonistes qui ne montrent pas leur meilleur visage, j’ai aussi aimé cette apologie des Narcotiques anonymes, vraiment, même si je me sens à mille lieues de cette association. Que conclure ? J’aurais pu adorer avec quelques pages en moins et un style un peu plus soigné.

« le mec est pas mal gaulé pour un auteur »

Rébecca évoque l’image de l’auteur ivre et drogué : « T’as raison, c'est le seul truc un peu viril chez toi … Ecrivain, c'est difficile à concilier avec une masculinité un tant soit peu dynamique. C’est tellement proche de la broderie, votre truc. Tu vas décevoir beaucoup de monde si la prochaine fois que tu ouvres ta boutique tu annonces que tu es devenu sobre. »

« plutôt crever que faire du yoga »

« Je voudrais pouvoir te dégueuler hors de ma vie. Ça fait des semaines qu’on s’écrit et tu es devenue la personne la plus proche de moi. »

Oscar est clean depuis des semaines : « Parfois ça me retombe dessus. J’ai envie de céder, juste histoire que cette tension cesse. Que ce soit fait, bordel. Succomber. Rien que le mot est joli. Tomber à la renverse. Perdre connaissance. Tomber par terre, glisser le long du bar, se vautrer dans l caniveau, vomir. Perdre. Ce qu’on aime en buvant c’est ce qu’on aime en fumant c’est ce qu’on aime dans la passion amoureuse c’est ce qu’on aime dans des boulots bien payés qui rendent malheureux- c’est aimer ce qui est plus fort que soi. »

« T’es toujours un peu connard, mais t’es notoirement moins connard qu’avant. »

Vernon Subutex 1

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5 novembre 2022 6 05 /11 /novembre /2022 19:20

Stardust, de Léonora Miano | Éditions Grasset

L’autrice revêt le prénom de Louise pour nous raconter son séjour en centre d’hébergement pour jeunes femmes appelé Crimée. Partie du Cameroun et arrivée en France quelques années auparavant, elle a vécu une histoire d’amour avec un homme qui s’est finalement montré lâche et qu’elle a eu le courage de quitter. Avec dans ses bras sa petite fille de quelques mois, Bliss, et son gros baluchon, la jeune femme de 23 ans va tenter de surmonter l’insurmontable, c’est-à-dire se faire une place dans la société française en tant qu’émigrée africaine. Dans le foyer qui l’héberge, elle épie et observe ses congénères sans lier de véritable amitié, sans s’intégrer réellement. De concessions et sacrifices, elle fera tout pour être admise dans ce pays et donner le meilleur à sa fille. Elle parviendra à ses fins en entrant dans une maison maternelle à la fin du récit.

Roman autobiographique écrit durant les années de jeunesse de l’autrice et publié tout récemment, à une époque où, après avoir eu moult récompenses et prix littéraires, elle n’a plus rien à prouver. Un livre nécessaire qui dénonce les injustices mais aussi les dysfonctionnements de notre système, la quasi impossibilité de s’en sortir quand on est une femme, Noire, célibataire avec enfant. Comme j’ai déjà pu le constater pour Contours du jour qui vient, la belle plume de Léonora Miano est un uppercut qui marque, elle varie les rythmes, tranche dans le vif, lacère la petite tranquillité du confort du lecteur. Diversité qui se retrouve aussi dans la narration : tantôt à la première personne, tantôt à la 3ème, les écrits sont des lettres adressées à la grand-mère maternelle restée au pays mais également des retranscriptions des voix des autres femmes. A la fois témoignage et récit intime d’un souvenir fondateur, le roman est surtout un formidable hommage rendu à ces femmes à la marge de la société.

Merci à Michaël pour ce joli cadeau !

« Vivre ici m’enseigne chaque jour ce qu’est le sous-développement. Atrophie de la matière grise. Ignorance. Je pense à mes camarades de faculté, aux questions stupides qu’ils me posaient. Pourquoi je parlais si bien leur langue. Parce qu’ils s’en croyaient les propriétaires, après que leurs ancêtres l’avaient répandue dans nos pays à coups de trique. Comment j’étais arrivée là. Comme si j’avais pu faire le voyage à la nage. Longtemps, je leur ai fait croire que nous habitions dans un arbre. »

« Louise oscille encore. Elle vit sur la frontière, ni d’un côté, ni de l’autre. Dans un espace sans nom, sans réalité physique. Peu à peu, elle se met à haïr les concepts de nation, de patrie. »

Les femmes de Crimée : « Les galériennes habitent étrangement leur corps. Le mouvement est soit un hurlement, soit un effacement. Elles prennent l'air, vaquent au meurtre du temps. Assassinat sans fin. Crime toujours imparfait car illusoire. Le temps est impérieux. Il est une distance à tenir. Une obligation d’endurance, vaille que vaille. Il lui faut des activités, des objectifs. Sans quoi, il érode le vivant. »

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2 novembre 2022 3 02 /11 /novembre /2022 17:58

Le petit astronaute | lapasteque

La narratrice, Juliette, est une sœur. On pourrait ne garder pour elle que ce qualificatif-là, elle évoque son petit frère qu’elle a toujours imaginé venant d’une étoile lointaine, ne parlant pas la même langue que les Terriens, ne sachant pas se déplacer de la même façon. En effet, Tom est né avec une paralysie cérébrale : il ne parle pas et ne marche pas mais, au-delà des difficultés du quotidien, des moqueries et des jugements des autres, les parents arrivent à s’organiser. Le père bricole des meubles et accessoires adaptés au handicap de Tom, la mère jongle comme elle peut entre son métier d’assistante cinématographique et les obligations parentales. Et Juliette, surnommée Tourniquette, lit des histoires de lune à son petit frère, lui envoie des textos auxquels lui ne répond pas, fait face comme elle le peut à la problématique de la courte durée de vie de son frère qu’elle aime. Car il est aimé, ce petit garçon qu’on a envie de connaître et qui communique uniquement par cases imagées.

Cet album, vous vous en doutez, est très émouvant, déjà par le thème traité mais aussi par la manière dont cette sœur se montre pleine d’amour et de reconnaissance envers ce petit frère différent. Si le sujet a déjà été évoqué maintes fois, cet album prouve à quel point on peut (pour ne pas dire « il faut ») accepter une situation complexe en l’entourant d’amour. Il y a peu de lamentations et de jérémiades, le petit être fragile est intégré au maximum à la vie ordinaire de cette famille et devient une petite merveille étincelante de vie. L’auteur sait de quoi il parle puisqu’il est le papa d’un fils qui vit, heureux, à 20 ans, avec une paralysie cérébrale. Je le répète, c’est bouleversant mais très beau aussi. A lire.

Au centre spécialisé, c’est la différence qui est devenue une norme : « Notre rôle, c’est de les aider à réussir leur vie. Qu’elle dure 5 ou 90 ans, ça n’a pas d’importance. »

Le Petit astronaute, bd chez La pastèque de Eid

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