
Entre Epinal, Nancy et Cornécourt, en 2017. Il y a la belle et combattive Hélène d’abord. Celle qui s’isolait des autres quand elle était ado, dans les années 80, parce qu’elle était excellente élève et qu’elle voulait quitter cette cambrousse qui l’horripilait. Et effectivement, elle a réussi, a gravi les échelons, est devenue une femme d’affaires talentueuse et agressive comme il faut. Sa carrière l’a menée dans les plus grosses boîtes, dans les plus grandes villes. Sa vie de couple, par contre, est sur la pente déclinante. Avec Philippe, rien ne va plus, elle a l’impression de faire le gros du boulot à la maison et pour leurs deux filles. De l’autre côté, il y a Christophe. Lui n’a jamais vraiment quitté la région, sa femme vient de le quitter, il doit s’occuper de son fils mais aussi de son père devenu sénile, et il est nostalgique des matchs de hockey et de sa gloire d’ado. Christophe et Hélène vont se recroiser, et, d’une étincelle fulgurante, vont devenir amants. Mais, s’ils ont un passé et un contexte spatial communs, ils n’ont pas évolué de la même manière et surtout, chacun a vieilli et changé. Ou pas.
Le talent de Nicolas Mathieu a quelque chose à part. Est-ce parce qu’il est réaliste au point pour le lecteur d’en avoir la chair de poule ? Est-ce parce qu’il place son histoire non loin de chez moi ? Est-ce parce qu’il pique le gras du bide, c’est-à-dire qu’il pointe les défauts de chacun ? Est-ce parce qu’il est foncièrement pessimiste, magnifique portraitiste du temps qui passe et se fout de notre gueule ? En tous cas, il me plaît vraiment, vraiment beaucoup. Les deux pieds bien campés dans notre époque et le regard lucide tourné vers les années 80, Nicolas Mathieu m’a renversée en réveillant des saveurs oubliées, des souvenirs enfouis ou refoulés. Ses descriptions de l’adolescence et son immersion dans le cerveau féminin sont pour moi les deux points forts de ce roman, parmi tant d’autres. Car il parle aussi du monde de l’entreprise (certains passages sont un poil longuets d'ailleurs quand on n'y connaît rien de rien), de la relation avec un père malade, de l’amitié par-delà les années, de la province et de tous ses travers, d’un retour aux sources voulu ou inconscient. Et puis, c’est souvent drôle - la mère de Christophe qui se plaint régulièrement : « Si on m’avait dit que j’enfanterais un engin pareil », un mariage est dépeint avec ce qu’il a de plus burlesque et il y a bien sûr ce « Connemara » qui revient tel un refrain qu’on aime et déteste à la fois. L’écriture manie aussi bien les tournures orales que les phrases brillamment ciselées. Un COUP DE CŒUR, évidemment.
« A ce gosse qui était tout et pour lequel il ne trouvait jamais le temps. Le sentiment de gâchis, la lassitude et l'impossible marche arrière. Il fallait vivre pourtant, et espérer malgré le compte à rebours et les premiers cheveux blancs. Des jours meilleurs viendraient. On le lui avait promis. »
« L’amour c'étaient des listes de courses sur le frigo, une pantoufle sous un lit, un rasoir rose et l'autre bleu dans la salle de bains. Des cartables ouverts et des jouets qui traînent, une belle-mère qu'on emmène chez le pédicure pendant que l'autre va porter de vieux meubles à la déchetterie, et tard le soir, dans le noir, deux voix qui se réchauffent, on les entend à peine, qui disent des choses simples et sans relief, il n'y a plus de pain pour le petit-déjeuner, tu sais j'ai peur quand t'es pas là. Mais justement, je suis là. »
« Sur cette nappe des mains d’enfants avaient couru, des doigts humides de salive qui ramassaient les miettes de pain entre la poire et le dessert. On y avait vu défiler des mets de familles prospères et simples, potées, choucroutes, bœufs bourguignons, et beaucoup de bonnes bouteilles. Autour d’elle, des corps avaient rapetissé, des maris étaient morts de vieillesse, des femmes de chagrin, et inversement. La nappe aurait pu tout raconter. Le tissu renfermait dans sa trame le secret total d’une famille, qui remontait loin. Il y avait même eu un cousin qui aimait les garçons et qui, une fois, avait ramené son « copain ». C’est le lot commun, la banale affaire. Des héritages avaient tué des fratries, des crises s’étaient succédé pour rien, on avait versé des larmes et un peu de sang, perdu des sous et refait sa vie, le temps avait passé, mais la nappe était restée blanche. »