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3 avril 2022 7 03 /04 /avril /2022 09:25

Le journal de Nisha - Veera Hiranandani - Librairie Mollat Bordeaux

C’est ma fille de 13 ans qui m’a sommée de lire ce livre qu’elle a tellement adoré.

Nisha est une jeune Hindoue qui vit sa vie d’adolescente, en 1947. Son père est médecin, sa mère est décédée à sa naissance et elle a un frère jumeau, Amil, qui l’énerve souvent et ne lui ressemble en rien. Ils sont hindous et leur cuisinier, Kazi, que Nisha aime beaucoup, est musulman. L’annonce de l’indépendance du pays est liée à une rumeur qui enfle : on diviserait le pays en deux, une partie pour les musulmans, une autre pour les hindous. Vivant dans l’actuel Pakistan, les enfants sont en danger, ils ne vont plus à l’école après qu’Amil a été agressé. Quelques jours plus tard, il est question de fuir pour rejoindre la Nouvelle Inde, le pays des Hindous. La longue marche est dangereuse, partout des combats opposent les musulmans et les hindous. La famille doit rejoindre le frère de la mère que Nisha n’a jamais connu mais l’eau vient à manquer et chacun perd un peu plus de forces chaque jour. Lorsqu’elle arrive enfin chez l’oncle Rashid, Nisha s’y sent bien. Elle retrouve des souvenirs de sa mère mais se sent attirée par l’extérieur, une petite fille qui joue et aimerait certainement une compagne de jeu… les enfants n’ont pourtant pas le droit de se côtoyer. La route jusqu’à Jodhpur, la destination finale, ne va pas se faire sans heurts ni drames.

Nisha tient son journal en s’adressant à sa mère qu’elle n’a jamais connue. Avec l’innocence d’une enfant, elle s’étonne de devoir faire une différence entre un musulman et un hindou, elle a du mal à quitter ce qu’elle a toujours connu et cet exil contraint fait dans la douleur va la faire grandir d’un seul coup. Ma fille avait raison, le roman est bouleversant et gagne en vigueur et en émotions au fil des pages ; il permet une première approche de cette page d’Histoire effrayante et sanglante puisque plus de douze millions d’Hindous ont été contraints de fuir leur foyer. La romancière s’inspire de la véritable histoire de son père, contraint à l’exode, lui aussi. Je suis contente d’avoir pu lire ce livre qui fait l’éloge de la tolérance ; ma fille et moi avions repéré le même passage si touchant (c’est le 3e ci-dessous).

« Je parie que c'est pour ça que tu aimais peindre, Maman. Parce que, comme Amil, tu voyais les choses que personne d'autre ne pouvait voir. J’aimerais être comme vous. Mais je vois exactement ce qui est devant moi. Parfois de manière si nette que ça me fait mal aux yeux. »

« Le mois dernier, nous appartenions tous au même pays, tous ces gens et toutes ces religions vivaient ensemble. Maintenant, nous sommes supposés vivre séparés et nous détester. »

Kazi est musulman, Dadi (la grand-mère) est hindoue : « [Kazi] fait toujours ses prières sur un petit tapis que Papa lui a trouvé. Quand je l’entends psalmodier doucement, ça me remplit d’émotion. Parfois, en arrière-plan, la voix aiguë de Dadi qui chante ses chansons hindouistes derrière les prières musulmanes de Kazi, produisant une musique riche et douce. »

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31 mars 2022 4 31 /03 /mars /2022 09:54

Quelqu'un à qui parler de Gregory Panaccione - BDfugue.com

-  D’après le roman de Cyril Massarotto  -

 

Samuel a 35 ans, il vit seul, il a pour seuls amis des voisins retraités, il travaille dans une boîte qui imagine des publicités de vêtements… pour chiens. Bref, la dépression guette et le soir de son anniversaire, sur un coup de tête, il appelle l’unique numéro de téléphone qu’il connaît par cœur, celui de sa maison familiale quand il était enfant. Et quelqu’un décroche… il se trouve que c’est Samuel, 10 ans, la même personne. Ce bond dans le temps, cette rencontre avec lui-même, va d’abord lui permettre de se rendre compte qu’il a fait une croix sur tous ses rêves de gosse. Il tentera ensuite, avec la complicité de lui-même, d’interférer sur le cours du destin, en vain. Enfin, il va comprendre qu’à 35 ans, il est peut-être encore temps de changer certaines choses et de diriger sa vie comme il l’entend. A commencer par tenter de séduire cette belle collègue Chinoise, Lina.

J’ai connu un grand passage à vide concernant les lectures BD. Plus attirée par le genre et pas vraiment satisfaite de ce que je lisais, j’y ai enfin repris un grand plaisir avec cette bonne grosse BD de plus de 250 pages qui allie à merveille esthétique et intrigue passionnante. Tout y est : humour, tendresse, suspense, une petite part d’imaginaire (parler avec soi-même dans sa version enfant, ça fait réfléchir !). Des planches entières sont réservées à la rencontre fictive du Samuel adulte et du Samuel enfant, à ce dialogue insolite où l’enfant n’y va pas par quatre chemins « c’est carrément nul, tu me donnes pas envie de grandir… ». Avec Grégory Panaccione, point de surprise, c’est toujours excellent et je fais de cette lecture un joli COUP DE CŒUR.

"L'enfant que j'étais n'aime pas l'adulte que je suis... j'ai abandonné mes rêves..."

J’avais aimé Un été sans maman et adoré Un Océan d’Amour du même auteur.

https://www.bdgest.com/prepages/thb_planche/3297_P7.jpg

 

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28 mars 2022 1 28 /03 /mars /2022 17:13

trois fois dès l'aube - Alessandro Baricco - Gallimard - ebook (ePub) - Le  Hall du Livre NANCY

Si comme moi, vous avez adoré Mr Gwyn, sachez que ce recueil de nouvelles est évoqué dans Mr Gwyn et que l’auteur a décidé ultérieurement d’écrire pour de vrai ce récit – ces trois récits, plus précisément.

Dans un hôtel au charme suranné, une belle jeune femme en robe de soirée accoste un homme au petit matin. Celui-ci est pressé, il doit prendre la route pour un rendez-vous professionnel. Mais la femme a besoin de compagnie, elle se fait insistante, elle se sent très mal… L’homme semble ridicule avec sa « petite usine qui produit des balances » face aux considérations plus philosophiques de la femme. Elle a besoin d’aide, il finit par l’accompagner dans sa chambre mais la fin n’est pas telle qu’on se l’imagine.

Dans un hôtel de banlieue assez minable, un couple se fait remarquer en cette fin de nuit. Elle est très jeune, lui est autoritaire et brusque. Alors que la fille descend chercher des serviettes, le réceptionniste engage la conversation qui se fait d’abord assez brutale, elle ne comprend pas qu’il se perde dans un tel boulot de merde, lui lui reproche de gâcher sa vie avec ce type. Finalement, l’empathie gagne le réceptionniste et il emmène la jeune femme avec ses serviettes blanches sous le bras pour fuir son compagnon qui pourtant les guette déjà…

C’est une femme flic qui guette, une nuit, dans une chambre d’hôtel pourrie, le sommeil d’un adolescent de treize ans qu’elle protège suite à un drame familial. Mais l’enfant ne trouve pas le sommeil, l’hôtel est vraiment lugubre et la femme, à quelques jours de la retraite, décide d’enfreindre toutes les règles et d’emmener le garçon loin, dans un endroit paisible où il sera bien, après avoir vécu tant d’atrocités. Un long périple nocturne va conduire le duo insolite au bord de la mer.

Qu’il est bon de retrouver et l’écriture et l’univers de Baricco ! Feutré, mystérieux, intimiste, le récit fait souvent alterner le discours direct et le discours indirect. Trois histoires de rencontre, trois récits nocturnes pour un même lieu, un hôtel, cet espace commun et impersonnel où tout peut arriver pour deux êtres qui se rencontrent. J’ai complètement adoré ces trois histoires, cet univers à la fois ouaté, étrange et tendre, et je ne regrette qu’une seule chose : leur brièveté. J’avais ressenti le même petit je-ne-sais-quoi avec Mr Gwyn, cette petite étincelle qui rend le livre irrésistible.

« Vous semblez être la première personne intéressante que je rencontre ce soir. Cette nuit. Je ne sais plus ce qu'il faut dire.

Je n'ose imaginer comment étaient les autres.

Terrifiantes. »

 

« La lumière, là-bas. C’est l’aube, cette lumière. L’aube. »

 

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24 mars 2022 4 24 /03 /mars /2022 22:07

La décision - Karine Tuil - Gallimard - Grand format - Librairie Gallimard  PARIS

          La juge d’instruction anti-terroriste, Alma Revel, est plongée dans une affaire délicate : elle doit déterminer la culpabilité ou non d’Abdeljalil Kacem, un jeune homme qui a vécu quelque temps en Syrie avec son épouse, Sonia. Peu de preuves (le couple dit être parti pour faire de l'aide humanitaire), beaucoup de soupçons (des vidéos de décapitation ont été retrouvées dans l'ordinateur personnel du jeune homme) et le dilemme : enfermer un jeune innocent que la prison risque de détruire complètement ou laisser en liberté un terroriste à venir qui peut faire un carnage. Alma peine à concilier sa vie professionnelle à hauts risques (elle est menacée de mort très souvent, elle est agressée dans les toilettes du tribunal) et sa vie personnelle entre ses trois enfants qu’elle veut protéger, son mari écrivain dont elle se sépare, son amant avocat qui souffle le chaud et le froid, et qui, surtout, est l’avocat de Kacem. « La décision » est alors d’une importance cruciale…

Le talent de Karine Tuil fait mouche à chaque fois. L’alternance des chapitres, certains consacrés à l’interview de Kacem, d’autres à la vie privée d’Alma, d’autres encore aux audiences, crée une dynamique et un rythme prenants. L’univers est âpre, violent et sans concession – à mille lieues de notre quotidien. Un roman bouillonnant et poignant qui a le mérite, comme toujours chez Karine Tuil, de rendre accessible un thème brûlant. J’ai un peu moins aimé la fin que j’ai trouvée prévisible et un brin caricaturale suivie de quelques phrases assez banales qui ont fait retomber la tension comme un soufflet, me semble-t-il. Il n’empêche que l’autrice a bien réussi à nous faire partager la pression vécue et subie au quotidien par une juge anti-terroriste. … Oui, j’avais préféré Les choses humaines et peut-être même L’insouciance (décidément, la romancière adore les articles définis !)

« Les femmes que je reçois dans mon bureau ont le sentiment de vivre le racisme au quotidien, qu'on les renvoie sans cesse à leur condition initiale. Ils sont parfois solides intellectuellement mais ont des failles identitaires profondes. Ils ne savent pas qui ils sont vraiment, quelle est leur place. Ils vont sur internet chercher des réponses à leur mal-être, ils y rencontrent des idéologues dangereux qui leur retournent le cerveau en utilisant des techniques de propagande primaires mais efficaces : une jeune recrue est imprégnée d'une vision diabolique de son environnement qui ne viserait qu'à humilier l'islam et les musulmans. »

« On vit avec la peur de laisser en liberté ou de relâcher quelqu'un qui va commettre un attentat alors on enferme »

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21 mars 2022 1 21 /03 /mars /2022 20:59

Ici de Martine Delerm - Grand Format - Livre - Decitre

Je vous avais parlé de La vie infinitive il y a deux ans des mêmes auteurs. Dans le même esprit, Ici associe de courts paragraphes de l’écrivain aux dessins toujours aussi magnifiques de sa femme, Martine Delerm. S’il fallait trouver un fil directeur à ces petites étincelles juxtaposées, on pourrait évoquer la différence, celle ou celui qui se sent un peu à part dans un monde parfois difficile, qui tente de se sortir de sa rêverie pour se raccrocher à une certaine réalité. Mais il y a aussi les livres, le temps qui passe, les souvenirs, les mots, les saisons. Il en reste une douce mélancolie, une contemplation attendrie de la vie.

J’ai beaucoup aimé ces phrases qui appellent à la méditation, ces dessins pleins d’émotions et de finesse. Où la simplicité se marie si bien à la beauté. Le duo fonctionne à merveille. Une jolie parenthèse.

« Le silence me veut du bien. »

« Je suis un peu folle, on le dit. Transie toute habillée, ravie. La différence rafraîchit. Je me sens si vivante. »

« Parfois je pense à celles que j’aurais pu être, à celles que je pourrais être. Le brouillard monte, le trouble me saisit. Je me réconforte en approchant de toutes celles que je suis. »

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17 mars 2022 4 17 /03 /mars /2022 11:54

Surface- Olivier Norek - LIBRAIRES DU SUD

Le capitaine Noémie Chastain, une jeune femme belle, amoureuse et compétente, a été défigurée lors d’une intervention ; la moitié de son visage fait désormais peur à tous, à commencer par elle-même. Elle a perdu son mec, elle a perdu en partie ses responsabilités professionnelles puisqu’on l’a mise à l’écart du 36 de Paris pour l’Aveyron. Là, avec six bleds à sa charge, elle doit surtout évaluer la nécessité ou non de fermer ou maintenir le commissariat. C’est donc à reculons qu’elle se rend en province, résignée à s’y ennuyer. Elle tisse cependant des liens avec Romain et sa famille, elle apprécie petit à petit l’air de la campagne, et surtout, elle tombe sur un cadavre qui va être le début d’une enquête qui va tenir Chastain au premier plan.

 

Ce roman est un très bon polar mais après avoir lu Entre deux mondes (qui n’est pas un polar mais un petit bijou que je ne peux que vous conseiller), on peut se sentir un peu déçu de ne pas éprouver la même fulgurance d’émotions, ces mêmes bouleversements intenses ressentis avec les personnages de Calais. Mais oui, c’est un très bon polar rehaussé par un personnage atypique, la flic défigurée qui reste une superwoman, rehaussé par un contexte original, ce village englouti qu’on sort des eaux, par un rythme haletant, comme souvent chez Norek. L’écriture de l’auteur est, par sa simplicité et son efficacité, d’une justesse assez incroyable qui convient parfaitement au genre policier. Ni trop ni trop peu. Une lecture qui m’a beaucoup plu.

Noémie, défigurée, de retour au 36, après son arrêt de travail : « Meurtres violents, scènes de crime sanglantes, sans oublier les autopsies de cadavres de tous âges et en tous états : de par leur quotidien, les flics sont difficilement impressionnables. Pourtant, chez tous ceux qui la croisent en lui souhaitant d'un mot chaleureux un bon retour, elle nota le même léger tressaillement. Une fraction de fraction de seconde, mais suffisante pour que Noémie, à l'affût de chaque réaction, le décèle. Un presque rien qui, traduit en mots, aurait donné : « On m'avait prévenu, mais tout de même… »

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13 mars 2022 7 13 /03 /mars /2022 16:59

La plus secrète mémoire des hommes - Mohamed Mbougar Sarr - Philippe Rey -  ebook (ePub) - Place des Libraires

Diégane Faye est un jeune écrivain sénégalais exilé à Paris. Il entend parler d’un livre hors du commun, Le Labyrinthe de l’inhumain qu’une maîtresse, Siga surnommée l’Araignée-mère, lui offre enfin. Ce livre est sans doute doté de pouvoirs mystérieux puisque chacun de ses lecteurs en sort changé, avec la ferme volonté d’en savoir plus sur son auteur considéré comme le « Rimbaud nègre », qui a disparu de la circulation avant la 2e Guerre mondiale. L’écrivain, Elimane, est tour à tour accusé de plagiat et considéré comme un génie. Des allers-retours entre la France, le Sénégal ou encore l’Argentine vont donner lieu à des considérations sur l’écriture mais aussi sur la colonisation et les difficultés de l’exil à être ni tout à fait Français ni vraiment Africain, et enfin sur l’amour.

Je vais être franche, je n’ai pas tout aimé dans ce livre, la fin de la lecture a même été très laborieuse. Je l’ai lu à un moment où j’étais débordée et je crois qu’il réclame calme et attention. J’ai parfois souri aux mises en abyme qui me parlaient complètement comme « Avec le temps et les relectures tu la comprendras. Elimane est un écrivain qu’on ne comprend qu’en le relisant. » Maintenant, à la question de savoir si le roman mérite le Goncourt, je répondrais oui. Il est brillant, protéiforme, envoûtant, drôle parfois (Jésus se décloue et descend de sa croix pour se taper la discute avec le narrateur pendant que ses deux potes copulent bruyamment dans la chambre d’à côté), intelligent, subtil et très riche. Mais je pense qu’il est beaucoup moins « tout public » que les prix attribués les années précédentes, par ses réflexions sur l’écriture et la lecture, par sa construction complexe, par ses références culturelles, littéraires et même politiques. Une danse assez folle très colorée, désarticulée et sensuelle, voilà à quoi me fait penser ce livre. Je crois que je l’ai tour à tour adoré puis détesté. N’importe quel lecteur admettra qu’en changeant constamment de narrateur et d’époque, l’auteur se fiche un peu de nous. Pourtant, c’est le ton grave employé quasi en continu - même pour les scènes de sexe (très fréquentes) – que j’ai le moins apprécié. Une sorte de solennité élitiste m’a tenue éloignée. Quand je pense que certaines personnes se contentent d’avoir pour seule lecture annuelle le Goncourt… voilà de quoi rebuter. Dommage.

« Les grandes œuvres appauvrissent et doivent toujours appauvrir. Elles ôtent de nous le superflu. De leur lecture, on sort toujours dénué : enrichi, mais enrichi par soustraction. »

« Un grand livre n’a pas de sujet et ne parle de rien, il cherche seulement à dire ou découvrir quelque chose, mais ce seulement est déjà tout, et ce quelque chose aussi est déjà tout. »

« Je me suis dit qu’un monde où on pouvait encore débattre ainsi d’un livre jusque tard n’était pas si perdu, même si j’avais bien conscience de ce que des personnes discutant de littérature toute une soirée avaient de profondément comique, vain, ridicule, peut-être même irresponsable. »

« Je me fiche de la réalité. Elle est toujours trop pauvre devant la vérité. »

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9 mars 2022 3 09 /03 /mars /2022 18:09

La fille qu'on appelle - broché - Tanguy Viel - Achat Livre ou ebook | fnac

Laura a rendez-vous avec le maire de la ville. Fille du chauffeur particulier de ce même maire, à 20 ans, elle cherche un logement et éventuellement un travail que l’élu pourrait lui apporter sur un plateau d’argent. D’emblée, on comprend que cette entrevue s’est passée d’une bien drôle de manière que le lecteur découvre petit à petit. A vingt ans, Laura est très belle. A 48 ans, le maire devenu ministre, se croit tout permis. Inutile de vous faire un dessin. Le père de Laura, Max, boxeur sur le retour, va prendre une grande place pour casser ce duo malsain. Le tout se joue dans une ville en bord de mer, qui vit au rythme des marées.

J’ai mis un petit temps à comprendre que « la fille qu’on appelle » était la traduction de « call-girl » ! Cela étant dit, j’aime toujours autant l’écriture de Tanguy Viel, maligne et joueuse. On devine rapidement de quoi il peut s’agir mais l’auteur étire le suspense, le rend élastique, tire sur les cordes de l’intrigue, tourne autour du drame principal et prend son temps pour en venir aux faits. Et pour moi, il a peut-être trop pris son temps. Même si le livre est très court (174 pages), la longueur des phrases et les détours m’ont un peu égarée. Il n’y a pas que ça. Si l’écriture est originale, le traitement du thème n’a, d’après moi, rien révolutionné. C’est assez prévisible et on frôle le cliché… J’ai tout de même apprécié que ce soit un homme qui évoque le sujet et que la déposition de Laura insiste sur l’idée d’un piège tendu de manière insidieuse.  Mais cette lecture restera une légère déception, surtout par rapport à Article 353 du code pénal que j'ai tellement aimé.

« Dans toutes les histoires il y a cela, un passé minéral qui sert de socle à tous, du genre qui dans les livres se rédige au plus-que-parfait, paysage de ruines qu’on trouve en arrière-plan sur certains vieux tableaux. »

« Et tout ce que je peux vous dire, elle a repris, c’est ce qui nous étouffe quelquefois, ce n’est pas la panique de l’instant, plutôt la vue qu’on a soudain sur son propre futur. »

« Il ne vous a rien demandé ? Non. Pas vraiment. Donc vous l’avez fait de votre propre volonté ? Non, je vous dis, c’était ce que je devais faire, ça ne veut pas dire que c’était ma volonté. »

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6 mars 2022 7 06 /03 /mars /2022 17:04

Rose Royal | Actes Sud

Parmi les auteurs contemporains, il y en a un que je place sur le podium, c’est Nicolas Mathieu qui m’a tellement captivée avec Leurs enfants après eux et tout récemment Connemara.

Ce court livre comporte deux nouvelles.

« Rose Royal « : Rose a la cinquantaine. Célibataire ayant connu des dizaines d’aventures, elle a l’habitude de boire un demi au Royal, ce bistro qui ne paie pas de mine. Un soir, elle se sent obligée d’utiliser le revolver qu’elle s’était procuré un jour où elle s’était sentie menacée par un compagnon. Elle a achevé un chien qui venait d’être renversé devant le bistro… et est tombée amoureuse de son maître. D’amour, il en n’en est peut-être pas question d’ailleurs. Disons que Luc lui convient mieux qu’un autre ? Alors même si elle a failli le quitter maintes fois, elle se laisse convaincre, elle va vivre avec lui, même travailler pour lui… jusqu’à se rendre compte qu’il lui a progressivement et sournoisement pris toute sa liberté. Le revolver va servir encore, mais pas comme on l’imagine.

« La Retraite du juge Wagner » confronte un juge vieillissant, célibataire et solitaire, et un petit délinquant de la banlieue de Colmar. Le jeune avait piqué l’arme du juge qui l’a facilement retrouvé sur les réseaux sociaux. Il permet au paumé de renouer avec le travail et les études mais des Corses rôdent et veulent se venger…

         La première nouvelle, « Rose Royal », m’a prise aux tripes pour deux raisons. Elle dépeint l’amour et la vieillesse (enfin, cette vieillesse qui commence à 40 ans déjà) d’une manière pessimiste et désolante, et pourtant (trop) lucide. Deux personnes restent ensemble pour ne pas être seules, en dépit de leurs différends, en dépit du manque d’amour ; ils se rassurent en se trouvant des points communs aussi ridicules que dérisoires. Ensuite, on le comprend assez vite, le texte évoque l’emprise qu’un homme peut avoir sur une femme sans qu’elle en prenne véritablement conscience. Thierry, parce qu’il se montre vulnérable sur un point, attire la compassion de Rose qui ne va pas le quitter. Quelle justesse dans cette narration haletante ! Et ça fait du bien de savoir que c’est un homme qui a écrit ce texte.

       La seconde nouvelle se révèle assez pessimiste aussi même si ce juge sait se montrer clément et généreux. J’ai aimé que l’histoire se passe dans ma région et que, mise à part l’évocation féérique de la Petite Venise de Colmar, on y montre un versant plus sombre que celui habituellement présenté quand on parle de l’Alsace.

En somme, une belle lecture ! C’est Tiphanie que je remercie 😉          

"Les gens qui nous plaisent ont toujours cet aspect familier, cet air de bibelot.

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2 mars 2022 3 02 /03 /mars /2022 21:12

Page des Libraires

Nous sommes en 2038, Jake est une Guide qui va promener des touristes pleins aux as, les seuls qui peuvent encore se targuer de faire une excursion au cœur même de la nature. Eh oui, après le Grand Dépérissement, les arbres de notre planète sont morts, des nuages de poussière toxique tuent les humains condamnés à souffrir ou à s’exiler. Mais Jake, sans le sou et seule, va faire une découverte qui va chambouler sa vie et peut-être même la Terre entière. Retour en arrière : en 2008, on suit un bout de parcours du père de Jake, Liam, qui a des problèmes relationnels avec Willow, une mère célibataire distante parce que trop attachée à son rôle d’hippie écolo. En 1974, la même Willow attend son oncle, Everett, à sa sortie de prison. Elle ne le connaît pas, du moins, c’est ce qu’elle pense… car il lui a sauvé la vie lorsqu’elle n’était qu’un bébé abandonné. C’est en 1934 qu’on découvre d’où vient cette petite Willow. Et en 1908, on apprend enfin à connaître l’enfance des protagonistes du roman, Everett et Harris, des frères sans en être, des orphelins débrouillards qui vont s’éloigner pour mieux se retrouver. Et on remonte la pente chronologique en se projetant à nouveau en 1934 puis en 1974, etc. La boucle est bouclée, le lecteur a enfin toutes les cartes en main d’un jeu complexe et passionnant.

Je m’attendais à complètement autre chose, sans doute proche de L’arbre-monde de Richard Powers (dont je n’ai pas tout apprécié), écolo radical. Pas du tout, c’est un roman qui s’étale sur plusieurs décennies, une saga familiale qui, par ses ingénieux retours en arrière, devient de plus en plus captivante au fil des pages. Michael Christie est un excellent conteur (un peu à la manière de Timothée Fombelle, ai-je trouvé), ses personnages sont forts et complexes et la structure narrative est d’une prouesse telle qu’on a l’impression d’entrer dans un vaste tourbillon délicieusement vertigineux. Les arbres occupent une grande place dans cette boucle temporelle - l'auteur parvient réellement à les rendre vivants, et les réflexions sur l’héritage familial, le lien de filiation, les choix de vie sont menées avec une brillante sagesse et une grande délicatesse. Mais les intrigues secondaires ne sont pas en reste, ce Stradivarius fabriqué par amour, cet homme payé pour être « descripteur », décrire à un aveugle les beautés qui l’entourent, l'obusite d'Everett, cette tornade effrayante et magnifique qui projette de centaines de livres dans les airs.

          Cette lecture a été un feu d’artifice d’émotions pour moi, un immense plaisir de lecture et donc un grand grand COUP DE CŒUR !

 

Le Grand Dépérissement : « A mesure que succombent et disparaissent les forêts primaires partout sur le globe, le sol se dessèche faute d'arbres pour protéger la terre des rayons du soleil implacables, ce qui entraîne la formation de nuages de poussière assassins, dont les particules extrêmement fines étouffent la terre. »

Très drôle : « ça sert à quoi, une bibliothèque, à part rappeler discrètement à ses invités qu'on est un esprit supérieur ? »

Quand Everett a recueilli et pris sous son aile la petite Willow, bébé : « [il] se rend compte que, depuis ce premier soir où il l'a entendue pleurer, elle l'a refaçonné, jusqu'à faire de lui quelqu'un de entièrement neuf. Pas un type bien, un homme digne de respect ou d'admiration. Mais quelqu’un qui donne plus de valeur à une autre vie qu’à la sienne. Et cette transformation a refermé en lui une plaie demeurée longtemps purulente. »

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