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16 février 2022 3 16 /02 /février /2022 18:36

L'Etoile du nord - broché - D. B. John, Antoine Chainas - Achat Livre ou  ebook | fnac

C’est mon homme qui m’a offert ce roman et, à cause de son aspect très volumineux et de ses plus de 600 pages, je l’ai laissé traîner dans ma bibliothèque. Qui eût cru que ce livre était tellement passionnant ?

Trois histoires en parallèle : celle de Jenna, jeune Américo-coréenne, brillante trentenaire célibataire, hantée par la disparition, en Corée du Sud, de sa sœur jumelle, douze ans plus tôt. Quand on lui propose d’intégrer la CIA avec, à la clé, une lueur d’espoir pour retrouver sa sœur, elle accepte. Elle devient une espionne très douée et va finir par faire un séjour éclair en Corée du Nord. Ensuite, il y a Cho, ce diplomate nord-coréen qui a toujours voué au Grand Leader, Kim Il-sung, une grande admiration. Pourtant, son frère lui laisse entendre que leurs véritables parents (ils ont été adoptés à 4 ans) seraient des Ennemis du Grand Dirigeant. Cho, en visite aux Etats-Unis, y découvre une autre vie, y fait la connaissance de Jenna, et en même temps, craint plus que jamais pour son poste et pour sa vie. Enfin, la vieille Moon est celle qui se situe en bas de l’échelle sociale nord-coréenne. Elle peine à se nourrir avec un mari chômeur et se lance dans le marché noir. En vraie battante, elle affronte les répressions, les bagarres, les enfants errants et chapardeurs -les Hirondelles sauvages-, et parvient toujours à ruser pour survivre. Ces trois-là risquent leur vie. Ces trois-là décident d’affronter leur principal ennemi, cette dictature obscure et terrifiante, isolée du reste du monde.

Je le répète, ce roman est passionnant à souhait ! Non seulement les pages se tournent vite et avec un véritable plaisir mais les personnages sont bien dessinés. Différents et tous attachants, ils nous emmènent dans cette contrée mystérieuse qu’est la Corée du Nord. J’y ai appris beaucoup et c’est aussi angoissant que fascinant. Quelques exemples (l’auteur s’est appuyé sur des faits vrais) : aucun habitant n’a de carte de crédit, toutes les chansons occidentales sont classées dangereuses, une seule religion doit être pratiquée : le culte au Cher Leader (quiconque possède une Bible risque la peine de mort), 10 cookies qui proviennent du « village d’en bas » (= la Corée du Sud) valent deux mois de salaire au marché noir, le bingdu est la drogue locale, coupures d’électricité et sirènes antiaériennes constituent une routine, les grandes famines ont contraint -entre autres- certains à « fouiller des excréments de bœuf à la recherche de plantes non digérées »… pendant que le Grand Leader mène une vie d’opulence et d’extrême richesse.                

Même si le tout prend des allures de film américain à la James Bond (surtout à la fin : haute teneur en romanesque !) ce roman d’espionnage est un édifiant divertissement. J’ai adoré.

L’auteur, journaliste, a fait un court séjour en Corée du Nord. Il a également coécrit l’autobiographie d’une jeune Nord-Coréenne qui a réussi à s’enfuir du pays, je la lirai très bientôt.

Moon cuisine au marché de la gare – et vend sa marchandise : « Il faisait un froid de canard mais Moon n’avait jamais vu le marché si actif. Une coupure d’électricité avait interrompu les transports. Deux trains étaient immobilisés à quai. Et qui disait trains disait clients. Il ne restait plus une place sur les bancs. Une longue file d’attente se formait devant les stands. Les poêles fumaient, les odeurs planaient, des baguettes s’entrechoquaient. On buvait la soupe chaude à même le bol. Peu de paroles échangées. Les températures polaires empêchaient quiconque de demeurer assis trop longtemps. Le ciel avait des reflets de plaque d’étain. La neige menaçait. »

 

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12 février 2022 6 12 /02 /février /2022 20:32

Chroniques 2019 Les guerres intérieures de Valérie Tuong Cuong - Des Livres  et Moi

Première découverte pour moi de cette romancière.

Pax est comédien. Plus tout jeune, il peine à trouver le rôle de sa vie, celui qui lui permettra de faire basculer sa carrière. Peut-être que le dernier film de Sveberg, Don’t, sera un de ces tremplins tant attendus. Le jour de l’audition, Pax quitte son appartement à la va-vite, pourtant inquiet des cris et du tapage qui se fait entendre dans l’immeuble. Plus tard, il apprend qu’un jeune étudiant s’est fait rouer de coups. Pax culpabilise terriblement pour son absence de réaction. Il travaille également dans une société qui propose du coaching théâtral. Et, lorsqu’il intervient dans une entreprise de déménagement pour remotiver les salariés et leur donner confiance en eux, il ne s’attend pas à tomber amoureuse de la responsable, Emi. Franco-japonaise, divorcée elle aussi, la femme à la beauté froide se laisse séduire par le charme du comédien. Epanouis dans cette belle histoire d’amour, les tourtereaux ne sont pourtant pas au bout de leurs surprises.

Le récit hésite subtilement entre enquête policière et tragédie antique et gravite autour deux thèmes centraux : celui de la résilience et celui de la culpabilité. Et l’autrice a trouvé le moyen de broder une histoire d’amour par-dessus tout ça. Les personnages sont aussi attachants pour leurs qualités que pour leurs défauts et cette histoire d’agression sans témoins est bigrement d’actualité. Le point de départ du récit remonte à une véritable agression qu’a connu le fils de la romancière, un voisin est passé sans intervenir.  De petits détails qui pourraient être considérés sans grande importance m’ont plu également : la réflexion sur le travail du comédien, la double culture d’Emi, la justesse quant à l’évocation du rôle des parents divorcés, la référence à Baudelaire. J’ai vraiment beaucoup aimé cette lecture qui m’a happée et interpellée ; ce n’est pas un immense coup de foudre (j'aurais aimé quelques dizaines de pages en plus) mais un petit coup de cœur pour le bon temps passé et le plaisir ressenti.

La première rencontre : « Elle ne s’attendait pas à ce désordre brutal dans son cœur, à cette fébrilité qui s’insinue dans chacun de ses organes. Son trouble la gagne, gagne Pax, une conversation silencieuse s’installe entre eux, de courte durée néanmoins car elle se lève pour faire diversion et mettre fin à sa propre fascination, alertée aussi bien par un sixième sens qui lui chuchote que cet homme est dangereux, que par sa conviction qu’elle n’a plus ni le temps, ni l’espace, ni le droit de s’autoriser une relation privée, qu’elle soit sensuelle, sexuelle ou sentimentale. »

 

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9 février 2022 3 09 /02 /février /2022 10:06

La jeune femme et la mer - cartonné - Catherine Meurisse, Catherine Meurisse  - Achat Livre ou ebook | fnac

J’ai toujours aimé tout ce que j’ai vu et lu de Catherine Meurisse, cet album se range à mon engouement même s’il n’est pas mon préféré.

La narratrice-dessinatrice arrive au Japon pour une résidence d’artistes et rencontre un peintre nippon farfelu qui peint aussi peu qu’elle qui est en panne d’inspiration. Elle se promène dans la nature, savoure ses merveilles. Elle croise un tanuki (une sorte raton-laveur japonais) qui s’amuse à se moquer d’elle. De légendes d’une femme noyée dans la mer en références picturales, la femme avance dans ce pays et apprend, à la manière d’un récit initiatique, à connaître ce qui l’entoure et peut-être un peu d’elle-même.

J’avoue que les premières pages m’ont un peu fait peur, cette rencontre inexpliquée avec un autre peintre qui ne s’exprime que par haïkus, ce tanuki qui parle et donne des pinceaux à notre Catherine… je suis restée un peu en dehors. Ensuite, il y a le Japon. Et là. Catherine Meurisse magnifie ses paysages, sublime les îles, les plages, les montagnes, les fleurs. Ces rêveries d’une promeneuse solitaire sont entourées d’une aura magique, je ne sais pas si c’est un peu l’essence nippone qui traverse les planches mais c’est d’une beauté émouvante et contagieuse. Alors je sais ce que les détracteurs vont reprocher à la BD : ces personnages de genre comique à la Bretécher et ces estampes et aquarelles qui se superposent étrangement, cette dimension sans doute un peu stéréotypée du Japon (personnellement, je n’y ai jamais été donc ça me convient) mais pour moi, la splendeur des panoramas dessinés rattrape ces petites faiblesses. A découvrir donc plus pour ces dessins-chefs-d’œuvre que pour l’intrigue. Et si vous n’avez jamais lu Meurisse, préférez La Légèreté ou Les grands espaces.

« Ils doivent se demander pourquoi leur nature me plaît tant. Je serais bien incapable de leur expliquer. Je n’en ai jamais vu de semblable avant de pénétrer sur ce territoire. La rondeur des collines, l’essence des arbres, les mousses, le vert des champs de thé… les formes, les lignes, les odeurs… c’est inédit et pourtant, ça ne me déstabilise pas. Ça devrait être facile à peindre ! Un champ de choux, ça je connais. Un champ de choux au pied d’un volcan qui fume, voilà qui est nouveau. Le colza est le même que celui de mon pays natal, je le connais par cœur. Mais le colza mélangé aux camélias, mon cœur ne connaît pas. Le blé coupé, les foins, j’ai toujours vu ça. Mais le riz amassé et séché de la sorte, quelle étrangeté… La glycine, bien sûr. Des « arbres de glycine » en pleine forêt ? Je ne savais pas. »

La jeune femme et la mer de Catherine Meurisse, Isabelle Merlet -  BDfugue.com

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5 février 2022 6 05 /02 /février /2022 22:24

Editions du Sonneur - Roman - Le sanctuaire (Laurine Roux)

 

Une cabane isolée dans la montagne, dans le « Sanctuaire », vaste étendue où une famille s’est réfugiée à la suite d’une pandémie provoquée par les oiseaux. Le père, autoritaire et débrouillard, est le seul à se rendre régulièrement hors du Sanctuaire pour des rapines, la mère nostalgique du passé en bord de mer, raconte des histoires à ses deux filles. June, l’aînée, se souvient encore du temps des bonbons, des copains et de l’école. La narratrice, Gemma, n’a toujours connu que le Sanctuaire et elle manie à la perfection l’arc et les couteaux pour anéantir les oiseaux leurs pires ennemis, ou des proies comestibles. Un jour cependant, elle tombe nez à nez avec un vieil homme qui semble avoir apprivoisé des rapaces. Elle-même s’en approche, constatant que non seulement ils ne présentent aucun danger pour elle, mais la séduisent par leur majestuosité. Un aigle, particulièrement, capte son attention, et l’attirance semble réciproque. Gemma va désormais considérer cette vie en autarcie d’un autre œil.

Entre roman d’anticipation et nature writing, le livre rappelle Dans la forêt ou encore Le Fils de l’homme mais cette relation aux oiseaux est une originalité qui donne un cachet au roman. Les relations familiales, parce qu’elles évoluent dans un huis clos, engendrent forcément tensions et réactions disproportionnées. L’écriture est aussi séduisante qu’efficace, ce roman aux allures de conte ou de fable est donc un concentré (il n’y a que 147 pages) de vigueur, de souffle, d’images où chaque lecteur y trouvera son compte. La fin est superbe. Une belle trouvaille que je dois à Krol, merci !

« En saisissant l’arc, je vacille. A peine, mais cela suffit. Le chevrillard lève la tête. Je ferme les yeux, cesse de respirer. Papa m’a appris Pierre, tu es une pierre. Alors je répète Pierre, je suis une pierre. Une fois, deux fois, trois fois. A la dixième, je relève les paupières. L’animal broute de nouveau. »

« personne n’aura mon secret. C’est mon pépin d’or enrobé de lumière. »

« Et Maman fait ce qu’elle sait le mieux faire. Elle se met à parler. A parler du monde d’avant. Elle dit la mer et les bateaux qui quittent le port. Elle dit les pistes de décollages et les lucioles de la ville quand on atterrit la nuit. Elle dit les gares et leurs horloges au ventre rond. La langue énorme des escaliers qui donnent sur l’avenue et les vendeurs à la sauvette sur les marches. »

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2 février 2022 3 02 /02 /février /2022 16:54

Jeu blanc - Richard Wagamese - 10/18 - Poche - Librairie Gallimard PARIS

J’avais déjà lu le beau roman Les étoiles s’éteignent à l’aube du même auteur. Il me tardait d’en découvrir davantage de cet écrivain indigène canadien.

Saul est un Indien de la tribu Ojibwé. Enfant, il a été élevé dans les traditions amérindiennes, entre légendes, pêche et culture du riz. Puis, il a tout perdu : sœur et frère ont été kidnappés par les Blancs, ses parents sont partis sans plus jamais revenir, sa grand-mère est morte d’épuisement et de faim à vouloir le sauver, lui. Le petit garçon a donc été placé, à sept ans, dans une pension, St. Jerome’s. Là, c’est l’enfer : les religieux font vivre aux orphelins de telles humiliations, maltraitances et atrocités que certains enfants deviennent fous, d’autres fuient, d’autres encore -nombreux- se suicident.  Saul sera « sauvé » par le hockey sur glace, ce sport que lui fait découvrir le Père Leboutilier, un religieux qui semble bon avec lui. Dans des conditions misérables, avec un crottin en guise de palet, des patins trop grands et une glace qu’il doit lui-même préparer, Saul va s’entraîner, s’améliorer, se perfectionner, devenir un des meilleurs au point de pouvoir quitter cette pension sordide. Recueilli par une famille où il va connaître un certain équilibre heureux, il va intégrer l’équipe amérindienne des Moose avant de se voir proposer l’entrée dans la Ligue nationale de Hockey. Mais face aux marques de racisme, aux injures, aux coups, il fuit et trouve refuge dans l’alcool.

Roman initiatique par excellence dans un univers raciste où même un talent incroyable ne suffit pas à se faire une place dans le monde. J’ai souvent été émue et bouleversée au cours de ma lecture par ce parcours hors normes d’un garçon qui a toujours su rester humble et discret malgré son passé terrifiant, malgré ses prouesses sportives incomparables. L’écriture de Wagamese a quelque chose d’hypnotique, il rend le hockey sur glace passionnant pour ceux ou celles qui, comme moi, n’y connaissent rien. Il sait aussi, à la manière de son personnage principal, se faire subtil et sobre dans cette dénonciation de l’intolérance alors qu’on aimerait crier à l’injustice avec lui. Les dernières pages gagnent encore en puissance avec le retour de Saul sur les traces de son enfance et la révélation d’une effarante vérité trop longtemps cachée. Ce roman très fort qui nous emmène dans les forêts canadiennes mais aussi sur un stade hockey à la découverte de ce « jeu blanc » est un petit bijou qui mérite d’être lu, prêté, donné. Je me dis que j’ai beaucoup de chance, depuis mon petit village alsacien, de découvrir cette culture ojibwé et la voix de ce romancier. La magie de la littérature.

 COUP DE COEUR !

« A St. Jerome’s, j’ai vu des enfants mourir de tuberculose, de grippe, de pneumonie et de cœur brisé. J’ai vu des jeunes garçons et des jeunes filles mourir debout sur leurs deux pieds. J’ai vu des fugitifs qu’on ramenait, raides comme des planches à cause du gel. J’ai vu des corps pendus à des fines cordes fixées aux poutres. J’ai vu des poignets entaillés et les cataractes de sang sur le sol de la salle de bains, et une fois, un jeune garçon empalé sur les dents d’une fourche qu’il s’était enfoncée dans le corps. J’ai observé une fille remplir de pierres les poches de son tablier et traverser le champ en toute sérénité. Elle est allée jusqu’au ruisseau, s’est assise au fond et s’est noyée. Ça ne cesserait jamais, ça ne changerait jamais, tant qu’ils continueraient à enlever des jeunes Indiens à la forêt et aux bras de leur peuple. Alors je me suis réfugié en moi-même. »

Dans l’équipe des Moose, ces « vagabonds du hockey », qui jouent de ville en ville : « Des petits bonheurs. Tous reliés les uns aux autres, imbriqués pour former une expérience que nous n’aurions échangés contre aucune autre. Nous étions une ligue de nomades, fous de ce jeu, fous de la route, fous de la glace et de la neige, un vent arctique sur le visage et une rondelle gelée sur la palette de nos crosses. »

Malgré ses exploits, Saul a droit à des « Peau-Rouge déchaîné », des poupées indiennes en plastique ou encore des crottins de cheval : « Je voulais atteindre de nouveaux sommets, être l’une des rares étoiles. Mais ils ne voulaient pas me laisser être tout simplement un hockeyeur. Il fallait toujours que je sois un Indien. »

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29 janvier 2022 6 29 /01 /janvier /2022 12:25

MOLIERE L'ECOLE DES FEMMES COMEDIE LAROUSSE 1938 CLASSIQUES LAROUSSE TEATRO  | eBay

Non, je n’allais pas laisser passer janvier, mois anniversaire de la naissance de notre fameux Jean-Baptiste Poquelin, sans en toucher un mot. Je lis et relis beaucoup le dramaturge pour mon plaisir et pour mon travail, je ne m’en lasse pas et il m’épate à chaque fois.

            Arnolphe est un vieux (42 ans…) célibataire qui, plutôt que de se marier et de se retrouver cocu, a largement anticipé : il a « élevé » depuis ses 4 ans une fille, Agnès, l’a protégée du monde extérieur, l’a éduquée à sa manière, l’a rendue aussi sotte qu’ignorante. Il épousera donc celle qui, à dix-sept ans, se demande « si les enfants qu’on fait se faisaient par l’oreille. » Malheureusement pour Arnolphe, un « jeune homme bien fait » croise son chemin et elle raconte ingénument à son protecteur qu’un amour aussi subit qu’imprévisible a immédiatement lié les deux jeunes gens. Parallèlement, Horace, le fils d’un ami d’Arnolphe, vient confier au barbon qu’il est tombé amoureux d’Agnès, « ce jeune astre d’amour de tant d’attraits pourvu » et que ses « affaires sont en fort bonne posture ». Arnolphe enrage et multipliera les ruses pour défaire cet amour et épouser au plus vite cette jeune femme qui, parce qu’elle lui échappe, trouve de plus en plus grâce à ses yeux. Mais Agnès écoute son cœur et, si elle obéit à Arnolphe quand il lui demande, par exemple, de jeter une pierre à la tête d’Horace, elle l’accompagne également d’une lettre d’amour. Arnolphe persévère en apprenant à Agnès les « maximes du mariage » qui, plutôt que d’assagir la belle ingénue, vont l’effrayer et la faire fuir, « chez vous le mariage est fâcheux et pénible (…) [Horace] le fait, lui, si rempli de plaisirs, que de se marier il donne des désirs. » Un retournement de situation final va légitimer l’union des jeunes gens et laisser Arnolphe … sans voix.

L’École des femmes date de 1662 et reprend les thèmes majeurs de L’École des maris qui date de l’année précédente. Molière y dénonce clairement l’éducation trop stricte des filles et ce carcan étriqué d’un mariage qui n’a jamais rien d’authentique. La pièce a fait polémique, justement parce que le sacrement du mariage était pointé du doigt. J’ai complété ma (re)lecture par une adaptation de Stéphane Braunschweig qui m’a d’abord un peu déstabilisée (la pièce commence dans une salle de sport) et finalement convaincue. Cette version se veut moderne et sensuelle, laissant toute la place à la femme, maîtresse de ses désirs. Suzanne Aubert incarne parfaitement la jolie Agnès pas si bête qu’il n’y paraît et Claude Duparfait apporte une sincérité intéressante au personnage d’Arnolphe, rendu, ainsi, presqu’attachant. La pièce comme cette représentation-là apportent une fraîcheur, une soif de liberté et une envie de briser contraintes et asservissements que chacun pourra reprendre à son compte.

La mise en scène de Braunschweig 

 

Une des maximes du mariage ou « devoirs de la femme mariée » :

« Elle ne se doit parer

Qu’autant que peut désirer

Le mari qui la possède :

C’est lui que touche seul le soin de sa beauté ;

Et pour rien doit être compté

Que les autres la trouvent laide. »

 

Morale prononcée par Chrysalde, l’ami d’Arnolphe :

 « Si n’être point cocu vous semble un si grand bien,

Ne vous point marier en est le vrai moyen. »

    Théâtre : la leçon de «L'École des femmes» - Le Parisien

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26 janvier 2022 3 26 /01 /janvier /2022 20:12

Abélard - Alvin -3- Alvin - L'héritage d'Abélard 

 

  Je n’en connais que très peu de ces deux auteurs, je n’avais lu que le tome 1 d’Abélard, il y a presque 10 ans.

Dans le premier tome, L’héritage d’Abélard, Gaston, se console de la perte de son ami Abélard en fréquentant une amie et prostituée, Purity. Celle-ci décède après avoir fait promettre à Gaston de s’occuper de son fils Alvin. Gaston pense placer le petit garçon dans une famille d’accueil mais, d’échecs en échecs, il décide de retrouver la famille de Purity, très loin de New-York, à Crapeville. Sur la route, le duo croise une sorte de prêcheur de foire, Ezéchias, qui expose ses « monstres », des créatures nées avec une différence. Gaston et Alvin décide, une nuit, de libérer ces prisonniers mais seul Jimmy, un être étrange à la tête ronde comme la lune, les suit.

Le second tome, Le Bal des Monstres, débute comme un road-trip entre New-York et Crapeville. Le trio retrouve Ezéchias, plus fou et sadique que jamais mais ils sauront déjouer ses plans machiavéliques. Nos personnages préférés se lient également d’amitié avec des êtres isolés, les « gens du bayou », ceux qui passent leur journée à jouer du banjo ou de la clarinette, et ça ne plaît pas à tout le monde.

Cette lecture tombait à pic, un soir d’hiver morose. Par ses couleurs, sa douceur, ses personnages attachants, elle m’a redonné le sourire. Même si certains passages sont un brin caricaturaux, les deux albums glissent avec justesse des thèmes tels que la différence, le fanatisme, la paternité et l’amitié. Le chapeau d’Abélard récupéré par Gaston qui passe de tête en tête et de main en main délivre régulièrement un petit papier magique qui comporte un proverbe, une phrase bien tournée, je vous en livre de petits exemples ci-dessous. Une jolie lecture apaisante et doucement colorée !

J’ai finalement retrouvé une autre BD de Dilliès que j’avais lue, Saveur coco, et, si j’avais bien aimé les dessins, j’avais moins apprécié l’intrigue. Le duo Dilliès – Hautière fonctionne donc très bien !

« Chaque individu est différent des autres. Notre différence à nous est juste un peu plus visible. »

« Qui veut faire quelque chose trouve un moyen. Qui ne veut rien faire trouve une excuse. »

« Seuls les poissons morts nagent avec le courant. »

 

Abélard - Alvin -4- Alvin - Le Bal des Monstres

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22 janvier 2022 6 22 /01 /janvier /2022 17:19

Cris - Le Blog de Bloggieman

J’appréhendais de lire (encore) un roman sur ce sujet (la guerre des tranchées) mais Laurent Gaudé est Laurent Gaudé et il sublime chaque souffrance.

Première Guerre mondiale. Une poignée de soldats parle. Il y a Jules qui a droit à une courte permission qui va se muer en désertion, il y a Boris qui est persuadé que Jules lui a sauvé la vie lors de la dernière attaque, il y a Marius qui est content de voir son copain Jules souffler un peu. Barboni, lui, a mal tourné, il semble prendre du plaisir à tuer l’Allemand. Castellac est un paysan qui a laissé trois frères se battre sur un autre front et se demande si les parents verront au moins l’un d’eux rentrer vivant. Et puis, un jour, retentit un cri terrible, comparable à des « suppliques de loup », un bruit qui déchire les entrailles de ceux qui l’entendent. Est-ce une bête ? un homme égaré ? une créature fantastique ? C’est un fou, qui court, nu ; surnommé l’ « homme-cochon », il va errer, avec ses airs de satyre et de sauvageon, dans les champs de bataille. Le dénouement ne sera pas heureux, c’est la guerre, la terrible réalité de 14-18. Seul Jules sera là pour témoigner à sa manière.

Le roman a réussi sa mission de marquer, frapper, horrifier le lecteur, de faire revivre ces soldats et leurs derniers instants de vie. Aucune place n’est laissée à l’espoir, aucun sursaut d’optimisme et à peine un brin de patriotisme venant d’un homme déjà atteint par la démence. Le récit, polyphonique, s’autorise des phrases courtes, un ton haché pour aller à l’essentiel qui est souvent ce que l’homme a de plus primaire en lui. Le tout dans un univers apocalyptique fait de boue, de pluie et de cadavres humains. La fin, plus lyrique, fait apparaître un soldat africain, M’Bossolo, qui, part son discours protecteur et rassurant, sauve le soldat Ripoll : « T’avoir mis en lieu sûr me rendra indestructible. Je retrouverai sans trembler la pluie des tranchées et l’horreur des mêlées. »  Quel texte riche pour les débuts de Laurent Gaudé (c’est son premier roman, publié en 2001)

« j’ai vieilli de milliers d’années »

« L’essentiel est de ne pas crever sans personne pour te fermer les yeux. »

Jules, dans le train : « Le voyage continue. Dormir. Je ne peux pas. Dès que je fermerai les yeux, je retrouverai la tranchée. Je le sais. Non. Il faut tenir éveillé. »

Marius : « Je n'oublierai jamais cette course hallucinée. Je suis Vulcain et chacun de mes talons qui heurte le sol fait éclater la terre et gicler des milliers d’étincelles. Je suis Vulcain, haletant, et je cours au milieu des détonations et du souffle chaud du métal. Je cours dans le déluge crépitant. Je suis un lapin fou dans l'incendie et je pourrais rire à gorge déployée si je n'étais pas si avare de mon souffle. »

Quelques autres titres de l'auteur : La mort du roi Tsongor, Salina, Eldorado.

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19 janvier 2022 3 19 /01 /janvier /2022 10:06

RIP (tome 4) - (Julien Monier / Gaet's) - Policier-Thriller [CANAL-BD]

« Prière de rendre l’âme sœur »

         Albert est un gars au physique ingrat, au passé douloureux, à la personnalité effacée et veule. Il fait un travail un peu particulier puisqu’il se nomme « pirate fossoyeur » ou « croque-voleur de morts », en somme, avec un petit groupe de malfrats, il va piller les maisons où le propriétaire vient de mourir. Sa routine de voleur va connaître quelques soubresauts lorsqu’il tombe amoureux d’une morte. Même s’il tente de vivre avec le cadavre quelque temps, il se rend compte qu’il va devoir s’en débarrasser. Il n’aura alors de cesse de retrouver une jeune fille ressemblant à sa Dolores pour vivre avec elle une belle histoire d’amour entre tortionnaire et séquestrée. Entre collègues, rien ne va plus, les jalousies et les règlements de compte se succèdent et Albert va finir par se retrouver seul. Pas pour longtemps.

         Quatrième tome d’une série dont je n’ai pas lu les premiers opus, la BD se lit cependant indépendamment des autres. Si j’ai bien compris, à chaque tome son narrateur, un membre de cette clique sordide. L’ambiance est résolument glauque et lugubre. Le sociopathe que nous suivons a un côté fleur bleue (il chantonne du Cabrel et du Céline Dion) et enfantin qui renforce sa part de détraqué. On hésite entre vomir et rire.  Pour la petite anecdote, ma fille de 13 ans a absolument voulu avoir cette BD qu’elle avait croisée dans une librairie. Quand j’ai lu l’opus, après elle, je me suis dit que ce n’était pas tellement une lecture pour son âge… Elle m’en a parlé, s’est dit un peu choquée sans être traumatisée pour autant. Mis à part le fait que le récit et les images donnent la nausée, j’ai bien apprécié et l’intrigue qui, par ses retours en arrière, nous permet de comprendre la psychologie tordue des personnages, et les dessins très colorés de ce Julien Monier que je ne connaissais pas. Chaque court chapitre débute par une citation (Coluche, Nietzsche, Dominique A, Einstein… c’est très varié) que j’ai trouvée bien à-propos. Une petite plongée dans la tête d’un sociopathe tout à fait rafraîchissante…

J’avais déjà lu Gaet’s dans Un léger bruit dans le moteur tout aussi festif et léger.

RIP T4 : Albert (0), bd chez Petit à petit de Gaët's, Monier

 

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16 janvier 2022 7 16 /01 /janvier /2022 09:57

Mon mari - broché - Maud Ventura - Achat Livre ou ebook | fnac

Ciel que cette lecture tombait à pic après Crime et châtiment !

La narratrice est mariée à un homme qu’elle adore. Et c’est bien là à la fois l’essentiel de sa vie et le drame de son existence. Elle l’aime comme au premier jour et fait tout pour être l’épouse parfaite. Au fil des années, elle s’est composé un personnage qu’elle veut impeccable : elle soigne autant son physique que son attitude. Toujours disponible pour son mari, elle va stopper sa lecture en cours quand il arrive, cacher ses colorations capillaires, s’interdire d’aller aux toilettes quand il est tout près et surtout analyser chacun de ses gestes afin que son comportement soit irréprochable. Son plan demande aussi à ce qu’elle se fasse parfois désirer, qu’elle suscite la jalousie, qu’elle note et enregistre les conversations conjugales pour pouvoir mieux les analyser ensuite. En bref, c’est une maniaque de la vie de couple, elle place son mari sur la première place du podium au détriment de ses enfants et de ses amis, dans une vie où rien n’est laissé au hasard. Et la semaine où elle se rend compte que son mari semble prendre ses distances, le drame enfle.

Même si cette bonne femme agace avec son unique obsession, j’ai beaucoup apprécié cette lecture légère qui démontre par a+b tous les revers de l’amour. Ce livre qu’on pourrait qualifier de thriller psychologique m’a fait rire, il est une sorte de leçon pour filles de tout ce qu’il ne faut surtout pas être. J’ai failli le donner à mon ado de fille qui, féministe et contestataire dans l’âme, aurait bondi à chaque page. On est dans les pensées de cette femme qui a, parfois, des comportements d’adolescente, à voir des signes partout, à avoir ses couleurs fétiches, ses chiffres fétiches, à se montrer jalouse de ses propres enfants. J’avais entendu parler du dénouement renversant mais je ne l’ai pas autant apprécié que le reste du roman avec ce personnage féminin tellement bien ciselé. Un moment de lecture très divertissant !

« quand j’ai eu des enfants, je ne suis jamais passée à l’étape suivante. Je n’ai jamais changé de catégorie pour devenir mère. Alors je fais de mon mieux, mais la plupart du temps je suis trop occupée à être amoureuse pour être une bonne mère. »

« Moi, j’ai toujours aimé mon mari d’un amour inconditionnel. Depuis le premier jour, d’une quantité immense et égale, et sans que rien ne puisse changer cet état de fait. »

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