Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
9 juin 2022 4 09 /06 /juin /2022 15:34

Le Grand Monde, de Pierre Lemaitre

Dans la famille Pelletier, il y a le père d’abord, Louis, imbu de sa personne et sûr de lui pour avoir réussi dans l’industrie du savon comme personne à Beyrouth. Son épouse, Angèle, joue à la femme du XIXème siècle manquant de mourir chaque fois qu’un de ses enfants quitte le foyer (et les quatre vont partir) et se ressaisissant aussitôt. L’aîné, Jean dit Bouboule à juste titre, est un peu le loser de la famille, il n’arrive à rien, il a beau essayer de reprendre le flambeau de l’entreprise paternelle, c’est un échec ; il a beau vouloir se marier, il est cocu des dizaines de fois… François a été le premier à partir à Paris, il rêve de devenir journaliste mais en 1948, les temps sont durs. Etienne, lui, a quitté Beyrouth pour retrouver son amant à Saigon, engagé dans les forces françaises en Indochine. Hélène, la cadette, est la dernière à quitter le giron familial où elle meurt d’ennui mais, une fois « montée » à Paris, elle fera à peu près n’importe quoi de sa vie et de son corps. Pas vraiment unis, les membres de cette famille atypique vont se retrouver brinqueballés par des événements qu’ils ne maîtriseront pas vraiment et bien obligés de se serrer les coudes. Il est question de meurtres sordides, d’argent, d’arrestations, d’enquête très périlleuse, d’une mort spectaculaire, de Paris, de Beyrouth, de Saigon, de secte, de chat perdu et retrouvé, de Cinzano, …

Ce qui m’a plu, d’emblée, c’est de retrouver la patte Lemaitre, il a vraiment son style, une observation du monde à la Zola, un regard toujours gentiment moqueur posé sur ses personnages, une théâtralisation de l’intrigue (ce défilé de l’incipit est délicieux !), des incursions dans l’univers du polar qu’il maîtrise si bien. La lecture a été prenante et je ne sais pas si la trilogie qui a précédé cette série permet de mieux appréhender les Pelletier mais la surprise de la page 475 a eu son petit effet sur moi et j’ai eu du mal à lâcher le roman. Je me rends compte, quand même, que j’ai gardé une distance avec les personnages qui sont de vrais personnages dans le sens romanesque du terme. Une tragédie survient et l’auteur ne nous pousse pas à l’empathie, mais ce n’est pas quelque chose qui m’a déplu, au contraire, le romancier nous offre encore une fois son immense talent de conteur. D’ailleurs il intervient assez régulièrement dans son récit venant même à interpeller le lecteur comme pour l’inviter à voir ce qu’il se passe du côté de chez ces personnages hauts en couleur. Le contexte historique est savamment documenté et il est délicieux de se plonger dans cette époque de la fin des années 40. Un régal !

Etienne arrive à Saigon et part à la recherche de Raymond, introuvable : « L’averse arriva d’un coup, sans le moindre signe précurseur, droite, crépitante, d’une densité telle que le siège du haut-commissariat disparut derrière le rideau de pluie. Etienne n’esquissa pas un geste et demeura ainsi, planté sur le trottoir comme un réverbère. Sans Raymond, il se sentait effroyablement seul. L’averse emporta avec elle les larmes qui ruisselaient sur ses joues. »

Hélène a fui Beyrouth pour Paris, en secret : « Marchant dans la rue, François et sa sœur avaient l'air d'un vieux couple prêt à en venir aux mains, les passants se retournaient sur eux. Serrée dans le petit manteau qui allait bien à Beyrouth, Hélène, ici, frisait un peu le ridicule. On aurait dit une fille de métayer. On épargnera au lecteur les « Tu es complètement folle ! » et les « Mais enfin, est-ce que tu te rends compte ? » auxquels se livra François et auxquels il avait déjà les réponses. »

Partager cet article
Repost0
5 juin 2022 7 05 /06 /juin /2022 14:47

Le champ - broché - Robert Seethaler - Achat Livre ou ebook | fnac

Il me tardait de découvrir et ce roman, et cet auteur autrichien.

« Le Champ » est le nom donné par cette petite ville autrichienne à l’ancien cimetière. Un endroit quasi à l’abandon même si, de temps en temps, un promeneur solitaire ou une bande d’ivrognes viennent rompre le silence des lieux. C’est sans compter les voix, celles des morts qui racontent leur vie et défilent pour nous : le curé, le facteur, un couple, le reporter, le maire, l’épicier, celle qui a eu 67 amants, un paysan, la doyenne, et tant d’autres. Une première rencontre qui se fait par une main qu’on serre, un épicier qui se retrouve « au pays » pour répandre les cendres de ses parents dans un jardin qui n’existe plus, un curé qui a mis le feu à son église, un homme qui succombe aux attraits des machines à sous, …

On pourrait s’attendre à quelque chose de morbide ; absolument pas. J’ai beaucoup aimé ces récits qui se croisent, se confrontent, s’enlacent. Des vies banales, des événements extraordinaires, des déceptions, des prises des bec, des coups de gueule, l’ordinaire aussi. L’écriture, belle, espiègle de temps en temps, nous emporte dans cette petite ville et nous invite à aimer, respecter, toiser ou détester ses personnages. J’ai beaucoup apprécié la diversité des points de vue sur un même événement, l’épouse puis le mari, par exemple, ou la voix de chacune des deux amies d’une maison de retraite. Parfois la nouvelle termine par une chute, parfois le texte raconte un instant de vie, parfois encore, il ne nous dit rien d’autre que le plat quotidien. Pourtant ces voix forment une communauté, un assemblage hétéroclite qui se retrouve dans ce mystérieux endroit qu’est l’au-delà ; la tournure est tantôt comique, tantôt tendre, tantôt sordide. Une belle première découverte avec quelques passages qui sont de vraies pépites.

« dans tous les champs il y en a qui sont un peu tordues – mais les raves ont toutes le même goût. »

« Très peu de vieux sont avisés, la plupart sont juste vieux. »

« Laisse la miséricorde divine pénétrer aussi dans ton cœur, disait le curé, et donne-moi deux bottes d’oignons frais. »

« J’aurais bien aimé filer au-dessus des champs comme les hirondelles. Ou au moins zigzaguer comme les papillons. Ils sont tout fous au printemps. C’est si beau qu’on en croirait presque en Dieu. Mais ça n’avancerait à rien non plus. La beauté des papillons n’a pas besoin de Dieu. Elle, elle existe réellement. »

Partager cet article
Repost0
2 juin 2022 4 02 /06 /juin /2022 16:14

Livre Nous étions les ennemis | Futuropolis

On connaît le visage de George Takei (même moi qui suis une piètre cinéphile) pour avoir interprété le rôle du lieutenant Sulu dans Star Trek. Il raconte ici son enfance et, par la même occasion, un pan de l’histoire nippo-américaine sans doute trop vite oublié.

Quand George est un petit garçon et qu’il vit paisiblement avec ses parents et ses frères et sœur à Los Angeles où il est né, toute la famille se voit sommée de quitter la maison. Ils seront tous transférés dans un premier temps dans les écuries d’un hippodrome. Pourquoi ? ils sont d’origine japonaise (mais les enfants sont tous nés sur le sol américain) et les forces navales nippones viennent d’attaquer Pearl Harbor en ce mois de décembre 1941. Ordre est donner d’arrêter tous les immigrés japonais. Après un séjour dans les écuries, la famille est menée dans l’Arkansas, au camp d’internement de Rohwer. 33 blocs, des miradors, des barbelés et jusqu’à 8500 Nippo-Américains entassés dans des baraques à la chaleur insupportable et aux cloisons archi fines. La famille de George s’est adaptée comme elle a pu, la mère a emporté avec elle sa machine à coudre pour fabriquer des vêtements décents, le père a été désigné « chef de bloc », une sorte de médiateur entre les différentes générations qui a permis à des familles entières de gagner un peu de dignité. George a grandi là, émerveillé par la neige, par une escapade en dehors du camp pour voir des animaux de la ferme, plus tard par des films projetés au réfectoire. C’est seulement en mars 1946 que la famille parvient à quitter le camp, à rejoindre Los Angeles pour d’abord vivre dans un hôtel infect. Un racisme antinippon perdure et le petit George doit subir des injustices provenant de sa maîtresse d’école. Il grandit et arrive à bout d’études de théâtre avant de faire la carrière qu’on lui connaît.

                On appelle Issei ceux qui avaient quitté le Japon pour s’installer aux Etats-Unis, Nisei, leurs enfants nés en Amérique et Sansei, les enfants de Nisei. Tous étaient « punis » de la même manière injuste et tyrannique. Les amalgames me laissent encore une fois sceptiques : comment en vouloir à des Japonais nés en Amérique pour une guerre déclenchée à des milliers de kilomètres ? C’est de la bêtise à l’état pur. Tant mieux si la notoriété internationale de l’acteur a permis de faire connaître ces événements historiques dont les Etats-Unis n’ont pas à être fiers. J’ai beaucoup aimé cette lecture intéressante, les longues discussions après le dîner entre le père et le fils m’ont beaucoup touchée, c’est ce qui a permis à George de devenir l’homme qu’il est. Les dessins sont à la fois originaux tout en restant simples. C’est à lire !

La mère de famille tente d’agrémenter le voyage vers le camp : « J’ai des souvenirs émus de son merveilleux sac de friandises, qui a fait de ce voyage un périple inoubliable. Elle avait généreusement truffé son petit sac de voyage de cadeaux pour nous. Contribuant à forger deux expériences diamétralement opposées : la première, une aventure pleine de découverte et la seconde, un trajet angoissant vers un inconnu terrifiant. »

Nous étions les ennemis - BD, informations, cotes

Partager cet article
Repost0
29 mai 2022 7 29 /05 /mai /2022 17:09

3 nouvelles d'Irène Némirovsky ; en raison des circonstances, la  confidente, M. Rose - Irène Némirovsky

Comme l’indique le titre de ce recueil, trois nouvelles, d’une vingtaine de pages chacune, nous sont offertes.

Dans « En raison des circonstances », nous accompagnons un couple, un soir d’insomnie. Marie-Louise a marié son aînée, Aline, le matin même et ce mariage précipité, en temps de guerre, lui rappelle son premier mari qui est le père d’Aline et qui est décédé lors de la Première guerre mondiale. Son époux actuel, doux et aimant, Georges, a toujours voulu en savoir un peu plus sur cette première union. Ce huis clos interroge le présent à la lumière du passé d’un couple disparu.

« La Confidente », c’est Camille Cousin, cette vieille fille terne qui accueille Robert Dange, ce pianiste célèbre veuf, malheureux d’avoir perdu sa jeune épouse, Florence, dans un accident, deux mois plus tôt. Il veut tout savoir sur les derniers instants de vie de sa bien-aimée. Après quelques réticences, Camille finit par raconter la vérité : c’est elle qui a modelé son amie, qui a dirigé sa vie et qui l’a poussée à rencontrer Robert, cet homme que Florence n’a jamais aimé. Cet amour n’était donc qu’illusions et mensonges.

« M. Rose » est un homme imbu de sa personne, solitaire et condescendant qui, à 50 ans, se vit toujours seul. Alors qu’il est persuadé d’avoir anticipé la Deuxième guerre mondiale en assurant ses arrières, se procurant un pied-à-terre en Normandie, mettant ses biens à l’abri, il est pris dans cette grande Débâcle, l’exode de juin 1940 où les Français se trouvent sur les routes. Face à la situation, il perd de sa superbe et doit beaucoup à un jeune homme de 17 ans qui se montre si généreux et altruiste avec lui.

J’ai beaucoup aimé ces trois textes, l’autrice (d’origine ukrainienne, je l’ignorais) maîtrise parfaitement l’art de raconter brièvement un personnage, une vie, un événement. La deuxième nouvelle est à la fois drôle (le mari éploré s’est fait avoir depuis le début dans une vaste supercherie) et glaçante (il continue de l’aimer, bien malgré lui…), proche du thriller puisque le doute s’est insinué dans l’esprit du mari quand il a réalisé avoir reçu une lettre de Florence le lendemain de sa mort. La 3ème nouvelle se dévore tout aussi rapidement et permet d’avoir un aperçu juste et précis de l’exode de 1940. Et c’est bien là une des grandes qualités de l’écrivaine, cette acuité, cette précision de l’analyse extrêmement efficace puisqu’il ne faut au lecteur que quelques pages pour se plonger dans un contexte, marcher au côté d’un personnage. Cette édition destinée à des collégiens est dotée d’un dossier Images tout à fait cohérent et intéressant (notamment Room in New York d’Edward Hopper qui va si bien avec la première nouvelle et m’a aussi fait penser à l’excellente première nouvelle de Trois fois dès l’aube de Baricco).

J’ai une grande envie d’autres titres de Némirovsky, même de redécouvrir Suite française que j’avais écouté en support audio.

Partager cet article
Repost0
26 mai 2022 4 26 /05 /mai /2022 16:20

Ainsi gèlent les bulles de savon - broché - Marie Vareille - Achat Livre |  fnac

Claire a foutu le camp. Folle de joie à l’idée d’être enceinte et après une grossesse épanouie, elle a pris la poudre d’escampette et s’est retrouvée en Indonésie, abandonnant mari et bébé. Elle nous raconte petit à petit comment elle en est arrivée là. Océane, elle, est une étudiante en médecine qui voue une passion pour l’écriture et peut-être encore plus pour son prof de littérature ; mais son père, tyrannique, décide pour elle. Claire travaille pour une écrivaine très connue, Eva, qu’elle ne voit pourtant jamais écrire, à se demander si c’est bien elle l’autrice de ses romans. Du brouillon de son dernier roman, elle ne veut révéler que le prénom de son héroïne : Océane, une fille amoureuse de son prof (mais tiens donc…)

Lire, dans la même semaine, Le Père Goriot et ce roman, c’est un peu comme faire côtoyer un ceviche de daurade au lait de tigre coco et une tartiflette, j’aime les deux mais j’ai une sacrée préférence… Vous l’aurez compris, on navigue entre la positive attitude, le combat féministe et le feel good. Il y a pire dans ce registre-là, j’ai lu le livre avec un certain plaisir pas tellement coupable puisqu’il se dévore très vite. Au-delà des clichés et des phrases toutes faites, il y a quelques idées intéressantes comme cette jeune femme qui part au bout du monde après avoir accouché et secoue ainsi bien des tabous, la confusion entre les personnages qui résulte à un ne-vous-fiez-pas-aux-apparences et des conseils aux futures jeunes mamans sans doute pas négligeables. Quand je lis certaines critiques, par exemple "Du rire, des larmes, de la résilience mais surtout l'impatience de lire la prochaine pépite qui me rendra aussi heureuse que la précédente. Un régal ! " (www.20minutes.fr), certains mots comme « rire », « larmes » ou « pépite » ne me semblent pas tellement appropriés. Certaines phrases me font dresser les cheveux sur la tête : « un gigantesque tourbillon doré naquit en elle. Une pluie de mini-marshmallows sur un chocolat chaud. Elle était invincible, en haut d’un nuage, flottant dans un océan de lumière. » (Puissions-nous donc ressentir ça !!!) M’enfin, il faut de tout pour faire un monde. Je récapitule, un roman sympatoche de plage qui casse pas trois pattes à un canard.

« J’ai accouché de la culpabilité en même temps que j'ai accouché de toi. Je la traînais avec moi comme une valise sans roulettes, un boulet dont le poids m'enfonçait encore plus profond dans les sables mouvants où je me débattais. Parfois, allongée sur le canapé, je rêvais d'être un homme, d'être libre. Elle était tellement simple, la vie de ton père, tellement peu de choses avaient changé dans son quotidien. »

 

Partager cet article
Repost0
23 mai 2022 1 23 /05 /mai /2022 20:05

https://www.actuabd.com/local/cache-vignettes/L330xH439/arton27271-bbd73.jpg?1614328195

Je me félicite parfois d’avoir du flair. J’ai d’abord été attirée par la couverture de cette BD, puis par ses dessins. Belle pioche !

Paris, les années 20. Rose s’apprête à entrer sur scène. Pour la première fois, dans « une de ces nuits parisiennes enivrantes ». Pour danser. C’est une réussite, les applaudissements sont nombreux et chaleureux. Les autres danseuses et la mère de Rose sont toutes fières de cette première prestation. Rose est un jeune garçon. Il a été élevé dans ce cabaret parisien entouré de femmes. Depuis tout petit, il aime revêtir des habits féminins, ça ne lui pose aucun problème, pas plus qu’à sa mère, tenancière de ce « Jardin » où les artistes portent toutes des noms de fleurs. Dès sa première prestation, Rose attire l’attention. Un admirateur assidu va forcer l’interdit et se présenter à Rose dans sa loge. Il s’agit d’Aimé, un riche homme solitaire qui va prendre le garçon sous son aile.

A la suite de ce résumé, vous vous attendiez sans doute à lire que cet Aimé deviendrait l’amant de Rose, peut-être qu’il abuserait de son innocence, que Rose serait moqué pour son androgynie. Rien de tout ça. Là est justement toute la force de ce magnifique album. Sans être mièvre, les personnages évoluent avec naturel dans un monde où on peut s’habiller en femme quand on est un garçon, où peut passer l’été avec un homme deux fois plus âgé sans qu’il y ait anguille sous roche. Ni quolibets ni moqueries, ni ambiguïté ni discrimination. Et c’est délicieux. Cette ode à la tolérance, à la simplicité et à la bienveillance revêt des charmes rares et le contexte des années 20 renforce cette délicatesse et cette élégance. J’ai été séduite du début à la fin tant pour le fond que pour la forme, l’histoire frôle le conte dans un univers où les contraintes et les faux-semblants n’existent pas ou si peu. Que c’est bon !

∞  COUP DE CŒUR  ∞

La première rencontre entre Aimé et Rose : « Je souhaitais vous dire de vive voix que je vous trouve incroyable. Je n'ai pas encore trouvé tous les mots pour vous exprimer pour que je ressens lorsque je vous regarde danser, mais si vous me permettez de venir vous admirer encore longtemps, je les trouverai. »

Le jardin, Paris – SambaBD

Partager cet article
Repost0
19 mai 2022 4 19 /05 /mai /2022 14:44

Le Père Goriot de Honoré de Balzac - Editions Flammarion

          Cela fait bien longtemps que je veux reprendre ce roman, c’était ma 3ème relecture je crois bien.

Début du XIXè siècle. La pension Vauquer tenue par la bonne femme du même nom grouille de monde : il y a 18 hôtes au dîner et 7 locataires. Parmi les occupants des appartements, Eugène Rastignac, étudiant en droit, va se plier en quatre pour emprunter l’ascenseur social. C’est le père Goriot qui va l’y aider. Le vieil homme a deux filles qui le rejettent alors qu’il s’est saigné toute sa vie pour leur procurer confort et fortune. Rastignac va jouer sur la jalousie opposant les deux filles et sur leur désir de pouvoir pour se rapprocher de Delphine de Nucingen. Il deviendra son amant mais les deux sœurs vont connaître des problèmes d’argent et d’honneur, le peu d’argent du père Goriot va être sucé jusqu’à la moelle. N’oublions pas Vautrin, cet homme aux deux visages qui souhaite mettre Rastignac en confiance. Le roman se termine mal, vous le savez bien, sauf pour Rastignac qui lance son fameux « A nous deux maintenant ! » dans le quartier de la place Vendôme et qui a reçu une belle leçon de vie qui nous permet de classer ce roman de récit d’apprentissage

J’ai une passion pour les vies d’immeubles (j’aimerais relire La Vie mode d’emploi de Perec aussi), quand se côtoient des êtres aussi divers que surprenants, que juste derrière la cloison se joue une vie insoupçonnée. Avec la pension Vauquer, je suis doublement satisfaite puisque les personnages se croisent dans les escaliers mais se rencontrent aussi aux dîners, échangeant impressions, amitiés ou désaccords. Ce n’était pas ainsi dans mes souvenirs : j’ai eu l’impression de lire un portrait de personnages statufiés au début du roman, immobiles, attendant d’être croqués par le romancier. Ils ont ensuite pris vie pour ne plus s’arrêter de remuer, s’agiter, rire, pleurer, mourir et vivre. Et j’ai trouvé le roman relativement facile à lire. Si je ne sais plus trop quoi rajouter qui n’a pas déjà été maintes fois dit, je vous partage ma découverte vocabulaire : un « regrattier » est un vendeur de restes (par extension : un avare), la mère Vauquer accuse la concurrence de servir des « plats achetés chez les regrattiers ». Que ceux qui se montrent circonspects se rassurent, il faut tout de même avoir lu Le Père Goriot une fois sans sa vie.

 

« Le bonheur est la poésie des femmes, comme la toilette en est le fard. »

Le gentil Vautrin est en réalité l’escroc Collin : « En un moment Collin devint un poème infernal où se peignirent tous les sentiments humains, moins un seul, celui du repentir. Son regard était celui de l'archange déchu qui veut toujours la guerre. Rastignac baissa les yeux en acceptant ce cousinage criminel comme une expiation de ses mauvaises pensées. »

Du Père Goriot :

« Il avait donné, pendant vingt ans, ses entrailles, son amour ; il avait donné sa fortune en un jour. Le citron bien pressé, ses filles ont laissé le zeste au coin des rues. »

« Que suis-je ? un méchant cadavre dont l’âme est partout où sont mes filles. »

« Il faut mourir pour savoir ce que c'est que des enfants. Ah ! mon ami, ne vous mariez pas, n'ayez pas d'enfants ! Vous leur donnez la vie, ils vous donnent la mort. vous les faites entrer dans le monde, ils vous en chassent. Non, elles ne viendront pas ! Je sais cela depuis dix ans. Je me le disais quelquefois, mais je n'osais pas y croire. »

Partager cet article
Repost0
15 mai 2022 7 15 /05 /mai /2022 13:53

Les Grandes oubliées - Pourquoi l'Histoire a effacé les femmes - broché - Titiou  Lecoq - Achat Livre ou ebook | fnac

- Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes - 

                Préhistoire : non, les hommes n’ont pas été les seuls à chasser, les femmes ont eu leur rôle à jouer, elles ont même su espacer les naissances et elles étaient parfois à l’origine des peintures rupestres. Contrairement à notre époque, le sexe féminin a souvent été représenté. Il est vrai qu’on ne dessine pas de vulve aujourd’hui sur les portes des WC publics… Au Néolithique, la sédentarité a engendré des problèmes de violence dus à la notion de propriété. Qui dit inégalité dit femmes placées au rang inférieur. Personne ne sait que le premier auteur connu de l’humanité est une femme, Enheduanna (et le texte est un poème s’adressant à une déesse).

Au Moyen-âge, les femmes jouent un rôle important… un peu partout : chevaleresses, orfaveresses, enlumineuresses, artisanes, bâtisseuses de cathédrale, trobairitz (féminin de troubadour…). Il y a eu des princesses et des reines intelligentes, actives et influentes (Brunehaut qui a permis de créer une justice d’Etat, la police, ou a interdit les mariages forcés).

La Renaissance avec tout ce que la période a de positif ne semble pas concerner les femmes : leur pouvoir s’atténue et elles sont à nouveau considérées exclusivement comme des mères.

Au XVIIIè siècle, nos grands auteurs (Voltaire, Rousseau, La Bruyère, etc) ont accumulé les remarques franchement sexistes à l’égard des femmes et on a nié le rôle important qu’elles ont joué lors de la Révolution. Pour éviter que tous ces hommes au pouvoir soient jaloux les uns des autres, on a choisi une femme, Marianne, pour représenter la République.

Au XIXè siècle, des femmes romancières ont existé mais sont passées aux oubliettes. La femme est montrée comme faible, fragile ou malade (c’est vrai, souvenez-vous de vos lectures). Les féministes existaient pourtant déjà, elles se sont battues pour le droit de vote, les études universitaires, l’indépendance économique des femmes. Julie-Victoire Daubié est la première femme à obtenir le bac puis une licence de lettres en 1871. A la fin du siècle, des « grèves de dignité » ont mobilisé des ouvriers et ouvrières surtout pour dénoncer le harcèlement sexuel de certains chefs.

Pendant la Première Guerre mondiale, les viols de guerre étaient nombreux et le statut de la femme, plutôt que d’être valorisé (c’est elle qui prenait tout en charge quand le bonhomme partait combattre), a été déprécié encore une fois. Les femmes doivent surtout repeupler le pays, elles n’ont toujours pas le droit de vote contrairement à d’autres pays malgré des femmes extraordinaires comme Louise Weiss (qui mène la « campagne d’ironie », c’est à la fois drôle et sarcastique).

Pendant la Deuxième Guerre mondiale (et après), le rôle des résistantes a été minimisé ; on retient surtout, de la femme, celle qui a été tondue pour avoir couché avec l’ennemi. Il y eu des viols pendant ce conflit mais ceux perpétrés en France par les Américains sont tombés dans l’oubli plus que dans d’autres pays, et puis les Noirs ont été souvent accusés de viol, racisme et sexisme vont si bien ensemble…

Pour finir par l’époque contemporaine, de récentes études prouvent que l’ovule attirerait le spermatozoïde en le sélectionnant. Aux oubliettes, l’image du spermatozoïde super champion, actif et vigoureux.

Un livre passionnant qui remet les pendules à l’heure et prouve par A+B que les femmes n’ont pas toujours été montrées comme inférieures aux hommes, qu’une partie de la véritable Histoire a été bien camouflée. Ce qui me dépasse et qui est soulevé à la fin du livre par l’autrice, c’est que l’actuel programme d’histoire de Seconde continue à taire l’implication et le rôle des femmes : six pages sur 277 sont consacrées aux femmes dans un manuel scolaire, pourquoi si peu ? Pourquoi s’entêter à vouloir nier l’évidence ? Ce qui ressort de cet aperçu à travers les siècles, c’est que tout est affaire de cycle : lorsque les femmes ont réussi à se faire une place dans la société, elles ont été humiliées les décennies suivantes ; chaque avancée a été suivie d’une régression. Alors quand on sait qu’aux Etats-Unis, le droit à l’avortement est remis en cause, ça fait peur. Vraiment peur. L’œuvre se lit avec aisance, Titiou Lecoq rattache souvent les préjugés évoqués à sa propre expérience, ce qu’elle a appris à l’école, ce qu’elle a découvert plus tard, comment elle-même a évolué (et c’est qu’il nous faut, accepter de changer). Les mots sont simples, souvent drôles, efficaces et clairs. Tout le monde devrait lire ce livre !

 

Quelle belle citation de Napoléon Bonaparte ... ... : « La femme est donnée à l'homme pour qu'elle lui fasse des enfants ; elle est sa propriété comme l'arbre à fruits est celle du jardinier. »

« Les femmes ne sont pas un accident de l’histoire. Une donnée négligeable. Leur exclusion du pouvoir politique est en soi un sujet historique qui mériterait une large place dans les programmes. C’est important. C’est essentiel. »

Partager cet article
Repost0
12 mai 2022 4 12 /05 /mai /2022 13:56

Comme par hasard | Éditions Glénat

Paris, 1909. Victor Nimas est comptable, il adore les chiffres qui lui procurent une immense satisfaction et lui permettent de penser que le hasard n’existe pas. La suite des événements risque fort de contredire ses principes. Un jour, il trouve un billet par terre pour un spectacle de danse, n’ayant rien de mieux à faire, il se rend au théâtre du Châtelet, voir les Ballets russes. Là-bas, il tombe amoureux de la danseuse. Au retour, il perd ses clés, est obligé de dormir sur un banc et tombe malade le lendemain. Son médecin lui ordonne d’aller se faire soigner aux thermes de Baden-Baden et, alors qu’il se rend au casino par curiosité, en pleine réflexion quant aux probabilités qui existent de gagner, il retrouve sa belle danseuse nommée Tania. Elle et lui entament la conversation et elle se confie : obligée de se marier à un baron qu’elle n’aime, elle sauvera ainsi son oncle – son unique famille – de la ruine. Au sortir de cette discussion, Victor se sent attiré par le casino et, contre toute attente, gagne une énorme somme d’argent qui pourrait faire annuler le mariage de Tania et du baron. Malheureusement, il ne retrouve pas la femme aimée.

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire cette BD à la fois pour son intrigue début XXe siècle, cette histoire d’argent et d’amour, cette ascension imprévisible ; mais j’ai aussi aimé les dessins de Bonin, ce trait élégant, ces regards qui en disent long, ces jeux d’ombre et de lumière, cette utilisation subtile des couleurs, ces personnages qui nous permettent ce magnifique retour en arrière. Rien à redire, ou plutôt si, rajoutez à ces belles qualités, l’irruption d’un chat, gentleman malicieux qui est le fruit de l’imagination de notre Victor et qui à la fois une sorte de censeur et de directeur de conscience du héros. A découvrir !

« Le hasard, c’est l’imprévu et c’est justement ce qui fait que l’on est libre… car si tout dans l’univers obéissait à des lois, vous-même, qui en faites partie, ne seriez qu’un pantin sans volonté propre obéissant à ces mêmes lois. »

« Le hasard, c’est ce qui fait que les choses arrivent, même les choses les plus improbables. C’est ce qui fait que ce monde existe, car ce monde est lui aussi improbable. »

Chambre obscure du même auteur.

J'ai une question pour les spécialistes de Cyril Bonin : est-ce vraiment son époque de prédilection, le début du XXè siècle ?

Comme par hasard de Cyril Bonin - BDfugue.com

Partager cet article
Repost0
8 mai 2022 7 08 /05 /mai /2022 15:11

Grand menteur | Actes Sud

Ce très court livre est composé de trois monologues.

Dans « Grand menteur », c’est le personnage éponyme qui prend la parole. Il ment depuis toujours, depuis sa naissance quand sa mère lui a dit que le monde était trop petit pour lui et que son père ne faisait que des apparitions aussi épisodiques qu’alcoolisées.

« La mariée gare centrale », sous l’impulsion d’une phrase sortie « de mon ventre, de ma gorge et de toute ma chair » : « Où c’est donc que tu vas te fourrer pour te cacher de vivre ? », elle décide de partir, d’agir, de prendre le large, de s’enfuir pour mieux vivre. C’est ainsi qu’elle va rencontrer Grand Menteur.

« Fille Fiston » naît de cette union unique entre les deux protagonistes précédents. Être hybride, il/elle se bat pour vivre et faire du moment le plus beau des instants, de la vie « une grande fête fêlée, rudement belle »

Ces trois textes, que l’auteur appelle « triptyque de l’amour chaviré » donnent la parole à de petites gens peut-être nées dans la boue mais dont les paroles valent de l’or. C’est surtout une ode à la vie malgré tout. Malgré les obstacles, le noir, le laid, la peur. Trois poèmes qui, d’un seul souffle, nous poussent un peu en avant, nous aident à mieux grandir, à regarder l’autre différemment, peut-être mieux. C’est court, c’est fort, c’est précieux. Laurent Gaudé est un magicien des mots.

Un passage tellement fort, tellement vrai :

« Une seule vie, c'est trop triste à pleurer. Et laquelle alors ?

Laquelle, qui d'emblée exclut tout le reste ?

Je veux être mendiant et faire de l'or,

Je veux être fidèle et dissolu,

Je veux une famille de grande tablée

Et rester seul dans le silence du temps,

Je veux être femme

Mais comme le père,

Manouche torse nu avec son grand manteau de laine retournée,

Chaînes autour du cou

Et chiens aux poignets,

Seigneur des parkings au sourire de dents en or.

Je veux être personne dans la foule qui sue sa carcasse.

Je veux être Noir

Et puis Blanc,

Je veux parler la langue des animaux

Et boire des ti-punchs sur les volcans

Parce que je suis un timoun comme les autres devant le bruit du vent.

Je veux tout et tant pis si ça se mélange,

Qui c’est qui peut me dire que c'est pas bien de vouloir tout bâfrer jusqu'à la dernière goutte avant d'aller clamser ? »

 

La deuxième narratrice :

« Grand ouste la vie d’avant !

Il y a plus de retour

Même si j’ai la trouille,

Faut bien l’avouer,

Parce qu’il y a la voix de panique qui ricane : « Où est-ce que ça va finir tout ça, toutoule ? »

Qu’elle me dit en secret,

« Où est-ce que tu vas aller chialer, pigrette, quand t’auras tout raté ? »

 

Quelques autres titres de l'auteur : La mort du roi Tsongor, Salina, Eldorado, Cris.

Partager cet article
Repost0