Dans ce recueil de nouvelles toutes liées les unes aux autres par ce personnage, Marcovaldo, nous suivons un homme italien très pauvre, un manœuvre, père de six enfants, citadin bien malgré lui. Les saisons défilent et Marcovaldo tente de vivre ou plutôt de survivre dans cet environnement urbain très clos, souvent hostile et presque oppressant. Il vit d’un boulot mal payé, de petits expédients, de procédés assez louches, d’expériences maladroites et de quêtes un peu vaines. Capable de suivre un chat pendant des heures, il s’extasie aussi devant quelques champignons surgis de nulle part, un troupeau de vaches exceptionnellement passée en ville, la gamelle d’un autre ou encore un brouillard à couper au couteau.
Je suis en admiration devant le travail d’Italo Calvino depuis des années et, plus j’en lis, plus cet engouement se confirme. Le ton burlesque est ici clairement assumé, notre Marcovaldo en digne descendant de Charlot, brave les intempéries de la vie avec un flegme attachant. Ces courts récits d’une troublante beauté attirent l’attention sur les petits riens de la vie en ville : un néon publicitaire, des échantillons dans une boîte aux lettres, un pigeon, un banc public, un mois d’août déserté par les citadins… Entre la délicatesse d’un Francis Ponge et l’humanité d’Alice Ferney dans Grâce et dénuement, l’auteur nous amène très vite à nous attacher à ce picaro si drôle et si touchant. On pourrait consacrer plusieurs pages à chacune des nouvelles où la satire de la ville et son existence « post-industrielle » absurde rendent idyllique l’image de la campagne. Le paradis est perdu et on ne le retrouvera jamais, et il faut vivre avec cette idée. COUP DE CŒUR !
« C'était en un temps où les aliments les plus simples recelaient des menaces insidieuses et relevaient de la fraude. Il n'était pas de jour où le journal ne révélait des choses épouvantables à propos du panier de la ménagère : le fromage était fait de matière plastique ; le beurre, avec des bougies ; dans les fruits et légumes, le taux d'arsenic des insecticides était plus élevé que celui des vitamines ; les poulets étaient engraissés avec certaines pilules synthétiques qui pouvaient transformer en poulet ceux qui en mangeaient une cuisse. Le poisson frais avait été pêché l'année précédente en Islande, et on lui maquillait les yeux pour qu'il parût de la veille. Une souris, dont on ne savait pas si elle était vivante ou morte, avait été découverte dans un bidon de lait. Des bouteilles d'huile ne coulait point le suc doré des olives, mais de la graisse de vieux mulets opportunément filtrée. »













