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Quand on s’apprête à commencer un pavé comme celui-ci (882 pages sans le glossaire !), il y a toujours un petit moment de doute, on va passer un bon nombre de jours avec cet univers, ces personnages, ce style d’écriture. Ça passe ou ça casse finalement… Ici, c’est passé sans anicroche !
L’Inde, en 1975. Dina est une ancienne couturière,et, à 42 ans, veuve depuis seize ans, sa mauvaise vue ne lui permet plus de coudre, elle fait donc appel à deux tailleurs, Ishvar et son jeune neveu Omprakash. Elle ne leur fait d’abord que moyennement confiance, il faut dire qu’elle a appris à se méfier de tous ceux qui l’entourent de près ou de loin. Dans le minuscule appartement, c’est Maneck qui va rejoindre le trio, un étudiant qui veut quitter sa résidence universitaire où cafards et violences l’empêchent d’étudier paisiblement. Il faudra du temps pour que ces quatre-là s’entendent, cohabitent harmonieusement et s’apprécient finalement beaucoup. Entre l’évocation du passé et les différentes rencontres et nombreux aléas de leurs existences, on plonge dans un univers où l’absurde et l’aberrant ont toute leur place.
Ce roman foisonnant nous emmène dans une Inde aussi merveilleuse qu’odieuse, aussi surprenante qu’effarante, aussi drôle que sordide. Magouilles, escroqueries, tyrannie des apparences, corruptions, traditions, argent, chapatis, castes, religion et superstitions, chasseurs de cheveux, Intouchables… voilà quelques mots-clés du roman qui me viennent d’emblée à l’esprit. J’ai sans cesse eu l’impression d’être brinquebalée, à l’image des personnages principaux, rien n’est stable, tout est précaire et hasardeux, illogique et amoral. On peut perdre son logement et son travail en une nuit, se faire embarquer par la police, subir une vasectomie, se faire amputer un ou plusieurs membres… Certains puissants règnent et établissent leurs propres lois qui ne durent qu’un moment. L’opposition ville-campagne met également en valeur la circulation dense à couper le souffle, les mendiants par centaines qui affichent ostensiblement leurs infirmités, les odeurs et le manque d’hygiène des cités surpeuplées. L’accumulation des malchances des personnages principaux donne parfois un sentiment d’oppression, certains passages sont difficiles à lire mais, pour faire un mauvais jeu de mots que ce roman pourrait tout à fait assumer, même avec deux jambes en moins, Ishvar retombe sur ses pieds, continue coûte que coûte. Je ne sais pas si c’est une forme de résilience ou un espoir cinglé mais le résultat est bluffant : l’Hindou semble avoir une capacité de reconversion et d’adaptation assez impressionnante !
Au final, une lecture riche, ô combien dépaysante et surprenante, haletante et colorée !
Narayan est destiné à être marié, il n’a évidemment pas son mot à dire, contrairement aux dizaines de parents et amis qui se bousculent voir Radha, seize ans : « La taille est bonne, le teint aussi. La famille a l’air honnête, laborieuse. Peut-être faudrait-il comparer les horoscopes avant de prendre la décision finale. »
« le secret de la survie est l’acceptation du changement, et l’adaptation. »
« Si le temps était une pièce de drap, j’en couperais tous les bouts abîmés. Je trancherais les nuits effrayantes et je raccorderais les bons morceaux pour rendre le temps supportable. Alors, je pourrais le porter comme un manteau, et vivre toujours heureux. »
« sans mendiants, comment les gens se laveraient-ils de leurs péchés ? »
« A leur rire, toute fois, se mêla une touche de désespoir maîtrisé, comme lorsqu’on coupe une tranche de pain très fine tout en prétendant que le pain, ce n’est pas ce qui manque. »
Le Maître des mendiants dirige son monde mais protège aussi les indigents. Il ne manque pas d’idées pour attirer la pitié – et donc l’argent- des passants : « j’ai besoin d’un paralytique et d’un aveugle. C’est l’aveugle qui portera l’infirme. L’image vivant de la vieille histoire de l’amitié et de la coopération. Et qui produira une vraie fortune, j’en suis certain, parce que les gens ne donneront pas seulement par pitié ou par piété, mais par admiration. Le hic, c’était de trouver un aveugle suffisamment fort ou un paralytique suffisamment léger. »
Je participe ainsi au Challenge Pavé de l’été chez Brize (que je dois remercier, sans elle je n’aurais pas sorti de sitôt cet énorme livre de ma PAL !)