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14 septembre 2025 7 14 /09 /septembre /2025 10:28

Je pleure encore la beaute du monde

J’avais découvert l’autrice avec son premier roman Migrations qui a été un coup de cœur.

La biologiste Inti Flynn est en Ecosse pour un programme de réinsertion des loups. La forêt va mal, le gibier trop nombreux empêche la croissance des arbres et des végétaux et l’introduction des loups devrait permettre d’équilibrer l’ensemble. Evidemment, l’accueil fait aux scientifiques et aux loups est hostile, les agriculteurs craignent pour leurs bêtes et pour eux-mêmes. Inti, dotée d’un don particulier - la synesthésie visuo-tactile qui lui permet de ressentir dans son corps tout ce qu’elle voit vivre ou subir par autrui - vit avec sa sœur jumelle muette, Aggie. Très vite attirée par Duncan, le policier en poste dans la région, elle est confrontée à l’antipathie des habitants de la région et surtout celle d’un certain Stuart qui, Inti le découvrira rapidement, bat sa femme.  Les loups restent pour la scientifique sa passion, voire son obsession, et elle est prête à tout pour les protéger.

J’ai trouvé une écrivaine que j’affectionne, c’est certain, pour son style à la fois doux et musclé, pour la femme qu’elle place au cœur de son livre, une femme forte et vulnérable, déterminée et un peu perdue (Inti ressemble beaucoup à Franny de Migrations) et pour ces réflexions écologiques qui traversent tout le roman. En effet, l’autrice pose des questions sans y répondre, soulève le débat du rapport à la nature, de la cohabitation entre humains et animaux sauvages, de l’impact destructeur de l’homme sur les écosystèmes. Elle évoque aussi d’autres thèmes comme la résilience, la sororité ou les violences conjugales. Par-dessus tout, j’adore cette façon de nous emporter complètement ailleurs, durablement, tout au long de ces belles pages. On peut qualifier le roman de « polar écoféministe », fi des étiquettes, je garderai longtemps avec moi ce souffle puissant, cette énergie époustouflante et cette envie d’y revenir. Je fais de cette lecture un coup de cœur même si j’ai trouvé la fin excessive, le plaisir de lecture est resté !

Renseignements pris, ce que raconte l’autrice a bien été réalisé dans le parc national de Yellowstone, des loups ont été réintroduits (il y en a 108 en 2022) et la végétation a repris de plus belle. Et il y avait bien des loups dans les Highlands écossais jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

« La synesthésie visuo-tactile. Mon cerveau recrée les expériences sensorielles des créatures vivantes, de tous les êtres humains et parfois même des animaux. Quand je vois, je ressens, et pendant quelques instants je suis les autres, eux et moi-même ne faisons qu'un et leur douleur ou leur plaisir est le mien. Ça ressemble à de la magie, c'est d'ailleurs ce que j'ai cru pendant longtemps alors qu'en réalité ce n'est pas si éloigné du fonctionnement des autres cerveau : quand on voit quelqu'un souffrir, notre réaction physiologique est une grimace, un tressaillement, un rictus. Nos circuits sont programmés pour l'empathie. Fut une époque où j'étais ravie d'éprouver les sensations des autres. Aujourd'hui, ce flux constant d'informations sensorielles m'épuise. Aujourd'hui, je donnerais n'importe quoi pour qu'on me déconnecte. »

« J'étudie les cartes cognitives dessinées par les loups sur leur territoire. Ils se transmettent ces cartes géographiques et temporelles de génération en génération et connaissent si intimement leur domaine que chacun de leurs déplacements est programmé. Les loups ne se baladent pas au hasard. Ils bougent dans un but précis et ils apprennent à leurs petits à reproduire le même schéma. Ils se partagent les images mentales. »

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10 septembre 2025 3 10 /09 /septembre /2025 11:06

Pleurer au supermarché

L’autrice raconte la mort de sa mère survenue quand elle avait vingt-six ans mais surtout, à travers ce portrait maternel, son amour de la cuisine coréenne. En effet, Michelle est la fille d’un Américain de l’Oregon et d’une Coréenne et, si elle a grandi aux Etats-Unis, elle passait régulièrement l’été à Séoul et sa mère l’a « éduquée » à sa manière qui incluait la passion et la richesse de la gastronomie coréenne et chinoise. Au moment de l’adolescence, rien ne va plus entre mère et fille mais le cancer annoncé à la suite de simples maux de ventre de la mère va les rapprocher. Michelle va mettre sa carrière de musicienne entre parenthèses et va oublier les reproches formulés par la mère pendant toutes ces années et cette tyrannie des apparences qui l’a faite souffrir adolescente. Elle va l’accompagner au mieux dans sa maladie et dans ses dernières heures de vie.

Si le titre (que je trouve affreux) renvoie aux réminiscences que provoque une virée dans un supermarché asiatique, le roman n’est pas tellement larmoyant même si je déteste encore et toujours lire des récits de maladie, de souffrances et de fin de vie. Je sais pourquoi j’évite ce genre de livres qui ne m’apportent personnellement rien à part (au mieux) une morosité tenace, (au pire) une angoisse profonde. Heureusement qu’il y a la gastronomie coréenne qui occupe bien les trois quarts du roman ! Qu’il serait intéressant de le lire et de déguster en même temps tous les nombreux plats évoqués ! Je n’en connais pas la moitié mais l’hommage est bien rendu à cette cuisine méconnue chez nous et il est vrai que ce lien culinaire entre mère et fille est bien traité, c’est comme si la mère n’avait jamais su exprimer son amour autrement que par des mets bien cuisinés. Elle a toujours choisi la sincérité en critiquant sa fille pour son teint, sa posture, ses choix vestimentaires, sa corpulence... une franchise qui peut être mal perçue mais qui était une preuve particulière de son amour. Il lui est même arrivé de porter les santiags neuves de Michelle pour assouplir le cuir. En bref, un amour maladroit pour une mère monomaniaque qui n'avait finalement que sa fille à aimer dans sa vie. Mon ressenti est à l’image de ce billet, plutôt confus, entre enthousiasme pour cette relation ambiguë entre les deux femmes mais aussi pour les kimchi, tteokguk, gyeran jjim, jatjuk (une sorte de porridge de pignons de pin que j’aimerais essayer si ça n’était pas si complexe à réaliser) ... et révulsion pour les pages traitant de la maladie. Inutile de préciser que si vous envisagez un voyage en Corée du Sud, cette autobiographie constituera un délicieux amuse-bouche.

les billets de Luocine et  d'Antigone, davantage convaincues.

« Ma mère avait sa propre manière de préparer nos retrouvailles : en faisant mariner un plat de côtes pendant deux jours. Elle remplissait le frigo de mes banchan préférés, achetait mon kimchi de radis plusieurs semaines en amont, et le sortait du frigo un jour avant pour qu'il soit parfaitement affiné et salé à mon arrivée. Les côtes de porc, marinées dans l'huile de sésame, le sirop de sucre, le soda, puis caramélisées à la poêle, imprégnaient la cuisine d'un alléchant parfum fumé. Ma mère rinçait des feuilles fraîches de laitue rouge et les posait sur la table basse en verre devant moi, puis apportait les banchan. Des œufs durs marinés dans la sauce soja et coupés en deux, des haricots mungo croquants assaisonnés d'oignons verts et d'huile de sésame, un doenjang jjigae avec un supplément de bouillon, et du chonggak kimchi fermenté à la perfection. »

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7 septembre 2025 7 07 /09 /septembre /2025 10:33

Fausses pistes de Bruno Duhamel

Frank Paterson vient d’avoir quarante ans. Il joue, depuis quinze ans, le rôle du Marshal Johnson dans un spectacle mettant en scène des scènes de western. Il prend son rôle tellement à cœur qu’il ne sait plus démêler le vrai du faux et c’est pour cette raison que son patron le licencie. Il se décide à participer à un voyage organisé dans le Grand Canyon où il va côtoyer tous les clichés des touristes ignares ou pédants accompagnés d’une guide mexicaine bien plus futée qu’il n’y paraît. Mais les touristes ne vont pas tarder à comprendre qui est le véritable homme qui se cache derrière ce « marshal » même si ce n’est pas lui qui est le plus à redouter dans le groupe.

D’un western classique avec tous les clichés qui le construisent, on parvient à une sorte de western moderne où l’homme blanc est devenu fou, abruti par la drogue et amoureux des armes à feu. J’ai aimé les « fausses pistes » qui jalonnent la BD mais je les ai trouvées difficilement crédibles avec des revirements de situation plutôt grotesques. Il en résulte une impression de confusion avec le sentiment que l’auteur a voulu caser plein de thématiques (hommage au western, satire des voyages organisés, dénonciation de la violence actuelle) sans en approfondir réellement aucune mais en cumulant les clichés (le touriste trop gros, l’aigle ami de l’Indien, l’ancien soldat au cerveau détraqué). Je n’ai pas vraiment adhéré à l’histoire même si elle est originale mais j’ai aimé les dessins ; qu’on soit au far West, dans le Grand Canyon ou dans la Vallée de la mort, Duhamel excelle dans la représentation des grands espaces, ce n’est pas nouveau. J’ai préféré Jamais, Le Retour de Bruno ou Le voyage d’Abel.

Fausses pistes de Bruno Duhamel

 

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3 septembre 2025 3 03 /09 /septembre /2025 15:07

Devenir Zéro de Anthony McCarten - Editions J'ai Lu

A l’initiative de l’agence Fusion, un jeu, un bêtatest a été lancé : les dix candidats en lice ont pour mission de disparaître. Si au bout de trente jours, ils n’ont pas été repérés, ils empocheront trois millions de dollars. L’objectif de Fusion est de prouver à la CIA qu’il lui est possible de retrouver n’importe quel criminel au monde et de devenir le leader sur le marché. Le jeu démarre, les candidats se font tous avoir les uns après les autres grâce à des dispositifs très élaborés (basés notamment sur la compilation de leurs goûts personnels, sur l’utilisation de drones et de caméras postées un peu partout) et parmi eux des professionnels de la surveillance se font attraper avant la fin du mois. Seule Kaitlyn Day, nommée Zéro 10, une bibliothécaire, parvient à déjouer les talents multiples de Fusion. Qui est-elle réellement ? Qui sont réellement Cy Baxter et Erika Coogan à la tête de Fusion ?

Roman d’aventure moderne qui constitue un formidable page-turner, cet ouvrage peut faire penser à une bonne série américaine (et tiens, comme c’est fou, l’auteur est justement scénariste à Hollywood), tant il est rythmé, haletant et étonnant à chaque chapitre. J’ai beaucoup aimé le début du livre, ses réflexions sur l’absence de réelle liberté dans notre monde 2.0, le besoin de se montrer, les réseaux sociaux, mais aussi les difficultés des différents candidats à rester terrés sans se faire repérer. Je me suis demandé pourquoi on n’avait pas davantage accès aux pensées de cette Kaitlyn, et tout s’explique dans son identité réelle et ses motivations véritables, dévoilées assez rapidement. A une bonne moitié du livre, tout s’emballe et va un peu trop loin selon moi : il est question de voler les données complètes de la CIA, chacun des personnages se révèle être un autre et finalement, tout cela perd un peu en crédibilité. Il n’en demeure pas moins que j’ai passé un très bon moment de lecture, j’avais l’impression d’enchaîner des épisodes de la série 24 Heures chrono. L’esprit d’Hunger games n’est pas loin non plus avec le tempérament de guerrière de Kaitlyn. Roman lu sur la plage, les deux s’assortissaient bien 😊

D’autres blogueuses ont lu le roman addictif avant moi : Dasola, Philisine, Alex...

« Le froid. Le froid et l'obscurité. Elle rêve. Puis le tintamarre soudain de la douleur. Un cri qui la secoue, l'arrache à la torpeur et la projette en pleine conscience. C'est quoi ce bordel ? Où suis-je, mon Dieu ? Qu'est-ce qui se passe ? Elle s'oblige à respirer profondément jusqu'à ce que la douleur et la première vague de panique reflue. Je suis Kaitlyn Day, je me cache dans les bois. Je suis Kaitlyn Day, je me cache dans les bois. »

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31 août 2025 7 31 /08 /août /2025 14:39

Le maître des insectes - Stuart Prebble - Gallimard - Poche - Le Hall du  Livre Nancy

Jonathan est né six ans après Roger, mais il a vite été plus débrouillard et plus intelligent que son frère étiqueté « simplet » par la société londonienne des années 50-60. Les parents des garçons ont toujours fait en sorte que Jonathan soit là pour ce grand frère attachant mais lent d’esprit. Et même si Jonathan rencontre l’amour de sa vie en la personne de la sublime et originale Harriet, il n’a jamais oublié Roger resté un enfant dans sa tête même une fois adulte. Sa vie d’étudiant se voit totalement chamboulée le jour où ses parents meurent dans l’incendie de leur maison. Contraint d’abandonner ses études, Jonathan va vivre avec son frère, subvenir à ses besoins, l’accompagner dans sa nouvelle passion, les insectes. En effet, Roger s’est pris d’affection pour ces petites bêtes et a créé un insectarium qu’il a agrandi et tellement amélioré au fil des années que son œuvre est devenue impressionnante. Une nouvelle tragédie va encore changer les habitudes des garçons devenus adultes.

Le récit commence tout doux pour bien planter le décor, une famille presque ordinaire avec ce grand et beau garçon dont, à première vue, rien ne laisse deviner son handicap mental. L’auteur s’appesantit sur la relation assez exceptionnelle qui va lier Jonathan et Harriet, Roger restant comme en arrière-plan, toujours là, une contrainte sans l’être vraiment dans la vie de son petit frère. Et puis survient ce retournement de situation assez délirant mais qui amène avec lui un dénouement réellement touchant et bouleversant qui met en lumière les liens puissants entre les deux frères. J’ai dévoré ce roman partout où j’ai pu, goulûment, je me suis attachée aux personnages et à ce contexte de l’Angleterre des années 60, j’ai apprécié le traitement empli de bienveillance et de douceur du portrait de Roger ainsi que l’habile construction du livre. Une profonde humanité se dégage de ces deux existences explorées (presque) dans leur entièreté. Et je m’en vais cataloguer cette lecture parmi mes coups de cœur.

« Parfois, le matin, il m'arrivait de m'asseoir à côté de Roger et de l'observer avant de le réveiller. Dans ces moments-là, il semblait plus vulnérable - et sans doute plus pathétique - que jamais. Imaginez un homme de près de vingt-cinq ans dont le menton se serait recouvert de poils noirs et de drus pendant la nuit, mais qui vivrait dans le monde d'un gamin de huit ans. Quelqu'un qui ignorerait son état s'attendrait à voir un adulte émerger de ce sommeil, un homme qui aurait peut-être l’haleine empesée après avoir abusé de l'alcool ou qui se rappellerait ses prouesses sexuelles de la veille. Au lieu de cela, Roger ressemblait à un petit enfant quand il se réveillait. Il clignait des yeux pour reprendre pied dans un monde qu'on devait lui expliquer en permanence et qui recelait une multitude de mystères. Souvent, lorsque j'allais dans sa chambre le matin, j'avais l'impression de voir quelqu'un plonger dans un profond coma : son visage était écrasé contre l'oreiller, des petites traces de salive s’agglutinaient sur sa joue et tachaient les draps. Aucun des tourments propres à l'âge adulte ne paraissait troubler son repos. J'enviais la capacité de Roger à dormir du sommeil des innocents, son aptitude à habiter paisiblement un autre monde avant de se réveiller dans le nôtre. »

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28 août 2025 4 28 /08 /août /2025 15:28

1984 : Le roman graphique - George Orwell, Matyáš Namai - Guy Tredaniel  Graphic - Grand format - Les Volcans Clermont ferrand

Est-il encore besoin de résumer le roman ? allez, vite fait. Winston Smith, la quarantaine, vit en Oceania, employé au Ministère de la Vérité. Comme ses concitoyens, il est surveillé par Big Brother qui épie tous ses mouvements mais aussi ses pensées, dans la mesure du possible. Cet univers futuriste (le roman a été écrit en 1948) n’est fait que de menaces, d’intimidations, de dissimulations de la vérité, de mensonges, de manipulations, d’arrestations arbitraires, de peurs partout, tout le temps. Winston n’a chez lui qu’une alcôve où le télécran ne peut l’épier et où il tient, en secret, un journal intime, où il se permet de douter du monde qui l’entoure. La rencontre avec Julia va changer son quotidien, les rendez-vous amoureux clandestins vont s’accompagner de plaisirs interdits : le pain blanc, la confiture, le sucre, la lecture, mais les deux prennent des risques immenses dans ce monde sordide où la liberté n’existe plus.

Je ne suis ni une spécialiste du roman (lu deux fois) ni une grande adepte de cette glaçante dystopie mais je dois admettre que j’ai été bluffée par cette adaptation BD qui m’a peut-être davantage captivée que le roman lui-même, ce qui est assez rare pour être souligné. Fidèle au texte d’Orwell, le dessinateur sait utiliser les couleurs (surtout le noir et le blanc, les ombres, les ténèbres et quelques touches de rouge qui révèlent de belles symboliques) pour nous enfermer dans ce monde oppressant, froid et angoissant. Winston est vraiment seul et le lecteur, dans ses pensées, se heurtent à des murs qui se rapprochent davantage au fil des pages. J’ai aimé la première partie et cette histoire d’amour improbable qui laisse percer un infime espoir mais déjà, entre les amants, les visions de la vie divergent : pour Julia, il s’agit de vivre clandestinement, de braver le plus d’interdits possibles, Winston, lui, aimerait s’opposer complètement, trouver cette Fraternité qu’on évoque en chuchotant pour espérer une autre existence. La fin du livre, d’une tristesse terrifiante est éminemment pessimiste et laisse sans voix. Une adaptation intelligente et juste d'un roman qui fait tellement écho aujourd'hui encore...

« si tout le monde accepte un mensonge, il entre dans l’histoire et devient la vérité. »

« Ils ne peuvent pas pénétrer en nous. Si on pense que cela vaut la peine de rester humain, on les battra, même si cela n’aboutit à rien. »

George Orwell's 1984: The Graphic Novel by George Orwell, Maty s Namai,  Paperback | Barnes & Noble®

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25 août 2025 1 25 /08 /août /2025 08:59

La Grande Maison by Mohammed Dib | Goodreads

A la fac, j’ai étudié pas mal d'auteurs maghrébins et Mohammed Dib en faisait partie. Je n’avais pas encore lu ce titre.

Fin des années 30. Le protagoniste, Omar, un garçon de onze ans, vit avec ses frères et sœurs et sa mère Aïni, à Dar-Sbitar, une maison collective, à Tlemcen, à l’époque où les Français siégeaient encore en tant que colons. La misère, quotidienne, est le centre des conversations : la mère se tue au travail pour nourrir la famille mais n’y arrive pas. Quand son frère lui « envoie » leur mère, vieille dame impotente, c’est encore une bouche supplémentaire à nourrir. Aïni déteste cette aïeule inutile et ne semble pas porter beaucoup plus d’amour à ses enfants. Entre les bagarres à coups de pierres, le froid mordant en hiver, la chaleur étouffante en été, les coups de la mère, le bruit dans la maison, la faim omniprésente, Omar songe même parfois à mourir. Pourtant, sa vie de petit garçon prend encore parfois le dessus, il s’évade, se montre curieux, admire cet Hamid militant, le seul être qui semble vouloir se révolter, et il est fier de savoir lire et compter.

La faim représente un personnage à part entière dans ce court roman violent et sans pitié. Omar mâche longuement des boulettes de pain dans sa bouche pour faire durer la sensation de « repas » et des quignons de pain souillés sont ramollis à la vapeur par la mère pour être consommés. Dans cet univers âpre et misogyne (et pourtant la femme occupe toute la place), l’espoir est absent, ne subsistent pour Oscar que « sa joie d’exister », les ressources trouvées pour apaiser cette sensation de faim et ses préoccupations constantes à subsister. Le portrait du dénuement tragique de ces êtres misérables et malheureux se passe de commentaires et de longs discours, l’auteur n’en fait pas, il ne daigne même pas construire une réelle intrigue, l’arrivée des nazis en fin de roman semble anecdotique face à la nécessité de trouver du pain. Une lecture difficile et bouleversante aux allures de réquisitoire rehaussée par une très belle plume réaliste. C’est le premier tome d’une trilogie intitulée Algérie.

Avec ce titre, je participe au challenge de Moka, Les classiques, c’est fantastique avec un zoom fait, ce mois d’août, sur la littérature africaine. On avait vraiment l’embarras du choix !

Cette grande maison qu’est Dar-Sbitar : « Chaque pièce, ayant recelé durant la nuit, une kyrielle de bambins, les restituait jusqu'au dernier au lever du jour : cela se déversait dans un indescriptible désordre, en haut comme en bas. Les marmots, le visage luisant de morve, défilaient un à un. Ceux qui n’étaient pas encore aptes à se servir de leurs jambes rampaient les fesses à l'air. Tous pleuraient ou hurlaient. Ni les mères ni les autres femmes ne jugeaient utile d'y prêter plus d'attention que cela. Les braillements que la faim ou l'énervement faisaient éclore dominaient une rumeur nourrie, parmi laquelle parfois jaillissait un cri de désespoir. Tous ces enfants s'échappaient dans la rue. »

« Une fille ne compte pour rien. On la nourrit. Quand elle devient pubère, il faut la surveiller de près. Elle est pire qu’un aspic, à cet âge-là. Elle vous fait des bêtises dès que vous tournez le dos. Ensuite il faut se saigner les veines pour lui constituer un trousseau, avant de s’en débarrasser. Aïni avait débité la même antienne, dis, cent, mille fois. Ses deux filles travaillaient pourtant et aidaient la famille à vivre. Mais la mère ne renonçait pas à ses jérémiades. »

           « Une femme ne sait guère résister aux premières annonces d’une querelle. »

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21 août 2025 4 21 /08 /août /2025 22:27

Les mains du miracle - Joseph Kessel, Michel Vuillermoz - Folio - Poche -  Dalloz Librairie Paris

Félix Kersten naît en 1898, il sera à la fois finlandais, russe et suédois. Pas très bon à l’école, il découvre qu’il a hérité du don de sa mère : savoir soigner les gens grâce aux massages. En plus des savoirs universitaires acquis à Helsinki, il va bénéficier, pendant trois ans, des compétences d’un grand docteur chinois. A partir de la fin des années 30, sa réputation dépasse les frontières et Kersten jouit d’une vie confortable où il peut profiter amplement des plaisirs de la chair (et de la chère) en gourmand épicurien qu’il est. Un jour de mars 1939, il accepte de soigner Himmler, le bras droit d’Hitler, ce petit homme chétif aux pommettes saillantes. Himmler faisant souvent des « crises », il appellera de plus en plus fréquemment son masseur qui le soulagera momentanément de maux de ventre extrêmement douloureux. Les années vont passer et avec elles le début de la guerre et les desseins démoniaques d’Hitler approuvés par Himmler. Gagnant la confiance de son patient, Kersten se permet de demander de sauver la vie de certains de ses amis puis lui conseillera de décaler le projet de déporter des milliers de juifs finlandais à la fin de la guerre. En 1945, l’influence du médecin est telle qu’il a pu faire évacuer des milliers de femmes retenues dans des camps vers la Suède.

                Injustement méconnu, Félix Kersten a joué un rôle évidemment minime dans une tragédie implacable mais il a pris de gros risques, malgré sa position de privilégié, et a rusé pour orienter Himmler dans la direction qu’il avait choisie. Les souhaits qu’il a formulés (la libération des prisonniers mais aussi la rencontre d’un délégué juif à la fin de la guerre) sont tellement ahurissants dans ce contexte qu’ils paraissent peu crédibles. Mais la biographie romancée montre un Himmler influençable, fat, friand de louanges, stupide, qui se laisse convaincre surtout lors des moments où il se retrouve soulagé après ses crises. (Kersten était-il un naturopathe et Himmler souffrait-il de la maladie de Crohn ? les avis divergent) Toujours est-il que j’ai beaucoup apprécié cette lecture à la fois intéressante et captivante autour de ce personnage qui mériterait qu’on lui consacre un film, une pièce de théâtre, une série, que sais-je encore ... qu’on parle davantage de lui, en tous cas.  Un très beau livre.

« (...) le secret essentiel de l'art, c'était la faculté de toucher du bout des doigts l'essence de la maladie, de mesurer son intensité et savoir le centre vital d'où elle rayonnait. »

Paroles d’Himmler en 1940 : « Le Führer est décidé, après la victoire du IIIe Reich, à supprimer le christianisme dans toute la Grande Allemagne, c'est-à-dire l'Europe, et à établir sur ses ruines, la foi germanique. Elle conservera la notion de Dieu, mais très vague, très confuse. Et le Führer prendra la place du Christ comme Sauveur de l’Humanité. Ainsi, des millions et des millions d'hommes invoqueront, dans leurs prières, le seul nom de Hitler et, cent ans plus tard, on ne connaîtra plus que la religion nouvelle qui durera des siècles et des siècles. »

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18 août 2025 1 18 /08 /août /2025 10:56

La Petite Bonne - Les Avrils

Dans les années 30, la petite bonne fait le ménage, la cuisine et les courses pour des gens aisés. Laborieusement, tous les jours, sans se plaindre. Elle sait se montrer discrète et a appris à être efficace. Pauvre, elle vit avec un homme peu aimant. Chez les Daniel, Alexandrine est un peu plus aimable que les autres patronnes. Elle a surtout une requête un peu particulière : s’occuper de Blaise, une « gueule cassée » qui reste en fauteuil roulant toute la journée devant la fenêtre. Infirme et défiguré, il ne peut se nourrir seul et rencontre des difficultés à parler. C’est Blaise qui enjoint à son épouse d’aller voir du monde et de sortir. Et Alexandrine accepte de le laisser aux bons soins de cette petite bonne pour passer quelques petits jours avec des amis en Normandie. L’employée comprend vite que Blaise n’a qu’une seule idée en tête : utiliser la petite bonne pour se servir de l’arme ... mais bonne et ancien combattant vont former un duo plus inattendu que prévu.

Dans un huis clos original, deux personnages évoluent dans une sorte de ballet à la fois funeste et poétique avec, au loin, le regard d’Alexandrine qui s’inquiète et veille celui qu’elle n’a jamais osé laisser seul. La prose est réservée à Blaise et Alexandrine, les vers libres à cette petite bonne qui tente de survivre dans un monde hostile, à une époque où être une femme était une tare. Le duo qu’elle forme avec Blaise s’accompagne de réflexions sur la mort, sur les conséquences de la guerre, sur la résiliation et l’espoir. J’ai adoré ce roman à la forme particulière, j’ai apprécié cette fluidité et la délicatesse des vers embellit et rend plus légère la force incroyable de cette histoire si touchante et si intense. Pour tout vous dire, quand j’ai commencé la lecture, je me suis dit que cette disposition en vers libres était une coquetterie bien inutile et pourtant, elle participe avec justesse à la musicalité des mots, accompagne parfaitement le thème de la musique (Blaise était un pianiste) et donne des allures de fée à cette bonne qui aurait pu paraître si triviale dans un autre contexte. Un COUP DE CŒUR même si j’ai moyennement aimé le dénouement.

(et dommage qu’un gros anachronisme n’ait pas éveillé la vigilance des correcteurs et de l’éditeur : un coup de fil à la maison pendant la Première Guerre mondiale !)

« la liberté commence au fond de soi

Mais on ne m'a pas montré

comment trouver le fond pour espérer pouvoir remonter

Depuis

j'explore

sans parvenir

à reprendre mon souffle »

 

La bonne découvre une photo de Blaise datant d’avant la guerre, elle lui trouve un regard naïf :

« Monsieur a donc été tendre

Elle l'imagine

en tout cas

candide

 étonné de remarquer

la cruauté de l'existence

alors que jusque-là il ne lui était

sans doute

jamais rien arrivé

Un jeune homme sans problème

Un jeune homme friable

qu'on envoie mourir

en même temps que tous les autres

Elle se dit

son histoire est presque pire que celle de ceux

qui y sont restés

Il en est revenu

c'est vrai

mais quel retour

Quand il se découvre mutilé

il meurt

une deuxième fois

Et ça dure

Et il continue à mourir

Il n'en finit plus d'agoniser

peu à peu

tous les jours

il s'étiole

sans fin »

 

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15 août 2025 5 15 /08 /août /2025 10:37

Deux filles nues - Luz - Albin Michel - Grand format - Paris Librairies

Otto Mueller est un peintre allemand qu’on peut classer parmi les expressionnistes mais lui-même se revendiquait surtout « peintre libre ». Il croquait souvent des nus, en s’inspirant notamment de sa femme, Maschka, qui ne lui suivra pas lorsqu’il ira de Berlin à Breslau pour devenir professeur aux Beaux-Arts. Là-bas, il vend son tableau des Deux filles nues à un grand collectionneur, Ismar Littmann... mais Littmann est juif et va bientôt être obligé de restituer toute sa collection. Mueller meurt et le tableau va être brinqueballé. En 1937, les nazis ont l’idée étrange d’exposer les œuvres qu’ils considèrent comme incompatibles avec leur idéologie. Regardez tout ce qu’il ne faudra plus regarder... ça se passe à Munich pour la première fois, en 1937, et l’exposition de cet art dégénéré va accueillir trois fois plus d’Allemands que celle d’en face sur « l’art authentiquement aryen ». Après : Munich, Berlin, Leipzig, Düsseldorf, etc. Le tableau est sans cesse menacé de destruction mais il sera sauvé après la guerre et remis à la fille de Littmann, Ruth, puis au musée de Cologne où il se trouve actuellement.

Dès les premières planches, on comprend pourquoi Luz a obtenu le Fauve d’Or du Meilleur Album au Festival d’Angoulême : dans cette forêt non loin de Berlin, c’est le point de vue du tableau lui-même qui donne à voir ce peintre maladif et passionné par petites touches. Ces dessins donnent le ton de l’album. Malgré le sujet abordé, la cruauté et la stupidité des nazis envers l’art, c’est tout en délicatesse et en finesse que l’auteur nous amène à accompagner ce tableau des Deux filles nues qui a voyagé bien malgré lui... et qui est un survivant, comme Luz lui-même dans une autre tragédie. Et le dessinateur s’est armé d’une dose d’humour et de plusieurs doses de tendresse vis-à-vis de l’art pour évoquer les absurdités de cette époque. Rien de rectiligne ou de classique dans cette BD qui met à l’honneur l’inventivité et la créativité ; le noir et blanc côtoie la couleur, les illustrations pleine page les petites cases, c’est rythmé et vivant... bref il y aurait tant à dire ! J’ai été absolument conquise tant au niveau esthétique qu’au niveau narratif, on est plongés au cœur de cette histoire racontée avec des précisions passionnantes, documentée et fouillée par un auteur qu’on sent épris par son sujet. Bravo !

coup de cœur

Deux filles nues

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