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18 mars 2025 2 18 /03 /mars /2025 18:34

Au Nom du Pain - Tome 01

Epoque 1 « Pain noir (1939-1940) »

Du bon pain dans une BD, ça ne se refuse pas !

En 1938, la famille Martineau ouvre sa boulangerie à Saint-Jean-de-Monts, un gros village de Vendée. Si les premiers clients tardent à venir, habitués qu'ils étaient à fréquenter l'autre boulangerie du village, l'excellent pain des Martineau attire rapidement un plus grand nombre. Mais la guerre éclate, le père et boulanger doit partir au front Marguerite reprend le flambeau avec ses jumeaux Marcelin et Monique. La vie n’est pas de tout repos : des exilés de l’Est arrivent peu avant les Allemands qui occupent la petite ville en conquérants. Marguerite plaît beaucoup aux hommes, les Français comme les Allemands et Marcelin s’engage petit à petit dans la résistance, les pains qui circulent aisément constituant un bon moyen de faire passer des informations.

                Ce n’est pas tant l’univers de la boulangerie qui nous est proposé qu’un aperçu de la vie quotidienne sous l’Occupation allemande. Pour survivre, tout le monde se met au boulot et si certains font preuve de solidarité, il faut aussi se méfier d’autres personnes plus viles et mesquines. Les protagonistes sont attachants et courageux, à commencer par Marguerite, déterminée et stoïque qui, on le sent bien, ne sait trop que faire du charme qu’elle dégage. Le scénario tient la route (à la fin du tome, on a hâte de lire la suite) dans un univers qui ne souffre pas trop (un peu quand même) de stéréotypes. Les dessins, très classiques cadrent bien avec l’époque même s’ils ne m’ont pas tout à fait emballée (du brun, du beige, du kaki, bon on a compris l’ambiance). Dernier points positifs : la recherche documentaire fouillée et intéressante, j’ai notamment beaucoup aimé cette publicité qui reflète bien les restrictions de la guerre : « Economisez le pain, coupez-le en tranches minces et utilisez toutes les croûtes pour les soupes ». Et puis cette escapade à Saint-Jean-de-Monts est vivifiante et m'a rappelé de jolies vacances vendéennes !

Au Nom Du Pain - Époque 1 : Pain noir (1939-1944) Tome 01 - Au Nom du Pain  - Tome 01 - Jean-Charles Gaudin, Steven Lejeune - cartonné - Achat Livre ou  ebook | fnac

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15 mars 2025 6 15 /03 /mars /2025 19:19

Editions Actes Sud - Collection Babel (poche) - Roman - Banquises

Après 27 ans sans sa sœur Sarah, disparue quand elle avait vingt-deux ans, Lisa part sur ses traces. Sarah est partie six semaines au Groenland, en 1982, à la suite d’une dépression, après avoir perdu une amie très proche, et elle n’est jamais revenue. Sans trop comprendre pourquoi, Lisa entreprend ce long voyage aux sept escales et revient sur ce passé douloureux : l’attente des parents à Roissy, l’absence qui ne sera jamais comblée, le détective engagé pour rien, la mère si souvent en larmes, le lent délitement familial, sa propre anorexie pour signifier à ses parents qu’ils ont encore une fille, et des années plus tard une sœur déclarée morte sans qu’aucun corps ne soit retrouvé.

J’ai retrouvé ce que j’aime chez Valentine Goby : la beauté de son écriture, son talent quand il s’agit de décrire à la fois les paysages et les sentiments, ce don pour magnifier les choses. On partage la douleur des parents qui n’ont plus vu revenir cette fille mais aussi le désarroi de la sœur qui reste devenue un peu orpheline puisque tout a tourné pendant des années autour de l’absente. Le roman s’apparente à une enquête sans en être vraiment une mais il est aussi le texte d’un endroit, d’un espace, d’un lieu, cette île du Groenland menacée par le réchauffement climatique de manière très (trop) concrète (là où il pouvait faire -40, il fait 0 degré) qui ne vivait que pour sa banquise. J’ai beaucoup aimé vivre quelque temps là-bas à l’époque où Lisa y est restée coincée à cause de ce fameux nuage de cendres (en 2010), découvrir le mode de vie de cette île, Uummannaq, son fjord, son quotidien rude, ses fêtes, ses chiens-loups, ses traîneaux, la glace qui craque... J’ai pris du plaisir à lire ce roman même si le thème de la personne disparue n’est pas nouveau, même si ce n’est pas mon roman préféré de l’autrice.

Aux questionnements des parents, on leur a sans cesse répondu « Elle est majeure » : « C’est ce qu'ils font tous les deux. Ils se collent, regardez, encastrent l'une dans l'autre leurs peurs. Ils se tiennent, là, épuisés, devant les portes automatiques qui s'ouvrent et se ferment, carapaçonnés contre les règlements, les lois absurdes, aussi fort qu'ils se sont tenus il y a vingt-trois ans, quand ils ont conçu cette enfant pas revenue, et s'imbriquant ils l'enfantent au fond de leurs tripes encore une fois, la recréent, la reveulent, se serrent à s'étouffer. »

La vie des parents après la disparition de Sarah :« Ils la maintiennent vivante, c'est leur obsession, ils se la remémorent sans cesse. Pas pour comprendre ou fournir des indices détectives, à la police. Ils ressassent pour la tenir au chaud en eux, ils nient la rupture, la colmatent, ils sont dans l'éternel présent. Ils ouvrent les albums photos, chaque cliché évoque un événement, une fête d'école, un spectacle, une réunion de famille, un anniversaire. »

De la même autrice : L'île haute, Kinderzimmer, Un paquebot dans les arbres.

J'avais choisi Valentine Goby autrice chouchou pour le beau challenge de Géraldine.

 

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12 mars 2025 3 12 /03 /mars /2025 15:23

Stella et l'Amérique Joseph Incardona - SensCritique

Stella Thibodeaux est une magnifique jeune femme de 19 ans qui officie avec succès dans sa caravane au fin fond de la Géorgie, aux Etats-Unis... elle est une prostituée qui ne déteste pas son boulot. Sa particularité ? Elle est capable de guérir certains infirmes, certains paralytiques, certains handicapés. Très vite, une foule d’éclopés, d’aveugles, de muets ou encore de cancéreux se massent devant sa caravane. Le miracle arrive très vite aux oreilles de James Brown, pas le musicien, mais un prêtre plutôt rock et un peu allumé qui informe le diocèse de ce prodige. Il n’aurait pas dû : au Vatican, ça discutaille et il est inconcevable qu’une prostituée devienne une sainte. Il ne reste qu’une solution, l’éliminer, qu’elle devienne une martyre. Ce sont les frères Bronsky, aussi stupides que cruels, qui sont chargés de cette mission. Pour le père Brown, il est essentiel de protéger la jeune femme qu’il emmène dans un road-trip bien américain. D’autres personnages hauts en couleur émaillent leur chemin, notamment une vieille Mexicaine pseudo voyante et confidente de Stella, un jeune journaliste-photographe bientôt père de famille qui vise le Pulitzer pour lancer sa carrière, une bombasse d’assistante d’hommes en soutane qui sont tout sauf irréprochables.

L’univers d’Incardona est aux antipodes d’un monde lisse et prévisible. Le romancier suisse écorche un clergé calculateur et malhonnête, il place une prostituée sur un piédestal, associant poésie et crudité. On pense évidemment à Tarantino ; ça saigne dans la joie et la bonne humeur. Et c’est drôle, malin, tendre, vulgaire, impertinent, bien écrit. Le tout est très visuel, extrêmement rythmé, un brin sauvage. Quelques images me resteront en tête : un très vieux couple d’amoureux, la foule silencieuse des éclopés, une Stella qui ne peut s’empêcher de guérir même dans les toilettes d’un KFC, un Las Vegas hurlant et frénétique.

 J’ai passé un excellent moment, regrettant seulement que le roman soit si court.

Stella : « Elle vous regardait. Vous. Votre, cœur, votre sang. Vivant. Alors, bien sûr, Stella ne pouvait que devenir ce qu’elle portait en elle : la quantification du désir. Et dans une vie, quand on y pense, ça peut suffire pour devenir une putain. »

« La vie est une vallée de larmes, on est bien d’accord ? »

Lorsque le journaliste, Luis Molina, photographie la foule attendant d’être guérie : « Il vit alors la ligne tracée par les éclopés, une faible trace d'humanité, pourtant bien réelle. Au loin, le chapiteau de la fête foraine, le rectangle poinçonné par les stands colorés dans la poussière et les mirages de chaleur. Plus loin encore, comme un ultime rempart, l'océan. Et Luis Molina ferait là, à cet instant, dans les conditions difficiles d'un contre-jour et d'une position précaire, sa plus belle photo. C'est souvent comme ça, d'ailleurs, il faut cette autre sorte de miracle pour que tout converge. Légèreté. Rapidité. Exactitude. Visibilité. Multiplicité. Convergences pour dire la vie au plus près. Luis Molina avait réussi à photographier le désarroi, l'immensité du désarroi. Et l’espérance aussi. L'espérance.

Le cardinal Carter : « Une sainte devenue martyre, voilà ce qu’il nous faut, insiste Carter. Le martyre permettrait d’effacer et de transcender le passé de cette jeune fille, quels que soient son métier et sa condition. »

du même auteur : Derrière les panneaux, il y a des hommes - Les corps solides

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9 mars 2025 7 09 /03 /mars /2025 18:23

Suzette ou le Grand Amour

Suzette est une vieille dame désormais veuve. Quand sa petite-fille Noémie lui demande comment elle va, elle n’affiche pas la grande tristesse attendue et semble moins que la jeune femme qui tenait tant à Jacques, son grand-père. Noémie et Suzette, très proches, se confient petit à petit leur vie, leurs secrets, leur passé même s’il est plus difficile pour l’aïeule, trop pudique. Noémie finira par apprendre que Jacques était meilleur grand-père que mari, qu’il trompait Suzette et qu’elle n’était pas vraiment heureuse dans son couple. De fil en aiguille, Suzette va avouer qu’elle n’est finalement tombée amoureuse qu’une seule fois dans sa vie, d’un bel Italien, Francesco, qu’elle a perdu de vue peu avant de se marier avec Jacques. Pour Noémie qui vient de s’installer avec Hugo et qui découvre les méandres de la vie à deux, il n’y a plus à hésiter : il faut retrouver ce beau Francesco même si quelques décennies ont passé. Elle quitte pour une semaine son emploi de fleuriste à Bordeaux et emmène Suzette à Portofino pour tenter de revoir l’Italien.

Mais quelle merveille que cet album ! Pour tout vous dire, je l’ai lu un dimanche soir, veille d’une reprise, dans un état de spleen avancé et je suis entrée dans un monde magique, doux, coloré, musical et enchanteur avec Suzette et Noémie ! Certes, c’est plein de bons sentiments et on sent d’emblée approcher le happy end mais l’album est si dense qu’il permet d’avancer doucement dans les confidences de la vieille dame, d’analyser avec finesse et nuances les relations entre hommes et femmes et de mettre en lumière cette jolie entente entre grand-mère et petite-fille. La balade en Italie est savoureuse et rafraîchissante. C’est joli tout plein, ça recharge les batteries et ça agrémente les dimanches soir moroses, que demander de plus ? Je n'en fais pas un coup de coeur (c'est passé juste) parce que les dessins ne m'ont pas particulièrement touchée et que certains éléments sont invraisemblablement feel good. Mais je suis ravie d’avoir enfin découvert cet auteur tant vanté par certaines/certains. N’hésitez pas à me proposer d’autres de ses titres.

Suzette ou le grand amour de Fabien Toulme

 

Suzette ou le Grand Amour, bd chez Delcourt de Toulmé, Ory

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6 mars 2025 4 06 /03 /mars /2025 20:10

Ta promesse

Un drame est survenu dans la belle maison de Hyères. Claire, la cinquantaine, Parisienne, écrivaine, raconte à son avocat, dans un long monologue rarement interrompu, cette incroyable histoire d’amour qui frôlait la perfection. Gilles est beau, il a le même âge que Claire, il a lui aussi des enfants et il est en passe de quitter sa femme. Il est d’une incomparable gentillesse et d’une générosité sans limites envers Claire à qui il déclare sa flamme dès la première nuit passée ensemble. Cultivé, intelligent, séducteur, il est metteur en scène de marionnettes. Il fait tout pour rendre Claire heureuse, éperdument heureuse – et elle vivra quelques mois de pur bonheur. Le manque d’empathie et la jalousie professionnelle de Gilles lui mettront à peine la puce à l’oreille. Gilles va s’éloigner et pas seulement physiquement, il va l’accuser de saboter leur couple, d’être toxique et elle, dans l’incompréhension totale, va descendre dans les abysses de l’enfer.

J’ai retrouvé le talent de Camille Laurens que j’avais déjà tant apprécié dans Celle que vous croyez, cette verve, cette fine psychologie, la plume alerte et l’analyse fine de ses personnages. Une histoire d’amour parfaite qui, bien sûr, ne peut durer ; ce travail de sape lent et long qu’insidieusement Gilles fait subir à Claire est parfaitement décrit. Camille Laurens enrobe le tout d’humour (cette mise en abyme est absolument délicieuse, on a du mal à ne pas croire que l’autrice n’est pas l’héroïne) et d’une tension qui nous fait tourner gloutonnement les pages. C’est un huis clos infernal dans cet espace créé entre et pour deux personnes, c’est dense et compact, un brin oppressant et surtout complètement passionnant. C’est aussi une relation amoureuse que l’autrice tournicote dans tous les sens, vue par les protagonistes mais aussi par les proches, et cette étude fouillée, exhaustive, aboutie force l’admiration. Si cette image du prince charmant qui se brise en quelques mois parce qu’il s’avère être un pervers narcissique est un sujet qui a déjà été souvent traité, Camille Laurens y apporte une touche de modernité, une polyphonie, un dynamisme contagieux, une originalité qui passe aussi par la forme tantôt poétique, tantôt très orale, parfois lyrique, parfois hachée. Avant d'estampiller ma lecture "coup de cœur" parce que j'ai adoré ce livre, j'ajoute un petit bémol quant à la narratrice qui paraît tantôt imbue de sa personne, tantôt un peu niaise et influençable. Je vous laisse découvrir tout ça... 

« Vous l’admiriez ? - Non, en fait non. J’emploie ce mot parce que j’ai souvent qu’il était nécessaire, avec mon mari, bien sûr, dont c’était le seul carburant, mais sans doute aussi avec les autres, les autres hommes, je veux dire. La plupart. Ils ont besoin d’être admirés, c’en est presque obscène. Même sous la modestie, dès que vous creusez, il y a la rage d’être admiré. Flatté, aussi, souvent ça leur suffit – ils ne font pas la différence. Les femmes ne sont pas comme ça, moins souvent, elles sont plus proches de la vérité, c’est-à-dire de la défaillance. Accepter la faiblesse est une force très féminine, que peu d’hommes possèdent et qu’aucun ne nous envie. »

Témoignage de l’agent de Claire : « Ce type-là est capable du pire sous ses airs bonasses. Il se sert des gens comme de marches pour s'élever vers je ne sais quelle ambition. Puis il les piétine.  (...) Tant que les hommes voudront prendre toute la lumière, si le projecteur les dédaigne, ils iront la chercher ailleurs. Moi qui en connais beaucoup, je peux vous l'assurer : dans l'ombre des écrivains, souvent il y a des muses, des compagnes, des égéries, des mamans. Dans l'ombre des écrivaines, il n'y a personne. »

L’avis d’un expert psychiatrique : « Trois étapes : 1) bombardement sentimental, séduction, idéalisation. 2) dénigrement, rabaissement. 3) destruction. Séduire, rabaisser, détruire. Le sujet pervers s’est construit sur un défaut d’humanité. » 

J'avais moins aimé Fille.

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3 mars 2025 1 03 /03 /mars /2025 06:59

Wayward Pines Épisode 1 : Révélation - Blake Crouch - Éditions Gallmeister

Ethan Burke, agent fédéral des services secrets, se réveille en pleine rue dans la petite ville de Wayward Pines. Une bourgade parfaite, conforme au rêve américain : de belles voitures, des enfants qui jouent joyeusement sur des pelouses parfaitement entretenues, ... une ville trop parfaite ! Il se souvient avoir eu un accident de voiture mais s’étonne de se retrouver seul, sans papiers, avec un gros mal de tête. Il était venu de Seattle pour retrouver deux collègues, Bill Evans et Kate Hewson, mystérieusement disparus à Wayward Pines. Les gens que rencontre Burke sont étranges, le shérif de la ville peu coopératif, et l’agent fédéral, sans argent ni téléphone, va devoir se débrouiller pour trouver un toit et de la nourriture. Il essaye en vain de joindre sa femme et son fils. Il accepte volontiers l’aide d’une serveuse qui lui donne son adresse ... où il finit par trouver une maison abandonnée avec le cadavre d’Evans en sale état. Tout cloche, rien ne concorde, Burke est-il fou ? Est-il victime d’un immense complot ?

C’est assez drôle parce que j’avais réservé ce roman à la bibliothèque sans trop savoir pourquoi mis à part le tapage qu’entourait ce livre. Une fois dans mes mains, j’ai failli renoncer à la lecture parce que j’avais compris que c’était un univers de science-fiction... et puis finalement, j’ai avalé le bouquin goulûment et à toute allure ! Mon mari s’est moqué de moi en disant qu’on avait vu la série il y a des années de cela (non, pas moi en fin de compte). L’« enfer magnifique » de cette petite ville tellement parfaite en apparence et tellement ignoble dans les réalité constitue un délice pour le lecteur confortablement installé dans son canapé. Un suspense tenace envahit cet univers étrange où la science-fiction a un arrière-goût très réaliste. On pense évidemment à Truman Show, Twin Peaks ou à un épisode d’X-files... et c’est peut-être bien ça le problème. Ça fait très série télé. Passé le premier engouement -primal et vorace, je l’avoue- je me suis un peu lassée des 56 actions par chapitre, des rebondissements à foison, des répliques de dialogue archi courtes et du sang un peu partout. Il faut toujours que je râle me direz-vous ... en vrai, j’ai adoré. Je lirai sans doute la suite.

 

« L’endroit était magnifique, certes, mais pour la première fois, les gigantesques parois rocheuses qui ceinturaient la vallée lui inspirèrent autre chose que de l’émerveillement. Il n’aurait su expliquer pourquoi mais ces falaises... l’effrayaient, oui. Une angoisse diffuse, floue. Lui-même se sentait... bizarre. Les séquelles de l’accident, peut-être. Mais pas forcément. Le fait d’être coupé du monde extérieur depuis cinq jours commençait sans doute à lui peser. »

Encore une lecture qui me permet de participer au challenge « Objectif SF 2025 » de Sandrine, chez Tête de lecture.

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28 février 2025 5 28 /02 /février /2025 10:35

Deux flics au vestiaire suivi de Deux flics en voiture et de Deux flics à  la plage | Actes Sud

Découvertes en podcast Radio France, voici trois courtes pièces de théâtre d’un dramaturge contemporain.

Deux flics en voiture : Le flic qui conduit arrête la voiture sur un chemin forestier. Les deux flics bossent ensemble depuis six mois mais tous les séparent : Dominique sait toujours tout sur tout, il a des idées très arrêtées sur la civilisation, les animaux, la nature, mais aussi la révolte des gladiateurs ; même la mythologie grecque y passe. L’autre, Daniel, ne supporte plus ses longs discours verbeux et ne souhaite qu’une chose : quitter cette forêt et boire une bière.

Deux flics au vestiaire : Dominique n’a pas vu le match de la veille, il a raté un sacré truc, mais c’est parce qu’il s’est engueulé avec Magalie, une grosse engueulade. Il avoue même à son copain Gilles qu’il avait des envies de buter sa femme qu’il soupçonne de le tromper avec un Noir. Le lendemain matin, toujours au vestiaire, les deux reviennent sur la bavure de la veille. Dominique a pété un plomb en tabassant un Noir ... comme par hasard. Au fil des jours, l’attitude de Dominique se fait plus violente, plus vengeresse, Gilles tente de le calmer.

Deux flics à la plage : C’est le jeune et le vieux flic, chargés de surveiller la plage, les dunes notamment, où des trafics de drogue ont régulièrement cours. Le vieux raconte sa grande histoire d’amour, sa femme qui l’a plaqué (elle l’a trompé « avec des tas de mecs »), et son discours est entrecoupé de vers qu’il récite sur un ton patibulaire avec de petits airs suicidaires. Le jeune l’interroge, se montre plutôt perplexe, on le sent appartenir à une autre génération mais ses réflexions sont empreintes de bon sens.

 

Evidemment, les titres font déjà sourire. Dans cette nouvelle déclinaison des Martine, le flic n’a pas le beau rôle : plutôt stupide, il est tantôt violent et raciste, tantôt beau parleur et vaniteux. Souvent trompé, on sent qu’il ne sait que faire des relations humaines et se laisse dépasser par les réalités de la vie. Dans chaque duo, le décalage entre les deux hommes est assez amusant. Et l’humour cinglant prend toute sa place quand on comprend, par exemple, que, dans Deux flics au vestiaire, Dominique ne contrôle que les Noirs. Pour les trois piécettes, l’attente et la passivité accentuent la dimension de l’absurde. Pour assez bien connaître Le Ravissement d’Adèle du même auteur, je trouve qu’il faut vraiment creuser ses textes (d'apparence légère et simpliste) pour y trouver l’humour et l’intelligence qui ne sautent pas aux yeux à la première lecture. Ici, on finit par comprendre que le statut de flic n’est qu’un prétexte et qu’on trouvera de quoi s’identifier à ces êtres perdus dans une société qui les avale sans concession aucune. J’ai beaucoup aimé écouter ces trois pièces (d’environ une demi-heure chacune) brillamment interprétées par six acteurs différents. Musique et bruitages, comme souvent pour les podcasts Radio France, permettent de se fondre agréablement dans l’œuvre.

 

- C’est toujours étrange de parler dans une forêt, tu ne trouves pas ?

- Si, surtout quand c’est toi qui parles.

 

- C'est quoi être flic pour toi ?

- La loi et l'ordre.

- C'est tout ?

- Ben, c'est déjà pas mal. Tu dis quoi, toi ?

- Protéger les gens. Les citoyens.

-  Oui, c'est ça. On est d'accord. J'ai l'impression de faire ça toute la journée.

- Ça veut pas dire rajouter la merde à la merde.

- Tu me fais rire. Allez, on va boire une bière.

 

- Trouve-toi une fille et marie-toi avec elle.

- Je veux pas me retrouver à soixante balais à réciter des poèmes sur une plage en pensant qu’me flanquer à l’eau résoudrait mes problèmes.

 

Deux Flics" de Rémi de Vos : un podcast à écouter en ligne | France Culture

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25 février 2025 2 25 /02 /février /2025 11:20

La Lune est blanche

Il me tardait de me (re)plonger dans les magnifiques dessins de Lepage. Ici, ils s’accompagnent de photographies de son frère, François.

En 2011, les deux frères Lepage ont l’immense privilège de participer à un voyage en Terre-Adélie, plus encore, d’être parmi les dix chauffeurs du Raid, comprenez, le raid de ravitaillement qui rallie Dumont d’Urville à la base Concordia. Après maintes péripéties : un voyage sur l’Astrolabe qui ne sera fait que de nausées et de mal de mer, un risque d’annulation de l’aventure, l’ahurissante découverte des icebergs, les deux hommes embarquent dans leur Caterpillar pour 1200 kilomètres à travers des espaces qui ressemblent à la lune tant ils sont éloignés de tout ce qui a trait à notre planète. Un long cordon de tracteurs, de remorques, de caravanes et de citernes affronte des températures descendant jusqu’à -50 degrés, une altitude de 3200 mètres, des tempêtes qui bloquent momentanément le convoi et toujours ce même paysage monotone fait de nuances de blancs avec un inatteignable horizon. L’ensouillage (l’enlisement dans la neige) menace à chaque kilomètre mais les deux frères, les plus novices de l’équipe, se débrouillent plutôt bien.

Quelle aventure extra-ordinaire ! Ces hommes ont foulé une terre hostile et glaciale pour vivre des moments inoubliables. J’ai tout de même eu du mal à dépasser ma peur du froid, ces vastes étendues de neige ou de glace m’ont sans doute plus effrayée que fascinée mais le talent de Lepage rend le périple passionnant. Il retrace le parcours des principaux explorateurs (Scott, Amundsen, Charcot, ...) pour arriver à sa propre expérience et celle de son frère qui écrit tous les jours à Marile, sa bien-aimée. Au-delà des paysages lunaires et ces déserts de glace parcourus, l’aventure humaine se révèle être unique : ce sont des volontaires de différents corps de métiers (glaciologues, sismologues, météorologues mais aussi cuisiniers, électriciens, mécaniciens, médecins). J’ai beaucoup aimé trouver à la fois des dessins (somptueux, évidemment) et des photographies rendant l’expérience encore plus palpable. J’ai évidemment appris énormément de choses : le krill, principale nourriture des cétacés qui est au cœur de la préservation de nombreuses espèces animales ; la vitesse record du vent enregistré à Dumont (320 km/h) ; l’Antarctique a perdu entre 70 et 150 gigatonnes de sa masse, « ce que la population française consommerait en eau pendant vingt à quarante ans ». Les textes oscillent entre explications scientifiques, réflexions personnelles et une certaine poésie très appréciable face à cette nature incroyable.

« L’Antarctique est un continent qui n’appartient à personne... ou plutôt – fait unique – il est le bien de l’humanité entière. En Antarctique s’est accompli ce vieux rêve : un continent entier consacré à la science et à la paix. »

Lorsque le bateau parvient à ces mers de glace : « La glace craque, se fissure, s'enfonce, roule sous le bateau et remonte le frapper violemment. L'Astrolabe avance par coups de boutoir, recule dans un bouillonnement d'écume, repart à l'attaque, puis stoppe brutalement dans un bruit de tôle froissé. À l'horizon, à la poupe du navire, un ciel noir : le watersky. C'est la mer qui se reflète sur les nuages, là d'où nous venons, l'eau libre. Mais devant nous, c'est le blanc infini. »

« Le voyage râpe les peaux qu’on se donne, les apparences sociales. On est nu, la peau à vif. C’est un miroir sans concession. Le raid, c’était l’aventure improbable. Soudain, je me suis vu suivant les traces des grands aventuriers. Et puis, j’y suis... et je ne parviens pas à prendre réellement conscience du lieu où je me trouve. J’ai beau me répéter que je voyage en Antarctique, mon cerveau s’ensouille. »

D'autres titres de Lepage : Voyage aux îles de la Désolation, Ar-Men, Un printemps à Tchernobyl.

La lune est blanche de Lepage

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22 février 2025 6 22 /02 /février /2025 11:34

Parfois le silence est une prière - Billy O'Callaghan - Christian Bourgois  - Grand format - Kléber Strasbourg

Trois époques, trois narrateurs, un seul pays : l’Irlande. En 1920, Jer, un ancien combattant de la Première guerre, vient de perdre sa sœur adorée, Mamie, et en veut au mari de celle-ci, alcoolique, qu’il tient responsable de sa mort. Malgré ses envies de meurtre, il finit par assister aux obsèques. En 1911, Nancy raconte la dureté de sa vie, son emploi de bonne à tout faire, sa rencontre avec Michael Egan, cet homme charismatique qui lui a fait deux enfants, Mamie et Jer, et qui a disparu parce qu’il était déjà marié ; cette emprise dont elle a difficilement réussi à se détacher. En 1982, Nellie raconte elle aussi son passé douloureux, l’enfant qu’elle a perdu dès ses premières heures de vie, la pauvreté qu’elle a réussi à éloigner un peu, rien qu’un peu, la fin de son existence, entourée de ceux qu’elle aime, et les souvenirs avec ce merveilleux père, Jer, qu’elle chérissait tant.

J’ai aimé le contexte de cette île isolée de Clear Island, l’âpreté de ces vies misérables où l’amour savait tout de même se frayer une place digne et noble, j’ai aimé que la chronologie soit bousculée pour mieux comprendre - dans le deuxième chapitre - l’histoire entre Nancy et Michael. Enfin, j’ai surtout aimé cette écriture efficace et lumineuse, embellie d’images marquantes. Si l’ensemble est sombre et souvent tragique, des interstices de lumière emplis de courage et de persévérance parviennent jusqu’au lecteur. Les portraits de Nancy et Nellie, ces mères courage capables d’abnégation, forcent le respect. L’auteur sait nous emmener dans son univers (l’œuvre est en partie autobiographique) avec une intelligente subtilité, décelant la pépite d’or cachée dans la boue de ces vies malchanceuses. Un auteur dont j’aimerais poursuivre la découverte.

Merci à Jérôme à qui j’ai piqué l’idée de lecture !

« Ma vie ressemble à des traces de pas dans un champ enneigé, où beaucoup de détails demeurent dissimulés. Seuls le pire et le meilleur subsistent, ce qui a eu le plus d'impact. »

« Chaque fois que je la regarde, j'ai un coup au cœur, car je crois - étrangement, j’en suis même certaine - que personne ne meurt vraiment, pas si le même sang coule dans les veines de sa version plus jeune. Elle a les yeux de ma mère : cette nuance exacte d'argent fourbi qu'a l'océan les jours d'hiver, et je n'avais pas vue depuis près de cinquante ans. »

Cet instant tragique où père, mère et grand-père vont enterrer, seuls, leur bébé : « Les premières lueurs du crépuscule apparaissaient, mais nous étions déjà dans cette période de l'année où les jours rallongeaient, aussi la nuit dont nous avions besoin pour dissimuler ce que nous devions accomplir demeurait-elle encore lointaine. »

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19 février 2025 3 19 /02 /février /2025 14:46

La femme de ménage de Freida McFadden - Editions J'ai Lu

Millie est une jeune femme avec un passé lourd : après dix ans de prison, un petit boulot qu’elle n’a pas su garder, elle vit dans sa voiture. Lorsqu’elle est embauchée chez les Winchester en tant que femme de ménage, elle saute de joie, c’était tellement inespéré. Nina, la mère de famille, Andrew, le très séduisant père et la petite Cecelia forment, en apparence, une famille sublime et irréprochable. Sauf que. Nina est à moitié -ou complètement ?- folle, elle donne constamment ordres et contre-ordres à Millie, elle salit de manière spectaculaire chaque pièce de la maison, elle humilie consciencieusement son employée devant ses amies. Cecelia est une gamine hautaine et désagréable qui sait déjà très bien donner des ordres et mépriser Millie. Enfin, Andrew sort du lot, il est toujours souriant, aimable et poli avec la femme de ménage, il dégage un charme fou mais il n’est pas souvent là et il semble tellement amoureux de sa mégère de femme, qu’il la défend tout de même toujours. Au jardin, Enzo, un employé d’origine italienne, semble prévenir plusieurs fois Millie des dangers qu’elle court dans cette vaste et luxueuse demeure. Petit à petit, Millie, cloîtrée dans une minuscule chambre au grenier, découvre le passé terrifiant de Nina et, craint de plus en plus pour sa propre vie.

On m’a recommandé cette lecture plusieurs fois et on a fini par me fourrer le livre dans les mains. Pas le choix... Pour une lecture addictive, c’est une lecture addictive, c’est clair ! De quoi battre le record de vitesse de lecture. Côté suspense et tension, on est servis, on tremble avec Millie dans cette maison de cinglés, dans une 2e partie, débarque la surprise à laquelle personne ne s’attendait et dans la 3e, boum paf pif, encore une surprise. Retournements, revirements, twist. Pour l’écriture, ne cherchez rien d’original, de beau ou de surprenant, c’est d’une platitude sidérale. Avec quelques effets spéciaux dignes d’une rédaction d’élève de 4e (la grosse dispute conjugale un soir de gros orage avec éclairs et coups de tonnerre). Peu de réelle psychologie des personnages qui sont des girouettes et n’ont pas vraiment de personnalité cohérente. Une fin qui peut faire pouffer tant elle paraît ubuesque (et pourtant cohérente, ce coup-ci, mais si mal amenée). Donc, ça fait le job, c’est parfait pour une plage bruyante ou un long trajet en train ou en avion, si on a envie de se libérer le cerveau ou de se couper du monde (même si un arrière-goût un peu âcre m'est resté). J’ai aussi été heureuse de fermer le livre pour passer à autre chose. Reste à savoir quand/si je vais caser la lecture de la suite.

« Même si je me suis résignée à m'occuper de mes affaires et à ne pas me mêler des antécédents de santé mentale de Nina, je ne peux m'empêcher de me poser des questions. Car enfin, je travaille pour cette femme. Je vis avec cette femme. Et il y a autre chose d'étrange à propos de Nina. Ainsi ce matin, pendant que je nettoyais la salle de bain, je n'ai pas pu m'empêcher de penser qu'une personne en bonne santé mentale ne pourra jamais laisser cette pièce dans un état pareil - les serviettes par terre, la vasque du lavabo maculée de dentifrice... Je sais que la dépression peut parfois priver les gens de toute velléité de rangement. Pourtant Nina était assez motivée pour sortir tous les jours, sans que je sois parvenu à déterminer où elle va. »

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