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26 mai 2025 1 26 /05 /mai /2025 06:04

Dieu, le temps, les hommes et les anges - Olga Tokarczuk - ROBERT LAFFONT -  Poche - Librairie des femmes Paris

J’avais déjà lu et apprécié Sur les ossements des morts de cette autrice polonaise.

« Antan est l’endroit situé au milieu de l’univers », petit village polonais, il va voir naître, grandir, évoluer et mourir un grand nombre de personnages, notamment ceux de la famille Céleste avec Michel appelé à faire la guerre 14-18 et Geneviève son épouse tombée enceinte juste avant son départ ; la Glaneuse, mendiante prostituée, belle et insolente ; le Mauvais Bougre qui, après avoir commis un crime effroyable, oublie tout et devient un animal ; Florentine devenue « folle subrepticement » à cause de la lune, le châtelain Popielski et son obsession pour un étrange et fantasmagorique jeu de société ; la famille Divin – père et fils pour commencer. C’est sans compter le point de vue de la statue d’une Vierge, celui d’un moulin à café ou encore d’une chienne.

On pourrait lui en attribuer des qualificatifs à ce roman polymorphe : merveilleux, gothique, linguistique, métaphysique, mystique, réaliste, magique, ... A part quelques passages qui m’ont fait penser à Candide de Voltaire, je ne lui ai trouvé rien de ressemblant avec ce que j’avais déjà lu précédemment, il nous emmène dans un monde à la fois réel et imaginaire, un lieu impalpable qui va cependant parler à tous. Un endroit secoué de toutes parts, malmené par les deux guerres mondiales. Parcourant les décennies de 1914 à (presque) notre époque, le roman offre un panorama vertigineux de ce que peuvent être la vie et la mort, de ce que peuvent être les relations entre les humains ou les relations entre les humains et les animaux ou les choses, de cette acceptation ou non du temps qui passe. L’autrice se fait alchimiste et, avec une écriture superbement ciselée, place le lecteur dans une ambiance complètement à part où la femme occupe un grand rôle. J’ai également aimé le personnage d’Isidor, légèrement handicapé et simplet, il finit par voir des « quadruplets » dans tout ce qui l’entoure avant de tomber dans un oubli progressif.  Le moulin à café devient un véritable personnage qui clôt le livre de manière superbe.  Du grand art.

Je participe au challenge de Moka, Les classiques, c’est fantastique, et ce dernier mois de la saison nous demande de piocher dans les thématiques passées. J’ai donc choisi « Prix Goncourt vs Prix Nobel » (saison 4) puisque Tokarczuk a obtenu le Prix Nobel 2018 et aussi « Sacrées femmes, illustres autrices ! » (saison 2) : elle est féministe, pro-européenne et défenseure des droits des minorités en Pologne, elle est également l’autrice polonaise la plus traduite hors de son pays. Bravo à elle !

J'en profite pour remercier notre Moka et son beau challenge, un de seuls que je suis capable de suivre... Merci merci :) 

 

« Mais qu’est-ce qui vous a pris de naître, si c’était pour dormir ? »

Un des mondes proposés dans le Jeu du châtelain : « Ce monde dura très longtemps et il inspira à Dieu un ennui mortel. Dieu descendit donc sur terre et commença à doter chaque animal rencontré de doigts, mains, visage, peau délicate, raison, capacité d'étonnement - bref, Il entreprit de transformer de force les animaux en homme. Mais les animaux ne souhaitaient pas être métamorphosés de la sorte, les hommes leur semblaient monstrueux. Il se concertèrent, attrapèrent Dieu et Le noyèrent. Et les choses en restèrent là. Dans le troisième monde, il n’y a ni Dieu ni homme. »

Isidor est perturbé par l’image qu’il se fait de Dieu, tantôt vieillard, tantôt esprit volatile : « Et c’est alors, non sans un sentiment de culpabilité, qu’il aperçut Dieu, dans le cadre de la lucarne, sous l’aspect d’une femme. « Dieuesse », La nomma-t-il. Cela le soulagea. Il Lui adressa des prières avec une aisance qu'il n'avait jamais éprouvée auparavant. Et Lui parlait comme à une mère. »

 

Dieu, le temps, les hommes et les anges d'Olga Tokarczuk
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21 mai 2025 3 21 /05 /mai /2025 18:15

Fort Alamo - Fabrice Caro

Alors que je m’étais dit que je ne lirai pas ce roman, que je m’étais lassée de l’humour de l’auteur, un besoin subit de légèreté et de facilité m’a fait changer d’avis.

Cyril Jacquemin est prof d’histoire-géo en lycée. Il est marié à Léonie et il vit avec elle et leurs deux enfants. Un jour banal, au supermarché, à la caisse, il se fait doubler par un type malpoli... qui tombe raide mort à côté de lui. Evidemment chamboulé, Cyril ne se pose pas trop de questions. Quelques jours plus tard, le chien du voisin qui a toujours le don d’agacer le narrateur tombe sans vie sur la pelouse. Quand c’est Mme Jacquet, proviseure-adjointe qui a l’habitude de donner des ordres cinglants aux profs, qui s’écroule, Cyril n’a plus de doute : lorsqu’il est irrité par quelqu’un, il a le pouvoir de le faire mourir sur-le-champ. Effrayé par ce qu’il est devenu, un « AVCman », il peine à trouver une oreille attentive et compréhensive. Il craint surtout de « tuer » sa belle-sœur à Noël, cette bonne femme qui se montre toujours hautaine et méprisante risque d’y passer si elle l’énerve un peu trop...

Je ne regrette pas ma lecture, elle a bien rempli son rôle de me divertir et de me faire sourire. J’ai même été agréablement surprise parce que j’ai trouvé Fabrice Caro moins lourd et plus subtil que dans ses précédents romans, ses réflexions sur le deuil de la mère, la maison familiale qu’on retrouve vide, qu’il faut vendre ou ne pas vendre... l’acte même de tuer si on en avait les capacités, tout cela prend des tournures presque philosophiques, en tous cas attendrissantes. L’auteur excelle dans la narration des détails du quotidien qui nous parlent à tous et qui peuvent vite rendre la condition humaine complètement absurde. On sent aussi qu'il prend du plaisir à forcer le trait et à manier l'hyperbole à tout bout de champ (et moi aussi, j'adore). Bref, j’ai passé un bon moment de lecture facile, les pages se tournaient toute seules et si je n’ai pas éclaté de rire, j’ai souri très souvent.

Le Discours que j’avais beaucoup aimé, Broadway que j’ai oublié et Journal d’un scénario que je n’avais pas tellement apprécié.

Des BD, j’en ai lu à la pelle... quelques titres : Et si l’amour c’était aimer ?La clôtureOn n’est pas là pour réussirZaï zaï zaï zaïFormica

« Quand bien même je lui aurais voulu mal, depuis quand le mal se matérialisait-il dès qu'on l'invoquait ? »  

« Mon appréhension se confirmait : j'étais dangereux. Pour mon entourage, pour mes proches, pour les ennemis invisibles de nos Verdun quotidiens. Un prénom m’a sauté au visage : Corinne. J'allais finir par la tuer elle aussi. C'était inévitable. S'il y avait quelqu'un qui pouvait à tout moment provoquer chez moi des réactions épidermiques, c'était bien elle. J'ignorais par quel miracle ça n'était pas arrivé quand je m'étais trouvé seul avec elle la dernière fois. Peut-être la crèche nous avait-elle sauvés, peut-être nous avait-elle permis de rester cantonnés dans les limites du convenable et de la diplomatie. Ou bien le divin enfant, flatté de trôner au centre de l'attention durant quelques minutes, nous avait-il évité le pire. »

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18 mai 2025 7 18 /05 /mai /2025 15:54

Gaza ! - Mazen Kerbaj - Actes Sud - Grand format - Les Temps Modernes  ORLEANS

Au milieu des lectures intelligentes, drôles, légères, émouvantes ou édifiantes, dans une vie somme toute heureuse et souvent insouciante, je tombe sur ce recueil de dessins.

                L’auteur a compulsé les dessins qu’il a réalisés d’octobre 2023 à septembre 2024 reflétant les informations et les messages reçus via les réseaux sociaux. Il commence par ce dessin d’un sac poubelle : « Je n’aurais jamais cru voir quelque chose de pire que le corps d’un enfant assassiné, jusqu’à ce que je voie la vidéo d’un père transportant les restes de son fils dans un sac poubelle. » L’auteur dénonce la solitude de Gaza réduit à souffrir, abandonné du monde entier : les habitants, des civils, sont tués, massacrés, parfois amputés, toujours affamés dans une abjecte absence de dignité. Les cadavres s’amoncèlent dans les rues, au mieux ils sont enfermés dans un sac en plastique et on y appose une étiquette avec leur nom.

Il est difficile de trouver les mots pour exprimer ce qu’on ressent à la lecture de cet ouvrage qui attrape à la gorge et donne la nausée. Il est difficile d’exprimer le pauvre petit malaise perçu en tant que lecteur privilégié dans un monde favorisé alors que des innocents souffrent tant au quotidien à quelques milliers de kilomètres de là. Parmi toutes les horreurs décrites, les innommables injustices, se dresse, monstrueuse et obscène, la perversité des attaquants (et pas uniquement des soldats) qui - au choix -, se filment en train de torturer des Palestiniens, écrivent un message personnel  sur les bombes destinées à Gaza, tirent sur une femme et un enfant brandissant un drapeau blanc, visent systématiquement les journalistes et le personnel médical, postent sur les réseaux des vidéos de soldats dansant et chantant dans les décombres. Tout ça rappelle tellement l’absurde cruauté des nazis pendant la Seconde guerre mondiale.

« Quand j’étais enfant, on écrivait le prénom de son amoureuse sur le bras... Aujourd’hui, à Gaza, les enfants écrivent leur propre prénom sur leur bras, pour pouvoir être identifiés s’ils sont tués par une bombe. »

« ½. C’est exactement ce qu’un père a trouvé de son fils. La moitié supérieure, pour être précis. Il tenait un corps sans jambes, et hurlait, le visage renversé vers le ciel. Comment vivre après ça ? »

« A quel moment plus jamais ça est-il devenu chaque jour ? »

« ça fait peur de savoir qu’on vit dans une dystopie réelle. »

DIACRITIKTerrain vague (38) – Bande dessinée, etc.

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15 mai 2025 4 15 /05 /mai /2025 09:30

La Mer - Jules Michelet   

Texte découvert en Podcast Radio France.

De mer, il s’agit plutôt d’océan puisque le narrateur démarre son observation et sa description à Granville et se poursuit au Mont Saint-Michel. La mer est vue comme un endroit fermé et impénétrable, celle qui sera toujours là quand tous les hommes seront partis. Sont passés en revue : les villages côtiers, les falaises, les marins, la hauteur des vagues et le manque de clairvoyance des hommes qui les sous-estiment (la « pauvreté du monde visible »), mais, surtout, Jules Michelet ne se tourne que vers la nature omnipotente et souveraine : vie sous-marine, volcans, écume, vibrions, algues, crabes, poulpes, méduses, ... Personnifiée, la mer apparaît comme une créature époustouflante, à la fois sublime et effrayante, toujours fascinante et majestueuse. Michelet parvient, avec une grande lucidité, à voir le passé de la mer, le présent et son avenir tellement infini.

Quelle surprise que ce texte ! J’ai dû vérifier par deux fois la date de publication, 1861, tant les mots me paraissaient parfois modernes, poétiques et vivants. Un souffle épique et une certaine grandiloquence muent nous autres humains en de minuscules petites choses insignifiantes. L’écriture taillée, lustrée, ciselée est à la fois magnifique et ensorcelante. J’ai, en partie seulement, écouté ce texte en courant et je me suis sentie dans une autre galaxie. Le texte est parfaitement lu par Clément Bresson (de la Comédie-Française) et l’accompagnement musical (Christophe Hocké, Lucas Valero et Pablo Valero) m’a fait penser à Feu ! Chatterton tant il ne faisait qu’un avec ce texte poétique et tout de même un peu allumé, il faut le reconnaître. Bref, un véritable voyage sensoriel et très particulier.

Fanja ne pourra pas me reprocher d’être à côté de la plaque 😊 en participant à son challenge Book Trip en mer, édition 2025.

 

« Quelle est son étendue réelle ? Plus grande que celle de la terre, voilà ce qu’on sait le mieux. Sur la surface du globe, l’eau est la généralité, la terre l’exception. »

« Ces eaux nourrissantes sont denses de toutes sortes d’atomes gras, appropriés à la molle nature du poisson, qui paresseusement ouvre la bouche et aspire, nourri comme un embryon au sein de la mère commune. Sait-il qu’il avale ? À peine. La nourriture microscopique est comme un lait qui vient à lui. La grande fatalité du monde, la faim, n’est que pour la terre ; ici, elle est prévenue, ignorée. Aucun effort de mouvement, nulle recherche de nourriture. La vie doit flotter comme un rêve. »

« Telle est la mer, elle est, ce semble, la grande femelle du globe dont l’infatigable désir, la conception permanente, l’enfantement, ne finit jamais. »

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11 mai 2025 7 11 /05 /mai /2025 03:01

Pietra Viva, Léonor de Récondo | Livre de Poche

Rome, au printemps 1505. Michel-Ange vient d’apprendre une bien triste nouvelle, celle de la mort d’Andrea, un moine dont il admirait tant la beauté. Il ne peut se résoudre à disséquer le corps comme il a l’habitude de le faire pour d’autres cadavres qu’on lui apporte. Il se réfugie à Carrare pour faire taire son chagrin et surtout choisir dans cette ville toscane les meilleurs marbres pour tailler le tombeau réclamé par le pape Jules II. Des carriers, Michel-Ange va en croiser beaucoup, ces artisans prêts à donner leur vie pour un beau bloc de marbre. Mais ce sont deux rencontres particulières qui vont chambouler sa manière de penser : Cavallino, un homme qui se prend pour un cheval, parle aux animaux et les aime plus que les hommes, et Michele, un enfant qui a perdu sa mère. Si le sculpteur prétend qu’il n’aime pas les enfants (et son mauvais caractère le pousse à le dire tout haut et à souvent envoyer promener Michele), ce petit garçon va ouvrir en lui une brèche, le comprendre mieux que le pourrait n’importe quel adulte et l’aider à retrouver son chemin. Michel-Ange reviendra à Rome plus apaisé.

J’ai choisi ce livre parce qu’ayant la chance de visiter Rome, j’avais envie de lire un livre sur Michel-Ange. Si je n’ai eu droit qu’à un petit aperçu de sa longue vie (il est mort à 89 ans !), que j’aurais suivre la création du tombeau dédié à Jules II ainsi que l’élaboration d’autres de ses œuvres, j’ai été charmée par ce petit bijou de récit. C’est la première fois que je lis cette autrice et je ne regrette pas du tout mon choix. Ses phrases sont simples, écrites au présent, elle va à l’essentiel avec une clarté très juste et lumineuse qui la rapproche de la poésie. La morale qui repose sur la lucidité des enfants et la sagesse des fous s’accompagne d’une réflexion sur le pardon et l’humilité, le travail des carriers mais aussi sur la mort et le souvenir des êtres chers qui se sont tus. Les chapitres sont très courts, comme des éclats de marbre, d’une admirable pureté et d’une grande délicatesse, l’autrice est même parvenue à exprimer à travers les mots la sensualité et la sensation tactile propres à la sculpture, chapeau ! Une très belle lecture et un coup de cœur pour moi.

Pour la petite anecdote, Michel-Ange tient à suivre scrupuleusement les conseils santé de son père : il se lave le moins souvent possible et se couche toujours habillé. (L’eau transporte les maladies, il faut l’éviter au maximum !)

A propos de la Pietà : « Je n'ai jamais signé une œuvre auparavant, mais je me suis décidé à le faire pour celle-ci parce qu'un sculpteur milanais cherchait à se l'attribuer. Une nuit, je me suis laissé enfermer dans Saint- Pierre. Dans l’obscurité de la chapelle où se trouve la sculpture, j'ai gravé mon nom sur le bandeau qui traverse la robe de la Vierge. Entre deux coups de marteau, j'entends une petite voix qui m'appelle. Je me retourne, je ne vois rien. La bougie, accrochée à mon petit chapeau de papier, éclaire peu. La voix brise à nouveau le silence monumental qui m'entoure : « Je suis sur votre droite, maître, juste derrière la grille. Je suis une de des sœurs du couvent et je n'ai pas le droit de vous montrer mon visage. J'ai une immense faveur à vous demander. » Elle hésite et continue : « Donnez-moi un peu du Christ, un peu de sa poussière de marbre ! »

Pour Michel-Ange, la sculpture est une vraie vocation (il n’a jamais vraiment aimé peindre et n’a pas voulu réaliser la fresque de la Chapelle Sixtine) qu’il s’est découverte au contact des tailleurs de pierre : « À force de côtoyer leurs rires et la montagne, la fièvre de la pierre était entrée en lui et ne l'avait plus quitté. Elle était entrée comme un torrent. Ce qui l'intéressait, c'était de toucher les outils, les voler pour les utiliser à sa guise, mentir le plus dignement possible en disant que non, ce n'était pas lui. Prendre des bouts de pierre tombés ou délaissés par les tailleurs, jouer avec, les cogner les uns contre les autres, écouter la musique qui en résultait, l'imprimer dans son cœur afin de ne jamais l'oublier et, surtout, se dire qu'en apprenant à maîtriser la pierre, il apprendrait à maîtriser le monde, plus exactement à le sculpter au gré de son imagination, et Dieu sait s’il en avait. »

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8 mai 2025 4 08 /05 /mai /2025 05:39

L'incroyable Histoire de la littérature française - Catherine Mory, Philippe  Bercovici - Les Arènes - Grand format - Librairie Gallimard paris

Si j’ai longtemps laissé traîner cet album dans ma PAL BD (qui est très pauvre), c’est sans doute parce que c’est un copieux pavé (281 pages).

L’autrice entreprend de passer en revue les écrivains les plus connus du XVIe siècle au XXe siècle. Elle explique qu’évidemment elle a dû opérer une sélection (surtout sur les auteurs les plus récents). Quelques exemples d’auteurs : Ronsard, Du Bellay, Montaigne, Rabelais pour le XVIe siècle, Corneille, La Fontaine, Pascal pour le XVIIe, Marivaux, Montesquieu, Voltaire pour le XVIIIe, Stendhal, Hugo, Zola, Rimbaud pour le XIXe et une sélection encore plus drastique pour le XX avec seulement Proust, Colette, Apollinaire, Sartre, Camus. De la naissance à la mort, elle passe par les inévitables topoï de la relation aux parents, l’éducation, l’amitié, les succès ou les échecs, la vie sociale, les amours.

Si je n’ai pas appris grand-chose (l’autrice dit entre les lignes destiner son ouvrage à des lycéens et étudiants), j’ai tout de même beaucoup apprécié revoir, réviser, me remémorer ce qui a constitué mes lectures de table de chevet pendant mes années fac. Et j’ai découvert des anecdotes que j’ignorais, certains textes aussi car de nombreux extraits ou des résumés d’œuvres sont proposés. Evidemment, il faudrait lire ce bon gros album par petites touches, piocher au gré de ses envies ou de sa curiosité mais comme je suis incapable de faire ça (mon cerveau refuse de lire deux livres en même temps !), j’ai tout lu dans le bon ordre chronologique, c’est parfois un peu répétitif et roboratif mais ô combien jouissif ! En bonne amoureuse convaincue de la littérature, je me suis bien amusée et j’ai aimé ce format ludique des images pour découvrir les grands Hommes. Ça m’a rappelé des mauvais souvenirs (De l’esprit des lois de Montesquieu ou La Princesse de Clèves) et ravivé les meilleurs (par quoi commencer ? Montaigne, Molière, Hugo, Zola, Sartre, Camus, entre autres). Des points communs entre les grands écrivains ? La religion qui leur met souvent des bâtons dans les roues (de Molière rejeté par l’Eglise comme tous les comédiens du XVIIe siècle à Colette à qui l’Eglise refuse des funérailles religieuses « en raison de ses divorces et de sa vie tumultueuse » en passant par Diderot emprisonné pour s’être montré trop matérialiste et pas assez pieux), l’inconstance amoureuse de ces messieurs-dames (que d’amants et de maîtresses !) et  la misogynie du milieu (seulement trois femmes sur ces trente auteurs). Si vous connaissez l’équivalent de cet ouvrage pour d’autres pays (littérature britannique ou espagnole ou russe), je suis preneuse. Je sais que l’autrice s’est attachée à évoquer la mythologie et les écrivains américains (je vais me procurer ce dernier). A lire sans modération !

Quelques anecdotes :

  • Proust est celui qui a écrit la plus longue phrase en littérature : 856 mots.
  • Voltaire et Rousseau, rivaux voire ennemis de leur vivant, se retrouvent face à face au Panthéon.
  • Stendhal, personnage un peu agaçant, meurt à peine connu.
  • Baudelaire se défend bien quand il s’agit de crâner même si la comparaison avec les œuvres de Hugo (tellement denses et nombreuses) le ridiculise un peu.
  • En voyage en Afrique, à cause d’une douleur au genou, Rimbaud engage seize porteurs afin de traverser les 300 km de désert.
  • Le pape François a voulu béatifier le philosophe Pascal.

(une nouvelle édition aurait rajouté Ernaux, Gary et Sarraute).

L'Incroyable Histoire de la littérature - broché - Catherine Mory, Philippe  Bercovici - Achat Livre ou ebook | fnac

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4 mai 2025 7 04 /05 /mai /2025 09:30

Mater Dolorosa - Jurica Pavicic - Agullo éditions - Grand format - ALIP

Après avoir beaucoup apprécié L’eau rouge, il me tardait de lire un autre titre de l’auteur, il m’est tombé tout cuit dans le bec puisqu’on me l’a offert (merci !)

Viktorija, 17 ans, est retrouvée assassinée dans une usine désaffectée. Cette fille d’un ponte en neurologie était sortie en boîte de nuit avec son amie et cousine, Karmen, l’a brutalement quittée et serait partie avec un type dans une voiture blanche. Le véhicule sur les caméras de surveillance est bien le seul indice que possèdent alors les flics. Zvone est un policier qui ne s’est jamais distingué ni par son physique, ni par ses compétences mais semble avoir plus de jugeote que Tomas qui veut avant tout expédier cette affaire. En parallèle, on fait la rencontre d’une famille modeste : Katja la mère veuve femme de ménage, Inès 25 ans, hôtesse d’accueil d’un grand hôtel et maîtresse du patron et Mario, un jeune looser qui passe ses journées à ne rien faire. Qui a bien pu tuer Viktorija ? Tout porte à croire que Mario est impliqué dans l’affaire puisque les deux femmes retrouvent un survêtement et une bandoulière tachée de sang. Mais on ne parle pas dans cette famille, les femmes agissent alors que l’homme se terre. La police patauge, prête à presque tout pour mettre un nom sur le coupable.

J’ai retrouvé les qualités déjà appréciées à la lecture de L’eau rouge, le long déroulement de l’intrigue, les personnages que l’auteur prend le temps de dessiner petit à petit, ce contexte spatial qu’est la Croatie. On s’immerge très rapidement dans l’histoire, et, si le suspense n’est pas haletant et insupportable, on a bien envie de connaître la suite et le coupable de ce crime. Et puis, il y a tout ce qui entoure l’enquête : les problèmes de communication dans une famille, le deuil, cette ville de Split qui ne vit que pour son tourisme, le désœuvrement des jeunes, l’impact des réseaux sociaux... tant et si bien que l’auteur brosse un portrait très juste d’une société qui va mal dans un pays qui donne sans doute l’illusion d’aller bien. L’alternance des points de vue est appréciable (celui de Zvone, d’Inès et de Katja) et permet d’entrer à la lisière des pensées des personnages sans pour autant tout en dévoiler. J’ai beaucoup aimé ce roman qui m’a fait penser au style de Mankell (pour les rapports père/fils notamment) mais amateurs de rebondissements à répétition, de sang qui coule et de courses-poursuites, passez votre chemin, tout n’est que langueur, nonchalance et long désenchantement, absolument pas incompatibles avec une grande force. C’est un coup de cœur !

Katja va régulièrement se recueillir à l’église : « L’autel le plus fastidieux est consacré à Notre-Dame des Sept Douleurs. Un relief de la Vierge trône au milieu de l'autel, elle est vêtue d'une tunique et a l'air émue. De sa poitrine déborde un cœur jaune chromé d’où partent radialement sept couteaux. Deux mots sont écrits sous le relief, des mots en latin, mais que tout le monde comprend : Mater Dolorosa. Mère de toutes les mères, une mère qui souffre comme chacune des femmes ici, comme moi, pense souvent Katja. »

 

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1 mai 2025 4 01 /05 /mai /2025 11:35

Les Villes Invisibles Résumé PDF | Italo Calvino

C’est un de mes auteurs préférés et pourtant cela fait des années que je retarde cette lecture.

L’auteur imagine un dialogue où Marco Polo raconterait à Kublai Khan, empereur des Tartares, les villes qu’il a rencontrées lors de ses voyages... sauf qu’elles proviennent toutes de son imagination. Portant des noms de femmes (Isaura, Zirma, Foedora, Euphémie, Zemrude, Octavie, Eudoxie, Moriane,...) elles sont variées et parfois fantasques. On y parle situation géographique, architecture, commerce, cuisine, infrastructure, coutumes, habitudes, gouvernement, croyances religieuses, rapports homme-femme, etc. Regroupées par catégories : la mémoire, le désir, les signes, les échanges, le regard, le ciel, les morts, et j’en passe, elles intriguent l’auditeur qui questionne Marco Polo mais n’obtient pas toujours de réponses satisfaisantes.

L’auteur lui-même le revendique, on pourrait lire ces courts textes comme on lit de la poésie, miette par miette, à déguster lentement en se laissant rêvasser. Je m'attendais naïvement à trouver « ma » ville idéale mais Italo Calvino a été assez malin pour ne pas tomber dans le manichéisme ou l'utopie et c’est d’ailleurs plutôt un pessimisme assez marqué qui englobe ces portraits de villes, surtout ceux de la seconde moitié. Il y en a d’absurdes (Procope où le voyageur voit progressivement, de la fenêtre de son auberge, se multiplier des « visages ronds, immobiles, très très plats, avec un soupçon de sourire »... et la nature disparaître). Il y en a des glauques comme à Eusapie où les habitants ont construit sous terre une copie exacte de leur ville (les cadavres reprennent leurs activités d’avant leur mort : un squelette de barbier « savonne d’un blaireau sec l’os des pommettes » d’un cadavre d’acteur, par exemple.) Il y des villes drôles ou farfelues comme celle de mon dernier extrait.  J’ai pensé aux Caractères de La Bruyère parce que si certaines descriptions sont loin des villes que l’on connaît, on va toujours y trouver son compte, ce petit quelque chose de juste qui va nous parler.  Et la conclusion est belle : « je pourrai assembler pièce à pièce la ville parfaite, composée de fragments jusqu'ici mélangés au reste, d'instants séparés par des intervalles, de signes que l'un fait et dont on ne sait pas qui les reçoit. Si je te dis que la ville à laquelle tend mon voyage est discontinue dans l'espace et le temps, plus ou moins marquée ici ou là, tu ne dois pas en conclure qu'on doive cesser de la chercher. Peut-être tandis que nous parlons est-elle en train de naître éparse sur les confins de ton empire ; tu peux la repérer, mais de la façon que je t'ai dite. »

Je participe une seconde fois ce mois-ci au challenge Les Classiques c’est fantastique de Moka qui met à l’honneur le XXe siècle. Je trouve que Calvino est un très digne représentant de ces décennies-là.

 

« Il en est des villes comme des rêves : tout ce qui est imaginable peut être rêvé mais le rêve le plus surprenant est un rébus qui dissimule un désir, ou une peur, son contraire. Les villes comme les rêves sont faites de désirs et de peurs, même si le fil de leur discours est secret, leurs règles absurdes, leur perspectives trompeuses ; et toute chose en cache une autre. »

Pourquoi pas ? « Le jour où les habitants d’Eutropie se sentent accablés de fatigue, et que plus personne ne supporte son métier, ses parents, sa maison et sa vie, les dettes, les gens à saluer ou qui vous saluent, alors toute la population décide de déménager dans la ville voisine qui est là à attendre, toute vide et comme neuve, où chacun prendra un autre métier, une autre femme, verra en ouvrant sa fenêtre un autre paysage, passera ses soirées à d'autres passe-temps, amitiés, médisances. Ainsi la vie se renouvelle de déménagements en déménagements dans des villes qui se présentent chacune, par l'exposition, ou la pente du terrain, ou les cours d'eau, un peu différemment. »

 

Les villes invisibles d’Italo Calvino
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28 avril 2025 1 28 /04 /avril /2025 16:19

L'étranger

Il était une fois une maman qui lisait des livres à sa petite fille. Quelques années passèrent et la petite fille alors pré-ado savait lire aussi bien que sa maman, et c’est la série Sauveur & fils, drôle, intelligente, douce et attendrissante qui les tint serrées l’une contre l’autre si souvent. La jeune fille devint jolie jeune femme et les lectures s’espacèrent et par conséquent devinrent encore plus agréables. J’ai eu l’immense joie de co-lire ce roman de Camus avec mon ado de fille, Danaé, 16 ans.

                Meursault vit à Alger et vient d’apprendre la mort de sa mère. Il se rend à l’hospice de Marengo et veille son corps, entouré de quelques amis de la défunte. Puis rentre chez lui, reprend son travail, ses habitudes entre un voisin, Salamano qui bat son chien avant de pleurer sa disparition, et Marie, celle qui l’aime et qu’il veut bien épouser. Il n’exprime pas grand-chose notre bonhomme, semble se laisser porter par les événements et les aléas de sa vie. Il voit des copains au bar chez Céleste, il suit le mouvement pourrait-on dire aujourd’hui... au point de participer à un conflit qui ne le regarde pas, celui de Raymond et de deux Arabes. Parce qu’on lui a confié un pistolet, parce que l’Arabe face à lui a sorti un couteau, parce qu’il était aveuglé par la lumière, Meursault a tiré sur l’homme. Puis il a tiré quatre coups sur le corps désormais inerte. Meursault arrêté n’explique pas son acte, ne se repent pas non plus, ... il s’ennuie. Il chasse l’aumônier qu’on lui assigne, réfléchit un peu à cette sentence qu’est la guillotine, un peu à la mort qui l’attend prochainement.

                L’absence totale de sentiments de la part de ce narrateur qui vit sa vie comme une succession d’instants subis à la manière d’un robot peu intelligent effraye parfois, fait sourire à d’autres moments : il n’a jamais d’avis tranché, tout lui est égal et les événements glissent sur lui sans que son esprit fasse de quelconques choix. Le style se distingue par sa simplicité, ses phrases courtes voire lapidaires, ce ne sont que des constats et l’auteur se garde bien d’émettre un avis ou de juger son personnage. C’est évidemment un récit déroutant qui exprime déjà (c’est le premier roman de Camus) l’absurdité du monde et la place ridicule de l’homme dans un univers qui le dépasse. Meursault est un étranger pour lui-même dans un monde qui lui est étranger, il ne parle pas la même langue que les autres, ne sait pas réellement se couler dans leur moule (il rejette la religion à quelques heures de sa mort). Ma fille avait parlé du roman au lycée, elle n’a donc pas été tant surprise que ça. Elle a beaucoup apprécié (comme moi) le style de l’écrivain, cette manière d’aller à l’essentiel sans s’encombrer de futilités. On a parfois ri face à l’indifférence totale et l’impassibilité de Meursault (pauvre Marie, quand même !). L’occasion était belle pour ouvrir des discussions multiples et variées sur le regard de l’autre, la peine de mort, la religion, entre autres. J’ai très envie de lire et relire d’autres titres de Camus.

Je participe avec plaisir au challenge Les Classiques c'est fantastique de Moka qui met, ce mois-ci, le XXe siècle à l'honneur. J’aime tellement ce siècle en littérature (et en peinture aussi !) que je proposerai une seconde lecture dans quelques jours.

L'excellente adaptation BD de Ferrandez.

« Aujourd’hui j’ai beaucoup travaillé au bureau. Le patron a été aimable. Il m’a demandé si je n’étais pas trop fatigué et il a voulu savoir aussi l’âge de maman. J’ai dit « une soixantaine d’années », pour ne pas me tromper et je ne sais pas pourquoi il a eu l’air d’être soulagé et de considérer que c’était une affaire terminée. »

Peu avant le crime : « Le bruit des vagues était encore plus paresseux, plus étale qu’à midi. C’était le même soleil, la même lumière sur le même sable qui se prolongeait ici. Il y avait déjà deux heures que la journée n’avançait plus, deux heures qu’elle avait jeté l’ancre dans un océan de métal bouillant. A l’horizon, un petit vapeur est passé et j’en ai deviné la tache noire au bord de mon regard, parce que je n’avais pas cessé de regarder l’Arabe. »

 

L’Étranger d’Albert Camus
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24 avril 2025 4 24 /04 /avril /2025 13:04

Bobigny 1972

          C’est une BD que nous avons choisie ensemble avec ma fille, en librairie, je lui passe l’album qu’elle saura également apprécier, je n’en doute pas.

En janvier 1972, un chauffard se fait arrêter par la police. Pour alléger sa peine, il dénonce une femme qui s’est fait avorter, c’est illégal à cette époque. Les flics débarquent ainsi à l’aube chez Marie-Claire Chevalier, 16 ans, l’arrêtent ainsi que sa mère (pour complicité). Marie-Claire est tombée enceinte et s’est fait avorter par une faiseuse d’ange parce qu’elle a été violée (par le chauffard qui l’a dénoncée), mais il semble que cette information ne soit pas aussi importante que cet article 317 du code pénal qui punit celle qui avorte mais aussi celui ou celle qui l’aide à avorter. Elle risque cinq ans d’emprisonnement et jusqu’à 100 000 francs d’amende. Cette fois-ci un groupe de femmes comprenant entres autres Gisèle Halimi, Simone Veil, Françoise Giroud va prendre la défense de Marie-Claire et dénoncer tous ces procès abusifs qui ne concernent toujours que des femmes pauvres qui n’ont pas les moyens de se faire avorter à l’étranger ou dans de bonnes conditions. Maître Halimi va s’emparer de cette histoire et l’élever au rang d’exemple. Sa ténacité et le soutien de médecins, de personnalités et de politiciens vont lui donner gain de cause.

C’est le procès Bobigny qui va permettre de légaliser l’avortement trois ans plus tard. L’album met en valeur des femmes fortes qui ont décidé que les choses devaient changer. Il insiste sur ces victimes, toujours des femmes qui n’ont pas de soutien extérieur, qui ne connaissent pas de personne influente et qui se retrouvent parfois dans des maisons maternelles, ces endroits sordides qui gâchent complètement leur vie. L’album est excellent à tous points de vue, les dessins variés participent à l’identification du lecteur (de la lectrice ?) et rendent cette histoire aussi bouleversante qu’injuste. J’ai tout adoré, notamment la fin qui permet de faire converger de nombreux témoignages (homme et femmes, et pour certains, ce n’était pas une mince affaire !) pour aller dans la bonne direction, celle de la dépénalisation de l’avortement. Gisèle Halimi apparaît comme une héroïne mais elle n’était pas seule, la force de ce groupe de femmes repose bien sur la solidarité.  Un livre qu’il faut acheter, offrir et faire lire. Nécessaire, primordial, essentiel, indispensable.  

---   coup de cœur   ---

Le magnifique et si juste et si actuel exergue signé Simone de Beauvoir : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. »

La version « douce » et « sécurisée » d’un avortement ... : « Madame, je vais dilater votre col avec les différentes bougies. Ensuite j'aspirerai ce qui se trouve dans votre utérus après avoir fait le vide dans la bouteille, grâce à la pompe à vélo actionnée par Pierre. »

Simone Veil : « L'oppression de la femme est un des atouts dont dispose la société. Une statistique récente disait qu'il y a 45 milliards d'heures de travail ménager fourni par les femmes, contre 43 milliards d'heures de travail salarié. Il est tout à fait avantageux pour la société d'avoir des femmes qui font cet énorme travail invisible, clandestin, gratuit. Mais pour obtenir que la femme fasse ce travail, il faut la conditionner. Comme il est difficile de la persuader qu'elle a vocation à laver la vaisselle, on a trouvé quelque chose de beaucoup mieux. On exalte la maternité parce que la maternité, c'est la façon de garder la femme au foyer et de lui faire faire le ménage. Dès l'enfance, on dit aux petites filles : « tu seras voué à être maman ». Jeune fille, elle ne pense qu'à se marier et avoir des enfants, on l'a convaincue. Si la femme pouvait au moins planifier les naissances, cela lui laisserait beaucoup de liberté sur tous les plans et elle pourrait se poser en rivale de l'homme professionnellement. Pour éviter que cela se produise, il s'agit donc d'imposer la maternité à la femme contre son gré. Pour cette raison, depuis que la contraception existe, on n'a jamais essayé d'en faciliter la pratique. Chaque année, un million de Françaises se font avorter. La loi n'empêche rien du tout, elle n'a aucune espèce de sens. De temps en temps, on lui donne une apparence d'existence en inculpant quelques femmes, toujours choisies parmi les plus déshérités. On n'a jamais vu une femme de magistrat, de ministre ou de grand industriel assise à la place où sont assises les accusées aujourd'hui. Pourtant, on peut être sûrs qu'il y a autant d'avortements dans ces milieux là que dans d'autres. »

« C’est votre loi qui est coupable. »

Bobigny 1972 de Marie Bardiaux-Vaiente, Carole Maurel

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