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27 juin 2025 5 27 /06 /juin /2025 17:02

Migrations (Poche 2024), de Charlotte McConaghy | Livre de Poche

 

Franny Stone est une jeune femme d’origine irlandaise qui tente coûte que coûte d’être acceptée sur un bateau de pêche pour suivre la migration de trois sternes arctiques qu’elle a réussi à baguer. Ces oiseaux stupéfiants sont en effet capables de voler de l’Arctique à l’Antarctique et de revenir la même année.  C’est Ennis Malone, capitaine du Saghani qu’elle a réussi à convaincre un peu malgré lui. Elle embarque donc dans cet univers hostile, principalement entourée d’hommes, et tente d’aider et de travailler comme les autres à la bonne avancée du bateau en échange de cette promesse de poissons : là où il y a des sternes, il y a des poissons. Mais cette odyssée ne se passera pas comme elle le souhaitait et la situation est telle qu’un arrêté finit par interdire la pêche professionnelle. Petit à petit, des pans du passé douloureux de Franny nous sont dévoilés mais aussi de cette rencontre extraordinaire avec Niall Lynch, un ornithologue qui deviendra son mari.

Qui dirait qu’un roman sur les sternes arctiques pourrait se révéler passionnant ? C’est le cas pour ce road-trip à travers les mers et les étendues glaciales du Canada, du Groenland puis de tout l’Atlantique. Il fait partie de ces livres qui bouleversent et stupéfient à la fois, nous sortent de cette zone rassurante de notre quotidien. Franny est une héroïne écolo qui, abîmée par la vie, avec sa personnalité franche et intrépide, brave les interdits, défie toutes les règles. On se retrouve avec elle, ballottés, malmenés, secoués par les tempêtes et les froids polaires. J’ai mis du temps à comprendre que j’avais à faire à une dystopie car l’autrice nous emmène dans un hypothétique avenir à pas de loup, sans dresser un tableau cataclysmique de la situation des océans ... dans la première partie du moins, pour le reste du livre, le constat est navrant et affligeant puisqu’il est question de la disparition de tous les animaux sauvages. Cette lecture a été une claque, à la fois d’une beauté inouïe et d’une violence à rude épreuve. Avec cette impression d’avoir le mal de mer tout le long, de lutter pendant des heures avec l’héroïne, le lecteur ne peut ressortir indemne de ces pages qui résonnent pourtant d’une triste justesse. A lire, sans aucun doute.

---    Coup de cœur    ---

 

Je participe ainsi au challenge de Fanja Book Trip en mer, édition 2025.

« Ma sterne est la première à partir. J’ai fini par la voir comme mienne, car elle a réussi à se faufiler en moi pour s'enfermer dans ma cage thoracique. Dans les lueurs d'un soleil d'or, elle ouvre grandes ses ailes et commence à léviter. Elle sonde l'air, sonde aussi peut-être son appétit ou son désir. Quoi qu'elle ressente, elle s’en satisfait et en un battement d'ailes, elle s'élève, comme flottant vers le ciel, de plus en plus haut, sans effort et sans entrave. »

Franny a toujours fui, s’en est toujours allée : « Toute ma vie n'aura été qu'une longue migration sans destination, autant dire une migration qui n'avait aucun sens. Je pars toujours sans raison, juste pour être constamment en mouvement, et cela me brise le cœur en mille, dix mille morceaux. Quel soulagement d'avoir enfin un but. Je me demande comment je me sentirai quad le moment viendra. Je me demande où on va quand on part, et si quelque chose vient avec nous. Mon idée, c’est plutôt qu’on ne va nulle part et qu’on ne devient rien. »

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25 juin 2025 3 25 /06 /juin /2025 17:08

         Je suis toujours mauvaise élève en ce qui concerne les challenges, trop occupée, trop psycho-rigide concernant les lectures que je m'impose déjà souvent dans une alternance des genres (avec une PAL qui ne diminue pas pour autant), trop pressée de lire mes derniers achats ou les livres qu'on me prête... Mais je prends de plus en plus de plaisir à participer au beau challenge de Moka, Les classiques c'est fantastique, qui consiste à lire un classique par mois en suivant un thème donné. Au programme : de la variété, des découvertes, des redécouvertes et surtout un grand plaisir de lecture. Merci Moka !

N'hésitez pas à découvrir le beau programme concocté pour l'année à venir !

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22 juin 2025 7 22 /06 /juin /2025 02:50

Derrière le portail

Une école, en France, une parmi tant d’autres. Valentin vient d’arriver, c’est le petit nouveau. Très poli, fort en cours mais aussi en basket, il suscite immédiatement la jalousie d’Eliott qui est son voisin de table. Il faut dire aussi que pour Eliott, la vie à la maison n’est pas rose entre les engueulades de ses parents qui ne se supportent plus et la tendance à boire de sa mère. Lui et sa petite sœur Céleste sont un peu livrés à eux-mêmes. La maîtresse Capucine qui est aussi directrice de l’école a une vie amoureuse décevante puisqu’elle vient de se faire plaquer par un homme marié. Mais elle fait tout pour gérer les problèmes du quotidien, ne négliger aucun enfant, se montrer vigilante et avertir ou réunir ses collègues. Lorsque Valentin a peur d’aller à l’école et qu’il n’a plus d’appétit, les adultes réagissent, chacun à sa manière, certains trop tard.

C’est à reculons que j’ai démarré cette lecture puisqu’en tant que prof, la thématique du harcèlement m’est (trop) connue et je craignais les redites et les clichés. J’ai été agréablement surprise de découvrir une histoire étoffée, de multiples personnages qui participent tous de près ou de loin à cette histoire de harcèlement, en tant que victime, harceleur ou témoin. Il est important de comprendre les causes qui provoquent ce besoin d’exercer un pouvoir sur une autre personne, c’est très bien décrit : Eliott va mal, les non-dits l’ont petit à petit étouffé dans une situation où la violence est devenue sa façon de se battre. Et deux copains sont là pour bien rire de ça et renforcer son sentiment de domination. J’ai aussi beaucoup aimé l’image donnée du métier de prof, la surcharge mentale qui n’occupe pas que les heures de cours mais aussi les soirées, les week-ends et une bonne partie des vacances. Les innombrables problèmes pratiques et matériels (les cours à élaborer, les papiers administratifs, les photocopies, le manque d’argent, ...) s’accompagnent toujours toujours toujours de la dimension relationnelle et humaine qui est si complexe. La majorité des profs essaie toujours de faire au mieux, de favoriser l’élève, de l’écouter, de le valoriser, de le comprendre... avec beaucoup d’énergie et d’implication (et de maladresse, c’est sûr !) tout ce qui est si souvent dénigré de la part des enfants et des parents.  La place du parent, justement dans la BD est montrée telle qu’elle l’est réellement : primordiale et essentielle, elle a une telle influence sur le jeune !

L’ouvrage (écrit par une professeure des écoles, elle sait de quoi elle parle !) est juste et touchant par moments et s’offre même le luxe de délivrer quelques conseils tout à fait judicieux en matière de lutte contre le harcèlement tout en restant juste et pertinente. Une très belle découverte que je vais, de ce pas, proposer au CDI de mon collège.

Discussion entre l’enseignante et la boulangère :

« Vous savez, une classe, en fin d'année, ça se range, ça se trie, ça se remet en place pour l'année d'après. Et avant la rentrée, il y a tout à préparer. On pourrait y passer notre été si on voulait ! Les cahiers, le matériel, les étiquettes prénoms. Et puis il faut construire nos progressions, préparer ce qu'on va apprendre à nos élèves, réfléchir à un ordre logique, voir comment on les évalue, comment on les fait progresser, comment on les aide à grandir, quoi !

- Ah oui, c'est vrai, je n'avais pas songé à ça. C'est un peu comme nos brioches, elles ne sortent pas toute cuites, toute dorées en un clin d'œil ! Il y a toute une préparation derrière ! »

 

Derrière le portail, bd chez Leduc graphic de Bill

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18 juin 2025 3 18 /06 /juin /2025 21:57

PASSEPORT d'Alexis Michalik - Théâtre de la Renaissance

Un petit séjour à Paris m’a permis de voir Passeport au théâtre de la Renaissance.

Nous suivons d’abord Issa, un jeune migrant érythréen, qui, à la suite d’une bagarre, s’est retrouvé gravement blessé et surtout amnésique. Dans son errance dans la Jungle de Calais, il rencontre l’Indien Arun et le Syrien Ali qui vont devenir ses compagnons de misère. Si obtenir un titre de séjour est déjà un parcours du combattant pour n’importe quel migrant, le fait qu’Issa ait complètement perdu la mémoire va complexifier la tâche. Il se met à apprendre le français, à chercher un boulot, à fréquenter une bibliothèque qui va lui permettre de rencontrer une jeune femme. Et puis il y a Lucas Lefèvre. D’origine mahoraise, il a été adopté par un couple de Français pure souche dès sa petite enfance. Désormais adulte et gendarme depuis peu, il se laisse balloter par la vie, sans caractère, un peu veule mais pacifiste. Il rencontre Jeanne, journaliste passionnée, dont il tombe amoureux.

Quel spectacle ! Non seulement le texte est puissant et touchant mais, surtout, la mise en scène est un ballet rythmé et énergique exigeant des changements de décor très fréquents. Les formidables acteurs changent eux aussi de personnage d’une seconde à l’autre, courant de cour à jardin, modifiant leur apparence en un tour de passe-passe bluffant, rajoutant là un tablier, ici une casquette ou un bonnet. La camionnette de gendarmes devient compartiment de train.  Lumière, sons, vidéo-projections et musique participent à cette chorégraphie haletante où tout est millimétré. J’ai adoré le jeu des acteurs capables de passer d’une émotion à une autre en quelques secondes, bouleversant un public bouche bée. On ne voit vraiment pas passer les 95 minutes, on rit et on pleure. On pourra reprocher à la pièce un retournement final un peu trop romanesque et quelques clichés (le flic collège de Lucas vraiment très con et obtus, le vieux père ancien militaire très campé sur ses positions) mais la magie fonctionne, Michalik est un prestidigitateur et les spectateurs se lèvent parce qu’ils ont été touchés au cœur. Les comédiens jouent en alternance et je ne vais pas tous les citer mais Brenda Broohm est particulièrement vive, impliquée et totalement convaincante dans son rôle de Jeanne.

Je ne peux donc que vous recommander cette pièce. Je rajoute que je n’avais pas eu le temps de faire un billet au sujet d’une pièce avec une thématique très proche, 4211 km d’Aïla Navidi (au théâtre Marigny) que je placerais même un cran au-dessus de Passeport tant elle m’avait marquée par son humanité et sa puissance.

Le théâtre pour regarder la tragédie migratoire en face

 

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15 juin 2025 7 15 /06 /juin /2025 21:53

La guerre par d'autres moyens - Karine Tuil - Gallimard - Grand format -  Librairie des femmes Paris

Dan Lehman est un ancien président de la République française qui passe ses journées à boire et à guetter les chiffres de ses ventes de livres. Comment en est-il arrivé là ? A une époque où tout lui réussissait, il gravissait les échelons, se retrouvait entouré d’admirateurs, avait été élu brillamment à la présidence, s’était séparé de sa femme Marianne pour en trouver une autre beaucoup plus jeune, Hilda. Hilda, justement, magnifique actrice, fait une remontada dans le monde du cinéma puisqu’elle est la vedette du dernier film de Romain Nizan, film qui a été adapté du roman écrit par Marianne. Si le couple Hilda/Dan bat de l’aile, c’est peut-être parce qu’elle couche avec le réalisateur de son film qui lui, préfère largement les fesses et la bouche de Mélanie, celle qui a donné l’impulsion première au film. (vous suivez ?)

Les points de vue alternent entre celui de Dan et celui de Marianne, l’ex-femme. J’ai été déçue, non par les portraits dessinés, très précis, denses et à la fois justes (surtout celui de Marianne) et parfois drôles mais par le récit lui-même. Le scénario s’enlise dans quelque chose qui s’apparente plus au bavardage (par exemple : une femme jeune peut-elle vraiment tomber amoureuse d’un homme beaucoup plus âgé ? Que dire à un homme qui boit du matin au soir ?) L’alcoolisme (associé au fameux temps qui passe et détruit tout sur son passage) est une donnée qui prend aussi beaucoup de place et j’ai éprouvé un sentiment trop récurrent de de déjà-lu. Deux gros thèmes qui se dégagent des bouteilles d’alcool de Dan Lehman : l’après succès politique -et qu’est-ce qu’on a du mal à s’attacher au personnage ! et le Festival de Cannes et ses star(lettes) - et qu’est-ce qu’on a du mal à s’attacher au personnage ! Bis. Si je résume : je me suis profondément ennuyée à lire les histoires de cul, de saoulerie, de film incroyable mais si violent, de femmes qui veulent rester jeunes, d’actrice qui choisit sa robe pour monter les marches, de personnages qui ne savent plus qui ils aiment/avec qui coucher/s’ils aiment encore... Les vingt dernières pages sauvent cette atmosphère criarde et parfois caricaturale, elle sont plus sobres, plus douces, plus réalistes ou en tous cas plus proches d’une réalité qui me parle, moins pourrie que celle du reste du roman. C’est déjà la deuxième fois que je suis déçue par Karine Tuil (c’est surtout la fin de La décision que j’avais moyennement aimé). A se demander si je vais la lire encore...

Les choses humaines (coup de cœur) ; L’insouciance.

Dan, de Hilda : « Il comprit assez vite qu'il avait fait une erreur irréversible. À une femme constante et stable, il avait préféré une femme trophée sur laquelle il n'avait jamais pu compter, une femme enfant dont il devait gérer les oscillations de l'ego et les états d'âme. De tout ce qu'il avait aimé en elle - c'était une actrice hypersensible, vénéneuse, intense – il avait perçu, au quotidien, e versant négatif : elle pouvait être autocentrée, capricieuse, fragile obnubilée par ses rôles, trop dépendantes aussi, de lui, de son agent, de l'approbation d'un milieu qui vous rejetait aussi vite qu'il vous avait encensée. »

« Il ment : toute son énergie est investie dans le paraître, et jusque-là ça fonctionne, sa résistance à l'alcool est telle qu'il peut boire beaucoup sans que ce soit trop visible. »

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12 juin 2025 4 12 /06 /juin /2025 13:24

Le secret des mères

J’avais tellement adoré Les ailes collées que je savais que j’allais poursuivre avec cette autrice.

Deux récits en parallèle :

En 2004, Colette revient dans le village de son enfance parce que sa mère est en train de mourir. Leurs relations ont toujours été froides et tendues du plus loin qu’elle se souvienne. Elle retrouve son frère Etienne et son père dans la maison familiale où les souvenirs ressurgissent. Si elle a quitté la région depuis si longtemps, c’est que rien n’allait jamais vraiment.

Dans les années 60. Marthe a toujours vécu à la maison des Maudit avec son frère et ses parents Serge et Augustine. L’un est attentionné et doux, l’autre est distante. Le petit Lucien qu’ils ont recueilli à l’Assistance devient un peu comme un frère pour Marthe, ils sont toujours fourrés ensemble, ils se protègent l’un l’autre... mais arrivés à l’adolescence, ils vont voir leur relation se modifier. Louis, le gars le plus populaire et le plus beau du village, est tombé amoureux de Marthe qui a de quoi s’enorgueillir et rabaisser le pauvre Lucien. Mais les apparences sont bien trompeuses...

Sophie de Baere a une écriture qui rend le moindre récit captivant. Qu’on soit plongés dans les souvenirs de Colette ou dans la vie rurale de Marthe, c’est passionnant. On met un temps fou à comprendre le lien entre les deux histoires, ce qui fait gonfler encore un peu le suspense et la tension. J’ai aimé ce retour dans les années 60 avec la réputation à préserver, les sentiments qu’on n’exprimait que trop peu, les non-dits, la place des femmes toujours à l’arrière-plan, les maisons maternelles et puis ces fameux secrets. J’ai aimé ne rien comprendre quant aux relations entre les uns et les autres, ou plutôt entre les unes et les autres, et laisser le mystère planer si longtemps. J’ai aimé ce monde rural qui s’épanouit, coupé du monde, en vase clos, avec, malgré tout, ses magies éphémères. J’étais toute proche du coup de cœur mais il y a de petites longueurs deci delà et d’infimes détails moins crédibles qui m’ont retenue. La toute fin est néanmoins très belle et je conseille vraiment cette lecture.

(Youhouuu...) : « Crois-moi, ne pas te marier, c'est ce qu'il pourrait arriver de pire. »

« Lentement les semaines s’écoulèrent les unes après les autres, et en même temps qu'elles, le paysage de Marthe se modifia. Petit à petit, le ciel devint plus épais, le sentier trop noir. Même les arbres perdirent peu à peu leurs jolis reflets de lune. Attendre une évidence qui se dérobe davantage à chaque minute, ça enlaidit tout. La jeune femme n'avait rien prévu pour amortir la chute, alors elle tâcha seulement de survivre aux jours déçus. Dans la cuisine, son corps toujours tassé sur la même chaise, son cœur comme un tapis usé. Tout son être tendu vers un ailleurs qui lui échappait devint figé et froid. »

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9 juin 2025 1 09 /06 /juin /2025 09:52

Livre : Contrition écrit par Carlos Portela et Keko - Denoël Graphic

Contrition est une petite ville de Floride, paisible en apparence. En réalité, des délinquants sexuels y sont parqués depuis qu’une loi leur interdit de vivre à moins de 1000 pieds d’un endroit où vivent, jouent ou étudient des enfants. Le 27 mars 2008, un incendie est déclaré dans l’une des maisons de ce ghetto très particulier, là où vit Christian Nowak (« a convicted sexual predator » comme le stipule la pancarte devant le pavillon). Un corps est retrouvé calciné mais la journaliste qui mène l’enquête pour le Palm Beach Sun, Marcia Harris, se permet d’émettre un doute quant à l’éventualité d’un suicide. Elle aura eu raison : le corps retrouvé est en fait celui d’un cadavre enterré quelque temps plus tôt et Nowak s’est enfui... sans doute avec un des autres habitants de Contrition, un dénommé Tomasson qui, lui, n’avait pas grand-chose à se reprocher à part des pensées malsaines qui l’avaient conduit, de son propre chef, à vivre à Contrition... étrange. Où sont-ils désormais ? Que font-ils?

Ce récit noir et thriller à l’atmosphère étouffante s’accompagne très justement d’un dessin en noir et blanc où le sombre domine. Du harcèlement à l’emprise des jeux vidéo en passant par la pédophilie, le scénario aborde des thèmes difficiles tout en étant assez efficace pour s’interroger sur les notions du bien et du mal, de la rédemption ou du repentir possibles ... ou impossibles. C’est glaçant, oppressant et captivant à la fois. J’ai aimé qu’une jeune journaliste déterminée (quitte à y laisser des plumes dans sa vie de famille) soit à l’origine de cette enquête sordide. Si Keko affirme s’être inspiré d’Edward Hopper, j’ai aussi retrouvé le style de Will Eisner avec ce trait épais et franc, son goût pour une mise en scène soignée. Si Contrition Village est un nom fictif, il existe bel et bien un village, en Floride, qui regroupe des délinquants sexuels... c’est aussi aberrant qu’effrayant. La préface signée Antonio Altarriba est superbement écrite : « Nous sommes dans un thriller mené avec subtilité, jalonné d’énigmes qui arrivent à point nommé, sans jamais tomber dans le sensationnalisme malsain. Lentement, nous entrons dans le quotidien des personnages qui, finement caractérisés, tout en nuances, ouvrent sur des thèmes majeurs. »

« Contrition Village est un lieu fascinant... surtout si tu n’habites pas à côté. »

« Quelqu’un m’a dit un jour que les circonstances pouvaient nous pousser à commettre des horreurs, mais je n’ai jamais su quoi en penser. On a mal agi. Mais une personne qui a fait des choses mauvaises est-elle forcément une mauvaise personne ? »

Contrition de Keko, Carlos Portela

 

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6 juin 2025 5 06 /06 /juin /2025 16:28

Le Dragon

Il me tardait depuis bien longtemps de découvrir ce dramaturge russe du XIXe siècle.

Lancelot débarque dans une ville où règne en tyran, depuis quatre cents ans, un terrible dragon à trois têtes qui a la capacité de se métamorphoser en humain. Chaque année, il choisit une jeune fille destinée à mourir. Cette année-là, c’est sur Elsa que le dragon a jeté son dévolu, la fille de l’archiviste Charlemagne. Alors que les habitants, résignés, laissent faire, Lancelot défie le dragon. Tombé amoureux d’Elsa, il se fait aider par des muletiers qui lui apportent – entre autres – un tapis volant, une lance, une épée et un bonnet qui offre le don d’invisibilité. Il est paré pour vaincre le dragon mais les autres souhaitent-ils vraiment que le dragon se fasse terrasser ?

Ecrite en 1943 et aussitôt interdite par Staline, cette pièce dénonce l’oppression et les totalitarismes (à l’époque, il y avait l’embarras du choix). De nombreux passages évoquent la lâcheté du tyran (il veut bien combattre un ennemi qui n’est pas armé), sa mauvaise foi (il renie les documents officiels que lui-même a signés des années auparavant), le mensonge, l’incitation à la délation, la glorification inepte et systématique du dirigeant, l’hypocrisie, la perte progressive du libre-arbitre et de la liberté de pensée, la soumission des bourgeois passifs ou encore la mystérieuse disparition de ceux qui osent se mutiner. Staline s’est donc senti visé, tiens donc... Sous les apparences d’un conte, le texte est à la fois frais et léger (de nombreux surnoms sont donnés au Dragon – Dra-Dra ou dracounet ou à Henri, le fils du bourgmestre, « soleillon, pitchounet, mon lapin ») et complètement ironique et sarcastique, d’une noirceur effroyable qui reflète la tyrannie des dictatures. J’ai pris un grand plaisir à lire cette pièce intelligente et divertissante, intriguée par ce que pourrait donner la mise en scène : comment représenter le dragon, le chat qui parle, Lancelot qui disparaît sur son tapis volant, etc. (Thomas Jolly s’y est collé en 2022, ça devait être quelque chose...). Un classique de théâtre incontournable !

« Quand on est bien au chaud et dans le confort, il est plus sage de somnoler et de garder le silence, plutôt que de fouiller dans un avenir désagréable. »

« Même les arbres poussent un soupir, quand on les abat. »

Le père espionne le fils qui fait espionner le père... : « Surveillons-nous ouvertement, entre père et fils, sans aucun intermédiaire. Nous ferons tant d’économies. »

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2 juin 2025 1 02 /06 /juin /2025 15:19

Souviens-toi des abeilles - Zineb Mekouar - Gallimard - Grand format -  Librairie des femmes Paris

Connaissez-vous le plus grand rucher du monde?

Anir a dix ans et il vit avec son grand-père Jeddi, compagnon de tous les jours qui lui raconte la nature marocaine, les tomates, les scorpions, les arganiers, les oliviers, les caroubiers et surtout les abeilles car dans leur village d’Inzerki, on trouve le plus grand des ruchers, un rucher sacré, le Taddart. Anir vit aussi avec sa mère mais il l’a toujours connue « possédée » comme disent les villageois, absente, seule dans son monde à murmurer toujours la même comptine sur le même rythme « do do da ». Le père d’Anir est parti à la ville, à Agadir, pour gagner plus d’argent afin de guérir sa femme qu’il a toujours aimée mais Jeddi sait bien qu’aucun médicament, qu’aucun médecin ne pourra la guérir puisqu’elle est maudite parce qu’elle a touché aux ruches interdites. Et cette nuit-là, dix ans plus tôt, Jeddi a répandu ce récit qui a condamné la femme à l’isolement. Mais Anir ne sait pas tout, on lui a toujours tu le secret qui entoure d’un voile sombre sa petite enfance et cet état de démence dans lequel se trouve sa mère.

Court, dense et efficace, le roman nous embarque immédiatement dans cet univers marocain régi par les abeilles. Sous les apparences d’une fable, il raconte avec simplicité la douleur d’une mère, le déclin de la nature, la fragilité des humains et le pouvoir des traditions qu’il soit bon ou néfaste. Avec une authenticité bouleversante et une pureté dans l’écriture souvent teintée de poésie, l’autrice place sur un piédestal ce village marocain où un petit garçon devient un héros, une sorte d’ange innocent. J’ai été émue par ce texte jamais manichéen qui revêt rapidement une dimension universelle qui touche tout le monde. Bravo à l’autrice dont j’ai envie de lire davantage.

---   Coup de cœur   ---

Souviens-toi des abeilles fait partie de ces livres où on aime tout. A lire.

L’amour d’Omar pour sa femme : « C'est pour cette lumière dans le regard lorsqu'elle revenait, ce regard qui n'avait de noir que la couleur, qu'il ne disait rien, la laissait partir. Lorsque cette lumière inondait la pièce nue qui leur servait de chambre à coucher, qu'elle lui souriait de ses yeux immenses, puis que son corps à elle se plaçait près de son corps à lui, qu'elle se cambrait et que le parfum de ses cheveux lui esquissait et les secrets de la journée, Omar sentait bien que, pour lui aussi, cette liberté était vitale. Après cette nuit-là la lumière s'est éteinte. »

« Autour de la ruche d’Anir, quelques cadavres. Jeddi ouvre délicatement le couvercle en palmier. C'est à chaque fois très dur, très dur de les voir comme ça ; de les prendre entre le pouce et l'index ; de toucher leurs ailes si fines ; de ne plus entendre leur bourdonnement. C'est tout petit, une abeille, tout petit, ça ne devrait pas mourir pour une histoire de terre qui s’assèche, ça ne devrait pas mourir, une abeille ; c'est comme un enfant malade, une mère qui ne reconnaît plus son fils, ça ne devrait pas exister, ces choses-là : des injustices comme celles-là, sur la terre, ça ne devrait pas exister, une abeille qui meurt, un enfant qui ne guérit pas, une mère aux yeux métalliques, des injustices qui brisent tout à l'intérieur, qui nouent le ventre et nous laissent sans souffle. Impuissants. Comment expliquer cela à Anir ? Comment ?

« Que fait-on après le silence des abeilles ? »

C’est à Gambadou que je dois cette belle lecture, merci à elle !

 

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30 mai 2025 5 30 /05 /mai /2025 10:40

La Montagne entre nous - Éditions Sarbacane

Après un long voyage en train, Marcia revient dans le village de son enfance, Entre-les-Monts. Avec sa soixantaine assumée et son look élégant et masculin, elle détone. Elle revient voir sa mère mourante qu’elle a quitté des dizaines d’années plus tôt. Elle revient voir Florence aussi (et surtout) qui vient de perdre son mari. Marcia et Florence étaient meilleures amies à l’adolescence, et peut-être même bien plus que cela mais leurs promenades champêtres ont fini par faire jaser le village et la mère de Marcia a interdit sa fille de revoir son amie. Marcia n’avait alors plus qu’une seule idée en tête : fuir pour vivre au grand jour aussi librement qu’elle le souhaite son grand amour, pour se sentir enfin elle-même. Mais elle a fui seule à Paris et Florence, contrairement à ce qu’elle avait promis, ne l’a pas suivie. Les deux femmes se retrouvent enfin, s’expliquent, racontent leur version des faits, taisent enfin les malentendus de l’époque et retrouvent les mots perdus, au sens propre comme au sens figuré.

Quelle belle découverte que cette BD ! Aux couleurs pastel et aux tons surannés, les dessins accompagnent avec poésie les retrouvailles de ces deux femmes. Le scénario évoque avec délicatesse et tendresse l’homosexualité féminine et l’espoir qu’il n’est jamais trop tard. L’album met beaucoup d’optimisme dans cet âge où finalement tout devient enfin possible, on peut se moquer des autres, ceux qui nous ont fait du tort ne sont plus, on peut tout recommencer en mieux, on est plus fort que les parents désormais morts ou grabataires. La relation mère-fille est poignante et très juste avec tout ce qu’elle comporte d’amour et d’insolubles contradictions. Le pardon et la déculpabilisation sont les moteurs qui font mieux avancer. Une BD émouvante et très belle qui offre de magnifiques lumières au sens propre comme au sens figuré et colore un peu plus la vie. Un beau coup de cœur pour le premier album de ces deux auteurs à suivre de près tant ils sont talentueux !

« Je veux juste te dire que même quand tu ne m'aimais pas, moi, je ne pouvais pas m'empêcher de t'aimer. J'ai appris l'amour dans l'absence du tien. Alors merci, Maman. De m'avoir appris à aimer pour deux. »

La montagne entre nous - Comixtrip

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