
A la fac, j’ai étudié pas mal d'auteurs maghrébins et Mohammed Dib en faisait partie. Je n’avais pas encore lu ce titre.
Fin des années 30. Le protagoniste, Omar, un garçon de onze ans, vit avec ses frères et sœurs et sa mère Aïni, à Dar-Sbitar, une maison collective, à Tlemcen, à l’époque où les Français siégeaient encore en tant que colons. La misère, quotidienne, est le centre des conversations : la mère se tue au travail pour nourrir la famille mais n’y arrive pas. Quand son frère lui « envoie » leur mère, vieille dame impotente, c’est encore une bouche supplémentaire à nourrir. Aïni déteste cette aïeule inutile et ne semble pas porter beaucoup plus d’amour à ses enfants. Entre les bagarres à coups de pierres, le froid mordant en hiver, la chaleur étouffante en été, les coups de la mère, le bruit dans la maison, la faim omniprésente, Omar songe même parfois à mourir. Pourtant, sa vie de petit garçon prend encore parfois le dessus, il s’évade, se montre curieux, admire cet Hamid militant, le seul être qui semble vouloir se révolter, et il est fier de savoir lire et compter.
La faim représente un personnage à part entière dans ce court roman violent et sans pitié. Omar mâche longuement des boulettes de pain dans sa bouche pour faire durer la sensation de « repas » et des quignons de pain souillés sont ramollis à la vapeur par la mère pour être consommés. Dans cet univers âpre et misogyne (et pourtant la femme occupe toute la place), l’espoir est absent, ne subsistent pour Oscar que « sa joie d’exister », les ressources trouvées pour apaiser cette sensation de faim et ses préoccupations constantes à subsister. Le portrait du dénuement tragique de ces êtres misérables et malheureux se passe de commentaires et de longs discours, l’auteur n’en fait pas, il ne daigne même pas construire une réelle intrigue, l’arrivée des nazis en fin de roman semble anecdotique face à la nécessité de trouver du pain. Une lecture difficile et bouleversante aux allures de réquisitoire rehaussée par une très belle plume réaliste. C’est le premier tome d’une trilogie intitulée Algérie.
Avec ce titre, je participe au challenge de Moka, Les classiques, c’est fantastique avec un zoom fait, ce mois d’août, sur la littérature africaine. On avait vraiment l’embarras du choix !
Cette grande maison qu’est Dar-Sbitar : « Chaque pièce, ayant recelé durant la nuit, une kyrielle de bambins, les restituait jusqu'au dernier au lever du jour : cela se déversait dans un indescriptible désordre, en haut comme en bas. Les marmots, le visage luisant de morve, défilaient un à un. Ceux qui n’étaient pas encore aptes à se servir de leurs jambes rampaient les fesses à l'air. Tous pleuraient ou hurlaient. Ni les mères ni les autres femmes ne jugeaient utile d'y prêter plus d'attention que cela. Les braillements que la faim ou l'énervement faisaient éclore dominaient une rumeur nourrie, parmi laquelle parfois jaillissait un cri de désespoir. Tous ces enfants s'échappaient dans la rue. »
« Une fille ne compte pour rien. On la nourrit. Quand elle devient pubère, il faut la surveiller de près. Elle est pire qu’un aspic, à cet âge-là. Elle vous fait des bêtises dès que vous tournez le dos. Ensuite il faut se saigner les veines pour lui constituer un trousseau, avant de s’en débarrasser. Aïni avait débité la même antienne, dis, cent, mille fois. Ses deux filles travaillaient pourtant et aidaient la famille à vivre. Mais la mère ne renonçait pas à ses jérémiades. »
« Une femme ne sait guère résister aux premières annonces d’une querelle. »

