
Dans les années 30, la petite bonne fait le ménage, la cuisine et les courses pour des gens aisés. Laborieusement, tous les jours, sans se plaindre. Elle sait se montrer discrète et a appris à être efficace. Pauvre, elle vit avec un homme peu aimant. Chez les Daniel, Alexandrine est un peu plus aimable que les autres patronnes. Elle a surtout une requête un peu particulière : s’occuper de Blaise, une « gueule cassée » qui reste en fauteuil roulant toute la journée devant la fenêtre. Infirme et défiguré, il ne peut se nourrir seul et rencontre des difficultés à parler. C’est Blaise qui enjoint à son épouse d’aller voir du monde et de sortir. Et Alexandrine accepte de le laisser aux bons soins de cette petite bonne pour passer quelques petits jours avec des amis en Normandie. L’employée comprend vite que Blaise n’a qu’une seule idée en tête : utiliser la petite bonne pour se servir de l’arme ... mais bonne et ancien combattant vont former un duo plus inattendu que prévu.
Dans un huis clos original, deux personnages évoluent dans une sorte de ballet à la fois funeste et poétique avec, au loin, le regard d’Alexandrine qui s’inquiète et veille celui qu’elle n’a jamais osé laisser seul. La prose est réservée à Blaise et Alexandrine, les vers libres à cette petite bonne qui tente de survivre dans un monde hostile, à une époque où être une femme était une tare. Le duo qu’elle forme avec Blaise s’accompagne de réflexions sur la mort, sur les conséquences de la guerre, sur la résiliation et l’espoir. J’ai adoré ce roman à la forme particulière, j’ai apprécié cette fluidité et la délicatesse des vers embellit et rend plus légère la force incroyable de cette histoire si touchante et si intense. Pour tout vous dire, quand j’ai commencé la lecture, je me suis dit que cette disposition en vers libres était une coquetterie bien inutile et pourtant, elle participe avec justesse à la musicalité des mots, accompagne parfaitement le thème de la musique (Blaise était un pianiste) et donne des allures de fée à cette bonne qui aurait pu paraître si triviale dans un autre contexte. Un COUP DE CŒUR même si j’ai moyennement aimé le dénouement.
(et dommage qu’un gros anachronisme n’ait pas éveillé la vigilance des correcteurs et de l’éditeur : un coup de fil à la maison pendant la Première Guerre mondiale !)
« la liberté commence au fond de soi
Mais on ne m'a pas montré
comment trouver le fond pour espérer pouvoir remonter
Depuis
j'explore
sans parvenir
à reprendre mon souffle »
La bonne découvre une photo de Blaise datant d’avant la guerre, elle lui trouve un regard naïf :
« Monsieur a donc été tendre
Elle l'imagine
en tout cas
candide
étonné de remarquer
la cruauté de l'existence
alors que jusque-là il ne lui était
sans doute
jamais rien arrivé
Un jeune homme sans problème
Un jeune homme friable
qu'on envoie mourir
en même temps que tous les autres
Elle se dit
son histoire est presque pire que celle de ceux
qui y sont restés
Il en est revenu
c'est vrai
mais quel retour
Quand il se découvre mutilé
il meurt
une deuxième fois
Et ça dure
Et il continue à mourir
Il n'en finit plus d'agoniser
peu à peu
tous les jours
il s'étiole
sans fin »
