
Otto Mueller est un peintre allemand qu’on peut classer parmi les expressionnistes mais lui-même se revendiquait surtout « peintre libre ». Il croquait souvent des nus, en s’inspirant notamment de sa femme, Maschka, qui ne lui suivra pas lorsqu’il ira de Berlin à Breslau pour devenir professeur aux Beaux-Arts. Là-bas, il vend son tableau des Deux filles nues à un grand collectionneur, Ismar Littmann... mais Littmann est juif et va bientôt être obligé de restituer toute sa collection. Mueller meurt et le tableau va être brinqueballé. En 1937, les nazis ont l’idée étrange d’exposer les œuvres qu’ils considèrent comme incompatibles avec leur idéologie. Regardez tout ce qu’il ne faudra plus regarder... ça se passe à Munich pour la première fois, en 1937, et l’exposition de cet art dégénéré va accueillir trois fois plus d’Allemands que celle d’en face sur « l’art authentiquement aryen ». Après : Munich, Berlin, Leipzig, Düsseldorf, etc. Le tableau est sans cesse menacé de destruction mais il sera sauvé après la guerre et remis à la fille de Littmann, Ruth, puis au musée de Cologne où il se trouve actuellement.
Dès les premières planches, on comprend pourquoi Luz a obtenu le Fauve d’Or du Meilleur Album au Festival d’Angoulême : dans cette forêt non loin de Berlin, c’est le point de vue du tableau lui-même qui donne à voir ce peintre maladif et passionné par petites touches. Ces dessins donnent le ton de l’album. Malgré le sujet abordé, la cruauté et la stupidité des nazis envers l’art, c’est tout en délicatesse et en finesse que l’auteur nous amène à accompagner ce tableau des Deux filles nues qui a voyagé bien malgré lui... et qui est un survivant, comme Luz lui-même dans une autre tragédie. Et le dessinateur s’est armé d’une dose d’humour et de plusieurs doses de tendresse vis-à-vis de l’art pour évoquer les absurdités de cette époque. Rien de rectiligne ou de classique dans cette BD qui met à l’honneur l’inventivité et la créativité ; le noir et blanc côtoie la couleur, les illustrations pleine page les petites cases, c’est rythmé et vivant... bref il y aurait tant à dire ! J’ai été absolument conquise tant au niveau esthétique qu’au niveau narratif, on est plongés au cœur de cette histoire racontée avec des précisions passionnantes, documentée et fouillée par un auteur qu’on sent épris par son sujet. Bravo !
coup de cœur

