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21 février 2018 3 21 /02 /février /2018 13:02

 

          J’avais découvert l’auteur avec l’étonnante BD Le commun des mortels, Mo’, grande fan de Kokor, m’a incitée à lire cet album.

          La Terre est mise en vente. Se présente alors un unique acheteur : un très petit homme venu d’ailleurs et qui fait de l’écholalie (il répète constamment chaque mot qu’il prononce, d’où le titre). Pas contrariant, le bonhomme sait cependant ce qu’il veut : il ne fera pas le tour du propriétaire (946 000 hectares !) en hélicoptère, comme l’avait prévu son agent immobilier Sullivan Vilette, mais à dos de cheval. Le tour du monde à cheval c’est long, mais les deux hommes s’entendent plutôt bien, ils traversent une forêt d’arbres géants, recherchent un magnifique pont d’allumettes, fierté des Terriens, et rencontrent des bonhommes de neige dans un château creux. Leur périple est retranscrit à la radio et, qu’il soit mécanicien, barman ou gréviste, les Humains écoutent avec avidité les aventures de ces deux compères.  La mauvaise nouvelle tombe alors qu’ils sont au pied des statues géantes (l’île de Pâques ?) : un deuxième acheteur a été signalé et lui se déplace en hélicoptère. C’est donc le plus offrant qui sera propriétaire de la Terre, ce qui engendre une atmosphère plus tendue que la promenade bucolique du début.

            Quelle histoire ! Dans ce conte qui mêle donquichottisme, réflexions écolo et poésie, la frontière entre réalité et illusion est encore une fois très mince, comme ça l’était pour Le commun des mortels. L’auteur nous balade, c’est le cas de le dire, et quand la falaise –qui pourrait être celle d’Etretat- s’effondre à chaque pas ou quand les chevaux se mettent à voler, on ne sait plus trop où on est ! On sourit beaucoup : les voyageurs changent régulièrement de monture : vaches, autruches, éléphants… ; l’extraterrestre passe tour à tour pour un sombre idiot et pour un grand sage. Plusieurs niveaux de lecture sont possibles pour cet album très riche. J’ai été parfois un peu perdue, je ne suis pas sûre d’avoir compris le dénouement mais l’ensemble a été agréable à lire par son originalité, son caractère déjanté et ces insolites « longsome cowboys » !

 

J’ai beaucoup aimé le flegme très britannique de l’agent immobilier. Lorsque le potentiel acheteur décide de se déplacer à dos de vache : « je ne peux que vous féliciter pour l’intérêt que vous portez à nos animaux, et vous dresser le portrait de ceux-là vous surprendrait, tant la diversité des produits que nous en tirons est à la base même du bon équilibre de l’homme … et de ses richesses ! »

« 16/20 »

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17 février 2018 6 17 /02 /février /2018 15:38

 

             Enfin, je découvre ce roman tant vanté par les critiques !

             Cora est une jeune esclave qui vit en Géorgie, dans les plantations de coton, au milieu d’autres esclaves dont le sort fait frémir : brimades, injustices, tortures, exécutions sont leur lot quotidien à tous. Caesar, un jeune homme à peine plus âgé que Cora, vient lui proposer de s’enfuir avec lui. Après quelques refus, elle puise dans l’énergie maternelle (sa mère Mabel aurait réussi à fuir et à ne jamais se faire attraper) et suit le garçon qui lui fait découvrir les chemins de fer souterrains et clandestins que des milliers d’hommes bénévoles ont construit pour permettre aux fugitifs de rejoindre le Nord. C’est en Caroline du Sud que les deux adolescents vont trouver un peu de répit, Cora embauchée en tant que nounou dans une famille blanche, Caesar dans une usine. Mais les chasseurs d’esclaves sont à l’affût et, pour avoir tué un Blanc en se défendant, Cora est activement recherchée. Il faut fuir à nouveau. Se retrouvant seule, Cora rencontre ennemis comme gens bienveillants. Elle passer des semaines dans les minuscules combles d’un grenier avant d’être encore une fois attrapée par son plus grand ennemi, Ridgeway.

                 Certes le sujet est absolument passionnant, je vous renvoie encore au magnifique No home qui évoque le même thème, certes la vie malmenée (doux euphémisme) de Cora peut clouer le bec à tous nos bobos du quotidien, certes cette image du chemin de fer clandestin appelle à la rêverie  et celle des esclaves torturés de mille manières (quelle imagination dans l’horreur !!) éveille des sentiments de révolte, et pourtant, je ne ferais pas de ce livre un coup de cœur. J’ai été dérangée par une structure un peu bancale (des chapitres inégaux, des retours en arrière maladroitement placés, la multitude des personnages parfois si vite esquissés qu’on les oublie rapidement. Mis à part ces bémols (quand je lis une best seller, je finis toujours par chercher la faille…), ce road movie impressionnant à travers cette Amérique raciste parsemée de quelques êtres intelligemment abolitionnistes est à lire pour ce contexte effarant, le devoir de mémoire et l’espoir qu’il finit par léguer, tout de même. Colson Whitehead a su parfaitement lier historique et romanesque !

« Tout le monde savait que les nègres n’avaient pas d’anniversaires. »

« La liberté était une chose changeante selon le point de vue, de même qu’une forêt vue de près est un maillage touffu, un labyrinthe d’arbres, alors que du dehors, depuis la clairière vide, on en voit les limites. Être libre n’était pas une question de chaînes, ni d’espace disponible. »

« Il y a assez de place pour des idées divergentes quand il s’agit de tracer notre route à travers le désert. Lorsque la nuit est noire, pleine de sables mouvants. »

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14 février 2018 3 14 /02 /février /2018 21:18

         Corinne Hoex est un écrivain (non, je ne dis toujours pas « écrivaine » !) et poétesse belge qui est membre de l'Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique. Le Grand Menu, qu’on m’a gentiment prêté (merci !), son premier roman, est paru en 2001.

         La narratrice est une petite fille. Une fille unique perdue dans une grande maison cossue et entourée de parents bourgeois et plutôt mesquins. Ses parents, des tyrans modernes, la cloîtrent dans cette demeure où rien ne manque car « il y a de grands dangers là-bas dans l’existence. » La méprisant souvent ouvertement, la mère, une femme d’affaires froide et intraitable au physique parfaitement arrangé, semble regretter la présence de sa petite « crotte », comme elle se plaît à la surnommer. Le père, lui, est plus enfantin, joueur, séducteur, espiègle, mais en difficulté aussi quant il s’agit de s’occuper de sa fille. Il est question de désamour ou de mal-amour dans une maison où les règles à respecter sont si nombreuses qu’on étouffe.

            Comme le dit si bien la chanson allemande, « Die Gedanken sind frei », les pensées sont libres d’aller où elles veulent et cette jeune narratrice ne se prive pas d’observer minutieusement les meubles qui l’entourent, de critiquer ses parents et de porter un jugement sur le peu de personnes qu’elle rencontre. L’éducation si stricte laisse des portes ouvertes au naturisme des parents, à des mensonges éhontés et même à une singulière sensualité. Le lecteur est partagé entre deux sentiments : la compassion pour cette fillette qui, heureusement, arrive à prendre du recul par rapport à l’éducation détestable qu’elle reçoit, et l’indignation car cette  enfantse montre parfois d’une cruauté et d’une lucidité tout à fait effrayantes … qui rappellent douloureusement le comportement et la personnalité de la mère. Si le sujet est rebattu, l’écriture  de ce court récit est séduisante et efficace par ses phrases courtes et ses images foudroyantes.

 

« Il y a partout de grands radiateurs qu’un thermostat commande. Papa et Maman savent la température qu’il faut et           contrôlent les courants d’air. Si           je crois          que j’ai froid, je n’ai pas         vraiment froid. Ce sont des idées. D’ailleurs, j’ai ma chemisette en    pilou  et mon chandail en pure   laine vierge. »

« Papa est lui-même et son contraire. Beaucoup de gens en lui habitent à l’étroit. Beaucoup de personnages se pressent et se bousculent. Plusieurs d’entre eux, toujours, sont retirés dans l’ombre come les bonhommes du coucou qui ne peuvent sortir à la lumière ensemble. Papa est tantôt l’un et il est tantôt l’autre. Jamais tous en même temps. Sa face est un silex. Les angles qui la taillent sont un visage chacun. Tous ensemble, ils composent Papa. Mais quand sont-ils ensemble ? Papa est une œuvre cubiste. »

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11 février 2018 7 11 /02 /février /2018 11:45

 

-D’après le roman de Antonio Tabucchi-

            Pereira est un gros bonhomme veule qui vit tout seul depuis la mort de sa regrettée femme à qui il s’adresse quotidiennement à travers son portrait. Journaliste culturel qui traduit, notamment, du Balzac, Pereira a une existence monotone et poltronne.  Jusqu’au jour où il rencontre un jeune étudiant, Monteiro Rossi, à qui il propose, un peu malgré lui, d’écrire des nécrologies de grands écrivains par anticipation, pour être fin prêt le jour de leur mort. Mais nous sommes au Portugal, en 1938, et Rossi est un résistant au régime salazariste. Il met dans ses écrits toute sa hargne contre le régime dictatorial en place. C’est impubliable mais le doute s’est immiscé dans l’esprit de Pereira, et la jolie Marta qui se bat tous les jours pour protéger et cacher les militants anti-salazariste n’y est pas pour rien. Une cure d’amaigrissement et des discussions avec son médecin vont encore un peu changer notre Pereira qui finira par accomplir un acte fort et engagé.

              J’ai trouvé cette BD hors du commun, d’une part grâce aux dessins qui transmettent si bien la chaleur et l’atmosphère lumineuse de Lisbonne (comment ne pas tomber amoureux de cette ville si séduisante ?) et d’autre part, grâce au truchement de ce personnage énorme et un peu agaçant au début de l’album, il faut bien le reconnaître, mais qui se transforme tant qu’on a envie de l’applaudir à la fin. La métamorphose se fait progressivement, il écoute les conseils et remarques perdues de ceux qui l’entourent : la concierge collabo, le prêtre original, le médecin philosophe, la belle Marta… et finalement, il va suivre sa propre direction, personnelle et réellement choisie. Si l’homme obèse prend toute la place de la case, il est souvent accompagné de petits Pereira qui représentent ses différentes consciences qui le tiraillent dans tous les sens. Apprendre à s’écouter tout en puisant le meilleur des autres pourrait être une des devises de ce magnifique album !

 

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8 février 2018 4 08 /02 /février /2018 19:29

 

              Après Le Grand Loin que j’avais beaucoup apprécié, je poursuis ma découverte de Pascal Garnier.

               Bienvenue aux Conviviales ! mais qu’est-ce donc ? Une résidence pour seniors tout confort, sécurisée, charmante et confortable,  « un nouveau concept de vie pour les retraités qui ont choisi de vivre une retraite active au soleil. » Ce sont les mots de la brochure ; dans la réalité : « c’était neuf, propre, sans passé ni futur ». Des maisonnettes toutes identiques et minuscules, au milieu de nulle part et entourées d’un mur qui les isole du monde extérieur. Odette et son mari Martial ont choisi de vivre ici mais très vite, Martial se demande s’ils n’ont pas fait une grosse bêtise car il n’y a rien  à faire à part attendre les nouveaux voisins. Marlène et Maxime débarquent à leur tour et malgré leur physique plus sportif et leur personnalité plus arrogante, ils se lient vite d’amitié avec le premier couple… faute de mieux. Quelque temps plus tard, c’est une femme seule qui arrive elle aussi. Seule, cela fait jaser. Mais les cinq finissent par trouver leur compte et ce n’est pas la pseudo-animatrice, Nadine, qui va troubler leur équilibre… si précaire. Le gardien et homme à tout faire veille d’un œil médisant et mauvais sur cette mini-communauté, il ne sait pas encore ce qui l’attend… D’incidents en drames, une routine qui aurait pu être rassurante part en fumée, et c’est le cas de le dire !

              Voilà un roman qui ne donne pas du tout envie d’être à la retraite ! Satirique, parfois insolent, rarement tendre, souvent juste, ce texte provocant secoue les clichés et extrait ce qu’il y a de plus vil et de plus détraqué chez l’être humain. Encore une fois, Garnier mêle parfaitement le burlesque au tragique, et c’est délicieux. J’adore, j’en veux encore !

Pensée du gardien : « Evidemment que ça allait foirer leur truc de mettre des vieux ensemble, mais ça aurait été pareil avec des jeunes. Les gens entre eux, ça s’entrebouffe, ça ne peut pas faire autrement, c’est avide, de haine ou d’amour, du pareil au même. »

« La lune avait repris ses quartiers et regardait ailleurs, exprimant par là son profond désintérêt envers cette poignée d’homoncules. »

Et j’ai appris que la France détenait le record mondial de ronds-points… la moitié des ronds-points du monde se trouve chez nous !!!

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4 février 2018 7 04 /02 /février /2018 15:33

 

            En 1930, Ali est un adolescent pauvre de Kabylie. Au printemps, une chance inattendue va changer sa vie : avec ses frères, il se baigne dans l’oued et le courant leur apporte un pressoir ! Ce pressoir va permettre à Ali de devenir un riche cultivateur, il épousera Yema avec il aura dix enfants. Mais la guerre d’Algérie va gommer cette aisance et ce confort acquis comme dans un conte de fées. Le FLN lutte contre les Français et contraint la population à rejoindre les rebelles qui sortent les armes et font régner la terreur. Hamid, l’aîné d’Ali, est un petit garçon téméraire et impétueux. Ali craint le pire pour sa famille et, entre les deux camps d’assassins, il choisit le côté français et s’exile en Occitanie en 1962. D’un camp de transit à un autre, la famille s’installe finalement dans une de ces HLM au charme fou construites tout spécialement pour les émigrés, en Normandie.

           Hamid grandit, il est bon élève mais il rejette ce passé qu’il comprend mal, a honte de ses parents illettrés et part vivre à Paris. Il va avoir quatre filles avec une Française, Clarisse, et renouera épisodiquement avec ses parents mais jamais avec la culture algérienne. Naïma, une des filles d’Hamid, va être amenée, un peu par hasard, à travers une exposition dédiée à un artiste algérien, à retourner dans ce pays maghrébin, au même moment où des attentats, en France, ouvrent la porte aux amalgames. Entre retrouvailles et découvertes, Naïma

          Cette saga familiale passionnante évoque l'indépendance de l’Algérie, l’exil et la question identitaire avec beaucoup de pudeur et de sensibilité. On sent une Alice Zeniter  (elle-même petite-fille de harki) très impliquée dans ce sujet qui se prête si facilement à la polémique et aux clichés. Le livre est excellent pour diverses raisons  : le voyage qu’il propose en Kabylie m’a rappelée de lointaines lectures de Kateb Yacine, de Jean Amrouche  ou d’Assia Djebar qui fleurent bon l’olive et les fèves. L’exil et les premières années en France sont synonymes d’humilité et de peur. Il faut se taire, se faire la plus petite place possible. Pour Naïma, la peur a pris un autre visage, elle est une femme moderne mais aussi complètement perdue, oscillant entre amour et rejet de ses racines méconnues.

           Un coup de cœur pour ce roman à lire absolument… pour mourir moins con. Et en écoutant Matoub Lounès.

 

L’amour, « un combat permanent et souvent perdu mais toujours recommencé. »

« Il sait que Yema va crier, lui reprocher de s'être aventuré si loin et d'y avoir laissé sa godasse. Chaque jour, elle réitère son interdiction de sortie, chaque jour il négocie, par des colères, des sourires et des cajoleries, toutes les armes que l'enfance tient à sa disposition, de pouvoir aller un tout petit peu dehors. Il ne peut pas comprendre la peur de sa mère, parce qu'il ne peut pas s'imaginer mourir - c'est une occupation d'adulte. Aujourd'hui, il a quitté la maison en cachette mais il ne redoute pas vraiment l'engueulade qui l'attend. Yema fera semblant d'être en colère alors qu'elle tremble de joie de le voir revenu intact. Il fera semblant d'être triste, tout plein encore du plaisir de sa fuite. C'est un jeu auquel il joue souvent tous les deux. »

« L’école a remplacé les oliviers porteurs de toutes les promesses. L’école est la continuation statique de leur voyage, elle les élèvera au- dessus de la misère. »

« Ils parlent de moins en moins à leurs parents, de toute manière. La langue crée un éloignement progressif. L’arabe est resté pour eux un langage d’enfant qui ne couvre que les réalités de l’enfance. Ce qu’ils vivent aujourd’hui, c’est le français qui lui donne forme, il n’y a pas de traduction possible. »

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1 février 2018 4 01 /02 /février /2018 21:14

 

           L’artiste Cristòbal a été retrouvé mort à la suite d’un étrange accident de voiture. Un flic enquête sur cette star locale. Flashback sur un être hors norme. Cristòbal est né à Lanzarote à une époque où l’île était encore vierge de touristes. Fasciné par le volcan situé en face de sa maison, le petit garçon enrage de ne pouvoir le dessiner comme il le souhaite. Quelques années plus tard, pour fuir un père qui le bride, il s’échappe à New York où sa notoriété en tant que peintre et sculpteur surréaliste ne se fait pas attendre. Et il revient dans son île où il découvre avec effarement que des chantiers gigantesques et des blocs de béton tendent à supprimer la belle nature de son enfance. Ses trois amis artistes plutôt hippies vont l’aider à réaliser son projet : que l’art et la nature ne fassent plus qu’un. Sculptures géantes, musée de la paysannerie, palace écologique, nouvelles routes plus sinueuses que jamais,… l’homme se fait connaître et aduler par certains, détester par d’autres. Altruisme ou mégalomanie ? L’histoire ne répond pas à la question mais sème le doute, l’alternative du meurtre est alors possible.

              Largement inspirée de l’histoire vraie d’un homme appelé -non pas Cristòbal- mais César Manrique, cette BD a pour première qualité de m’avoir fait découvert une histoire que je ne connaissais absolument pas. Il est vrai que les îles Canaries ont été abîmées par les constructions laides destinées au tourisme de masse. Manrique a voulu les sauver à sa manière en faisant de sa terre une gigantesque œuvre d’art… où il impose sa vision de la vie alors qu’il louait tant l’œuvre de la nature. Duhamel ouvre le débat sur les desseins de l’artiste et sur ses finalités. Il n’en demeure pas moins que Manrique a permis de faire reculer le tourisme stupide et sur-consommateur et de préserver authenticité et identité culturelle de l’île, ce qui est déjà tout à fait honorable. D’ailleurs, depuis sa mort en 1992, les constructions illégales auraient proliféré, menaçant sérieusement l’avenir de l’île. Quant aux dessins, le bleu-gris est réservé au présent et à l’enquête du flic, les couleurs au passé. J’ai beaucoup apprécié cet album au sujet insolite !

« 17/20 »

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29 janvier 2018 1 29 /01 /janvier /2018 09:18

 

              J’avais envie de me poser et de lire un gros livre. Nord et Sud a rempli sa mission avec ses 673 pages. Le roman, soutenu par Dickens, a été publié en feuilleton dans la revue Hard Times en 1854.

               Margaret Hale est une jeune Anglaise de caractère. Fille d’un pasteur qui a renoncé à son sacerdoce pour vivre en ville, Margaret quitte à contrecœur son village du Hampshire pour rejoindre la cité industrielle de Milton. A 18 ans, elle découvre le monde ouvrier mais aussi la pauvreté et la lutte des classes. Après avoir rencontré le propriétaire d’une filature, John Thornton, la jeune femme oscille entre attirance et répulsion, et ces deux-là vont jouer au chat et à la souris tout le long du roman. Lors de la maladie de sa mère, Margaret se montre bien plus courageuse et endurante que son père ; elle ne peut compter sur son frère exilé depuis si longtemps qu’elle le reconnaît à peine quand il assiste au dernier soupir de leur mère. Mais Margaret se fait petit à petit à cette vie citadine âpre et imprévisible, elle secourt une famille d’indigents, les Higgins, et joue indirectement un rôle dans le mouvement des grévistes qui opposera, entre autres, Thornton et Higgins. Malgré sa vaillance et sa droiture, il arrivera à Margaret de faire de mauvais choix et les aléas malheureux de la vie la conduiront dans une direction inattendue.

              On a beaucoup comparé ce roman à ceux de Dickens, de Jane Austen, des Brontë ou encore de Zola et, effectivement, j’ai apprécié la fine psychologie britannique, la subtilité des portraits mais aussi l’ancrage précis dans un contexte historique. J’ai un peu redouté la dimension industrielle de l’histoire mais jamais je ne me suis ennuyée, jamais je n’ai bâillé, on découvre l’évolution de la réflexion d’un patron, Thornton,  qui finit par se tourner vers ses ouvriers pour mieux les comprendre et coopérer avec eux. Sans avoir été totalement passionnée par l’intrigue, j’ai lu ce roman avec plaisir. Une histoire d’amour accompagne le parcours initiatique de Margaret mais il faut vraiment attendre la fin pour savoir de quoi il en retourne ! 

               A la fois doux et impressionniste, désuet et féministe, édifiant et émouvant. Oui, c’est à lire.

« Margaret ne pouvait rien à son apparence ; mais sa courte lèvre supérieure ourlée, son menton solide, rond et retroussé, son port de tête, sa façon de bouger si résolument féminine, donnaient toujours à ceux qui ne la connaissaient pas une impression de supériorité. »

« Réfléchir m’a parfois rendu triste, petite sœur, mais agir, jamais de toute ma vie. »

Quand Thornton tombe amoureux de Margaret : «Il avait beau haïr parfois Margaret, lorsqu’il repensait à ses attitudes familières gracieuses et à tous les détails qui s’y associaient, il éprouvait le plus vif désir de contempler à nouveau l’original de l’image gravée dans son esprit, et l‘envie de respirer le même air qu’elle. Il était pris dans un maelström de passion et condamné à tourner, tourner toujours,  pour se rapprocher du centre fatal. »

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26 janvier 2018 5 26 /01 /janvier /2018 14:31

 

               Le 20 février 1933, vingt-quatre industriels se réunissent, ne vous y trompez pas, il ne s’agit pas de n’importe qui mais du « nirvana de l’industrie et de la finance. » D’un commun accord, ils décident de financer le régime nazi. Des noms qu’on voit et qu’on achète encore aujourd’hui : Krupp, Siemens, Opel, Telefunken, … Un bond dans le temps nous emporte au seuil de la Deuxième Guerre mondiale en nous expliquant que les Autrichiens étaient ravis de voir débarquer les Nazis en 1939. On découvre ainsi les coulisses de la guerre, les non-dits, les bruits de couloir, le ridicule des personnages, la face cachée de cette guerre effroyable. Tout ça sur le mode ironique.

             J’ai rarement été aussi partagée pour une lecture. J’ai trouvé le premier chapitre brillantissime, cette arrivée des  vingt-quatre m’a fait penser au vingt-et-trois résistants d’Aragon comme un négatif des tueries à venir. L’ironie est à couper au couteau et le jeu des apparences fonctionne à merveille. Le dîner chez Chamberlain où la nouvelle -« les troupes allemandes venaient d’entrer en Autriche » est annoncée -  est théâtralisé de la même façon, c’est une grosse comédie qui a des résonnances tragiques, évidemment, quand on sait ce qui va suivre. Le reste du livre (et pourtant il est court, mais qu’il est court !) n’a été pour moi qu’un profond ennui. Je ne sais plus où j’ai entendu comparer Vuillard à Laurent Binet et je suis assez d’accord, il y a étalage de talent, démonstration de force et parade stylistique. Dans 14 juillet, Vuillard avait usé et abusé de l’énumération. Ici, son choix s’est porté sur l’anaphore sans négliger des répétitions en tout genre ou encore toute une série de mots compliqués (j’en ai découvert quelques-uns : l’imposte, l’immixtion, la palinodie…). Ô fans de l’énumération, ne vous inquiétez, il y en a tout de mêmes quelques-unes ! Quant au contenu, pour moi, il est insuffisant, ces petites touches d’histoire n’ont pas réussi à convaincre. Vuillard a aussi tendance à passer très vite d’un sujet à l’autre, d’une période à une autre. Vous l’aurez compris, cet auteur n’est sans doute pas pour moi malgré sa jolie plume, brillamment travaillée !

Dire si ce livre méritait ou non son prix Goncourt, non... mais j'ai mon opinion !

« Tout est si bien parti ! A neuf heures, on soulève la barrière des douaniers, et hop, on se trouve en Autriche ! Pas même besoin de violences ou de coups de tonnerre, non, ici, on est amoureux, on conquiert sans effort, doucement, avec le sourire. Les chars, les camions, l’artillerie lourde, tout le tralala, avancent lentement vers Vienne, pour la grande parade nuptiale. La mariée est consentante, ce n’est pas un viol, comme on l’a prétendu, c’est une noce. »

« Il faut se souvenir qu’à cet instant la Blitzkrieg n’est rien. Elle n'est qu'un embouteillage de panzers. Elle n'est qu'une gigantesque panne de moteur sur les nationales autrichiennes, elle n'est rien d'autre que la fureur des hommes, un mot venu plus tard comme un coup de poker. »

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23 janvier 2018 2 23 /01 /janvier /2018 21:12

                Puisque j’avais aimé Dans le désert de Julien Blanc-Gras, je n’avais aucune raison de passer à côté de cet album qui est l’adaptation de son roman à succès du même titre.

                 Dans son préambule, l’auteur nous explique que ce qui l’a toujours intéressé depuis le plus jeune âge, ce sont les atlas, les cartes routières, la géographie, les planisphères, en bref : « J’avais trouvé un sens à ma vie : j’allais voyager ». Sans prétention, il se déclare « touriste » plutôt que reporter, anthropologue ou journaliste. Il nous emmène en Colombie où il se sent plus en sécurité qu’on ne l’aurait cru (sauf dans un bus qui sillonne la Cordillère des Andes). En Inde, fanatisme religieux, mendicité, couleurs et densité de la population l’impressionnent. En Tunisie, il teste pour la première fois le club de vacances mais au son de « darladiladada », il fuit à toutes jambes. Dans le désert marocain, il est dérangé par la sonnerie d’un portable. Au Brésil, il s’essaye au « Favelas tour » qui propose de « voir des pauvres en vrai » ! Une pause parisienne permet à Julien de comprendre qu’il a besoin de repartir au plus vite. Au Mozambique, il  découvre des territoires encore jamais explorés par l’homme.

               C’est gentillet, drôle, sympathique. J’aime bien, comme pour Dans le désert, l’humilité et la naïveté de Julien, les beautés qu’il admire, les peurs qu’il avoue, les déviances qu’il dénonce (ce scientifique qui préfère ses mollusques aux autochtones malgaches, mais quelle horreur !) Des évidences qu’il est parfois bon d’exprimer pour ce type qui a la bougeotte et qui éprouve une vive curiosité pour l’autre, les autres, l’ailleurs. Le dessin, vif et coloré abonde dans le même sens, celui de la soif de la découverte… pour celui qui serait peut-être un « anti-touriste » par excellence ?!

« Je ne sais pas si Dieu existe mais, à vrai dire, je n’en rien à foutre. L’important, c’est de le chercher. »

« J’essaye de me figurer le nombre de personnes qui, sur cette terre, vivent et meurent sans jamais avoir l’occasion de s’éloigner de leur lieu de naissance. »

« Je ne me demande pas où j’irai demain. Pour l’instant, je sais où je suis. Je suis adossé contre la croûte terrestre, écrasé par le bonheur d’être vivant, ici et maintenant. Immobile, je me fonds dans le paysage. »

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