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3 décembre 2011 6 03 /12 /décembre /2011 23:09

 

 

 

Ma première rencontre avec Mankell fut une distraction pour mes oreilles puisque j’ai écouté Les Chiens de Riga en livre audio. Une belle découverte à tous points de vue : style, intrigue policière, personnage de Wallander, dépaysement, j’avais tout aimé. Je ne fus pas déçue non plus avec ce gros roman.

Deux histoires font leur petit bout de chemin parallèlement pour finalement se rejoindre. D’une part, en Scanie (j’ai l’impression de connaître la Suède mieux qu’un pays où j’ai déjà mis les pieds, ces noms propres me sont de plus en plus familiers… vive la littérature !), en Scanie donc, une femme, agente immobilière, disparaît. Wallander enquête et se rend vite compte qu’il ne peut s’agir que d’un meurtre. Le corps de la femme est effectivement retrouvé au fond d’un puits, le front percé d’une balle. D’autre part, le lecteur est emmené en Afrique du Sud. Choc culturel. Des nationalistes blancs veulent éliminer Nelson Mandela. Pour cela, ils embauchent un tueur noir, Victor Mabasha, à qui un ex-KGB  enseigne la manière de faire et les conditions dans lesquelles se déroulera l’assassinat. Victor et son « professeur », Konovalenko, s’entraînent dans une maison isolée… en Scanie. C’est ici que les deux histoires se rejoignent. Konovalenko tue la jeune agente immobilière parce qu’elle s’est approchée de trop près de la maison, mais pour Victor, ce meurtre gratuit est inadmissible ; il frappe Konovalenko et s’enfuit. Il croisera Wallander qui le cachera quelque temps, à l’insu du service de police pour lequel il travaille.

S’ensuit une course-poursuite. Konovalenko veut tuer Victor mais il lui faut également trouver un autre élève qui réalisera le meurtre de Mandela. Wallander fait des erreurs et met en danger sa propre famille avant de comprendre qu’il ne s’agit pas d’une simple histoire crapuleuse mais que l’histoire d’un peuple, d’un pays, l’Afrique du Sud, est en jeu.

 

            Mankell est vraiment un auteur à part. Il mêle psychologie et polar, nous propose un inspecteur las de découvrir des cadavres et d’annoncer de mauvaises nouvelles. Et puis, il y a ces voyages au lointain. La Lettonie, l’Afrique du Sud. Les va-et-vient entre Suède et ces pays rendent le roman original, un peu éloigné de la simple étiquette de « thriller ».

Wallander… hum. Ce type qui, comme tout le monde, peut se faire cambrioler, celui qui est toujours amoureux de la même femme qu’il n’a pas revue depuis un an, celui qui voudrait trouver un autre boulot mais ne fait rien dans ce sens, celui qui écrit des lettres enflammées à son amoureuse sans les envoyer, celui qui cache un tueur chez lui de manière complètement illégale mais se fiant à son simple instinct… il m’a complètement bluffée dans ce roman. Il est à la fois un anti-héros parce qu’il commet des erreurs, fait des trucs insensés, n’a pas de bol et meurt de trouille, et un héros à part entière puisqu’il résout une enquête à l’échelle internationale à lui tout seul.

Cette plongée dans l’univers sud-africain m’a fascinée, de bout en bout, et constitue le point fort de ce roman. C’est un pays que je rêve de découvrir, qui m’enchante et me terrifie tout à la fois, un pays complexe et inouï dont les problèmes dépassent bien la dichotomie Noirs/Blancs. Mankell nous dévoile un petit morceau de ce monde.

 

Wallander, tel qu’il est : « Wallander était un flic qui ne prenait pas de risques inconsidérés. Il était à la fois lâche et prudent. Les réactions primitives qu’il pouvait avoir étaient toujours le fait de situations désespérées, dans l’urgence. »

L’Afrique du Sud … : « Pour Van Heerden, l’expérience fut un choc. Il comprit dans quelles conditions misérables et humiliantes vivaient les Noirs. Le contraste ente la township et les quartiers résidentiels des Blancs le bouleversa. Pourtant, le bidonville ne se trouvait qu’à quelques dizaines de kilomètres de chez lui. Il ne pouvait pas comprendre qu’il puisse d’agir d’un seule et même pays. Sur le moment, il s’était écarté de ses camarades, pour réfléchir. Longtemps après, il avait pensé que cela avait été comme de découvrir une falsification adroite. Mais là, il ne s’agissait pas d’un tableau orné d’une signature d’emprunt : toute la vie qu’il avait menée jusque-là était un mensonge. Même ses souvenirs lui parurent soudain faux, tordus. Il avait eu une nanny noire. C’était l’un de ses souvenirs d’enfance les plus précoces et les plus rassurants : la sensation d’être soulevé par les bras puissants et serré contre la poitrine de sa nounou. Il pensait maintenant qu’elle avait dû le haïr. Cela signifiait que les Blancs n’étaient pas les seuls à vivre dans un monde factice. »

 

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30 novembre 2011 3 30 /11 /novembre /2011 23:30

 

 

 

C’est avec un petit pincement au cœur que j’ai commencé cette lecture sachant que c’était le dernier tome d’une série que j’ai adorée. Et j’ai trouvé cet opus encore meilleur que les précédents.

C’est la fin de la guerre, donc presque deux ans après la fin du tome 3. Liesse générale, fête de la paix, fin des privations et de la peur… mais à ces marques de bonheur s’oppose vite la réalité des faits : tant d’être chers sont morts et ne reviendront pas, ceux qui reviennent sont dans un état lamentable et puis il y a les Juifs veulent fonder un pays rien que pour eux. Judith, l’amie juive de Steffi – âgée de 18 ans, ne conçoit même pas qu’on puisse côtoyer d’autres personnes que les Juifs, qu’on puisse vivre en Suède éternellement… et c’est pourtant ce que Steffi semble avoir décidé. Elle a des amis dans ce pays, elle parle la langue couramment, elle est maintenant bachelière, elle connaît ses premiers émois amoureux avec un Suédois. Pourquoi partir ? pour rejoindre qui ? elle est toujours sans nouvelles de ses parents. Malgré tous les obstacles qu’elle a connus, malgré les difficultés, l’éloignement de ses parents, malgré la rusticité et la sécheresse de sa mère d’accueil, tante Marta, Steffi se sent une privilégiée, elle a pu poursuivre ses études, elle a trouvé une oreille attentive quand elle en avait besoin.

Nelli, elle, surprend une conversation entre ses deux parents d’accueil. Sigurd ne voudrait pas la garder maintenant que la guerre est terminée, elle coûte trop cher, mais tante Alma l’aime tant qu’elle hésite. Pour Nelli, cette nouvelle est un choc. Elle se renferme sur elle-même, rencontre une artiste peintre qui, la choisissant pour modèle, la couvre aussi d’éloges.

Les deux sœurs se promettent encore une fois de ne plus se quitter. Et une lettre venue d’Amérique demande réflexion : c’est tante Emilie et oncle Arthur qui proposent à leurs deux nièces de les rejoindre dans le New Jersey et de les adopter, de financer leurs études. Recommencer une nouvelle vie ? dans un autre pays ? dans une autre langue ?

La fin cache une autre surprise aux lecteurs. C’est émue et bouleversée que j’ai refermé ce roman. Annika Thor a le don d’être juste, sans manichéisme aucun, sans exagérations, sans pathos. Elle permet aux adolescents de découvrir non seulement un pays mais aussi un pan de l’histoire de la seconde guerre mondiale. Le style est remarquablement fluide, on lit, on lit, on lit. Sans hésitation, je classe l’ensemble de la série dans ma catégorie des coups de cœur. Aucun bémol ne vient assombrir mon engouement.

 

 

Deux extraits.

ü  Judith, l’amie juive de Steffi a retrouvé sa sœur, tuberculeuse. Malheureusement, la sœur décède et Judith perd complètement la raison. Elle se rase la tête, tient des propos incohérents et finalement, Steffi, sa seule « famille », signe l’autorisation de l’interner en hôpital psychiatrique.

            « Quelques semaines après l’hospitalisation de Judith, elle obtient enfin l’autorisation de lui rendre visite. Elle achète une orange qu’elle compte lui offrir.

            Ce fruit à la couleur lumineuse était impossible à trouver pendant les années de guerre. Steffi a du mal à se souvenir de son goût. Les premières bananes sont également arrivées en Suède et dès que le prix deviendra plus abordable, elle en achètera pour les frères et sœurs de Maj. Elle imagine déjà le bonheur de la petite Ninni quand elle savourera pour la première fois une banane douce et fruitée. »

ü  « -  Tante Marta, sais-tu comment j’appelais cette maison au début ?

   -  Non ? Dis-moi.

   -  La maison du bout du monde.

   -  Le bout du monde… oui, ce n’est pas totalement faux.

   -  Je ne suis pas d’accord, fait Steffi, ce n’est pas le bout du monde ici. Nous sommes au milieu du monde. Le monde n’a pas de bout. Il est aussi vaste que nous avons le courage de l’admettre. »

 

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28 novembre 2011 1 28 /11 /novembre /2011 23:14

 

Voilà un petit cadeau que je me suis fait pour mon anniversaire il y a environ deux mois… quel instinct sublime, j’ai eu là !

Je l’ai déjà dit ici, le Japon est un des pays au monde qui me tente le moins. La mentalité, les villes, le côté carré et travailleur, autant de choses qui ne m’attirent pas. Paradoxe (ou pas !): je suis complètement fan des sushis, sashimis, makis, et autres poissons crus. Figurez-vous que ce livre m’a tout simplement donné envie d’aller au Japon !

Le personnage principal est un commercial dans le domaine de la mode. Et il a faim. Et c’est ainsi, qu’au fil des journées où il a l’estomac dans les talons, on découvre la cuisine japonaise. C’est assez drôle parce que c’est terriblement naïf et que les chapitres se déroulent presque toujours de cette façon : le type a bossé sur, il n’a pas vu le temps passer mais là, il a super faim. Il tombe sur une gargote ou un restaurant qu’il ne connaît pas ou dans lequel il n’a pas mis les pieds depuis des années-lumière. Il prend un air circonspect devant les plats qu’on lui propose. D’autres clients commandent grosso modo la même chose que lui (ce qui a l’avantage de le rassurer un peu). Le type goûte et n’en croit pas ses papilles tellement c’est délicieux ! Il sort, la peau du ventre bien tendue et fume sa petite cigarette, heureux.

Cet album m’a complètement dépaysée, m’a ouvert les portes d’un pays où la gastronomie revêt une grande importance. J’ai appris quelles étaient les coutumes culinaires, j’ai découvert les habitudes des Japonais, des plats dont l’existence m’était totalement inconnue jusqu’alors. Bref, un régal ! Et moi qui suis radine dans la distribution des coups de cœur, je le crie haut et fort : cet album est un coup de cœur !

Entre autres petites merveilles qui m’ont fascinée : Les petits barbecues individuels, certains restos en font leur spécialité. La phrase rituelle du serveur qui apporte le plat au client « Merci d’avoir attendu ». Les haricots rouges, très présents en salé ou en sucré. Le nomiya : « gargote où l’on trouve une cuisine simple, variée et bon marché pour accompagner l’alcool. » : en fait, on boit beaucoup et on mange un peu. Et puis cette diversité dans la bouffe, j’ai passé toute ma lecture à baver sur les pages !

J’ai dévoré, je m’en suis léché le bout des doigts, j’en veux encore !

Un gros regret cependant : les couleurs ! Pourquoi un album pareil est-il en noir et blanc ? La cuisine, c’est aussi la couleur ! Quel dommage de ne pas nous faire voyager en rouge, en bleu, en noir, en jaune, en vert, en… Mais les odeurs étaient là, c’est l’essentiel !

Dans un domaine bien moins gustatif, j’avais lu Mon année de Taniguchi qui m’avait bien plu.

 
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25 novembre 2011 5 25 /11 /novembre /2011 22:51

 

            Le roman débute avec les prémisses de la carrière d’un flic, Clément Duprest,  et se termine quand ce même type part à la retraite. De 1940 à 1981. Pourquoi cette dénomination de « salaud » ? Tout est question de choix. Clément a fait le choix de l’antisémitisme, de la trahison, du mensonge, de l’ingratitude, de la mesquinerie, de la petitesse, de la lâcheté.

            Mon avis est mitigé.

            Dans la colonne de gauche, celle du « moins », je mettrais certains passages franchement ennuyeux. Il faut soit être hyper intéressé par les années 40 à 80, soit y avoir vécu… ensuite, je mettrais le personnage lui-même. Je crois qu’incarnant le salaud, il représente surtout l’ensemble des flics, ce qui est, j’ose l’espérer, un peu caricatural. Mais c’est ce que cherchait sans doute Daeninckx…

            Dans la colonne de droite, celle des points positifs, je mettrais en tout premier lieu, le portrait de la société française. Si certains passages m’ont paru rébarbatifs (voir plus haut), d’autres ont été succulents à lire. Le roman commence par décrire une époque où Yves Montand, âgé d’à peine 20 ans, connaît ses premiers instants de gloire, une époque où l’on est choqué parce qu’une femme est directrice d’entreprise et, comble, parce qu’elle porte un pantalon, une époque où l’on attend l’installation du téléphone avec empressement, une époque où les femmes qui se placent au-dessus de l’homme pendant l’acte d’amour font figure de pionnières. La femme « se bornait à écouter, à sourire, à détourner le regard quand le moindre écart se faisait jour dans les positions des époux. Seuls les intimes pouvaient s’en apercevoir car, autre aspect de leurs vies parallèles, ils n’invitaient jamais d’amis que ce soit à la maison ou au restaurant, limitant leur univers au cercle familial». Une époque enfin, où on aperçoit la première étoile jaune cousue sur le corsage d’une jeune fille.

Puis c’est l’époque de l’après-guerre, celle qui exécute Pierre Laval, celle qui voit le succès d’Autant en emporte le vent dans les salles obscures, celle pour le personnage principal de retourner sa veste et de se déclarer contre les antisémites. Puis vint la guerre d’Algérie, puis mai 68…

J’ai appris pas mal de choses. A la fin du livre, l’auteur prête au personnage et à ses comparses flics la responsabilité de la décision de Coluche de retirer sa candidature à la candidature des élections de 81 (vous suivez ?). Je ne savais pas –ou plus- que l’humoriste avait reçu des menaces de mort.

Le « salaud ordinaire » est écœurant dans tous les domaines. Il est un mauvais mari, un mauvais père, une sorte de ripou qui s’en sort toujours bien et se considère comme un gars bien, au-delà de la norme. Il a pour habitude de faire des fiches (déformation professionnelle), des fiches sur sa femme (« dossier sur ses rapports avec Liliane, leur fréquence, leur qualité »), son fils, sa soirée passée au cinéma, sur les acteurs célèbres qu’il lui arrive de croiser. Ce besoin a un côté maniaque et pervers, assez détestable.

Dernier point : le cinéma pourrait constituer le fil directeur du roman. Clément et sa femme y vont régulièrement et on a ainsi droit à une belle rétrospective : Les Disparus de Saint-Agil, La mort ne reçoit plus, OSS 117 n’est pas mort, Le travail c’est la liberté, Inspecteur la Bavure… Amateurs de potins d’antan, ce livre est également pour vous : Montand, Signoret, Sartre, Brassens, Jean-Louis Barrault, etc.

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22 novembre 2011 2 22 /11 /novembre /2011 16:23

 

            J’avoue tout. Maupassant n’a jamais fait partie de mes favoris, longtemps, je l’ai écarté de mes lectures. J’ai aimé ses romans, lus il y a si longtemps… J’ai souvent étudié ses nouvelles fantastiques qui n’étaient pas ma tasse de thé tout simplement parce que le fantastique n’est pas dans mes goûts. Et là, je relis ses nouvelles réalistes. Et je me régale. Bon sang, mais c’est un trésor ! Un vrai joyau !

            Je ne vais pas vous résumer ces contes qui sont narrés par les convives du baron qui, en échange d’une délicieuse bécasse rôtie, se voyaient dans l’obligation d’offrir un récit.

            La variété de ces textes courts – ils n’excèdent que rarement dix pages – constitue leur richesse. On parle de chien abandonné, d’appétit sexuel, de folie, de guerre, de chasse au sanglier, de pauvreté, de paternité, de peur, de danse, d’alcool,  de séduction, …

            J’ai eu l’impression d’ouvrir une vieille malle trouvée dans le grenier de la maison familiale, je connaissais toutes ces nouvelles, je les ai redécouvertes avec un sourire ému, avec le bonheur qu’on éprouve quand on retrouve un objet familier, une vieille peluche, un cahier de notes, un album de photos. J’espère profondément que mes élèves de 4ème à qui je vais donner quelques-uns de ces textes à lire, vont apprécier autant que moi ces instants de vie.

            Je n’évoquerai que deux nouvelles retenues, l’une pour son humour, son ironie, l’autre pour sa dimension poétique.

-         « Ce cochon de Morin » est la nouvelle qui ouvre le recueil (si on exclut « La Bécasse » qui n’est qu’une ample explication du titre du livre). Morin, mercier, riche de ses expériences sexuelles parisiennes, s’imagine, dans le train qui le ramène à La Rochelle, que la magnifique demoiselle assise en face de lui le désire comme lui la désire. Il lui saute donc littéralement dessus. Contrairement à ses attentes, la jolie Henriette hurle et crie au scandale. L’affaire va loin, Morin craint pour son avenir, pour sa réputation, pour son mariage. Le narrateur, le député Labarbe, accompagné d’un de ses collaborateurs, tente de sauver celui qu’on surnomme déjà « ce cochon de Morin » et va trouver Henriette, son oncle et sa tante. Le narrateur se rend compte par lui-même à quel point la jeune fille est séduisante. Il tombe sous le charme, lui fait la cour, elle cède assez rapidement. Voilà leur nuit d’amour :

« Alors je poussai doucement le verrou ; et, m'approchant sur la pointe des pieds, je lui dis : "J'ai oublié, Mademoiselle, de vous demander quelque chose à lire". Elle se débattait ; mais j'ouvris bientôt le livre que je cherchais. Je n'en dirai pas le titre. C'était vraiment le plus merveilleux des romans, et le plus divin des poèmes.

Une fois tournée la première page, elle me le laissa parcourir à mon gré ; et j'en feuilletai tant de chapitres que nos bougies s'usèrent jusqu'au bout. »

 

                L’oncle et la tante d’Henriette retirent leur plainte mais Morin ne s’en remet par, il meurt deux ans plus tard. Labarbe revoit, quelques années plus tard, une Henriette mariée à un notaire mais émue par leurs souvenirs communs. La nouvelle se termine sur les paroles de compassion et de reconnaissance du notaire : « "Voici longtemps, cher monsieur, que je veux aller vous voir. Ma femme m'a tant parlé de vous. Je sais... oui, je sais en quelle circonstance douloureuse vous l'avez connue, je sais aussi comme vous avez été parfait, plein de délicatesse, de tact, de dévouement dans l'affaire...". Il hésita, puis prononça plus bas, comme s'il eût articulé un mot grossier : "... Dans l'affaire de ce cochon de Morin". »

 

-         -  « Menuet » : « Jean Bridel, un vieux garçon qui passait pour sceptique » raconte : étudiant, il se promenait souvent à la pépinière du Luxembourg. Il y rencontra un étrange vieillard qui se mettait parfois à danser : « Et voilà qu'un matin, comme il se croyait bien seul, il se mit à faire des mouvements singuliers : quelques petits bonds d'abord, puis une révérence ; puis il battit, de sa jambe grêle, un entrechat encore alerte, puis il commença à pivoter galamment, sautillant, se trémoussant d'une façon drôle, souriant comme devant un public, faisant des grâces, arrondissant les bras, tortillant son pauvre corps de marionnette, adressant dans le vide de légers saluts attendrissants et ridicules. Il dansait ! Je demeurais pétrifié d'étonnement, me demandant lequel des deux était fou, lui, ou moi. » Le narrateur devient l’ami du vieil homme et rencontre sa femme, La Castris, une ancienne grande danseuse. C’est avec nostalgie que le vieux couple  revient quotidiennement dans le jardin et offre au narrateur une danse d’autrefois, le menuet :

  «  Alors je vis une chose inoubliable.

Ils allaient et venaient avec des simagrées enfantines, se souriaient, se balançaient, s'inclinaient, sautillaient pareils à deux vieilles poupées qu'aurait fait danser une mécanique ancienne, un peu brisée, construite jadis par un ouvrier fort habile, suivant la manière de son temps.

Et je les regardais, le cœur troublé de sensations extraordinaires, l'âme émue d'une indicible mélancolie. Il me semblait voir une apparition lamentable et comique, l'ombre démodée d'un siècle. J'avais envie de rire et besoin de pleurer.

Tout à coup ils s'arrêtèrent, ils avaient terminé les figures de la danse. Pendant quelques secondes ils restèrent debout l'un devant l'autre, grimaçant d'une façon surprenante ; puis ils s'embrassèrent en sanglotant.

Je partais, trois jours après, pour la province. Je ne les ai point revus. Quand je revins à Paris, deux ans plus tard, on avait détruit la pépinière. Que sont-ils devenus sans le cher jardin d'autrefois, avec ses jardins en labyrinthe, son odeur du passé et les détours gracieux des charmilles ?

Sont-ils morts ? Errent-ils par les rues modernes comme des exilés sans espoir ? Dansent-ils, spectres falots, un menuet fantastique entre les cyprès d'un cimetière, le long des sentiers bordés de tombes, au clair de lune ?

Leur souvenir me hante, m'obsède, me torture, demeure en moi comme une blessure. Pourquoi ? Je n'en sais rien. Vous trouverez cela ridicule, sans doute ? » 

 

Cette lecture sied à merveille au mignonnet challenge Maupassant de Margotte !

 

 

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20 novembre 2011 7 20 /11 /novembre /2011 16:26

 

 

Cela fait un sacré bout de temps que je n’ai plus publié un billet aromatisé au théâtre !

Voilà une courte pièce plutôt destinée à de jeunes acteurs (puisque les personnages sont des ados) qui est drôle, légère et assez représentative de l’esprit jeune m’en fous-c’est pas grave- c’est booon, quoi ! (oui j’en connais un rayon dans le domaine répliques incontournables de ces oisillons).

Un chef de chœur nous propose une répétition publique de sa chorale. Il est lui-même un peu intimidé, manque sans doute d’expérience, avoue ne pas savoir parler en public… mais tout dérape avec l’entrée en scène des choristes. Ils ne savent pas où se placer (premier rang ? deuxième rang ?), ils discutent entre eux, certains saluent le public (« Ben, je dis bonjour aux copains. Et y’a mes parents, je les embrasse » répond Alain), Gavroche s’est endormi dans les coulisses, Inès ne peut définitivement pas se placer à côté de Benoît qu’elle a quitté quelques jours plus tôt, … enfin bref, tout le monde s’en fiche royalement sauf le chef. Quiproquos, malentendus, dialogues de sourds, décalages, tout y est pour nous régaler et pour nous offrir sur une plateau doré une petite photographie de la jeunesse d’aujourd’hui.

Et c’est cette pièce que j’ai choisie pour mettre en scène les talents de mes chers collégiens. Espérons qu’on puisse aller au bout, qu’ils sauront leur texte, que je saurai faire preuve de patience (en fait, ça me démange de jouer, la casquette de metteur en scène ne me sied pas tellement !) et qu’on fasse un beau spectacle au printemps prochain !

La pièce est extraite du premier volet de La scène aux ados. Pour avoir lu quelques pièces de ce tome et des suivants, je dirais qu’il y a du bon et du moins bon… Mais Jean-Paul Alegre se démarque par  son talent !

 

Extrait :

Le chef (à Denis) : Et toi, Denis, je te l’ai dit cent fois, pas de bouteille d’eau  quand tu rentres en scène. (Il embrasse machinalement Jasmine et dit) Non, tu ne m’embrasses pas, Jasmine.

Jasmine : Sympa, le mec.

Le chef (à Jasmine) : Ce n’est pas ce que je veux dire…

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17 novembre 2011 4 17 /11 /novembre /2011 21:27

 

Kitty Genovese n’a tout simplement pas eu de chance ce soir de mars 1964. Elle tombe sur un type complètement fêlé qui prend du plaisir à voir des femmes se débattre puis mourir. Et c’est exactement ce qu’il va faire avec Kitty. Il va l’agresser, la poignarder, la violer. Dans une rue newyorkaise. Comme si le meurtre en lui-même ne suffisait pas, on apprend que trente-huit témoins observaient la scène. Trente-huit personnes qui, malgré les appels à l’aide de la jeune femme, se disent qu’ils n’ont pas à se mêler de ce qui ne les regarde pas, qui pensent qu’il s’agit d’une scène de ménage ou encore que la jeune femme est alcoolique et complètement ivre ce soir…

Didier Decoin raconte ce fait réel avec sobriété et délicatesse. Entre l’enquête journalistique et la fiction, il lève le voile sur une affaire qui a fait grand bruit. Sa retenue et sa pudeur font qu’à un moment donné, la lâcheté et l’indifférence des témoins apparaissent comme presque aussi lourdes sur la balance que la sauvagerie et la folie de l’agresseur, Moseley.

C’est le côté sombre des Etats-Unis qui est montré du doigt. New York dans les années 60 est parfaitement décrit, on s’y croit et on n’a pas tellement envie d’y mettre les pieds. Mais le lecteur est amené à se poser des questions : Est-ce qu’il aurait porté secours en deux temps trois mouvements à Kitty ? Ne vous est-il jamais arrivé de voir un accident au bord de la route, quelques voitures autour, et de vous dire, c’est bon, quelqu’un d’autre a fait le nécessaire ? Et si j’étais né en 17 à Leidenstadt… Didier Decoin ne condamne ni ne juge ces trente-huit personnes immobiles, inactives, inertes, il expose la situation et laisse la porte ouverte aux réflexions.

Il se trouve que j’ai lu ce roman un peu tous les soirs avant de m’endormir, ce n’est pas forcément mes habitudes de lecture, et je vous déconseille fortement de procéder ainsi avec ce livre. J’en ai mal dormi. Ces quelques pages donnent la chair de poule en montrant ce qu’il y a de plus noir dans l’humanité. Il ne s’agit pas d’un ou deux cinglés isolés mais bien ce qu’il y a de plus négatif et de plus mauvais en chacun de nous.

Certains auront peut-être remarqué que j’ai beaucoup de mal à apposer la mention « coup de cœur » à une lecture. Je ne le ferai pas, encore une fois, pour les frissons que celle-ci  a provoqués en moi, mais à coup sûr, je commence à tomber en amour avec l’écriture de Didier Decoin, déjà découverte Avec vue sur la mer. A suivre.


« D'après le rapport des flics, ils étaient trente-huit. Trente-huit témoins, hommes et femmes, à assister pendant plus d'une demi-heure au martyre de Kitty Genovese. Bien au chaud derrière leurs fenêtres. Certains entortillés dans une couverture, d'autres qui avaient pris le temps d'enfiler une robe de chambre. Aucun n'a tenté quoi que ce soit pour porter secours à la pauvre petite. » 

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15 novembre 2011 2 15 /11 /novembre /2011 11:43

 

Je suis fidèle à ce que j’aime et, après avoir goûté à Une île trop loin et à L’étang des nénuphars, je n’ai pu m’empêcher de vouloir connaître la suite des aventures de Steffi et de sa petite sœur.

            Steffi est toujours à Göteborg, elle habite maintenant chez Maj, une amie, et sa nombreuse famille. Elle revoit également Vera, son amie de l’île, qui, contrairement à Steffi, espère vite trouver un amoureux pour se marier. Si Steffi reste toujours une excellente élève, sa bourse d’étude est encore une fois mise en péril, faute d’argent. Son professeur, Hedvig Björk, la guide et lui propose de sauter une année et d’étudier pendant les vacances, avec son aide, pour passer à l’année supérieure.

            Ces vacances estivales sur l’île seront riches en émotions : Steffi se rend compte que, malgré la rudesse et la bigoterie de sa mère d’accueil, tante Marta, elle a eu beaucoup de chance. Le changement d’attitude de sa sœur Nelli qui a tendance à oublier d’où elle vient, agace l’aînée.

Steffi grandit, elle mûrit, s’affirme dans ses choix, elle veut être médecin comme son père. Elle découvre la vie amoureuse à travers l’’histoire de Vera qui, à 16 ans, se retrouve enceinte et presque mariée. Elle réfléchit aussi à la religion juive de ses parents, à celle que tante Marta tente de lui inculquer. Elle rencontre une Autrichienne qui est dans la même situation qu’elle mais qui souhaite rejoindre la Palestine au plus vite pour affirmer haut et fort son judaïsme.

Et il y a ses parents. Enfermés dans le camp de Theresienstadt, ils ne peuvent envoyer que de courtes lettres de 30 mots à leurs filles… jusqu’au jour où… une des lettres annonce une tragédie.

J’ai beaucoup apprécié ce troisième tome. Steffi devient une adulte, son portrait est plus fouillé que dans les deux tomes précédents. Elle doit faire face à de nombreux obstacles : le contexte historique, l’ingratitude et l’indifférence de sa sœur, l’absence de ses parents… mais elle sait aussi qu’elle a des gens qui l’entourent, l’apprécient et l’aiment. Et puis, elle représente le courage, la ténacité, la constance, de belles valeurs pour nos jeunes lecteurs. La fin du roman est douloureuse mais Anika Thor ne plonge jamais dans le sentimentalisme, elle reste sobre et juste.

Le titre renvoie à un sous-marin suédois coulé par la marine allemande, preuve que la guerre envahit petit à petit le pays scandinave mais également métaphore de l’état intérieur de Steffi qui n’est que bouillonnement, secrets et zones sombres.

Cette série est magnifique et devrait être plus connue. Je suis ravie parce que certains de mes 4ème ont aimé le premier tome et ont demandé à lire la suite.

 

« Avant l’arrivée des Allemands, Steffi ne se voyait pas comme une Juive. Pour elle, son appartenance au judaïsme n’avait pas d’autres implications qu’une visite à la synagogue deux ou trois fois par an, ainsi que ses amis chrétiens qui se rendaient à l’église à Noël et à Pâques. Ce sont les Allemands qui les ont définis, elle, Nelli et ses parents, comme membres d’un groupe particulier. Ce sont eux qui les ont obligés à déménager et à changer d’école.

En fait, ce sont les Allemands qui ont fait d’elle une Juive. Plus tard, en arrivant sur l’île, elle est devenue chrétienne. Membre de l’Eglise pentecôtiste, « sauvée » et baptisée. A présent, elle est habitée par un doute secret, par le sentiment d’une absence d’appartenance. Par le sentiment de faire semblant. »

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12 novembre 2011 6 12 /11 /novembre /2011 23:32

 

 

 

 

 

C’est lors d’un séjour à Marrakech que je suis entrée dans ce roman, âpre et ensorceleur.

C’est un conteur qui relate l’histoire tragique d’Ahmed, digne des mythes grecs.

Un père de famille désespérait de n’avoir que des filles. A la naissance de son huitième enfant, il décide d’aller à l’encontre de cette terrible malédiction. Son prochain enfant sera un garçon ! Il cache donc son sexe à l’entourage, la « déguise » en garçon et lui apprend les manières et le comportement masculin. Le conteur laisse la parole à l’assistance et demande à ceux qui l’écoutent d’émettre des suppositions quant aux réactions d’Ahmed à l’adolescence. Rébellion ou soumission ? Le conteur n’a pas le fin mot de l’histoire, il laisse ses personnages totalement libres.

Ahmed est perdu : « J’ai perdu la langue de mon corps ; d’ailleurs je ne l’ai jamais possédée. Je devrais l’apprendre et commencer par parler comme une femme. Comme une femme ? Pourquoi ? Suis-je un homme ? ». Sa seule boussole, c’est un correspondant anonyme qui comprend ses souffrances et cette « créature » entre deux sexes se claquemure, par honte, par peur.

Il/Elle s’autorise une sortie et à la vieille femme qui lui pose la question fatidique « Qui es-tu ? », elle/il ne sait que répondre. « Je sors à peine d’un long labyrinthe où chaque interrogation fut une brûlure. »

Oum Abbas, quant à elle, se dit envoyée par un compagnon du Prophète, et, pour vérifier le sexe de notre protagoniste, lui enfonce un doigt dans le vagin. Le personnage devient ensuite la principale attraction d’un cirque forain, dansant et chantant, il est tantôt homme, tantôt femme mais c’est pourtant à partir de moment-là de l’histoire que le pronom « elle » lui est attribué et qu’elle devient « Lalla Zahra ».

Le récit, pris en charge par d’autres conteurs, prend de multiples directions ; les personnages fantasques et fantaisistes, répugnants et malsains se côtoient, s’entrechoquent comme des pions qui tentent de se faire une place sur un échiquier déjà bien abîmé.

Comme Marrakech où le plus beau voisine avec le plus laid, le violent avec le sensuel, ce roman a des facettes bariolées, contradictoires. J’ai retrouvé le style de l’écrivain dans l’architecture marrakchi tout en dentelles et en précision, d’une rare beauté. Dernière comparaison : je ne sais pas si j’ai aimé ou détesté ce livre, et à Marrakech, mes narines ont parfois rencontré un mélange d’odeurs tellement détonant que je ne savais pas si je devais m’extasier ou me couvrir le nez.

Le malheur de naître fille : « Au lieu d’égorger un bœuf ou au moins un veau, l’homme achetait une chèvre maigre et faisait verser le sang en direction de La Mecque avec rapidité, balbutiait le nom entre ses lèvres au point  que personne ne l’entendait, puis disparaissait pour ne revenir à la maison qu’après quelques jours d’errance. »

… l’accueil réservé aux garçons : « Lalla Radhia entrouvrit la porte et poussa un cri où la joie se mêlait aux you-you, puis répéta jusqu’à s’essouffler : c’est un homme, un homme, un homme… Hadj arriva au milieu de ce rassemblement comme un prince, les enfants lui baisèrent la main. Les femmes l’accueillirent par des you-you stridents, entrecoupés par des éloges et des prières du genre : Que Dieu le garde … Le soleil est arrivé… C’est la fin des ténèbres… Dieu est grand… »

 

 

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10 novembre 2011 4 10 /11 /novembre /2011 15:05

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J’ai fait une grande pause avec cette série. L’éblouissement de la découverte a fait place à une certaine lassitude.

On retrouve le beau chat dans une nouvelle enquête, je ne vous apprends rien. Blasé et légèrement déprimé par son métier de garde du  corps, il se réjouit de retrouver un vieil ami, « le Professeur », Otto Lieber, spécialiste renommé de l’énergie atomique. Les ennuis commencent quand Blacksad se rend compte que la vie de son ami est menacée.

Ce n’est jamais facile de résumer un album de Blacksad pour la bonne et simple raison qu’il y a toujours des points de l’intrigue qui demeurent obscurs à mon petit cerveau. J’ai pourtant l’impression d’avoir été plus captivée par cette histoire que par les précédentes mais la dimension magique s’est envolée.

Les dessins sont toujours aussi fastueux, le choix des animaux est parfait, le hibou (Otto) représente le sage, le gros méchant, c’est le crocodile, le dalmatien incarne un type très élégant mais faux-cul et corrompu. Mais le scénario cafouille un peu, on trouve encore et toujours une nana hyper craquant dont Blacksad tombe amoureux mais qu’il délaisse involontairement pour son enquête.

Les couleurs, comme on peut le voir sur la couverture, sont de braise, ça flamboie de partout comme l’explosion atomique qui menace les personnages, comme le sous-titre, « Ame rouge » l’évoque aussi.

Sans grande surprise donc, même si j’ai aimé retrouver le sex-appeal du chat et toute sa ribambelle de copains…

 

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