Après avoir été conquise par l’écriture de Chalandon avec Le petit Bonzi, je m’étais fait la promesse, justement, de lire ses livres dans leur ordre de parution.
Fauvette et Etienne sont morts voilà dix mois. Et pourtant, Lucien, le petit frère d’Etienne, refuse cette fatalité et offre une sorte de seconde vie à ce couple. Avec six autres amis de ce village de Mayenne, il va ouvrir la maison tous les jours, à tour de rôle, ils vont faire comme si Etienne et Fauvette y vivaient toujours. Berthevin vient le mercredi pour allumer et éteindre les lumières, Madeleine vient le jeudi pour dresser la table du souper et mettre des fleurs fraîchement coupées dans le vase, le jour d’Ivan est le samedi, il va tirer les rideaux et ouvrir fenêtres et volets de la vieille maison… Les visites se suivent à un rythme qui semble immuable. Les amis reviennent toujours en passant par le bar que tient Lucien qui leur sert le « verre de promesse ».
Ce que Lucien prenait pour acquis prend néanmoins fin un jour où un des sept ose dire qu’il ne viendra plus dans la maison d’Etienne et de Fauvette. Un autre ajoute qu’il se désiste aussi et tous les six vont finir par avouer que dix mois, c’est long. Afin de clore cette période, ils se réunissent une dernière fois dans la maison abandonnée où chacun évoque leur lien avec Fauvette et Etienne. C’est l’occasion pour Lucien de révéler un lourd secret…
Par petites touches, Etienne et Fauvette apparaissent dans la maison, comme des fantômes, ils continuent effectivement à vivre grâce aux allées et venues des sept amis. Comme si rien n’avait changé, Fauvette remplit sa grille de mots croisés et Etienne change l’ampoule de la veilleuse.
J’ai adoré certains passages pleins de poésie, de finesse, de tendresse. Un éloge à l’amitié couplé d’une réflexion sur la mort et l’après-mort rendent le texte touchant. Mais… le fait de raconter à l’envers ne m’a pas permis d’adhérer complètement à cette histoire. En effet, le roman s’ouvre sur une soirée chez Etienne et Fauvette et c’est seulement petit à petit qu’on comprend que le couple n’est plus. J’ai eu du mal à m’attacher aux personnages aussi, sont-ils trop nombreux ou avais-je l’esprit ailleurs ? Et cette vision de la mort n’est pas sereine (oui, mais réaliste, sans doute, je sais bien). Toutes ces critiques personnelles n’ôtent en rien le charme inégalable de l’écriture de Chalandon, celle du juste mot qui fait mouche, de l’amour des mots qui transcendent les pages… Je finis même par me demander si ce n’est pas parce que j’ai été extrêmement touchée que j’ai refermé ce livre frustrée… et bouleversée !
Une promesse a obtenu le Prix Médicis 2006.
« Ils doivent s’enlacer fort, se tenir par les yeux, se protéger, ils doivent ne jamais se quitter du cœur. »
Lorsqu’Etienne fait ses premiers pas en tant que bibliothécaire, il fait la lecture aux enfants : « Ils s’asseyaient par terre et Etienne ouvrait pour eux le secret de ses pages. Il lisait. Il lisait doucement pour capturer leur attention, puis leurs yeux, puis leur silence. Il lisait dix pages, jamais plus. Il lisait en mettant le ton. Il chaloupait l’océan, il soufflait le vent, il ricanait le chacal, il croassait le corbeau. Lorsqu’un coup de feu éclatait, ils sursautaient à la force du bruit. Etienne marchait. Il lisait en parcourant la pièce. Il tournait le dos, il revenait, il appuyait sur certains mots et tremblait certains autres. Il regardait un à un ces enfants de la terre, il les aimait, il en était. Pour eux, il tournait chaque page comme on ouvre un rideau et quand il était temps, lorsqu'il était trop soir, ou qu'il allait pleuvoir ou qu'il fallait rentrer, il murmurait un mot, un dernier, comme une voix qui s'éteint d'avoir été brûlante? C'était ainsi, chaque fois. Pour qu'ils soient de retour la semaine suivante, au moment d'anxiété, à l'instant de savoir, juste avant la réponse que tous attendaient, il refermait le livre et disait au revoir. »
Ce dernier passage me touche tout particulièrement car je me souviens d’un moment de grâce (il en existe encore !) lors d’une séance de lecture expressive avec des 6ème, où je voyais leurs yeux s’écarquiller, leurs visages s’illuminer et sourire simplement parce qu’ils venaient de comprendre qu’on pouvait faire mille choses avec un mot, avec une phrase, avec un texte.