Immersion totale dans l’univers de cet auteur qui m’était complètement inconnu et qui, pourtant, est l’un des plus grands écrivains espagnols contemporains.
Victor, scénariste pour la télévision, assiste un soir, bien malgré lui, à la mort d’une jeune femme, Marta. Invité dans son appartement alors qu’il ne connaissait rien d’elle quelques jours auparavant, il flirte avec cette femme mariée mais doit aussi se montrer patient car son fils de deux ans, Eugenio, est présent et sa mère tente plusieurs fois de le coucher pour entamer une liaison avec Victor. Et c’est à ce moment-là, quand le garçonnet dort enfin et que les amants s’embrassent et se déshabillent, que Marta demande à se reposer. Elle se sent de plus en plus mal, ne veut pas d’aide mais du calme et finit, au bout d’un moment assez court, par mourir. Désemparé, Victor ne sait que faire, il essaye de prévenir le mari en voyage d’affaires à Londres, en vain. Après avoir laissé un peu de nourriture bien en évidence pour le moment où Eugenio se réveillera, il fuit l’appartement comme un voleur.
Bien sûr, cet événement va bouleverser son quotidien, il va d’abord fouiner dans les journaux à la recherche du faire-part de décès de Marta, il va aussi épier les fenêtres de son appartement et enfin, il va tout faire pour se rapprocher de la famille de la défunte : rencontrer son mari, son père, sa sœur.
L’idée de départ est hallucinante et très déstabilisante. Victor est le narrateur mais, dans certains passages comme dans l’extrait ci-dessous, c’est la voix de Marta qui va bientôt mourir qu’on entend. Les causes de la mort n’ont pas d’importance, ce qui compte c’est la rapidité, la brutalité, la dimension presque « ridicule » de l’événement. Marta et Victor s’apprêtaient à faire l’amour quand elle décède. Victor cache ce lourd secret pendant des jours et des jours avant de se confier à la sœur de Marta puis au mari de la défunte. Contre toute attente, lui aussi va révéler un secret à Victor, ce qui leur permettra de se rejoindre dans le malheur.
L’écriture de Javier Marias demande du temps, elle se laisse apprivoiser tout en douceur, lentement, patiemment. Les phrases sont très longues, les paragraphes quasi absents, les digressions fréquentes, … qu’on se le dise. Malgré ces difficultés, l’atmosphère chargée et quelques épisodiques soupirs, j’ai pris plaisir à la lecture de ce roman, si dense, si riche, si dépaysant. Je continuerai la découverte de cet auteur, un jour où je serai très en forme !
Marta : « Je n’ai pas fait mon testament, je n’ai pas grand-chose à laisser, et je n’ai jamais beaucoup pensé à la mort qui pourtant semble venir et d’un seul coup fausse et bouleverse tout, ce qui était utile et faisait partie de l’histoire de chacun devient en un instant inutile et sans histoire, personne ne sait pourquoi, comment, ni quand ce tableau a été acheté ou cette robe, ni qui m’a offert cette broche, d’où ou de qui me vient ce sac ou ce foulard, quel voyage ou quelle absence l’a apporté, s’il fut la compensation d’un attente, l’ambassade d’une conquête ou l’apaisement d’une mauvaise conscience ; tout ce qui avait un sens et laissait une trace les perd en un instant et toutes mes affaires se figent, incapables soudain de révéler leur passé et leur origine ; quelqu’un les entassera et avant de les envelopper ou de les mettre dans des sacs de plastique mes sœurs ou mes amies décideront peut-être de garder quelque chose en souvenir ou pare que ça peut servir, ou de conserver la broche pour que mon fils, quand il sera grand, puisse l’offrir à une femme qui n’est sans doute pas encore née. »
Le livre a reçu le Prix Femina étranger 1996.
