
L’auteur-narrateur entreprend de raconter une partie de son enfance passée dans un petit village de la région du Henan, du centre-est de la Chine. Découpé en courts chapitres s’apparentant à des nouvelles, l’écrivain consacre une grande part à son père. Petit garçon qui devait parcourir plus de quatre kilomètres tous les matins pour se rendre à l’école, il s’était fabriqué un fourneau de briques pour faire cuire sa soupe et son riz. Il rêve d’un vélo. Issu d’une famille de paysans pauvres, l’adolescent n’a qu’une idée fixe (ce « désir égoïste d’un cœur étroit » ) : quitter cet univers précaire au plus vite. Il ferme les yeux sur sa sœur malade et son père souffrant et s’échappe de cette province reculée accablée par la famine pour rejoindre l’armée. Il devient écrivain à la même période.
Adulte, vieillissant, Yan Lianke se souvient de son ingratitude et de son hypocrisie. Il revient tous les ans, en fin d’année, voir sa mère encore vivante et réalise qu’il a abandonné son père mourant, qu’il n’a pas été un fils digne et attentionné. Sa mère lui assène même l’ordre de ne plus revenir.
Cette courte autobiographie a plusieurs fonctions : celle de rendre hommage à sa famille, celle de faire revivre cette petite province isolée mais surtout celle de faire le point avec soi-même, de se fustiger, de reconnaître tous ses torts, de demander pardon indirectement. Ce récit est empreint d’une humilité admirable, d’une sincérité qui nous montre un homme blessé par ses erreurs de jeunesse qu’il n’a pas oubliées : il veut régler ses dettes. Ce sentiment de culpabilité omniprésent est lié à une éducation pieuse et traditionnelle mais les sentiments qui sont exprimés ont réellement une portée universelle qui métamorphose ce livre –plutôt inclassable – en un vrai bijou. J’ai adoré ce style simple et sobre, le réalisme des descriptions et cette plongée fascinante dans la campagne chinoise des années 60-70. Une très belle découverte que je dois, encore une fois, à ma box – que j’apprécie de plus en plus !
« Aujourd’hui enfin, je me suis assis pour écrire. Je me suis assis pour écrire et je peux, à travers la vie et la mort de mon père, comprendre le monde, regarder en face ce qu’il y a de bon et de mauvais en moi, regarder en face la vie et la mort, la décadence et la prospérité de toutes choses, l’eau tarie du fleuve, les feuilles mortes, regarder en face, à travers ma propre vie, la disparition et la renaissance, la renaissance et la disparition de tout ce qui vit. »
« Le destin est une chose autour de laquelle on élabore des histoires pour rien. Celui qui a faim et qui ne peut se nourrir devient affamé ; voilà qui n’a rien à voir avec le destin, il s’agit simplement de la vie humaine. Lorsque l’hiver arrive, avec la neige, celui qui n’a ni feu ni vêtement meurt de froid. Là non plus, il ne s’agit pas de destin, mais du simple terme que la mort met au karma d’un être. Si, alors que tu souhaites te rendre à l’est, sans savoir pourquoi tu arrives à l’ouest, que tu tombes dans un trou, ou un puits, et te casses une jambe, deviens infirme et dès lors ne pourras jamais te marier et fonder une famille, là, peut-être s’agit-il du destin. »
Yan Lianke termine son livre en faisant l’apologie de la prière : « Je sais parfaitement que la prière est impuissante, mais je prie quand même : mes prières peuvent apporter chaleur et apaisement, tout comme celles de mes tantes m’ont apporté du réconfort. Si un homme ne peut même plus prier, alors il ne possède vraiment plus rien au monde. Heureusement, il existe des êtres qui prient pour moi, et moi-même je prie pour les autres. Et c’est une grande richesse, cela donne un sens à l’existence. Ma reconnaissance va au destin et à la prière. »






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