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Bon sang, quelle lecture !
Hazel et Fyveer sont frères. Ce sont des lapins qui vivent dans la même garenne du Hampshire avec des dizaines d’autres congénères. Leur vie routinière est faite de farfal (aller brouter au grand air), de vilou (ces animaux ennemis qu’il faut à tout prix éviter), de kataklop (les voitures, tracteurs et autres engins à moteur) jusqu’au jour où ils aperçoivent une immense pancarte (qu’ils ne peuvent évidemment pas déchiffrer : le pré est devenu terrain à bâtir) : Fyveer pressent le pire, il sait qu’il faut partir, et vite. Hazel, n’écoutant que la confiance qu’il porte à son frère, rassemble le plus de lapins pour fuir au plus vite. Certains sont récalcitrants mais une petite poignée suit les deux frères. L’évasion commence et lorsqu’on n’est qu’un petit lapin vulnérable, c’est compliqué : de traverser une rivière, de creuser une niche pour la nuit, de fuir les prédateurs. Après moult dangers et obstacles, la petite troupe dont Hazel a naturellement pris la tête, rencontre une garenne parfaite : immense, elle abrite des lapins qui se nourrissent facilement et quand ils veulent, dans un pré où le danger n’existe pas. Il ne faut pas se fier aux apparences et ces êtres parfaits sont condamnés à un bien funeste destin. Guidé par Fyveer qui joue parfaitement les Cassandre, les lapins poursuivent leur chemin, bâtissent leur propre domaine jusqu’au jour où il leur faudra partir à la conquête de hases pour agrandir leur famille…
Ce roman au style fluide est surprenant à plus d’un titre : on oublie vite que les personnages principaux sont des lapins (539 pages avec uniquement des rongeurs, il faut le faire quand même !), on entre dans leur univers sans problème ; cette épopée est une odyssée extraordinaire mais aussi une fable qui se veut évidemment métaphore du monde des humains ; la plongée dans cet univers animal est aussi un appel à notre conscience environnemental et écologique. Richard Adams réussit l’exploit d’attribuer des caractéristiques humaines à ces rongeurs sans en faire trop. Les lapins se reproduisent sans connaître l’amour, on suit leur conversation mais ils sont complètement en dehors des schémas de communication humains. Pragmatiques, plus francs, plus fidèles, ils s’assemblent pour combattre l’agresseur. Richard Adams a créé un microcosme bien particulier : les lapins ont leurs lois, leur langage, leurs légendes, leurs peurs, leur dieu. De nombreuses réécritures se mêlent et s’entrecroisent : réécriture du conte, de l’Eneide, de certains passages bibliques, d’un roman initiatique, d’un traité de politique, bref ça foisonne ! Une flopée de références m’a également accompagnée durant la lecture : Trois hommes dans un bateau de Jerome K. Jerome (pour l’ambiance bucolique peut-être ?), La Ferme des animaux, Alice au pays des merveilles, L’Odyssée, Le Vent dans les saules (dont une citation, d’ailleurs, est placée en exergue d’un chapitre)
En attendant que vous vous décidiez à lire ce roman étonnant et insolite, je m’en vais farfaler !
« Les bêtes, a-t-il dit, ne se comportent pas comme les hommes. S’il faut se battre, elles se battent ; s’il faut tuer, elles tuent. Elles ne passent pas leur temps à inventer des moyens d’empoisonner l’existence des autres créatures ou de leur faire du mal. Elles sont pétries de bestialité et de dignité. »
Et je finirai avec cette très belle remarque de Dostoïevski qui ouvre le chapitre 21 : « Aimez les animaux : Dieu leur a donné les rudiments de la pensée et une joie innocente. Ne la troublez donc pas, ne les tourmentez pas, ne les privez pas de leur joie, ne vous oppose pas la volonté divine.»
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