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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 15:53

Le narrateur de ce gros roman jeunesse est un garçon de 13 ans, Gwen, surnommé Gwen le Tousseux en raison de sa faible constitution et de ses fréquentes quintes de toux.

1914, en Bretagne : parce qu’un rebouteux, le vieux Braz, l’a soigné pendant des jours et des jours, Gwen entre à son service et quitte ainsi ses parents. Quelques mois plus tard, le vieux Braz meurt en lui léguant sa maison à toit de chaume… et autre chose de plus énigmatique.

Un jour, Gwen fait un mystérieux voyage, emporté par la charrette de l’Ankou (les Bretons reconnaîtront le personnage symbolisant la Mort) et se retrouve dans un pays qu’il ne connaît pas, les Douze Provinces,  « ce grand nulle part cerné de brouillards et de marais »… un pays bien étrange surveillé de près par la douane volante qui ne laisse aux habitants que peu de liberté.

Pris en charge par Jorn dont il ne sait si c’est un ami ou un ennemi, il se découvre un don pour soigner les gens. Lui aussi, est un rebouteux comme le vieux Braz. Accompagné par son pibil siffleur, un oiseau extrêmement difficile à capturer, Gwen rencontrera des gens extraordinaires : le chirurgien Nez-de-Cuir qui va lui enseigner les rudiments et les subtilités de la médecine, Yvon le Rouquin venu de Bretagne lui aussi, la jolie Saskia dont il tombera amoureux, la plantureuse Silde, et des hommes forts, brutaux, sanguinaires… Des noms aux sonorités gutturales se succèdent, des lieux ensorcelés retiennent notre héros malingre et intelligent : les jardins de Fer, Antvals, le Château des Poux, Waarm…

La qualité de ce livre tient à son écriture forte, typée et imagée mais aussi à l’univers que peint l’auteur : noirceur, canaux, marais, beffrois, ambiance médiévale, épidémies, coups bas, rixes et survie à tout prix sont les quelques facettes de ce roman si riche en rebondissements. Et ce serait mon seul bémol, je sais bien que c’est un roman destiné aux jeunes mais les actions sont si nombreuses que j’ai souvent failli en perdre le fil. Je ne sais pas si ce roman peut plaire aux ados, il leur faut un certain bagage culturel et un bon niveau de lecture pour entrer dans cette formidable histoire peuplée d’êtres fantastiques, des croyances perdues et de paysages flamands et bretons. Hugo, Melville, Dumas, Zola ont vendu un peu de leur art et de leur atmosphère à François Place…

L’oiseau fidèle qui suit Gwen dans ses pérégrinations s’est improvisé amuseur de foules :

« Les enfants se le passaient de l’un à l’autre. Mais c’est pendant les veillées qu’il déploya un talent que je ne lui avais jamais connu. Tandis que nous nous serrions autour du foyer, il s’avançait en de dandinant dans la lumière, son ombre démesurément agrandie par les flammes, et il se lançait dans des pitreries de comédien des rues, en imitant toute une galerie de personnages à grand ramage, les gens de la douane et les poissonnières, les banquiers et les pêcheurs d’anguille, les mendiants et les filles à marier. »

 

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27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 23:17

 

           Comme son titre l’indique, ce roman graphique tourne autour d’un immeuble newyorkais « qui se tenait à califourchon à l’intersection de deux avenues. C’était un point de repère dont les murs survivaient aux pluies de larmes et aux averses de rires. » Une fois l’immeuble trop délabré, il est rasé et assez vite remplacé par une construction neuve et moderne. Quatre fantômes surgissent, ils nous racontent la vie de cet immeuble à travers leurs propres drames, espoirs et joies.

Monroe Mensh a tenté toute sa vie de se racheter. Devant le building, une balle perdue tue un enfant à côté de lui. Monroe pense qu’il aurait pu le sauver. Désormais, son objectif est d’aider les enfants, de récolter de l’argent pour les miséreux. Ses bonnes intentions croiseront souvent la route de la malchance…

Gilda Green est une très belle fille qui, étudiante, s’est amourachée de Benny, le poète. Agacée par le manque de confort et de sécurité de son bien-aimé, elle épouse son patron, un dentiste. Quelques années plus tard, elle se rend compte que son mari millionnaire la trompe mais aussi qu’elle est encore amoureuse de son poète. Impossible de revenir en arrière…

Antonio Tonatti est un violoniste qui a petit à petit abandonné son instrument favori pour travailler dans l’entreprise familiale de construction. C’est un accident du travail qui lui permettra de retrouver le violon, et tous les jours, il jouera devant le même building, n’ayant que pour récompenses « la lueur de plaisir, le bonheur que son jeu provoquait ».

P.J. Hammond est le fils d’un riche dirigeant immobilier. A la mort de son père, il veut faire comme lui, s’enrichir au détriment des pauvres. Une obsession tourmentera ses vieux jours : acheter ce building si difficile à acquérir, cet immeuble où son père a fait fortune, où il a joué, enfant.

 

Will Eisner rend attachant un bâtiment qui à la fois spectateur et hôte de centaines de personnes. Ce building est chargé de souvenirs, un peu à la manière du buffet de Rimbaud.

La lecture de cet album a été facile et rapide mais je n’ai pas été emportée par l’histoire, par les histoires. Ce découpage en historiettes m’a trop fait penser à Petits miracles que j’ai préféré… et j’ai même trouvé des ressemblances avec le style d’Eric-Emmanuel Schmitt … non qu’une telle comparaison soit blasphématoire mais la dimension édifiante et bassement philosophique m’a lassée aujourd’hui. Je n’ai pas été charmée à 100%.

 

 

 

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24 février 2012 5 24 /02 /février /2012 23:13

 

C’était la première fois que j’ouvrais un livre de Jonathan Coe. Entre ce moment-là et celui où je l’ai refermé, il s’est passé un peu moins de trois heures. Vous l’avez compris, j’ai lu ce roman d’une traite (ou presque !).

            La vie de Maria se déroule devant nos yeux tel un tapis qu’on étale sur le sol, lentement, progressivement. L’existence de cette femme, qu’on cueille à la fin de l’adolescence, n’est pourtant pas dépourvue de heurts. Maria n’est pas comme les autres, elle ne répond pas aux attentes des gens qui l’entourent, elle ne fait pas ce qu’elle « devrait » faire, elle n’entre pas dans la norme, elle est surprenante, décalée, voire complètement déjantée. Face aux gens, elle fait généralement preuve d’indifférence ; face aux événements et aux changements de sa vie, c’est la nonchalance et le m’en-foutisme qui l’accompagnent.

            Si Maria est un peu cinglée, avouons que les personnes qu’elle rencontre sont assez particulières : une colocataire qui ne croit qu’au langage des yeux (et qui est une parfaite dinde dont le portrait est hilarant), un amoureux transi qui la demande en mariage au moins une fois par jour, un mari qui la bat et qui a inculqué à leur enfant de 4 ans que sa mère ne vaut rien, une « copine » qui veut coucher avec elle… Avec Jonathan Coe, le lecteur va de surprise en surprise !

Malgré une vie ratée -celle de Maria- et une vision de la vie assez pessimiste, ce roman m’a amusée de bout en bout. Et pourquoi ? parce que le style de l’auteur est cocasse, il nous montre les grosses coutures du travail de l’écrivain, il évoque son art et ses contraintes. Combien de fois Coe s’adresse-t-il au lecteur ? « Ca ne vous dérange pas que je raconte ça au passé ? Je trouve l’autre temps vraiment épuisant. », « comme nous le verrons dans certains des chapitres suivants ». L’écrivain est à la fois le Dieu tout-puissant qui gouverne ses marionnettes de personnages, et à d’autres moments, ce même écrivain se laisse comme emporter par la personnalité survoltée des protagonistes, il ne maîtrise plus rien. Ce n’est pas vraiment nouveau, mais ça me plaît toujours ! … et m’a donné envie de d’approfondir l’œuvre de cet écrivain britannique qui a sans doute lu Irving…

« Rien n’est plus misérable que le souvenir du bonheur, position qu’on peut occuper de divers points de vue, comme nous le verrons dans certains des chapitres suivants. Dans le même ordre d’idées, à moins qu’il ne s’agisse d’un ordre d’idées opposée, rien n’est plus plaisant que la perspective du bonheur, et quand je dis « rien, je n’emploie pas ce mot à la légère. Car le bonheur en soi, se disait Maria, n’avait guère de poids comparé au temps passé soit dans sa perspective, soit dans son souvenir. En outre, l’expérience immédiate du bonheur paraissait complètement détachée de l’expérience de son attente ou de son souvenir. Jamais elle ne le disait, quand elle était heureuse : « C’est ça, le bonheur », et jamais donc elle ne l’identifiait comme tel au moment où elle le vivait. Ce qui ne l’empêchait pas de penser, quand elle ne le vivait pas, qu’elle avait une idée très claire de ce qu’il recouvrait. La vérité, c’est que Maria n’était vraiment heureuse que lorsqu’elle pensait au bonheur à venir, et je crois qu’elle n’était pas seule à adopter cette attitude absurde. Il est plus agréable, allez savoir pourquoi, d’éprouver de l’ennui, ou de l’indifférence, ou de la torpeur, en se disant : dans quelques minutes, quelques jours, quelques semaines, je serai heureux, que d’être heureux en sachant, fût-ce inconsciemment, que le prochain sursaut intérieur nous éloignera du bonheur. L’idée du bonheur, qu’il soit prospectif ou rétrospectif, éveille en nous des émotions beaucoup plus fortes que la seule émotion du bonheur. Fin de l’analyse. »

« Trois ans plus tard, il pleut toujours. C’est un mensonge, je sais, il y a eu du soleil entre-temps, mais cela est hors de propos.  A présent, pour trouver Maria, il vous faudrait aller très loin au nord, car elle habite Chester. Une fort belle ville, je vous encourage à la visiter un jour.»

« Donc, assurément, je vous ai dit tout ce qu’il y avait à dire. Et pourtant, en le relisant, ce chapitre me paraît assez court. Mais bon, il n’y a pratiquement pas de dialogues, donc vous en avez quand même pour votre argent, si l’on peut dire. Honnêtement, je commence à en avoir marre de Maria, et de son histoire, tout comme Maria commence à en avoir marre de Maria, et de son histoire. »

 

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21 février 2012 2 21 /02 /février /2012 10:18

 

Pour un album pris au hasard avec les enfants à la bibliothèque, nous avons eu du bol, encore une fois ! Mes enfants aiment les histoires de loup. Il faut dire qu’on en rit souvent, de cet animal qui, à force de passer pour un croqueur d’enfants, a été tourné en ridicule. Ici, il récupère son véritable statut.


Le narrateur s’exprime à la première personne. C’était une première pour mes petiots, en tous cas, ça les a marqués. Dans le grand Nord glacial, il raconte que son grand frère a dû le quitter pour quelques jours. Au bout d’un mois de solitude, un jour que Hilmar suivait les traces de renne dans la neige, il tombe sur un loup : « C’est un loup qui court vers moi, un loup affamé ». En voulant s’enfuir, Hilmar glisse du sommet d’une falaise. Le loup l’observe, « doucement, sans comprendre mon courage, je tends une main vers lui. Je le vois hésiter, puis il s’éloigne. » Le début d’une relation homme/loup basée sur le respect et l’entente muette commence. Hilmar va nourrir ce loup, le loup va le protéger de l’attaque d’un aigle énorme.

A la fin, le retour du grand frère marque la séparation entre l’homme et son nouveau compagnon : « Le loup et moi, nous le savons : c’est ici que nos chemins se séparent. Il fait demi-tour, me frôle. Du bout des doigts, je touche sa fourrure chaude. Puis il s’éloigne dans les broussailles. »

Je ne cesse de me dire que je connais ce Carl Norac… bon, déjà, il est le fils de Pierre Coran, ce n’est pas rien. Mais je connais ce nom … ? quelqu’un pourra peut-être m’aider ?

Et les dessins !! Dieu que j’ai craqué sur les magnifiques pastels ! Le noir, le blanc et le rouge prédominent, soulignant l’âpreté et la rigueur de l’espace, du froid, du paysage. Louis Joos est un nom à retenir !

Un album lu religieusement, ma petite demoiselle qui, habituellement, pose dix mille questions par page s’est abstenue ! Le retenue et la sobriété de ce petit récit nous a émus tous les trois.

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18 février 2012 6 18 /02 /février /2012 15:52

 

Je ne connaissais cette pièce que parce qu’elle est souvent étudiée, soit en 3ème, soit au lycée. Il fallait bien que je sache de quoi il en retourne.

L’atelier, c’est un atelier de confection, après la Deuxième Guerre Mondiale. Cette courte phrase suffirait à résumer la pièce. Il est surtout question de bonnes femmes et d’histoires de bonnes femmes. Les ouvrières se racontent leur vie, se disputent, se marrent, pleurent, se fâchent, se taisent.

Il y a Hélène, la patronne, une Juive réfugiée en zone libre pendant la guerre et dont le mari s’est caché en zone occupée. Ils tentent tant bien que mal de tenir leur petite entreprise, balayant quand il le faut, les sales souvenirs de guerre.

Il y a Gisèle, une mère de famille préoccupée par des soucis d’intendance, qui tient des propos irrévérencieux sur les Juifs.

Il y a Mimi qui ne pense qu’à sortir,  faire la fête et profiter des nouveautés apportées par les Américains.

Il y a Madame Laurence, la discrète, qui avoue qu’elle préfère les Allemands aux Américains.

Il y a, enfin, le personnage le plus poignant, Simone, celle qui souffre parce que son mari n’est pas revenu des camps. A partir de 1945, on suit son cheminement, son parcours difficile : elle a d’abord encore un peu d’espoir, puis souhaite connaître les conditions dans lesquelles son mari est mort, puis elle cherche à obtenir les papiers qui lui permettent d’avoir une pension…

J’ai eu un peu de mal à entrer dans l’œuvre, j’ai trouvé ça insignifiant voire soporifique par endroits mais lorsqu’on arrive au bout des dix tableaux, on se rend compte que l’auteur a su dépeindre avec justesse et tendresse une société en train de renaître, les différents visages de cette reconstruction de l’après-guerre. L’originalité,  c’est le lieu, cet atelier de confection est délicieux, on imagine les « outils » de travail : la table de presse, les aiguilles, les amas de tissu, les ciseaux. L’unique décor est le théâtre des années qui passent, de 1945, on arrive petit à petit à 1952, les conditions de travail sont évoquées (travailler le samedi matin, avoir des chaises plutôt que des tabourets,  avoir un meilleur éclairage, être payé à l’heure et non à l’ouvrage), la relève est assurée, la jeune Marie est enceinte, le fils de Simone fait une apparition dans la dernière scène.

Une œuvre réaliste où le langage familier parfois cru projette le lecteur dans une époque bien particulière, une pièce tellement réaliste qu’elle sent le vécu. Effectivement, pour le personnage de Simone, Grumberg s’est largement inspiré de sa mère.

            « C’est vrai que les Américains tant qu’ils étaient pas là on priait pour qu’ils arrivent, maintenant qu’ils sont là, on prierait pour qu’ils repartent ». (Madame Laurence)

L’humour n’est pas absent même s’il est souvent noir :

La colère de M. Léon devant un veston mal réalisé :« Si on travaille pour les vivants, il faut prévoir qu’un vivant sera inévitablement amené à faire certains gestes comme bouger un bras, s’asseoir,  respirer, se lever, boutonner, déboutonner ; je parle même pas dut temps de guerre où fréquemment le vivant pour rester vivant est obligé de lever les deux bras en l’air et en même temps, non, je parle des mouvements ordinaires, de la vie ordinaire dans la confection ordinaire. »

Terminons sur la jolie et très juste citation de l’un des metteurs en scène de la pièce, Gildas Bourdet : « L’Atelier est une comédie parce que la tragédie s’est déroulée avant que la pièce ne commence ».

         2/12!

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15 février 2012 3 15 /02 /février /2012 23:32

 

 

 

Tout comme pour Construire un feu, je n’ai pas réussi à lâcher cette BD une fois ouverte. Cet auteur a le don de happer le lecteur, et ici, avec  de l’horreur et de l’insoutenable !

            Les premières planches renvoient au procès du trop célèbre Landru, en novembre 1921. Un avocat énumère ses crimes, le condamne sans indulgence et le traite de « monstre », d’ « impitoyable Barbe-Bleue », d’ « assassin scrupuleux et méthodique ».  Puis, retour en arrière. Janvier 1915. Explication des faits à leur source, à leur origine. Sauf que Chabouté nous propose une version toute particulière de cette page historique sanglante. Landru n’est plus le coupable mais la victime ou du moins, le complice inconscient des meurtres commis sur les femmes.

            Du fond des tranchées, en janvier 1915, Paul exprime son désir de retrouver sa bien-aimée, Hélène, et de fuir. Ce qu’il ne tarde pas à faire. La guerre aura laissé des traces indélébiles sur son visage puisqu’un obus l’a complètement défiguré. Il lui faudra beaucoup d’argent, prévient-il dans une des dernières lettres adressées à Hélène. Landru, lui, passe son temps à séduire des jeunes femmes par le biais de petites annonces avant de les escroquer. Paul, ayant eu vent de ses petits larcins, le fait chanter en lui demandant de rameuter encore et encore, des femmes riches à la villa de Gambais : « C’est elles qui vont nous donner leur argent et nous supplier de les aider à quitter le pays … et je me ferai un plaisir et un devoir de leur  faire prendre un bateau pour l’Argentine ». Landru se voit forcer d’accepter le marché. Les trois complices suivent toujours le même procédé : ils feignent un cambriolage la nuit lorsque la jeune femme est au lit. Paul donne une arme à celle-ci et l’ordre de tirer sur tout ce qui bouge. Les femmes, les unes après les autres, vont croire qu’elles ont tiré et tué un Landru allongé au sol, inerte. Ce n’est qu’au bout de quelques voyages (pour lesquels Landru demandera toujours « deux allers, un retour ») que Landru apprendra le véritable destin des femmes : massacrées, Paul et Hélène leur extorquent leur argent,… mais aussi leur peau, qu’un médecin tente de greffer sur le visage mutilé de Paul.

            Pourquoi changer l’Histoire ? est-ce pour nous amener à réfléchir sur la justice ? sur la responsabilité des médias ? sur la « vérité » qui reste toujours une donnée incertaine ? Je ne sais pas mais en tous cas, la version que nous présente Chabouté est une réussite.  Le récit est prenant, le graphisme noir et blanc envoûtant. Le réalisme des planches évoquant la Première Guerre fait froid dans le dos. Landru avec sa célèbre barbe pointue passe pour un homme bienveillant trop crédule. Paul, momifié par ses nombreux bandages apparaît comme un monstre, au sens propre comme au sens figuré. Au final, c’est bon comme un excellent polar, images en prime.

  

 

 

 

 

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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 14:31

 

            C’est un garçon de café, Pierre, qui s’exprime à la première personne et qui nous raconte ses journées de travail. Son métier occupe entièrement la vie de cet homme célibataire de 56 ans. Dans le petit café d’Asnières, Le Cercle, il écoute beaucoup les clients parler, il observe, il y a les jolies étudiantes qui sèchent leurs cours, le jeune homme taiseux qui lit des livres, des ouvriers qui viennent boire leur café.

Un matin, la journée commence sous des auspices différents : le patron n’est pas là. Une nouvelle serveuse est arrivée pour remplacer une autre en congé maladie mais l’absence du chef pose bien des problèmes et le rythme, pour notre Pierrounet comme certains clients l’appellent, est soutenu. En vérité, il y a de l’eau dans la gaz entre Monsieur le Patron et Madame. Elle le soupçonne d’avoir rejoint Sabrina, la serveuse en congé. Malgré son air nonchalant, Pierre est touché par ce changement, il craint pour son emploi. Il repense à sa vie, pense qu’elle est bientôt terminée. Que si son boulot ne l’occupe plus, c’est le vide et le néant qui l’attendent. Alors, plus que jamais, il s’applique nettoyer à son comptoir, à servir les gens, à faire fonctionner ses guiboles.

La vraie vie, le quotidien, voilà ce que nous présente l’auteur sur son petit plateau argenté, tel un garçon de café serviable et obligeant. D’intrigue, il n’y en a guère. Le langage est simple, parfois enfantin, parfois bourru et familier. C’est Pierrot. J’ai trouvé un je-ne-sais-quoi d’irrésistiblement attirant dans ce récit. La simplicité m’a plu, c’est sans chichi, sans prétention, comme on est dans la vraie vie. Pas de grande recherche stylistique, pas de phrases alambiquées mais quelques pointes d’humour, de l’autodérision et une vision réaliste un peu tristounette du temps qui passe. Un grand amour de l’humain enveloppe le roman, doucettement. Le livre terminé, on a juste envie de prendre un café bien chaud dans ce bistrot et de sourire à Pierrounet …

Devant une jolie cliente : « J’ai ramassé son billet de dix et elle nous a laissé quand même vingt centimes de pourboire. Le Cercle n’a pas encore augmenté  les cafés contrairement à La Rotonde où ils le font à un dix. Il y avait de moins en moins de gens à entrer et sortir de la gare par le tunnel sous les voies. Avant de partir la belle femme a tiré de son sac un paquet de cigarettes, et comme elle avait un vrai sac à main de femme j’ai eu un grand plaisir à lui donner du feu, avec les allumettes je garde toujours un Bic dans la poche de mon gilet noir. Ses yeux tiraient un peu sur le vert, et ça m’a éclairé la vue. Merci. Bonne journée. Vous aussi. »

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9 février 2012 4 09 /02 /février /2012 16:39

 

 

 

            Il est des hasards heureux. Ma fifille de trois ans souhaitait absolument un livre sur les princesses. Nous allâmes donc demander à l’aimable dame de la bibliothèque si elle avait ça dans son antre.  Oui, bien sûr, une petite dizaine de livres … mais tous étaient déjà empruntés pour assouvir la soif d’autres petites demoiselles.

            Ma princesse, cachant sa déception, se rabattit sur un livre dont la couverture m’avait moi aussi fait de l’œil. Elle a du flair, ma fille ! Cet album est complet ! Les illustrations sont merveilleuses, de rouge et d’orange parées, d’animaux ornées.

Le sujet du livre, quoique trop élaboré pour ma pucette de trois ans, m’a conquise. La fée Cléofée tricote des mots pour ses amis les animaux : « Des mots pour parler, se fâcher mais aussi pour se réconcilier et tout oublier et puis des mots pour se dévoiler, pour s’aimer avec toujours un sujet, un verbe… un compliment. » Créatrice des pièces rares et personnalisées, elle tricote une culotte en jersey d’onomatopées pour un goret, un veston d’allitérations pour un dindon ou encore un « poule-over » de mots ampoulés pour une grosse poule un peu maboule.

C’est tendre, fantaisiste, musical et coloré. De l’Orsenna abrégé et illustré.

 

Vous ne m’en voudrez pas si je vous livre la toute fin :

« Mais Cléofée avait dû arrêter de tricoter le jour où elle a joué des aiguilles avec ses doigts de fée pour un taureau et s’était trompée en lui faisant un bikini de gros mots coquelicots, au lieu d’un tricot de jolis mots indigo… quel quiproquo ! »

 

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6 février 2012 1 06 /02 /février /2012 11:26

 

 

Voilà un livre que je n’oublierai pas de si tôt !

Le narrateur-auteur-personnage principal raconte, sous la forme d’un journal intime ou plutôt d’un journal de bord, six mois de sa vie. Six mois bien particuliers puisqu’il a fait le choix de s’isoler dans une cabane, seul, au bord du lac Baïkal, au sud de la Sibérie.

Etre un observateur, un contemplatif, fuir la société et lire sont les principales raisons de cette virée insolite où les -30° l’accompagnent régulièrement. Voilà un homme qui a beaucoup voyagé, à pieds, à cheval, à vélo… dans les montagnes ou dans les déserts et qui a voulu, soudain, trouvé une sérénité et un apaisement dans la sédentarité : « Je jouais au loup, à présent, je fais l’ours. Je veux m’enraciner, devenir de la terre après avoir été du vent. »

Soyons francs, il ne se passe (évidemment) pas grand-chose : une rencontre avec un pêcheur, un ours aperçu fugitivement, une grande balade dans la montagne, trois ombles pêchées quotidiennement, des visites dans le voisinage  (à plusieurs dizaines de kilomètres bien sûr) et ça s’arrête là. Mais l’expérience et les motivations de celle-ci sont intéressantes et ouvrent l’esprit, amènent le lecteur à la réflexion.

Faire une pause, se sentir libre parce que seul et débarrassé de l’emprise du temps, contempler… car la contemplation est une des clés de ce récit. Passer une heure entière à ne rien faire d’autre qu’à observer une petite mésange postée à la fenêtre de la cabane est un plaisir pour l’écrivain. Chanter la gloire des objets si précieux puisque le personnage est seul : la théière, le canif, la bouteille, la tasse, le couteau, etc.  Devenir russe aussi, devenir cet être en survie, préoccupé par la quête de la nourriture, par l’immédiateté. « Le Romain bâtissait pour mille ans. Pour le Russe, il s’agit de passer l’hiver. »

J’ai relevé une multitude de phrases et de passages qui m’ont interpelée. La grandeur de l’espace partiellement occupé quelques mois durant se retrouve dans l’écriture ample, majestueuse, poétique et onirique. J’ai pris un vrai plaisir à suivre ce bonhomme très courageux et un peu fou.

De petits bémols subsistent car parfois, j’aurais aimé en savoir plus sur sa démarche intellectuelle.  L’ensemble est parfois impersonnel. Un exemple : on apprend au bout de trois mois de récit quotidien que l’auteur a laissé en France une amoureuse. Pas la moindre ligne à ce sujet-là avant ce passage (où elle lui annonce par message internet qu’elle le quitte !). Et l’absence de doute m’a dérangé. Aucune envie de retourner à la vie en société n’est exprimée : « Rien ne me manque de ma vie d’avant. Cette évidence me traverse alors que j’étale du miel sur les blinis. Rien. Ni mes biens, ni les miens. » De véritables envolées lyriques décrivant le paysage et l’harmonie qui unit l’homme et la nature m’ont donc subjuguée mais certains moments sont assez froids. Il se compare lui-même à Robinson mais contrairement à lui, pas de laisser-aller, pas de regrets, pas d’envie irrépressible de conversations animées, de restaurant, ciné, de ville, de fast-food, de sexe même (la sexualité n’est pas évoquée du tout). Cet aspect-là m’a un peu gênée. Et malgré l’éloge qui est fait de l’érémitisme, la vodka coule à flot toute la journée, comme pour combler un manque.

La fin est superbe et pourtant, un peu frustrante. Pourquoi revient-il à la vie civilisée ? que ressentit-il face à ce retour au matériel, au pressé, à l’éphémère ? Sylvain Tesson ne répond pas à ces questions-là.

Quant à moi, je réponds oui à celle qui demande si une coupure spatiale et temporelle avec notre vie trépidante est envisageable. Oui, mais le dire est facile, n’est-ce pas…

A lire et à méditer !

Je remercie très chaleureusement Solène pour ce magnifique cadeau (de Noël !)

 

Je n’ai pas voulu faire un tri parmi les quelques étincelles que j’ai relevées, les voilà donc :

« Le meilleur moyen pour se convertir au calme monastique est de s’y trouver contraint. S’asseoir devant la fenêtre le thé à la main, laisser infuser les heures, offrir au paysage de décliner ses nuances, ne plus penser à rien et soudain saisir l’idée qui passe, la jeter sur le carnet de notes. Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l’inspiration sortir. »

« Les sociétés n’aiment pas les ermites. Elles ne leur pardonnent pas de fuir. Elles réprouvent la désinvolture du solitaire qui jette son « continuez sans moi » à la face des autres. Se retirer c’est prendre congé de ses semblables. L’ermite nie la vocation de la civilisation, en constitue la critique vivante. Il souille le contrat social. Comment accepter cet homme qui passe la ligne et s’accroche au premier vent qui passe ? »

« Privé de conversation, de contradiction et des sarcasmes de ses interlocuteurs, l’ermite est moins drôle, moins vif, moins incisif, moins mondain, moins rapide que son cousin des villes. Il gagne en poésie ce qu’il perd en agilité. »

« La retraite est révolte. Gagner sa cabane, c’est disparaître des écrans de contrôle. L’ermite s’efface. Il n’envoie plus de traces numériques, de signaux téléphoniques, plus d’impulsions bancaires. Il se défait de toute identité. »

« Le luxe ? C’est le déploiement devers moi de vingt-quatre heures, offertes chaque jour à mon seul désir. Les heures sont de grandes filles blanches dressées dans le soleil pour me servir. Si je veux rester deux jours sur le châlit à lire un roman, qui m’en empêchera ? S’il me prend l’envie au soir tombant de partir dans les bois, qui m’en dissuadera ? Le solitaire des forêts a deux amours, le temps et l’espace. Le premier, il l’emplit à sa guise, le deuxième, il le connaît comme personne. »

 

Et mes deux citations favorites :

« Je préfère les natures humaines qui ressemblent aux lacs gelés à celles qui ressemblent aux marais. Les premiers sont durs et froids en surface mais profonds, tourmentés et vivants en dessous. Les seconds sont doux et spongieux d’apparence mais leur fond est inerte et imperméable. »

« Offrir des fleurs aux femmes est une hérésie. Les fleurs sont des sexes obscènes, elles symbolisent l'éphémère et l'infidélité, elles s’écartèlent sur le bord du chemin, elles s'offrent à tous les vents, à la trompe des insectes, aux nuages de graines, aux dents des bêtes ; on les foule, on les cueille, on y plonge le nez.  A la femme qu'on aime il faudrait offrir des pierres, des fossiles, du gneiss, enfin une de ces choses qui durent éternellement et survivent à la flétrissure. »

 

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3 février 2012 5 03 /02 /février /2012 22:50

 

 

Je suis tombée complètement amoureuse de cette BD dès la quatrième ou cinquième planche ! Je n’ai jamais été autant touchée, émue, remuée, ravie, bouleversée, retournée, étonnée, enchantée !!! … Oui, tout ça !

Nous sommes dans une rue un peu particulière par son nom rigolo : l’ « impasse du bébé à moustaches ». « En réalité, elle s’appelle « impasse Baron Van Dick » mais tout le monde l’appelle « l’impasse du bébé à moustaches ». A cause de la publicité, vous comprenez ? Qui a eu l’idée, au début du Xème siècle de peindre cette publicité sur le grand mur aveugle au bout de l’impasse ? Plus personne ne le sait. Une nuit, des années plus tard, quelqu’un – un garnement du quartier vraisemblablement - a affublé de grandes moustaches noires le bébé souriant. Tout le monde a ri, le bébé est resté. Les moustaches peintes aussi. »

L’originalité initiale, c’est la narratrice : une madone, une statue installée dans une niche, au 3bis de la rue. Elle est la spectatrice des petites histoires, des mouvements, des rencontres, des personnages qui évoluent, grandissent et meurent dans cette rue. Et elle nous raconte. Le lecteur, devant les cases représentant les habitants de la rue, se croit d’abord dans une simple rue provinciale, grise, pas très propre, où on tue des chatons, où se saoule au café du coin, où les enfants accumulent sottises et blagues stupides. Mais cette impasse est bien plus que ça…

Camille, une fille simplette mais gentille, donne naissance à un enfant mort. On ne sait pas qui est le père. Elle aurait voulu appeler cette petite fille Lydie. Fortement marquée, Camille enterre sa petite Lydie, accompagnée de son père, Augustin. Mais quelques jours plus tard, les habitants de l’impasse assistent à la course effrénée d’une Camille radieuse s’élançant vers le landau vide en criant : « Il est revenu, il est revenu ! Mon bébé !! Mon bébé est revenu !! ». Malaise général. La jeune femme prend dans ses bras un bébé imaginaire : « Les anges du ciel me l’ont rapporté ».

Après s’être moqué de la jeune femme, son père, le docteur, et petit à petit tous les habitants de la rue, vont entrer dans le jeu de Camille. La vieille dame va le bercer doucement, le menuisier promet de fabriquer une chaise haute pour l’enfant, le grand-père lui donne avec tendresse le biberon, on va jusqu’à baptiser ce petit être invisible. Puis Lydie ira à l’école, tombera malade, se fera soignée par le docteur qui se lèvera au milieu de la nuit réveillé par une Camille affolée… Camille sera une véritable mère, la mère excellente d’une fillette appréciée dans le quartier.

La BD se clôt sur une chute merveilleuse, imprévisible, qui, personnellement m’a chamboulée.

Le scénario est un bijou mettant en valeur la solidarité, l’amitié, l’amour maternel, l’humanité d’une petite portion d’êtres simples mais méritants et formidables. Je multiplie les compliments mais cet album le vaut bien. Les couleurs des dessins sont plutôt ternes pour mieux mettre en valeur la lumière de cette histoire rayonnante. Elle n’est pas triste mais emplie d’un optimisme rare, d’un humour raffiné, d’un espoir ô combien précieux. Elle va à l’encontre des clichés.

COUP DE CŒUR

 

 

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