En attendant de pourvoir lire Le quatrième mur du même auteur, j’ai décidé de m’attaquer à son tout premier roman.
Lyon, les années 60. Jacques Rougeron a douze ans, il est bègue, et, entre des parents peu aimants et des camarades de classe cruels, il tient le coup grâce à son fidèle ami Bonzi. Autre chose qui lui donne de l’espoir : une herbe miraculeuse qui, l’espace de quelques jours, efface son handicap. Pourtant, c’est cette herbe, récoltée au bas de son immeuble, « entre le trottoir gris et le mur bleu » qui lui donnera des vertiges et des nausées dans la classe de Monsieur Mandrieu. Et c’est cette herbe-là qui va être le détonateur, le déclencheur d’une série de mensonges qui vont entraîner Jacques très loin…
Il est difficile de résumer ce magnifique roman tant il est subtil et riche. C’est un éloge des mots, tout d’abord, ces mots que Jacques a tant de mal à prononcer qu’il les rote, qu’il les vomit, qu’il les exècre et les vénère à la fois. Ensuite, c’est une plongée dans un quartier populaire des années 60 où les immeubles portent des noms d’oiseaux (canari, mésange, …), un roman qui m’a fait penser à ceux de Robert Sabatier. C’est aussi une histoire de tendresse entre un maître d’école et son élève. C’est enfin l’univers de l’enfance qui est superbement décrit, l’imagination débordante d’un gosse qui se voit formidable orateur ou maréchal emportant la bataille quand il pense vaincre son bégaiement ou s’imaginant, au contraire, à quelques minutes de la mort quand il sait ses mensonges découverts. La souffrance et l’espoir d’un gone…
Et l’écriture de Chalandon ! Quelle aisance, quelle beauté, quelle force pour raconter la douleur et la solitude d’un être sans cesse humilié et ignoré. Ce petit Bonzi qu’on apprend progressivement à connaître et qui repartira aussi doucettement qu’il est venu. Ah, voilà un grand livre… et pour un premier roman, la suite de l’œuvre promet d’être succulente ! ! C’est un coup de cœur, évidemment !
Quand tous les remèdes pour ne plus bégayer sont bons à prendre : « Le lendemain, Jacques Rougeron est entré dans la cour de l’église. Il a posé sa main sur la grille, il a regardé le clocher carré.
Comment n’avait-il pas pensé aux thuyas plus tôt ? Il s’est assis sur l’une des tombes vides. Il pensait qu’il ne devait pas manger en marchant. Qu’il fallait prendre son temps. Fermer les yeux, mieux mâcher, bien mélanger la salive à l’herbe jusqu’à en faire un jus. Il a caressé la pierre du mort. Elle était crevassée, ridée comme une peau de vieil homme. Dans les gerçures, l’arbuste avait déposé ses petits fruits. Jacques a fait rouler les cônes d’écailles sous ses doigts. Il a aussi arraché quelques rameaux à la haie. Il a regardé sa paume de main. Il a fait une boule de ce vert et ce brun. Il a fermé les yeux. Il a porté le remède à la bouche. Un goût aigre, citronné, frais. »
Et le miracle se produisit… : « D'un coup, un matin, comme ça, il n'a plus craint les consonnes ni les voyelles, ni les syllabes, ni rien. ses mots étaient en fête, en propre, en habits du dimanche, élégants, soyeux, fiers, ils flânaient dans des phrases si vastes qu'ils y marchaient de front. La tempête était apaisée. Elle avait quitté son souffle. Chaque mot attendait de dire. Ils patientaient en gorge comme on rêve au salon. Presque, il a failli jeter son dictionnaire de synonymes. [...] Faire taire ces mots pour rien, ces mots appris par cœur, tous ces mots de rechange quand un mot bègue en lèvres. »
