Depuis Ouragan que je n’ai pas beaucoup aimé, je me disais que cet auteur n’était pas vraiment pour moi. Et c’est dans le cadre de mon boulot, par le biais du thème de l’immigration clandestine que je suis contrainte à lire ce court roman.
En Sicile, à Catane, le commandant Piracci recueille les immigrants tentant de rejoindre l’Europe, souvent il les sauve de la noyade, souvent aussi il contribue à les ramener dans leur pays d’origine, confirmant ainsi l’échec de leur tentative. Un jour, il reçoit la visite d’une Libanaise qui, elle, a réussi à faire la traversée, à s’intégrer en Italie, à parler italien et à mettre de côté quelques sous. Oui mais à quel prix ? Le bateau sur lequel elle partait était empli de centaines de clandestins et, en pleine mer, l’équipage a abandonné le bateau, les laissant mourir de faim et de soif, perdus dans une mer hostile. Parmi les morts, le bébé de la jeune femme dont le cadavre, comme tant d’autres, a dû être jeté par-dessus bord. Pour cela, la Libanaise veut se venger et demande une arme au commandant. C’est sa détermination mais aussi la crasse de son quotidien qui pousse Piracci à changer de vie, à partir lui aussi sur une barque de fortune, là où le courant voudra bien le porter.
Soleiman et Jamal sont deux frères Soudanais qui rêvent aussi de cette Europe Eldorado, un endroit merveilleux qu’il faut atteindre à tout prix. Si Jamal fait faux bond à son frère à qui il confie toutes ses économies, Soleiman est confiant jusqu’au moment où les hommes du camion qui devaient l’emmener au port l’abandonnent avec les autres clandestins, au milieu de nulle part, dépouillant et frappant les pauvres hères. Contraint de voler, au gré des rencontres heureuses ou malheureuses, Soleiman ne perdra pas son Eldorado de vue, risquant sa vie tant de fois pour rejoindre l’Espagne.
Les deux récits dénoncent la brutalité d’une odyssée qui finit si souvent mal mais aussi le miroir aux alouettes que contemplent les pauvres avec un entêtement désespéré. La tension dramatique qui lie les personnages ne fait que renforcer l’émotion du lecteur. Ça laisse sans voix, désarmés et impuissants que nous sommes face à cette terrible tragédie qui n’est pas près de s’arrêter. Une lecture indispensable.
« L'herbe sera grasse, dit-il, et les arbres chargés de fruits. De l'or coulera au fond des ruisseaux, et des carrières de diamants à ciel ouvert réverbéreront les rayons du soleil. Les forêts frémiront de gibier les lacs seront poissonneux. Tout sera doux là-bas. Et la vie passera comme une caresse. L'Eldorado, commandant. Ils l'avaient au fond des yeux. Ils l'ont voulu jusqu'à ce que leur embarcation se retourne. En cela, ils ont été plus riches que vous et moi. Nous avons le fond de l'œil sec, nous autres. Et nos vies sont lentes. »
Piracci et son ami discutent de la demande insolite de la Libanaise : « Elle le voulait. De tout son être. Combien de fois dans ta vie, Salvatore, as-tu vraiment demandé quelque chose à quelqu'un ? Nous n'osons plus. Nous espérons. Nous rêvons que ceux qui nous entourent devinent nos désirs, que ce ne soit même pas la peine de les exprimer. Nous nous taisons. Par pudeur. Par crainte. Par habitude. Ou nous demandons mille choses que nous ne voulons pas mais qu'il nous faut, de façon urgente et vaine, pour remplir je ne sais quel vide. Combien de fois as-tu vraiment demandé à quelqu'un ce que tu voulais ?
- Je ne suis pas sûr de l'avoir jamais fait, répondit Salvatore Piracci en souriant.
- Et si tu l'avais fait, continua Angelo, crois-tu vraiment que l'on aurait pu te dire non ? »

