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7 juillet 2016 4 07 /07 /juillet /2016 09:37

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             De Jean Echenoz, j’avais plutôt gardé un mauvais ancien souvenir de Je m’en vais, lu à sa sortie (donc il y a longtemps, en 1999). Mon appréhension s’est muée en intérêt avec Courir que j’avais beaucoup aimé mais avec ce roman surprenant et foisonnant, cet écrivain remonte en flèche dans mon estime, pour atteindre des sommets !

             Constance se fait enlever en douceur, au coin discret d’une rue parisienne, par trois hommes dont un qui l’attire beaucoup. Sans la maltraiter, les ravisseurs l’emmènent dans la Creuse, lui fournissant nourriture et lecture. Pourquoi ce rapt ? Le lecteur ne le comprendra pas tout de suite mais d’emblée, le ton est donné, celui du décalage, de la surprise et de l’humour. Prenons par exemple Lou Tausk. C’est le mari de Constance. Il a créé un tube interplanétaire interprété par Constance elle-même (entre autres) et, quand il reçoit une demande de rançon pour pouvoir récupérer son épouse, nullement affolé, il s’en va demander conseil à son demi-frère, Hubert. Au passage, il séduit sa très belle assistante, Nadine, avec qui il va couler quelques jours heureux (voir extraits ci-dessous). Personne ne s’inquiète réellement de la disparition de Constance, en fait. Et la jeune femme découvre la vie creusoise avec plaisir, finit par s’attacher à ses ravisseurs qui eux aussi, pris d’affection pour elle, vont la cacher dans un cockpit d’éolienne pour contrer les exigences de leur commanditaire.

              Sans vouloir en dire trop, je peux tout de même rajouter qu’à Constance est destinée une mission top secrète d’espionne en Corée du Nord, pays qu’on va découvrir (un peu à la manière de Guy Delisle dans Pyongyang). On s’imagine (enfin moi en tous cas) qu’Echenoz nous raconte des cracs quand il nous parle des mœurs et des dirigeants de ce pays si étrange, ben non, vérifications faites, tout est vrai et servi à volonté pour nous régaler encore et encore. Le style ? Un « on » récurrent qui permet au lecteur de prendre part à l’action, des interventions de l’auteur tout aussi plaisantes et quelques zeugmes, chers à mon cœur. Un roman d’espionnage qui n’en est pas vraiment un, du loufoque savamment dosé, des personnages pittoresques, bref : un gros bonheur de lecture que ce bouquin !!

 

L’histoire d’amour entre Nadine et Tausk  - au début : « C’est allé très vite avec elle, on ne se quitte guère, on se parle beaucoup, la plupart du temps au lit où l’on conçoit le projet classique de filer au bout du monde pour y couler, en paix des jours heureux. Où donc filer au juste, eh bien nous verrons bien. »

… et quelques chapitres plus tard : « Ces derniers jours, du côté de Lou Tausk et de Nadine Alcover, rien n’est advenu de très neuf sauf que l’idée de partir au bout du monde s’est un peu estompée. C’est qu’à la réflexion, le monde avec ses guerres actives et larvées, ses raideurs ethniques, politiques, religieuses, tribales, raciales, claniques, ses fractures nucléaires, sa mise en coupe réglée, son terrorisme et son tourisme et ses mêmes magasins partout, eh bien ce monde on en reparlerait plus tard, on est très bien ensemble et on n’est pas plus mal chez soi, et allons donc baiser. »

 

« Il s’y remettra vite à fumer ainsi que de ses désillusions »

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1 juillet 2016 5 01 /07 /juillet /2016 22:13

 

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            Je vous dirais bien que c’est pour préparer l’agrég’ de lettres que j’ai lu ce roman (au programme en littérature comparée) mais non, point de mensonges, c’est une agrégée qui me l’a prêté.

            C’est sur trois générations que nous suivons les hommes de la famille von Trotta. Il y a le grand-père d’abord, celui qui fait figure de déclencheur d’intrigue. Presque par hasard, il va s’interposer entre l’empereur François-Joseph et une balle qui lui était destiné, en 1859, sur le champ de bataille de Solferino. C’est en prenant cette balle qu’il va se voir anoblir. Lui-même a du mal à comprendre et à accepter cet honneur et sa notoriété. Son fils, lui, renoncera à une carrière militaire et sera préfet. Son petit-fils, Charles-Joseph, voue à son aïeul une vénération qui l’empêche de vivre, il se sent toujours dans l’ombre du grand homme, le « héros de Solferino ». Le portrait, suspendu dans le salon familial, l’envoûtera jusqu’à l’obséder. Sous-lieutenant, sa carrière dépérira pour disparaître complètement puisqu’il quittera l’armée quelques heures avant le début de la Première Guerre mondiale.

           De la Bohême à la frontière russe en passant par Vienne, ce roman est l’histoire d’un déclin. Celui de l’empire austro-hongrois. Et Joseph Roth ponctue son texte de métaphores, de remarques récurrentes concernant la fin de cette époque. L’air de « La Marche de Radetzky » de Strauss résonne à nos oreilles pendant toute la lecture. L’écrivain a parfaitement su retranscrire cette chute de la monarchie en nous emmenant dans une grande parenthèse, dans un univers figé qu’on sent révolu, côtoyant des personnages surannés voire sclérosés. Et on retient son souffle en connaissant l’issue, cet assassinat de François-Ferdinand d’Autriche qui va déclencher la Première Guerre mondiale.

            Il serait faux de dire que j’ai tout aimé, l’omniprésence de l’univers militaire m’a parfois gênée, mais l’atmosphère de cette fin d’époque est tellement bien rendue, avec une telle subtilité et une grande sensibilité, qu’on s’attache à ces personnages devenus des anti-héros (les considérations de l’empereur seul, vieillissant, sont incomparables), qu’on partage leur solitude et leur mélancolie, qu’on apprécie vivre les dernières minutes de ce monde oublié à leurs côtés. Et on pense à Zweig ou à Thomas Mann et sa Montagne magique. Une belle expérience de lecture en somme !

 

« On était le petit-fils du héros de Solferino, son unique petit-fils. On sentait constamment peser sur son dos le sombre et énigmatique regard du grand-père ! On était le petit-fils du héros de Solferino. »

« La maladie n’était qu’une tentative de la nature pour habituer l’homme à mourir. »

« Et maintenant, il s’en revenait, seul, de chez son fils, qui restait, de la frontière où l’on voyait déjà le monde sombrer aussi nettement que l’on voit un orage se former aux confins d’une ville dont les rues s’allongent encore, heureuses, sans se douter de rien, sous le ciel bleu. »

« L’empereur était un vieil homme. C’était le plus vieil empereur du monde. Autour de lui, la mort traçait des cercles, des cercles, elle fauchait, fauchait. Déjà le champ était entièrement vide et, seul, l’Empereur s’y dressait encore, telle une tige oubliée, attendant. »

 

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28 juin 2016 2 28 /06 /juin /2016 09:38

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            J’ai retardé la lecture de ce roman à la mode. Un pressentiment, peut-être.

            Deux voix se côtoient : celle du petit garçon, le fils de Louise et Georges, un couple d’extravagants, et celle du père, Georges. Louise est atteinte de « folie douce » ; lorsqu’elle rencontre Georges, elle rencontre aussi celui qui va non seulement comprendre ses excentricités mais entrer dans son univers marginal. Le narrateur enfant voit ses parents danser et faire la fête à longueur de temps dans un grand appartement où il y a du monde tout le temps. La télé est une punition et le fils unique est souvent sommé de raconter à sa mère sa journée imaginaire, non pas celle de l’école (qu’il manque d’ailleurs régulièrement) bien trop soporifique, mais une journée très amusante et loufoque qu’il aurait pu vivre… Tout se passe à merveille dans une enfance bercée par le tube de Nina Simone « Mr Bojangles ». Georges attribue à Louise un prénom différent chaque jour, la dame boit des cocktails du matin au soir, les envols et les cris d’un oiseau de Numidie ponctuent cette vie non-conformiste. Mais un jour, Louise met le feu à leur appartement. Les impôts n’étaient pas payés depuis des années, le courrier s’accumulait jusqu’à former un immense tas et Louise ne supportait plus cet amas de papiers. C’est à ce moment-là que Georges a réellement compris que Louise était à la fois hystérique, schizophrène et bipolaire ; c’est en tous cas le diagnostic qui a été posé à l’hôpital psychiatrique où Louise est internée. Là-bas, elle règne en prêtresse sur les autres patients. Mais elle ne peut y rester, mari et fils organisent un kidnapping digne d’un film américain pour la sortir de là.

           Evidemment que j’ai aimé cette lecture qui a l’avantage d’être bipolaire, elle aussi : le lecteur peut s’éclater comme un fou dans la première partie avant de fondre en larmes dans la 2ème. C’est d’ailleurs cette seconde partie que j’ai préférée, plus juste, plus sensible. Le début du livre m’a même légèrement agacée, une vie folle, ça n’est pas difficile à imaginer et ça sent le réchauffé (Boris Vian, J.M. Erre, Malzieu, ou encore Beckett seront d’accord avec moi). Cette mince frontière entre lucidité et folie, entre normalité et maladie est subtilement évoquée et pourtant, je n’ai pas totalement adhéré à cette histoire qui m’a plu, je le répète, sans que j’en ressente aucune extase particulière. J’en attendais trop, ça n’est pas impossible. Je serais néanmoins bien curieuse de lire ce que ce joli Monsieur Bourdeaut pourrait écrire par la suite…

« D’elle, mon père disait qu’elle tutoyait les étoiles, ce qui me semblait étrange car elle vouvoyait tout le monde, y compris moi. »

« Depuis notre pétaradante rencontre, elle faisait toujours mine d’ignorer la réalité d’une façon charmante. Du moins, je faisais mine de croire qu’elle le faisait exprès, car c’était chez elle si naturel. »

« Je ne regrettais rien, je ne pouvais pas regretter cette douce marginalité, ces pieds de nez perpétuels à la réalité, ces bras d’honneur aux conventions, aux horloges, aux saisons, ces langues tirées aux qu’en-dira-t-on. »

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22 juin 2016 3 22 /06 /juin /2016 11:38

 

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            Une fois n’est pas coutume, c’est par hasard que je me suis tournée vers ce très court roman. Il n’y a pas de vrai hasard puisque je connais tout de même une peu l’auteur pour avoir apprécié quelques-unes de ses nouvelles, quelques-uns de ses romans.

             Houria a 65 ans, elle vit seule à Paris mais ne peut plus se le permettre. Aussi, décide-t-elle d’aller déménager à Béziers, cette ville qui l’a vue grandir. Elle trouve facilement un appartement bien moins cher que le précédent et deux fois plus grand. Souhaitant vivre une existence tranquille, elle va vite être confrontée à une ville chamboulée. Elle ne reconnaît plus la cité de son enfance qui est désormais détériorée, salie, désertée, envahie par dealers, drogués et racistes.

             Nous sommes en mars 2014, à quelques heures des élections municipales, et Robert Ménard brigue le poste de maire de la ville. Le climat est tendu, des bandes de voyous bloquent régulièrement des rues, les petits commerces ferment les uns après les autres, les partis politiques s’affrontent dans une ambiance sournoise et malsaine.

Le roman, de prime abord léger, se révèle être un récit profondément engagé. Didier Daeninckx, c’est bien connu, a les deux pieds sur terre, il n’hésite pas à parler de la réalité, aussi crue soit-elle. Et c’est parfois indispensable. Bien que j’aie du mal avec les textes vraiment courts (celui-ci ne fait que 57 pages), j’ai beaucoup apprécié cette lecture. Il faut que certains grattent un peu pour mettre à jour la crasse que cache le vernis…

« Plus loin, des parpaings obturaient la façade d’une bijouterie. Même ambiance aux alentours de la mairie avec son lot de pizzerias et de boulangeries en déshérence. La vieille poste qui faisait face à l’hôtel de ville avait disparu, remplacée par une place minérale et l’arrêt Gabriel-Péri, un abribus déstructuré en tôles de couleur rouille, criblé, comme à la mitraillette, de trous qui formaient les noms de toutes les stations placées sur la ligne. Plus j’approchais des halles, et plus mon regard accrochait les traces du désastre. Pas un passage qui ne recèle deux ou trois boutiques moribondes, alors que me revenaient les images d’hier quand une foule avide se pressait sur les trottoirs et que le moindre espace donnant sur la chaussée regorgeait de marchandises. »

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19 juin 2016 7 19 /06 /juin /2016 18:35

         

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           Roman tout à fait atypique, entre récit et autofiction, d’un auteur que je n’avais jamais lu jusque là.

          Claire est en hôpital psychiatrique où elle livre ses souvenirs, ses pensées, ses désirs à son psy, Marc. Claire a joué avec le feu et s’est brûlé les ailes. Pour plus ou moins se venger d’un ex qui l’avait lâchement plaquée, elle entre en contact avec Chris, un de ses copains colocataires, sur Facebook. Mais pas sous sa véritable identité. Elle change de nom, montre un visage qui n’est pas le sien et communique avec Chris de plus en plus régulièrement. Si souvent que les deux ne peuvent plus se passer l’un de l’autre. Chris ignore que Claire a 48 ans, il est tombé fou amoureux d’une photo qui est celle de sa nièce, Katia. Le résultat sera digne d’une tragédie grecque. Mais le récit ne s’arrête pas là. L’ambivalent Dr Marc B. va prendre la défense de Claire dans un long discours qu’il adresse à ses confrères, leur lisant la fiction écrite par Claire de ce qu’aurait pu être l’histoire d’amour vécue in real life par Claire et Chris. A la façon des poupées russes, dans la dernière partie c’est l’écrivain Camille Laurens qui prend la parole et raconte ce qui s’apparente à sa réalité.

           J’ai dévoré ce roman en quelques petites heures, je me suis facilement engouffrée dans cet univers fait de manipulations, de fausses confidences, de mensonges et de libertinage. Extrêmement féminin (observez la couverture, tout est féminin, le nom de l’auteur, le titre…), le récit s’apparente à un long discours quasi logorrhéique qui peut déplaire, je m’en rends compte. On se fait avoir, on ne sait plus qui est qui, et c’est délicieux. Des réflexions sur l’écriture côtoient les envolées passionnées et passionnelles des personnages, ce qui ne gâche rien à l’affaire. J’ai beaucoup aimé l’humour, le cynisme voire la cruauté de l’auteur vis-à-vis de ses personnages mais aussi vis-à-vis des hommes en général… Camille Laurens se s’épargne pas elle-même ! Malgré mon engouement (et je vais voir ce qu’elle a pu écrire avant, cette Camille Laurens), l’écriture très orale m’a parfois dérangée, le pronom « on » est omniprésent. Et la tension savoureusement ressentie dans les deux tiers du livre est un peu retombée dans la dernière partie où j’ai été agacée par l’extrême soumission de la femme par rapport à l’homme. L’association n’est peut-être pas des plus heureuses mais je n’ai pu m’empêcher de penser aux romans de Glattauer sur le thème des amours virtuelles. Et puis, comment ne pas évoquer D'après une histoire vraie de De Vigan ! A lire, en tous cas, rien que pour découvrir autre chose et s’amuser avec cette frontière si mince entre fiction et réalité.

 

 

« Se faire un roman, c’est se bâtir un asile. »

« l’âge est une notion strictement administrative. »

« on n’apprend pas vite à s’apercevoir de soi, parfois jamais. »

Internet : « Ce n’est pas pour rien que ça s’appelle la Toile. Tantôt on est l’araignée, tantôt e moucheron. Mais on existe l’un pour l’autre, l’un par l’autre, on est reliés par la religion commune. A défaut de communier, ça communique. »

J’ai beaucoup ri : Jean-Pierre Mocky se serait vanté de sa grande forme, à son âge encore, il bande toujours : « Vous imaginez une octogénaire dire ça en direct, dire qu’elle mouille en matant un petit jeune. »

 

 

 

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13 juin 2016 1 13 /06 /juin /2016 13:02

 

 

             Keisha a tellement insisté avec Rosa Montero qu’elle a réussi à m’intriguer. Je peux vous dire que j’ai bien fait de suivre son conseil !

 

                Zarza est une jeune femme de trente-six qui trimballe avec elle un passé lourd un âne mort. Vivant seule, travaillant dans une maison d’édition spécialisée dans l’Histoire, elle reçoit un coup de fil, un matin, et une voix qu’elle reconnaît lui murmure : « Je t’ai retrouvée ». Sans qu’on sache de qui il s’agit, elle fuit cette menace, quitte son appartement en quatrième vitesse et part en cavale. Elle va se procurer un pistolet, elle va retrouver d’anciennes connaissances embourbées, comme elle, dans la mélasse de « la Blanche » (vous comprendrez aisément de quoi il s’agit) mais surtout se souvenir de ce passé terrifiant qui remonte à la surface comme un cadavre qui a croupi trop longtemps dans une eau fétide…

               Il est difficile de résumer ce roman sans trop en dire. Sombre et prenant, il se distingue surtout par sa construction originale qui manipule le lecteur. Rosa Montero nous dévoile très progressivement des pans de la vie de Zarza et, plus elle en dit, plus on comprend que la femme a connu l’enfer et que tout son être en est saccagé… saccagé pour toujours ? Telle est la grande question du roman. Oscillant entre fantastique, science-fiction et réalisme cru, ce texte étrange est un thriller original truffé de références aussi éclectiques que surprenantes : Chrétien de Troyes, Truman Capote, la sorcellerie… Zarza m’a même fait penser à la Nikita de Luc Besson, c’est pour vous dire… Pas complètement convaincue par ce roman, j’ai pourtant très envie de poursuivre mon chemin dans l’univers de cet auteur. Keisha ne manquera pas de m’indiquer quels livres découvrir en priorité ;) !

 

Le magnifique postulat hyper optimiste du début du roman : « L’enfance est l’endroit où tu passes le reste de ta vie, pensa Zarza ; les enfants battus battront leurs enfants, les fils d’ivrognes deviendront alcooliques, les descendants des suicidés se tueront, ceux qui ont des parents fous le seront à leur tour. »

Et on arrive à ce revirement : « Elle vit la capacité des individus à se surpasser, la solidarité animale, la splendeur de la chair. Où les êtres humains trouvent-ils la force de résister à la souffrance absurde, au mal sans raison ? De leur obstination à devenir plus grands qu’ils ne le sont. Cet espoir, cette puissance, malgré le néant qui nous étreint. La vie et une étincelle dans les ténèbres. »

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10 juin 2016 5 10 /06 /juin /2016 17:36

 

 

            Tout commence quand le narrateur, Antoine, apprend la mort de Jean-François Laborde. Alors qu’il travaille dans une librairie bretonne, à deux pas de l’océan, Antoine se remémore ce qu’il s’est passé dix ans plus tôt, dans la banlieue parisienne où il vivait avec ses parents et son frère Camille. Car ce nom de Laborde ravive de douloureux souvenirs. Souvenirs d’une enfance décevante et d’une adolescence brisée… par la faute de sa mère.


            La mère d’Antoine a toujours détonné dans cette petite banlieue fadasse : belle, distinguée, bien habillée, elle s’appliquait à être une mère parfaite, une épouse rangée en dépit d’un mari banal, une femme pieuse même, une militante politique dévouée. Tout bascule le jour où Jean-François Laborde, le maire de la ville, est accusé de viol et d’attouchements sexuels. Deux jeunes femmes prétendent qu’après un cocktail officiel bien arrosé, il les a forcé à accomplir des actes sexuels … et que la mère d’Antoine a activement participé. Après le séisme de la nouvelle, le choc d’apprendre que la mère était la maîtresse de Laborde, le père fait tout pour se voiler la face, le fils se rallie de plus en plus du côté de Laetitia, la fille de Laborde, qui clame haut et fort que son père et la mère d’Antoine sont des ordures… Camille fuit, les parents se murent encore plus qu’avant dans un silence étouffant, Antoine finit par prendre la poudre d’escampette lui aussi. Et il revient en arrière, à quelques heures de l’enterrement de Laborde, se demande où se trouve la vérité, il se demande qui étaient réellement ses parents dont il n’a plus aucune nouvelle. Il se demande, au final, qui il est, lui.

 

          J’avais hésité à lire ce roman, et aujourd’hui, je me demande pourquoi. J’ai retrouvé le style Olivier Adam que j’aime, son ton contestataire, son personnage à la marge, son univers fait soit d’immeubles grisâtres, soit de vastes étendues maritimes. Ce désir de fuir comme un fil directeur dans toute son œuvre. Et j’ai beaucoup aimé. Je n’ai pas lâché le bouquin, menant avec le personnage principal l’enquête sur son passé, ce scandale politico-sexuel si intiment lié à une totale défection des parents. C’est l’attitude d’Antoine qui est la plus intéressante. Passif, il a fait l’autruche, laissant les autres parler, laissant les autres fuir d’abord, laissant les autres soupçonner, accuser ou défendre. Il a mis sa vie entre parenthèses. Sa réaction alors qu’il apprend la mort de Laborde parle d’elle-même, il met un petit temps à se souvenir qui était ce type… avant de manquer d’étouffer par la déferlante qui lui tombe dessus. On pourrait même dire que j’ai adoré cette lecture, oui, on pourrait le dire. Certes, certains personnages sont un peu caricaturaux, d’autres pas assez esquissés (Chloé par exemple) mais on se laisse porter par cette vague mélancolique, hommage à la mémoire finalement si peu fiable.

 

Ce que j’aime chez Olivier Adam : « La mer hésitait entre l’ardoise et l’aluminium. Ans le ciel passait des armées de nuages durs et tranchants, compacts et menaçants. Ça filait à toute allure dans le vent sifflant. Parfois la pluie tombait comme du verre, les gouttes crissaient contre les vitres. »

 

« être le fils de ma mère était un calvaire. »

 

Les Lisières

Je vais bien, ne t'en fais pas

Des vents contraires

 

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3 juin 2016 5 03 /06 /juin /2016 19:59

 

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             J’ai résisté quelques petits jours avant d’acheter le dernier roman d’un de mes auteurs favoris.

              Noël 2010, à New York. Juan Diego, la cinquantaine bien entamée, s’apprête à s’envoler pour les Philippines. Cet écrivain plus ou moins reconnu a une mission à accomplir : rendre hommage au  père d’un Américain rencontré quarante ans plus tôt. Le père fait partie de ces soldats tués aux Philippines lors de la Seconde Guerre mondiale, et son fils n’a pas survécu assez longtemps pour se rendre lui-même au cimetière américain de Manille. Le problème, c’est que Juan Diego ne connaît ni le nom du père ni le nom du fils… Le voyage a été organisé et planifié par Clark French, un de ses anciens élèves, dont la femme est philippine. A l’aéroport, les passagers sont bloqués pendant quelques heures à cause d’une météo défavorable. C’est là que Juan Diego rencontre deux femmes étranges qui vont le suivre ou le poursuivre (au sens de « hanter ») pendant des semaines : Miriam et sa fille Dorothy. De vraies sirènes, séductrices mais dangereuses, mystérieuses et ensorcelantes. Juan Diego va coucher avec la fille et quelques jours plus tard, avec la mère.

                  Juan Diego est sous traitement mais ses bêtabloquants annihilent ses rêves. Or, ce grand voyage accompagné de sacrés chamboulements va souvent l’empêcher, volontairement ou non, de prendre ses médicaments. Il va donc se mettre à rêver très souvent, et rêves ont ceci de particulier qu’il y revit son enfance. C’est dans une décharge de Mexico que notre écrivain a grandi, affublé d’une sœur qui devine l’avenir, Lupe, d’un prêtre qui s’occupe des enfants mais surtout lui file plein de bouquins à lire, Frère Pepe, d’un chef de décharge, Riviera, qui, malgré sa bonté, a eu le malheur de rouler sur le pied de Juan Diego, ce qui fait de lui un homme boiteux.

                Les deux récits, celui de l’enfance et de l’adolescence de Juan Diego et celui du présent de cet homme vieillissant et un peu veule, se croisent sans cesse, s’entremêlent au point de ne plus former qu’un tout. Que dire encore de ce roman foisonnant ? On y rencontre des acrobates, un dompteur de lions pervers, un missionnaire amoureux d’un transsexuel, des statues de la Vierge Marie (l’une perd son nez !), des femmes médecins amies et protectrices, des chiens, des coqs qui chantent au milieu de la nuit, des enfants intelligents,… Les récits de morts sont très présents, l’évocation de la religion (mise à mal) aussi et d’autres thèmes récurrents chez Irving : la femme dominatrice, le personnage infirme, la sexualité tournée en dérision, une mise en abyme (encore un personnage écrivain…)

                Alors, qu’en ai-je pensé ? J’ai trouvé certains passages monotones, les escales au cirque ne m’a pas intéressée. Les Madones étaient bien trop nombreuses à mon goût aussi (d’ailleurs, je déteste cette couverture – même opinion pour le titre !) Je sais bien qu’Irving ne sait pas faire court mais le roman aurait mérité un élagage qui n’aurait que mis en valeur sa force. J’ai pourtant adoré retrouver le style Irving qui mêle si bien le grostesque, le fantasque, le farfelu à la poésie, à un océan d’humanité. La petite sœur Lupe qui sait tout sur tout le monde mais trace son chemin doucettement m’a comblée. L’image de ces deux enfants pourtant très heureux vivant dans une décharge et surnommés « los pepenadores » (les charognards) m’a subjuguée, rappelant le vers baudelairien « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or. » Le couple improbable du pieux et du débauché qui va finir par adopter Juan Diego ne peut être qu’une belle leçon de tolérance et d’indulgence. On se marre bien aussi dans ce roman, rien qu’à lire les néologismes « nasolâtre » ou « mescalisé » ou encore à admirer le tatouage du gringo : un drapeau américain déchiré par la raie des fesses… Allez, retrouvez l’univers de ce génie hors catégorie !

 

 

« En revanche, plus encore que ses érections à éclipses, ses rêves  décousus le perturbaient. Il n’y trouvait plus de chronologie plausible,  pas plus que dans ses souvenirs. Il détestait ces bêtabloquants qui  l’avaient coupé de son enfance ; il faut croire que celle-ci lui importait  plus qu’à la plupart des gens. Son enfance, les personnages qu’il y avait rencontrés, ceux qui avaient changé sa vie, ou qui avaient été les témoins de ses expériences à cette époque cruciale, voilà ce qui lui tenait lieu de religion. »

L’arrivée au cirque de ce groupuscule insolite : « Le crépuscule descendait sur le Circo de La Maravilla, et les divers artistes se préparaient pour la seconde représentation. Quant aux nouveaux venus, ils formaient un quatuor bizarre, entre le jésuite flagellant, le travesti prostitué au passé inavouable à Houston et les deux gamins de la décharge. Par les ouvertures des tentes, ces derniers apercevaient des artistes occupés à se farder ou à mettre la dernière main à leurs costumes, dont un gros nain travesti, qui se passait du rouge à lèvres devant un miroir. »

Qui sont réellement Dorothy et Miriam ? « Dans la vraie vie de Juan Diego, les femmes n’arrivaient pas à la cheville de celles qu’il avait imaginées, et cela expliquait sans doute pourquoi Miriam et Dorothy, bien supérieures à toutes les femmes qu’il avait connues, lui semblaient si attirantes et familières. Peut-être faisaient-elles partie de son monde imaginaire ? Ce qui expliquait son impression de déjà-vu. »

Le roman selon Juan Diego : « La vie est un modèle trop bordélique pour un roman, disait-il. Les personnages fictifs ont plus cohérents, plus consistants, plus prévisibles. Les bons romans ne sont jamais des fourre-tout, alors que le désordre fait bel et bien partie de la vie, enfin de ce qu’on désigne sous ce vocable. Dans un bon roman, la substance de l’histoire procède toujours d’un lieu ou d’une circonstance. »

 

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1 juin 2016 3 01 /06 /juin /2016 18:07

 

 

             Ça fait très longtemps que ce thriller dort dans ma PAL, s’il y était encore il y a une semaine c’est sans doute à cause de ses 656 pages… C’est chez Alex que j’avais pioché l’idée de lecture.

                   Nous sommes au Japon. Elles sont quatre femmes, elles travaillent dans une usine qui leur demande d’assembler des paniers-repas. Elles ne sont pas particulièrement amies mais discutent souvent ensemble, en collègues qui bossent la nuit. Un jour, Yayoi est obligée d’avouer ce qu’elle a fait : elle a étranglé son mari, le cadavre est chez elle, à la maison. Elle ne supportait plus qu’il la trompe et qu’il dilapide l’argent familial. Masako, mariée à un homme devenu indifférent à elle, mère d’un ado mutique, décide de l’aider. Elle ne sait pas tellement pourquoi elle fait ça mais elle prend les choses en main. Yoshié, la plus âgée des quatre, et qui a, à sa charge, une belle-mère grabataire, accepte aussi de le faire mais contre de l’argent. Comment se débarrasser du cadavre ? Le rendre le plus discret possible ! Masako décide de le couper en morceaux ! … et ça se fera dans sa salle de bain ! Kuniko, la coquette écervelée, la plus jeune des quatre, les surprend en plein « dépeçage » et accepte de se débarrasser de quelques morceaux du corps en échange d’une belle somme. C’est justement parce qu’elle a eu la bêtise de jeter quelques morceaux du cadavre dans une poubelle publique, qu’on va découvrir le corps et l’identifier…

            Polar noir noir noir, vous l’aurez compris, il se lit néanmoins très bien. Pas traumatisant (pour moi en tous cas) malgré les scènes violentes et glauques à souhait, ce roman est également intéressant parce qu’il nous emmène dans un Japon qu’on connaît moins : celui où les hommes et les femmes ne sont pas faits pour vivre ensemble ! L’auteur (femme) a dû connaître de sacrées mauvaises expériences masculines car les hommes, dans le roman, sont tous ivrognes, obsédés, détraqués, dépensiers, lâches, fainéants, tueurs ou violeurs… et parfois, ils cumulent plusieurs de ces belles qualités ! Je ne pourrai pas lire tous les mois un roman de cet acabit mais j’avoue que j’ai pris un affreux plaisir même pas coupable à dévorer cette sombre histoire si sordide !

« Trancher la tête à la scie ne posa aucune difficulté. Elle tomba avec un bruit sourd. Le cadavre se transforma en un objet de forme bizarre. Masako doubla un sac en plastique noir, y mit la tête et le posa sur le couvercle qui fermait la baignoire. »                                        ***Bonne nuit***

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17 mai 2016 2 17 /05 /mai /2016 09:27

 


 

           Nous sommes en Algérie, à Constantine, en juin 1944. Jacob est le petit dernier de la famille. A 19 ans, il est le préféré de sa mère Rachel, celle qui baisse les yeux quand elle s’adresse à son mari. Il est le grand frère pour Gabriel, le petit neveu de huit ans à qui il apprend à faire des ricochets, il fait l’avion pour ses petites nièces. Dans cette famille de cordonniers, le départ de Jacob pour la guerre est un déchirement et « signifie la perte du seul être tendre et gai dans cette maison ». Jacob dit adieu à son amoureuse, Lucette, qu’il n’a jamais touchée. Il connaît les entraînements à la dure,  dort sous les tente avec les autres appelés, se laisse bringuebaler dans le camion englouti dans un nuage de poussière rouge avant de prendre le cap vers la Provence où il s’agit de prendre les Allemands par surprise.

           On sait, dès le départ que les semaines sont comptées pour Jacob. Il vit une dernière fois, aime une dernière fois, se souvient de sa ville tant aimée une dernière fois. Le cruel compte à rebours se fait dans un seul souffle - puissant et ensorcelant - qui emporte le lecteur aux côtés de Jacob dans ce tourbillon destructeur qu’est la guerre. Alors que les soldats ne sont que des pantins qui tombent les uns après les autres, l’âme de Jacob va survivre dans chacun des autres personnages, subtilement, discrètement. Ce roman d’une infinie tristesse est un appel contre l’oubli, ce prénom scandé, chuchoté, répété ou hurlé « Jacob », mais aussi un hommage aux Algériens venus faire la guerre en France. Hormis le personnage de Jacob qui est une sorte d’ange flamboyant et évanescent, j’ai beaucoup apprécié les deux mères Courage du roman, Rachel la mère de Jacob qui ira jusqu’à Touggourt pour revoir son fils, qui voyagera seule pour la première fois, qui fait de son mieux pour parler français, et Madeleine, cette mère malheureuse qui donne naissance à des bébés mort-nés et à une petite fille atteinte d’une tumeur au cerveau. Ces femmes ne semblent guidées que par une souffrance permanente, vouées à trimer et à se taire, à courber l’échine et à disparaître. L’admirable style de Zenatti est à l’image de ce qu’elle raconte : à travers de longues phrases, il nous projette dans ce destin tragique et injuste. Si l’auteur nous touche autant, c’est peut-être parce que Jacob n’est autre que le frère de son grand-père et que, en elle, coule encore un peu de cette force fébrile de l’adolescent.

 

L’absence de Jacob à la tablée familiale : « maintenant son coussin était vide, comme le cœur de Rachel qui ne se sentait plus la force d’aimer personne, d’aimer la vie, à quoi ça servait d’aimer s’il fallait connaître l’arrachement, à quoi ça lui servirait de vieillir si ça signifiait s’éloigner de Jacob, qui aurait éternellement dix-neuf ans et demi, jamais vingt, jamais plus, pourquoi on ne lui avait pas donné le choix, à elle, sa mère qui l’avait porté, de lui donné vingt ans de sa vie, de renoncer aux vingt-cinq années qui lui restaient à dormir, à se préoccuper des repas, du ménage, de la lessive, à entendre les ragots des voisines[…] »

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