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22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 21:44

 

En attendant de pourvoir lire Le quatrième mur du même auteur, j’ai décidé de m’attaquer à son tout premier roman.

Lyon, les années 60. Jacques Rougeron a douze ans, il est bègue, et, entre des parents peu aimants et des camarades de classe cruels, il tient le coup grâce à son fidèle ami Bonzi. Autre chose qui lui donne de l’espoir : une herbe miraculeuse qui, l’espace de quelques jours, efface son handicap. Pourtant, c’est cette herbe, récoltée au bas de son immeuble, « entre le trottoir gris et le mur bleu » qui lui donnera des vertiges et des nausées dans la classe de Monsieur Mandrieu. Et c’est cette herbe-là qui va être le détonateur, le déclencheur d’une série de mensonges qui vont entraîner Jacques très loin…

Il est difficile de résumer ce magnifique roman tant il est subtil et riche. C’est un éloge des mots, tout d’abord, ces mots que Jacques a tant de mal à prononcer qu’il les rote, qu’il les vomit, qu’il les exècre et les vénère à la fois. Ensuite, c’est une plongée dans un quartier populaire des années 60 où les immeubles portent des noms d’oiseaux (canari, mésange, …), un roman qui m’a fait penser à ceux de Robert Sabatier. C’est aussi une histoire de tendresse entre un maître d’école et son élève. C’est enfin l’univers de l’enfance qui est superbement décrit, l’imagination débordante d’un gosse qui se voit formidable orateur ou maréchal emportant la bataille quand il pense vaincre son bégaiement ou s’imaginant, au contraire, à quelques minutes de la mort quand il sait ses mensonges découverts. La souffrance et l’espoir d’un gone…

Et l’écriture de Chalandon ! Quelle aisance, quelle beauté, quelle force pour raconter la douleur et la solitude d’un être sans cesse humilié et ignoré. Ce petit Bonzi qu’on apprend progressivement à connaître et qui repartira aussi doucettement qu’il est venu. Ah, voilà un grand livre… et pour un premier roman, la suite de l’œuvre promet d’être succulente ! ! C’est un coup de cœur, évidemment !

Quand tous les remèdes pour ne plus bégayer sont bons à prendre : « Le lendemain, Jacques Rougeron est entré dans la cour de l’église. Il  a posé sa main sur la grille, il a regardé le clocher carré.

 

Comment n’avait-il pas pensé aux thuyas plus tôt ? Il s’est assis sur l’une des tombes vides. Il pensait qu’il ne devait pas manger en marchant. Qu’il fallait prendre son temps. Fermer les yeux, mieux mâcher, bien mélanger la salive à l’herbe jusqu’à en faire un jus. Il a caressé la pierre du mort. Elle était crevassée, ridée comme une peau de vieil homme. Dans les gerçures, l’arbuste avait déposé ses petits fruits. Jacques a fait rouler les cônes d’écailles sous ses doigts. Il a aussi arraché quelques rameaux à la haie. Il a regardé sa paume de main. Il a fait une boule de ce vert et ce brun. Il a fermé les yeux. Il a porté le remède à la bouche. Un goût aigre, citronné, frais. »

Et le miracle se produisit… : « D'un coup, un matin, comme ça, il n'a plus craint les consonnes ni les voyelles, ni les syllabes, ni rien. ses mots étaient en fête, en propre, en habits du dimanche, élégants, soyeux, fiers, ils flânaient dans des phrases si vastes qu'ils y marchaient de front. La tempête était apaisée. Elle avait quitté son souffle. Chaque mot attendait de dire. Ils patientaient en gorge comme on rêve au salon. Presque, il a failli jeter son dictionnaire de synonymes. [...] Faire taire ces mots pour rien, ces mots appris par cœur, tous ces mots de rechange quand un mot bègue en lèvres. »

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16 octobre 2013 3 16 /10 /octobre /2013 17:40

 

Charmée et amusée par  La Reine des lectrices, je n’ai pu résister à poursuivre, au plus vite, mon immersion dans l’univers d’Alan Bennett.

Deux histoires.

Mrs Donaldson, veuve, accepte de prendre des locataires étudiants dans sa maison. Sans le sou, le jeune couple propose à la brave dame très digne d’assister à leurs ébats, pour compenser… Mrs Donaldson y prend vite goût ! Pour passer le temps, elle joue aussi au « Pseudo Patient » afin que les étudiants en médecine puissent s’entraîner. Elle feint donc un malaise, de souffrir d’un ulcère au duodénum ou encore d’être couverte d’eczéma.

La seconde histoire qui n’a absolument rien à voir avec la première (ce qui est étrange, pourquoi un tel choix ?) pousse le bouchon encore un peu plus loin dans le style « sauvons les apparences ». En effet, Graham un très bel homme narcissique s’apprête à épouser Betty, une femme laide et intelligente, mais il couche avec les hommes, surtout avec un policier gay qui finira par le faire chanter. Betty est au courant de tout, elle cache bien son jeu elle aussi puisqu’elle se retrouve régulièrement au lit …. avec son beau-père, Mr Forbes ! Ce dernier joue au papy en charentaises mais discute le plus souvent possible avec de jolies jeunes femmes exotiques sur internet. La pauvre Mrs Forbes, déçue par le mariage de son fils, ne comprend pas pourquoi son mari ne l’initie pas aux secrets d’internet. Bref, « ce n’était donc pas les secrets qui manquaient »…

C’est sympa, léger, drôle, très léger même. Le premier récit m’a plus plu que le second, il est plus subtil. Société britannique coincée en apparence et délurée pour de vrai… voilà de quoi il en retourne. Pas de grande surprise, une qualité qui ne vaut pas celle de La Reine des lectrices mais une parenthèse amusante. Le style reste le même, un humour pince-sans-rire, des phrases ampoulées au langage soutenu pour raconter quelque chose de cru ou de rocambolesque, bref, c’est le décalage qui est la base de la recette de Mr Bennett. Et puis, c’est si vite lu qu’on aurait tort de s’en priver.

C’est assez rare mais une mère (Mrs Forbes) regrette d’avoir prénommé son fils Graham : « Elle aurait bien aimé pouvoir s’en débarrasser à présent, comme elle l’avait fait récemment de leur salle à manger en chêne foncé, qui datait de la même époque. Mais s’il existe des brocantes où l’on peut fourguer ce qui a jadis eu nos faveurs, aucun vide-grenier ne nous permet d’éliminer les attributs les plus indésirables – tels qu’un prénom, un parent éloigné ou son propre reflet dans la glace. »

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10 octobre 2013 4 10 /10 /octobre /2013 11:36

Ce livre connaît actuellement un gros succès sur la blogosphère. Comme d’habitude, j’en ai noté le titre, j’ai retenu que ça a été un gros coup de cœur pour de nombreux lecteurs (lectrices ?) ; et c’est à peu près tout !

Me voilà bien embêtée pour émettre un avis tranché du genre « génial » ou « affreux », car les deux adjectifs conviennent simultanément !

Julie est une caissière de supermarché complètement déprimée. Et pour cause : à 20 ans, elle élève seule son fils de trois ans, Lulu, conçu un soir de cuite, elle a coupé les ponts avec ses parents et se débrouille tant bien que mal entre des fins de mois plus que difficiles et un patron tyrannique qui n’hésite pas à la harceler.

Paul se rend pour la première fois de sa vie, à 50 ans, dans un supermarché. Il faut bien s’y coller depuis que sa femme l’a quitté. A la caisse, la larme qui coule sur la joue de Julie l’émeut, il a envie de l’aider. Il engage la conversation, crée un lien malgré une Julie méfiante, l’invite au restaurant et finit par l’inviter à partir en vacances, en Bretagne, avec son fils et lui.

Jérôme, c’est justement le fils de Paul. Médecin généraliste, il a perdu sa femme qui s’est suicidée trois mois plus tôt. Son père pense qu’un séjour à la mer l’aiderait à passer le cap. C’est donc à quatre, enfant compris, que ce semblant de famille qui n’en est pas une, essaye de cohabiter, de s’aimer. Jérôme sort doucement de sa coquille, Julie et Lulu profitent de la mer et de leur chance immense d’avoir rencontré ce gros nounours de Paul. Et puis, c’est le drame. Une tragédie terrible que je ne dévoilerai pas. La chute.

La seconde partie du roman représente la lente et douloureuse ascension qui permettra les personnages de sortir du gouffre, de vivre à nouveau heureux.

Je n’ai jamais autant pleuré en lisant un livre, jamais ! Ce bouquin m’a fait l’effet d’une grosse louche qui remuerait nos pires craintes, nos angoisses les plus profondes. La fin tend à être heureuse et reste une belle leçon de vie, mais cette claque…. ! !

Enfin, l’écriture ne m’a pas touchée, je l’ai trouvée plate et sans intérêt. Le début du roman frise parfois la niaiserie et l’excès de bons sentiments est à peine crédible. Quant à cette façon de surfer sur le bon gros drame, ça m’a fait penser à  D’autres vies que le mienne de Carrère, livre que j’ai détesté, certains s’en souviennent peut-être… Ces écrivains-là, à la manière du mendiant qui exhibe son moignon, cherchent à ouvrir les canaux lacrymaux à tout prix… très peu pour moi.

Malgré tout, c’est un livre qui fait réfléchir et qu’on ne peut oublier, c’est sûr…

« Parfois, dans la vie, on a le sentiment de croiser des gens du même univers que nous… Des extra-humains, différents des autres, qui vivent sur la même longueur d’onde, ou dans la même illusion… »

« La vie est légère comme une plume quand le souffle qui la porte est animé d’amour et de tendresse, alors, je veux bien me délester de quelques plumes… »

« Toutes les plaies cicatrisent, plus ou moins vite, plus ou moins bien, mais la peau se referme. On garde une trace, mais la vie est plus forte. »

« Ce n’est pas la vie qui est belle, c’est nous qui la voyons belle ou moins belle. Ne cherchez pas à vouloir atteindre un bonheur parfait, mais contentez-vous des petites choses de la vie, qui, mises bout à bout, permettent de tenir la distance. »

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1 octobre 2013 2 01 /10 /octobre /2013 19:55

Je n’avais jamais lu cet auteur, quel tort !

Le Chili, en 1988, Pinochet a proposé un référendum. Nico Santos est le fils d’un professeur de philosophie, de son professeur de philo. Il est amoureux de Patricia Bettini, la fille d’Adrian Bettini, un célèbre publicitaire.

Tout bascule lorsque le clan de Pinochet demande à Adrian Bettini d’assurer la campagne du « oui », en faveur du dictateur. Craignant les représailles, le publicitaire refuse tout de même. Lorsque le parti du « non » lui propose la même chose, une campagne de pub télévisée de quinze minutes, il se sent obligé d’accepter mais se retrouve en manque d’inspiration.

Comme cela arrive fréquemment, le professeur Santos se fait arrêter devant toute sa classe et emmener on-ne-sait-où. Dans ce tourbillon d’inquiétude, Nico essaye de vivre son histoire d’amour avec Patricia.

C’est un musicien loufoque et un rêve d’arc-en-ciel qui donneront l’inspiration à Adrian. Le « non » sera chanté, scandé, répété sans cesse sur les sons du Beau Danube Bleu de Strauss. Contre toute attente, la campagne publicitaire fait un tabac, le « non » devient une source d’espoir formidable, un mot chaleureux, une lumière dans les ténèbres. Cet élan pacifiste et rieur permet aux opposants de Pinochet de remporter le référendum et de rêver de liberté.

C’est un très beau livre ! La poésie côtoie l’humour, le tragique se mêle à l’espoir avec brio. On en ressort le sourire aux lèvres, ragaillardi par les quelques envolées lyriques du roman.  La Grande Histoire, jamais envahissante, permet à la petite, à l’histoire individuelle de ces deux amants en devenir que sont Nico et Patricia, de se révéler.

J’ai l’impression d’en avoir dit insuffisamment et je constate avec étonnement que ce roman est peu présent dans la blogosphère, c’est bien dommage, il est à découvrir !

Celle qui m’a conseillé ce livre se reconnaîtra : Merci !

Le magnifique rêve de Bettini qui se voit chef d’orchestre : « A peine un frémissement. Rien de plus que cette vibration des barytons concluant solennellement le non qui provoque l’explosion des aigus des sopranos, et là, enfin, enfin, c’est le finale, les applaudissements redoublent, Bettini sait qu’il doit se retourner pour saluer, mais quelque chose de fascinant se produit alors, qui l’en empêche : les puissantes voix du chœur ont réussi à perforer le plafond du Municipal, d’où, d’un ciel parfaitement turquoise, descend un arc-en-ciel de couleurs infinies qui l’oblige à tomber à genoux, en extase, devant ce Dieu ex abrupto. »

 

N.B : je viens d’apprendre qu’on peut dire « un finale » puisque le mot vient de l’italien « finale », ch’savais pas !

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22 septembre 2013 7 22 /09 /septembre /2013 11:21

Souvent croisé dans les librairies ou sur la blogosphère, ce petit livre ne me disait rien… il faut dire que la tête de la Reine d’Angleterre en couverture n’attire pas tout le monde ! Et pourtant : lecture jubilatoire !

La reine adore promener ses chiens. Un jour, par hasard, ils prennent la poudre d’escampette, attirés par quelque chose dans une cour intérieure du palais située près des cuisines. La reine les rejoint et tombe sur un bibliobus de la commune de Westminster. Intriguée, elle emprunte un livre et fait en même temps la connaissance de Norman, un grand lecteur travaillant dans les cuisines du palais. C’est ainsi que la reine se met à aimer la lecture et qu’elle décharge Norman des corvées de vaisselles pour le nommer page au service de la reine. D’abord plutôt adepte des lectures « faciles », la reine s’attaque à des auteurs plus ardus comme Marcel Proust ou Henry James : « la lecture fonctionnait au fond comme un muscle qu’elle avait fini par exercer. Elle pouvait à présent lire ce roman sans difficulté et avec un grand plaisir, riant à certaines remarques qui n’étaient pas vraiment des plaisanteries et auxquelles elle n’aurait même pas fait attention autrefois. »

Ce qui, en apparence, pourrait être un passe-temps ordinaire, constitue un véritable problème pour l’entourage de la reine et les sommités rencontrées. Car les livres lui prennent tout son temps, elle arrive de plus en plus souvent en retard à ses rendez-vous, prend de plus en plus de plaisir quand elle doit faire de longs trajets en train ou voiture car elle peut lire, parle bien trop souvent de ses lectures à des interlocuteurs qui n’y connaissent rien. Son secrétaire particulier envoie Norman faire des études très loin de Londres.

La reine regrette de ne pas avoir lu avant, elle a passé sa vie à côtoyer des grands écrivains et aimerait maintenant pouvoir les questionner sur leur œuvre. La lecture lui permet aussi d’être sur un pied d’égalité avec le commun des mortels : face à ces pages, elle est anonyme ; elle comprend mieux les autres, « elle en savait plus long sur les sentiments des autres et […] elle était en mesure de se mettre à leur place ».

La dernière étape de ce long cheminement consiste à écrire car si la reine a d’abord recopié quelques citations, elle s’est mise ensuite à noter des réflexions qu’elle se faisait au cours de ses lectures pour finalement écrire son propre livre. L’annonce de ce grand pas en avant suscite autour d’elle méfiance et stupéfaction.

Ce petit roman est délicieux, drôle, décalé et parfait pour ceux… qui aiment lire ! La reine apparaît dans son intimité, on a accès à ses pensées et elle devient un personnage attachant. Les références littéraires fleurissent et on ne peut que s’identifier à la reine dans son engouement croissant pour la lecture, on la plaint aussi souvent, que de protocoles à respecter ! Bouh ! Reste à savoir si la reine réelle (parce que, bien sûr, il y a de la fiction dans le personnage du livre) a lu le roman… Je redoutais le dénouement et la petite chute est cependant bien trouvée.

J’ai adoré et il me tarde de lire d'autres titres du même auteur!

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16 septembre 2013 1 16 /09 /septembre /2013 10:11

J’ai commencé ce court roman comme un recueil de nouvelles car c’est effectivement à cela qu’il s’apparente. C’est le jour de l’Epiphanie, dans une rue de Lyon, la rue Pareille. Voilà le point commun de chacune de ces histoires. Des êtres à la dérive, pourrait-on rajouter, malmenés par la vie moderne. Il y a une vieille émigrée italienne qui passe doucement son temps dans les supermarchés à déplacer les objets, il y a l’agent de sécurité qui l’observe sur son écran de contrôle et qui se demande ce qu’il fait là avec son Bac+7. Il y a aussi Angèle qui appelle les gens chez eux (vous savez, les coups de fil super pénibles !) et qui craque en agressant un interlocuteur. Il y a Jean-Albert dont le métier se résume à virer des gens. Il le fait sans état d’âme et avec une efficacité effrayante.

Susanna, une artiste, fait le lien entre tous ces personnages. Elle observe ce microcosme comme un tableau qu’elle aurait créé, un film qu’elle aurait réalisé.

Dans cette peinture de la société contemporaine, les personnages apparaissent comme des pantins qu’un créateur manipule à son gré, ça m’a fait penser à la Quatrième Dimension, souvenez-vous de cette série télévisée où la réalité et nos références habituelles étaient mises à mal. C’est un peu pareil dans ce roman que j’ai trouvé très réussi malgré une deuxième partie un peu plus confuse et plus décousue. Pessimisme et noirceur certes, mais justesse avant tout.

« Elle est partie. Il l'a quittée. La phrase exacte importe peu, les corps des amants ont cessé de s'épouser, les routes si peu s'unissent, ce ne sont qu'embranchements et carrefours, imprévus, inévitables, ta peau se sépare de la mienne et n'y laisse aucune trace, quelle était son odeur, je ne sais déjà plus. »

Une courte citation extraite de la dernière page. Un concept artistique étrange : une pièce remplie de ballons. On y entre, les ballons se collent au visiteur. « On a l’impression qu’on n’en sortira jamais. […] Peut-être que la peur, c’est rien qu’un ballon stupide. »

Je remercie Dialogues Croisés qui m’a permis de découvrir ce roman paru le 22 août dernier.

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10 septembre 2013 2 10 /09 /septembre /2013 15:26
                     
J’avais envie de littérature russe comme on peut parfois avoir envie d’une glace au citron (pas plus tard que hier soir !). Envie de fraîcheur, d’ailleurs. Je n’ai pas été déçue.
Une courte première partie du roman nous permet de suivre les pérégrinations d’un chien. On se trouve dans les pensées de ce chien nommé Charik (ce nom, pour votre culture, est l’équivalent russe de Médor), on l’accompagne dans ses errances dans la grande ville, ses difficultés à trouver de la nourriture, ses mauvaises rencontres… jusqu’au jour où un mystérieux bienfaiteur lui donne du saucisson de grande qualité (car un chien s’y connaît en saucisson !) et l’emmène avec lui.
« Il claqua des doigts. Vous suivre ? Mais je vous suivrai jusqu’au bout du monde ! Vous pouvez m’envoyer vos bottes de feutre dans les côtes, soyez tranquille, je ne broncherai pas. »
Mais cette générosité débordante cache quelque chose. En effet, après avoir engraissé le chien, l’avoir traité come un coq en pâte… il l’utilise comme cobaye. Le bienfaiteur n’est autre que Filip Filippovitch, un très réputé professeur spécialisé dans le rajeunissement. Il opère Charik en lui greffant l’hypophyse d’un homme fraîchement décédé. La survie de Charik après cette opération hors normes est plus qu’incertaine. Et pourtant, Charik, petit à petit, reprend des forces, perd ses poils, se met sur ses pattes arrière… La métamorphose est spectaculaire et rapide, en un mois il parvient à prononcer quelques mots puis quelques phrases. Vous l’aurez deviné, Charik devient un homme tout en ayant gardé son « cœur de chien ».
Charik devenu Charikov est un être revendicateur, il mène à Filippovitch la vie dure, il le harcèle, ne cesse de négocier avec ruse ses droits. Il boit et se range aux côtés des prolétaires. Il ne reste donc plus qu’une solution au docteur et à son associé : se débarrasser de cet être plus mauvais que la normale…
Ce court roman (une nouvelle ?) est à la fois drôle, loufoque et intéressant. Le  fantastique permet d’ouvrir la réflexion sur les pouvoirs de la médecine, sur l’expérimentation scientifique, sur le totalitarisme. L’écriture est étonnamment fluide, les changements de point de vue la rendent vivace. On s’attache à Charik tout comme on va se mettre à détester Charikov.

            C’était ma première approche de cet auteur russe. La bonne nouvelle, c’est que deux autres de ses romans m’attendent dans ma PAL ! 
 
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4 septembre 2013 3 04 /09 /septembre /2013 17:49

Après la lecture de  En un monde parfait, je m’étais fait la promesse de ne pas laisser cet auteur sur le bord de la route (on dirait qu’elle a besoin de moi !). J’ai profité de la sortie de son dernier roman pour redécouvrir le style de Laura Kasischke.

Holly se réveille, un matin de Noël, dans sa maison des Etats-Unis. Elle a dormi trop longtemps après avoir abusé, la veille, du lait de poule au rhum. Elle secoue son mari, Eric, qui lui non plus n’est pas encore levé et qui doit se presser de chercher ses parents à l’aéroport. Holly n’est pas fan des matins de Noël car ça fait une bonne dizaine d’années qu’elle est obligée d’inviter les mêmes convives. Depuis l’adoption de sa fille, en fait.

Sa fille adoptive, Tatiana, a été recueillie par Holly et Eric dans un orphelinat de Sibérie. Ils ont beaucoup de chance, c’est une fille, désormais adolescente, d’une grande beauté, avec de grands yeux et de magnifiques cheveux. Elle est aimante et adorable mais, ce matin de Noël, elle fait preuve d’une étonnante insolence et adopte un comportement étrange… tout est d’ailleurs étrange, ce jour-là. Il neige des quantités phénoménales qui empêchent non seulement le retour d’Eric mais également la venue des invités. Holly traîne et n’arrive à rien, se laissant hanter par cette phrase entêtante : « Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux ! ». Le tête-à-tête inattendu avec sa fille prendra des tournures pernicieuses.

A travers des digressions et des retours en arrière qui permettent au lecteur de comprendre, doucettement, l’histoire de la famille, le passé d’Holly et sa rencontre avec sa future fille, ce thriller psychologique m’a littéralement scotchée à la page. Le rythme du début est lent, et comme j’avais déjà pu m’en apercevoir pour En un monde parfait, ce qui est raconté semble banal, quotidien mais une once d’angoisse s’infiltre entre les mots, angoisse qui grandira au fil des pages. L’écriture est hypnotique, elle nous prend à la gorge comme dans un conte maléfique. Voilà un livre qu’on n’oublie de si vite ! Kasischke est effectivement un grand auteur au talent incontestable ! A lire !

« Tous les secrets ne devraient pas être révélés. Tous les mystères ne devaient pas être résolus. »

« Etait-ce en Sibérie que la chose sur le poing d’Eric avait commencé de germer, de pousser juste sous sa peau ? Holly se rappelait vaguement qu’une de ces infirmières à l’orphelinat Pokrovka n°2, peut-être Theodota elle-même, avait jeté un regard appuyé vers sa main, secouant la tête, essayant de lui communiquer quelque chose en s’exprimant lentement et prudemment en russe, sans qu’Eric ni Holly ne comprennent un mot. »

Et cette thérapie un peu particulière pour oublier les événements négatifs de sa vie : « Elle avait demandé à Holly de porter un élastique en caoutchouc autour du poignet et lui avait dit que, chaque fois que les derniers jours de Janet ou le suicide de Mélissa lui venaient à l’esprit, Holly devait faire claquer l’élastique contre sa peau, et penser à autre chose. Et c’était incroyable, mais cela avait fonctionné. »

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29 août 2013 4 29 /08 /août /2013 08:10

Ça fait bien trois ans que je n’avais plus mis les pieds dans l’univers de Michel Quint. Les retrouvailles avec cet auteur que je considérais comme un de  mes préférés, furent savoureuses.

Lille, un mois d’avril étonnamment caniculaire. Jules, trente-deux ans, considéré par sa mère comme un bon à rien, tombe amoureux de la jolie Lisa alors qu’il pose du parquet dans les parties communes de son immeuble. Lisa, elle, s’adonne à une activité un peu particulière puisqu’elle colle des affichettes avec la photo de son frère disparu, Sébastien Arnoux. Jules abandonne tout pour l’aider. La police se moque de cette histoire de disparition puisque le type en question n’a plus donné signe de vie depuis trois jours seulement, qu’il est adulte, riche, beau et célèbre (joueur de foot dans l’équipe de France junior). Oui, mais Lisa, même si elle n’était pas très proche de son frère adepte de la luxure et des parties fines, sait qu’il s’est passé quelque chose de grave.

On retrouve effectivement le cadavre de Sébastien, repêché dans la Deûle quelques jours plus tard. Parce qu’il était ivre et qu’il avait la braguette ouverte, la police conclut à un accident stupide, le footballeur serait tombé dans l’eau en voulant faire pipi… Pourtant, Lisa et Jules sentent que cette mort n’est pas le fruit du hasard. Les personnages secondaires vont éclairer leur lanterne : Monsieur Dimanche, le protecteur des prostituées et son douloureux passé ; Emma, la cousine de Jules, homosexuelle et retrouvée dans des situations compromettantes sur des photos dans l’ordinateur de Sébastien ; l’oncle et la tante de Jules toujours si étrangement proches de la mère de Jules…

Ce roman qu’on devine policier au fur et à mesure qu’on avance dans l’intrigue, est riche par la diversité de ses thèmes : l’amour (et j’adore quand Michel Quint parle d’amour… d’ailleurs ce petit Jules, bricoleur- dégaine de voyou – grand lecteur – cruciverbiste, devrait plaire à plus d’une !), la prostitution, la quête d’identité (Jules n’a jamais connu son vrai père et toute son existence a résonné comme un reproche dans la bouche de sa mère), la corruption… Mais Michel Quint rend surtout hommage à un fait divers tragique : en 2010 et 2011, quatre corps de jeunes personnes ont été retrouvés noyés dans la Deûle, à Lille. Avant la découverte de la mort, il y a la disparition accompagnée de la sourde angoisse pour les proches.

J’ai aimé ce livre, cette alliance d’amour et de tragique, cette course contre la montre dans un Lille torride, j’ai aimé retrouver l’écriture de Quint qui n’affectionne pas beaucoup les virgules, ce mélange d’argot et de langage soutenu, ces mots, ces métaphores, ces comparaisons avec lesquels il jongle si bien. Tout ne m’a pas plu, les passages sur le foot ou la Camorra notamment m’ont plutôt ennuyée mais le style est si enlevé, poétique à souhait qu’il fait oublier ces détails et nous emmène… par-dessus les étoiles !

 

> « Si le sentiment est devenu une fonction glandulaire, on est tous morts ! »

> L’engouement pours les usines désaffectées : « C’est curieux, maintenant, que le travail manque, les petit-bourgeois, les nouveaux riches raffolent des lieux où le prolétariat urbain a usé sa vie. Comme s’ils avaient besoin d’un monument pour se souvenir aujourd’hui que le boulot est devenu souvent virtuel, rarement salissant, que la classe ouvrière s’est éteinte. Les mains ne servent plus à rien, elles ne sont plus bonnes qu’au macramé, à l’art du bouquet, à cuisiner joli, singer les maîtres queux, et se fourrer les doigts dans le nez. »

> Jules parle de sa relation avec Lisa :« Elle est devant moi, sur fond de la brumasse de dehors, saloperie de printemps, j’entends son souffle soucieux et la vois désorientée. Et qu’elle commence à se reposer sur moi, si si, je sens bien une sorte de confiance en mes capacités qui lui vient doucement, un type qui pose du parquet c’est du solide. Flatteur mais je ne suis pas à la hauteur, maman me le répète assez, et puis je suis lucide. L’occuper, je peux, surtout ce sera un alibi pour ne pas la quitter. Pas que je l’aime, pas i vite, la foudre c’est du roman, j’ai juste bizarre dans le jarret quand je la regarde et du plaisir à savoir qu’elle existe, Lisa. Le plus souvent, je suis dans la doublure de la vie qui va. »

 

 

Mon préféré de Michel Quint : Et mon mal est délicieux

 

 

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23 août 2013 5 23 /08 /août /2013 16:46

 

Alors que je m’étais précipitée sur Dernière nuit à Twisted River (que j’ai adoré !), j’ai attendu quelque temps pour lire le dernier Irving. Allez savoir pourquoi… peut-être une petite intuition !

Bill est un adolescent en pleine « incertitude sexuelle ». En effet, il est charmé par Richard, cet homme qui deviendra son beau-père ; la bibliothécaire, Miss Frost, et ses petits seins l’attirent également terriblement et enfin, c’est encore devant un camarade de lycée, le beau Kittredge, qu’il perd vraiment tous ses moyens.

A travers le récit d’un Bill à la fin de sa vie, c’est toute l’existence de cet homme qu’on nous présente sous un angle bien précis : celui de sa sexualité. Bill est bisexuel, il aime les hommes mais également les femmes, ce qui lui fait apprécier le contact des transsexuels. Insistance est faite sur l’adolescence de Bill et les quelques événements qui ont contribué à bâtir son avenir. Les personnages sont hauts en couleur : Elaine, sa meilleure amie et la première fille qu’il a « essayée », la mère d’Elaine qui l’a aidé à soigner ses problèmes d’élocution (au lieu de « pénis », Bill prononce « pénif »), son grand-père Harry qui a toujours adoré jouer ses pièces de théâtre déguisé en femme, Kittredge, l’étudiant qui faisait craquer garçons et filles mais qui brillait par sa cruauté, et surtout, Miss Frost, cette bibliothécaire qui l’a guidé dans ses lectures et dans bien d’autres choses…

J’ai aimé une bonne partie du roman, la formation de cet homme, ses craintes de ne pas être « comme tout le monde », son avancée dans la vie. Le personnage est attachant mais la place de la sexualité m’a paru trop grande, complètement envahissante vers la fin du livre. Le pauvre lecteur hétéro passerait presque pour un abruti… La tonalité est assez négative aussi, les personnages principaux meurent les uns après les autres (forcément, me direz-vous, puisque le « héros » vieillit…), le sida occupe une bonne centaine de pages.

Côté positif, parce qu’évidemment, il y en a, je placerais en toute première position le thème du théâtre. Bill joue dans une troupe d’amateurs pour laquelle sa mère tenait le rôle de souffleuse. La troupe joue des classiques tels que des pièces d’Ibsen, de Shakespeare. Irving met en lumière le long processus de mise en scène d’une pièce et insiste sur l’apprentissage d’un texte, sur la distribution des rôles, sur le jeu des acteurs, sur l’accueil du public. Pour moi qui joue aussi dans une petite troupe (mais nous n’avons jamais osé toucher au grand Shakespeare !), cette partie-là fut jubilatoire. J’ai aussi aimé le côté complètement barré des personnages, spécialité « irvingienne », l’humanité de l’auteur, une autre constante qui, ici, s’exhibe dans toute sa splendeur.

 

 

« Mon béguin pour lui devenait de moins en moins curable ; si ma mère était déjà amoureuse de Richard Abbott, elle n’était pas la seule.

 

Je me souviens très bien de cette nuit magique où une chose banale comme de marcher sur le trottoir de River Street avec l’ensorcelant Richard me semblait romantique. L’air était chaud et humide, comme par une nuit d’été, l’orage couvait dans le lointain. Tous les enfants et les chiens du voisinage jouaient dans les jardins de River Street. A un moment donné, le beffroi de la Favorite River Academy sonna l’heure : il n’était que dix-neuf heures, ce soir de septembre, et mon enfance, comme Richard l’avait pressenti, laissait place aux prémices de l’adolescence.

 

Parlons franchement, qu’est-ce qui t’intéresse vraiment chez toi, Bill ? me demanda Richard.

 

Je ne sais pas pourquoi j’ai des… béguins soudains, inexplicables, lui répondis-je.

 

Oh, des béguins… ça ne fait que commencer, dit-il pour m’encourager. Les béguins, c’est très courant, il ne faut pas que ça t’étonne d’en avoir – il faut même en profiter ! ajouta-t-il.

 

Parfois, on se trompe de personne, hasardai-je.

 

Mais il n’y a pas de bon ou de mauvais béguin, Bille, m’assura-t-il. Un e béguin, ça ne se contrôle pas, ça vous tombe dessus, voilà tout. »

 

 

Bilan ? Ni déception, ni exaltation. Je mettrai 4/5 sur le blog de Val et son Challenge for John Irving.

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