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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 10:40

 

 

            C’est avec un réel plaisir que je me suis replongée dans une lecture d’Anouilh, un dramaturge que j’aime beaucoup. Cette pièce en deux actes est à la hauteur de son talent.

            Le ton est donné d’entrée de jeu : c’est l’Auteur qui parle. « Ce qu’on va jouer ce soir, c’est une pièce que je n’ai jamais pu écrire. J’en ai écrit beaucoup d’autres, que vous avez eu l’indulgence d’applaudir, depuis bientôt trente ans… ». C’est donc une pièce inachevée qui nous est proposée. Un policier dans lequel la cuisinière d’une maison appartenant à un comte a été tuée. Un commissaire intervient pour questionner le personnel et les tous les habitants de la maison. On entre alors dans cette maison par l’intermédiaire de ce décor sur deux étages (la cuisine et l’étage des pauvres en bas ; le salon des riches en haut), mais on entre aussi dans le quotidien de leur vie. Comme l’Auteur n’a pas pu écrire la suite de la pièce, ce sont les personnages eux-mêmes qui la poursuivent, à leur façon.
            Jolie réflexion aux accents pirandelliens sur l’écriture, sur le lien entre l’auteur et ses personnages. L’Auteur s’attendrit devant ses personnages, doute, s’interroge et les interroge mais il ne semble plus maîtriser la situation à partir d’un moment. « Qu’est-ce que vous voulez faire avec des personnages comme ça ! » ; « Ah ! je me demande bien pourquoi je l’ai inventé, celui-là ! » ; « C’est bien simple, je ne sais plus où on va ! », le Commissaire lui  répond : « Soyez énergique. Intervenez. Montrez-leur le canevas de la pièce. » L’Auteur, piteux : « Je n’en avais pas ». Ou encore : « Qu’est-ce que vous racontez, Madame ? Et d’abord qui vous a permis de parler ? C’est insensé ! Je vais boire un café pendant l’entracte, je reviens… et ils parlent ! »

            C’est délicieux, j’ai toujours aimé les mises en abyme, sans vouloir faire un mauvais jeu de mots, je trouve cela vertigineux, on ne sait plus trop où on en est, la magie de la fiction est parfois brisée, on la relance, elle est entrecoupée de réflexions, il y a quelque chose d’intime dans ce procédé, presque d’indécent, l’écrivain se met à nu…

            Chez Anouilh, le talent ne s’arrête pas là. Le lecteur-spectateur assiste à une tragédie mais aussi à une comédie. On pleure et on rit, on passe, en l’espace de quelques répliques de la compassion à la légèreté.

            Et le style d’Anouilh !!! Il m’a toujours épatée. On nous apprend depuis tout petit qu’il vaut mieux éviter les « il y a », les « on » ou les « ça » à gogo, et chez Anouilh, ces petits mots très courants aspirent à créer une phrase simple, sobre et touchante. Vraie.

            Lorsque le séminariste demande à Adèle si ce n’est pas trop dur de se lever la première, l’hiver, elle lui répond : « Un peu. Au moment où on cherche les allumettes et où on allume la lampe qui sent le froid. Et puis, quand le petit bois a commencé à prendre dans le fourneau ; il y a un moment ou on est bien. On a presque peur que les autres s’éveillent. Les autres qui descendent, c’est la journée qui va recommencer. »

            Malgré les interventions de l’Auteur, l’intrigue se dessine, elle se fait tantôt policière, tantôt philosophique, tantôt sociale. Des thèmes comme la paternité, la relation maître-domestique, la condition de la femme ou le déterminisme social sont évoqués avec justesse dans cette « grotte » aux multiples sens, où on peut opposer les ténèbres à la lumière, le caché à l’apparent. D’où la phrase du commissaire « Il s’agit d’y voir clair, mais de ne pas y voir trop clair ».

Je pourrais citer les ¾ des répliques mais je vous offre mes préférées :

-         Réplique de Marie-Jeanne, la cuisinière, qui ne sert que le mauvais café aux riches et garde le bon pour le personnel : « ils auront vécu  toute leur vie sans savoir ce que c’était du café frais… Il y a des trous comme ça, dans la vie des riches… »

-         Le Petit : « Elle est morte maintenant. Et je ne dis jamais rien sur les morts. » Le Commissaire : « Tu sais, les morts, c’est des anciens vivants. Un salaud mort, ça ne fait pas un saint ».

-         Le Comte qui explique à son épouse que les classes sociales ne doivent pas se mélanger : « Je vous avais dit qu’il ne fallait jamais descendre en bas.  Chacun doit jouer son rôle là où le sort l’a placé. Le sort vous a placée dans les salons du premier étage ; quand vous avez besoin de quelque chose, ma chère, sonnez. C’est juste ou c’est injuste, mais il est malsain de se le demander. Sonnez, voilà tout. On montera. Mais ne vous préoccupez jamais de ce qui se passe dans les sous-sols. »

 

La Grotte, publiée en 1962, est une des Nouvelles pièces grinçantes.

 

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commentaires

maggie 22/04/2011 18:20



Je n'aime pas trop le style d'anouilh mais j'ai cette pièce depuis une éternité chez moi... Le thème de l'écrivain en train d'écrire me plait bien : peut-être que cela me réconciliera avec ce
théâtre...



Violette 23/04/2011 21:46



qu'est-ce qui te déplaît chez Anouilh?



Zouz 13/04/2011 21:45



Ah je l'ai lue celle-là ! j'ai adoré aussi ! Autant que l'incontournable Antigone que j'ai lu plusieurs fois...



Violette 13/04/2011 23:28



moi aussi, je suis une fan d'Antigone !



Clémentine 09/04/2011 16:49



Oh! ça fait envie! 



niki 08/04/2011 19:35



j'aime beaucoup aussi jean anouilh - je ne connais pas "la grotte" mais ton billet donne envie de le découvrir



alinea 07/04/2011 21:22



je ne connaissais pas cette pièce d'Anouilh, qui me tente bien en tout cas.



Melmelie 07/04/2011 18:38



J'ai cette pièce dans mes rayons et je ne l'ai jamais lue, tu me donnes envie !



Margotte 07/04/2011 06:59



Je ne connais pas du tout cette pièce ! Et cela me fait penser que je lis trop peu de théâtre... En revanche, j'ai vu une pièce de Marivaux le we dernier ;-)



Violette 07/04/2011 10:04



et moi je ne vais pas assez au théâtre! mais quand on a des loulous ... et un mari qui n'est pas forcément fan de théâtre, ben voilà quoi! pourtant, j'adore!



Neph 06/04/2011 18:56



J'ai honte... je n'avais encore jamais entendu parler de cette pièce ! Je retourne vite me cacher, il va absolument falloir que je comble cette lacune !



Violette 06/04/2011 19:10



je crois qu'il n'y a aucune honte à avoir vu le nombre de pièces qu'Anouilh a écrites!!!



Alex-Mot-à-Mots 06/04/2011 11:01



Il y a longtemps que je n'ai pas lu cet auteur, qui me rappelle trop le lycée. Mais je pourrais me laisser tenter.



Violette 06/04/2011 11:57



un des meilleurs dramaturges... ce n'est que mon humble avis ;-)



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