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6 février 2012 1 06 /02 /février /2012 11:26

 

 

Voilà un livre que je n’oublierai pas de si tôt !

Le narrateur-auteur-personnage principal raconte, sous la forme d’un journal intime ou plutôt d’un journal de bord, six mois de sa vie. Six mois bien particuliers puisqu’il a fait le choix de s’isoler dans une cabane, seul, au bord du lac Baïkal, au sud de la Sibérie.

Etre un observateur, un contemplatif, fuir la société et lire sont les principales raisons de cette virée insolite où les -30° l’accompagnent régulièrement. Voilà un homme qui a beaucoup voyagé, à pieds, à cheval, à vélo… dans les montagnes ou dans les déserts et qui a voulu, soudain, trouvé une sérénité et un apaisement dans la sédentarité : « Je jouais au loup, à présent, je fais l’ours. Je veux m’enraciner, devenir de la terre après avoir été du vent. »

Soyons francs, il ne se passe (évidemment) pas grand-chose : une rencontre avec un pêcheur, un ours aperçu fugitivement, une grande balade dans la montagne, trois ombles pêchées quotidiennement, des visites dans le voisinage  (à plusieurs dizaines de kilomètres bien sûr) et ça s’arrête là. Mais l’expérience et les motivations de celle-ci sont intéressantes et ouvrent l’esprit, amènent le lecteur à la réflexion.

Faire une pause, se sentir libre parce que seul et débarrassé de l’emprise du temps, contempler… car la contemplation est une des clés de ce récit. Passer une heure entière à ne rien faire d’autre qu’à observer une petite mésange postée à la fenêtre de la cabane est un plaisir pour l’écrivain. Chanter la gloire des objets si précieux puisque le personnage est seul : la théière, le canif, la bouteille, la tasse, le couteau, etc.  Devenir russe aussi, devenir cet être en survie, préoccupé par la quête de la nourriture, par l’immédiateté. « Le Romain bâtissait pour mille ans. Pour le Russe, il s’agit de passer l’hiver. »

J’ai relevé une multitude de phrases et de passages qui m’ont interpelée. La grandeur de l’espace partiellement occupé quelques mois durant se retrouve dans l’écriture ample, majestueuse, poétique et onirique. J’ai pris un vrai plaisir à suivre ce bonhomme très courageux et un peu fou.

De petits bémols subsistent car parfois, j’aurais aimé en savoir plus sur sa démarche intellectuelle.  L’ensemble est parfois impersonnel. Un exemple : on apprend au bout de trois mois de récit quotidien que l’auteur a laissé en France une amoureuse. Pas la moindre ligne à ce sujet-là avant ce passage (où elle lui annonce par message internet qu’elle le quitte !). Et l’absence de doute m’a dérangé. Aucune envie de retourner à la vie en société n’est exprimée : « Rien ne me manque de ma vie d’avant. Cette évidence me traverse alors que j’étale du miel sur les blinis. Rien. Ni mes biens, ni les miens. » De véritables envolées lyriques décrivant le paysage et l’harmonie qui unit l’homme et la nature m’ont donc subjuguée mais certains moments sont assez froids. Il se compare lui-même à Robinson mais contrairement à lui, pas de laisser-aller, pas de regrets, pas d’envie irrépressible de conversations animées, de restaurant, ciné, de ville, de fast-food, de sexe même (la sexualité n’est pas évoquée du tout). Cet aspect-là m’a un peu gênée. Et malgré l’éloge qui est fait de l’érémitisme, la vodka coule à flot toute la journée, comme pour combler un manque.

La fin est superbe et pourtant, un peu frustrante. Pourquoi revient-il à la vie civilisée ? que ressentit-il face à ce retour au matériel, au pressé, à l’éphémère ? Sylvain Tesson ne répond pas à ces questions-là.

Quant à moi, je réponds oui à celle qui demande si une coupure spatiale et temporelle avec notre vie trépidante est envisageable. Oui, mais le dire est facile, n’est-ce pas…

A lire et à méditer !

Je remercie très chaleureusement Solène pour ce magnifique cadeau (de Noël !)

 

Je n’ai pas voulu faire un tri parmi les quelques étincelles que j’ai relevées, les voilà donc :

« Le meilleur moyen pour se convertir au calme monastique est de s’y trouver contraint. S’asseoir devant la fenêtre le thé à la main, laisser infuser les heures, offrir au paysage de décliner ses nuances, ne plus penser à rien et soudain saisir l’idée qui passe, la jeter sur le carnet de notes. Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l’inspiration sortir. »

« Les sociétés n’aiment pas les ermites. Elles ne leur pardonnent pas de fuir. Elles réprouvent la désinvolture du solitaire qui jette son « continuez sans moi » à la face des autres. Se retirer c’est prendre congé de ses semblables. L’ermite nie la vocation de la civilisation, en constitue la critique vivante. Il souille le contrat social. Comment accepter cet homme qui passe la ligne et s’accroche au premier vent qui passe ? »

« Privé de conversation, de contradiction et des sarcasmes de ses interlocuteurs, l’ermite est moins drôle, moins vif, moins incisif, moins mondain, moins rapide que son cousin des villes. Il gagne en poésie ce qu’il perd en agilité. »

« La retraite est révolte. Gagner sa cabane, c’est disparaître des écrans de contrôle. L’ermite s’efface. Il n’envoie plus de traces numériques, de signaux téléphoniques, plus d’impulsions bancaires. Il se défait de toute identité. »

« Le luxe ? C’est le déploiement devers moi de vingt-quatre heures, offertes chaque jour à mon seul désir. Les heures sont de grandes filles blanches dressées dans le soleil pour me servir. Si je veux rester deux jours sur le châlit à lire un roman, qui m’en empêchera ? S’il me prend l’envie au soir tombant de partir dans les bois, qui m’en dissuadera ? Le solitaire des forêts a deux amours, le temps et l’espace. Le premier, il l’emplit à sa guise, le deuxième, il le connaît comme personne. »

 

Et mes deux citations favorites :

« Je préfère les natures humaines qui ressemblent aux lacs gelés à celles qui ressemblent aux marais. Les premiers sont durs et froids en surface mais profonds, tourmentés et vivants en dessous. Les seconds sont doux et spongieux d’apparence mais leur fond est inerte et imperméable. »

« Offrir des fleurs aux femmes est une hérésie. Les fleurs sont des sexes obscènes, elles symbolisent l'éphémère et l'infidélité, elles s’écartèlent sur le bord du chemin, elles s'offrent à tous les vents, à la trompe des insectes, aux nuages de graines, aux dents des bêtes ; on les foule, on les cueille, on y plonge le nez.  A la femme qu'on aime il faudrait offrir des pierres, des fossiles, du gneiss, enfin une de ces choses qui durent éternellement et survivent à la flétrissure. »

 

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commentaires

Caroline 28/02/2016 17:43

Je viens de finir ce livre et je me souviens que tu avais publié un commentaire il y a bien longtemps, alors je viens lire ton avis. Je me suis profondément ennuyée pendant cette lecture pour ma part mais j'ai plaisir à lire ton enthousiasme!

Violette 28/02/2016 20:26

oh ça me fait plaisir que tu reviennes et que tu aies pensé à mon billet! Pour ma part, j'ai tenté, à deux reprises de commencer un autre de ses livres (Une vie à coucher dehors), il m'est tombé des mains et je n'ai pu le continuer. Alors, ça ne m'étonne qu'à moitié, tu vois... Bonne semaine!

kathel 09/11/2012 08:16


Effectivement tu as fait le plein de citations... Je suis beaucoup moins enthousiaste que toi, sur le livre en général.

Violette 10/11/2012 12:15



oui j'avais remarqué. Avec du recul, j'en garde un excellent souvenir malgré les défauts.



le Merydien 14/02/2012 14:31


Je me demande surtout si Monsieur Tesson ne ferait pas parti du club des écrivains voyageurs n'ayant pas voyagé ou tout du moins pas autant qu'il veut bien le laisser croire ? Mais bon, la
littérature est mere de tous les voyages.

Violette 14/02/2012 22:30



oh non, tu crois? il est réputé être un grand voyageur (même si je n'ai pas vérifié par moi-même)



Yv 13/02/2012 13:54


Je n'ai pas accroché du tout à cette lecture, qui au départ n'est pas vraiment dans mes cordes. Proposé pour un prix littéraire dont j'étais juré, j'ai arrêté avant la fin

Violette 14/02/2012 22:32



carrément? j'ai aimé le dépaysement, l'expérience inédite (le style : moins)



Malorie/Ellcrys 13/02/2012 11:09


Ca semble franchement très intéressant. Je note ça !

Violette 14/02/2012 22:38



si le thème t'intéresse déjà d'emblée, ce livre devrait te plaire!



Philippe D 12/02/2012 20:44


Disons que je m'attendais à m'évader, à rêver, à visualiser de magnifiques paysages, à envier cette vie pure et simple.


Les cigarettes et l'alcool m'ont fortement dérangé. De plus, il vit seul mais a souvent de la visite ou va visiter lui-même. Il écrit journellement dans un carnet alors qu'il ne s'est rien passé
et donc qu'il n'a rien à dire.


Mon père qui est un grand lecteur a abandonné après une centaine de pages, je pense.

Violette 12/02/2012 21:34



pour les paysages, je trouve qu'ils sont bien décrits, qu'on a bien envie d'y être, pour la vodka qu'il s'enfile à longueur de journée, ça m'a dérangée aussi. Et tu as raison pour les visites
même si les Russes ne sont pas aussi bavards que les Français... c'était une compagnie discrète (mais compagnie tout de même, je l'accorde)



Philippe D 12/02/2012 20:42


Disons que je m'attendais à m'évader, à rêver, à visualiser de magnifiques paysages, à envier cette vie pure et simple.


Les cigarettes et l'alcool m'ont fortement dérangé. De plus, il vit seul mais a souvent de la visite ou va visiter lui-même. Il écrit journellement dans un carnet alors qu'il ne s'est rien passé
et donc qu'il n'a rien à dire.


Mon père qui est un grand lecteur a abandonné après une centaine de pages, je pense.

kali 12/02/2012 20:32


Je vois ce que tu veux dire, certaines écritures me font parfois cet effet aussi. Mais là non... comme quoi, on n'a pas tous les mêmes ressentis, heureusement.

Violette 12/02/2012 21:36



oui, heureusement! et attention, mon appréciation finale reste très positive!



Philippe D 12/02/2012 18:00


Eh bien, tu vois, moi, je l'oublierai très vite bien que j'aie moi aussi souligné pas mal de phrases. Je m'attendais à autre chose.

Violette 12/02/2012 20:22



tu me tends la perche... tu t'attendais à quoi?



kali 12/02/2012 12:35


Le style m'a plu, à moi, je ne l'ai pas trouvé si froid... et j'ai trouvé qu'il allait bien avec le fond.

Violette 12/02/2012 20:24



je n'ai pas trouvé le style très fluide, je me voyais mal lire ce livre d'une traite par exemple, tu vois?



Adalana 12/02/2012 03:04


Je sais que ça n'est pas mon genre de récits donc je ne pense pas le lire, mais il a l'air très réussi et bien écrit.

Violette 12/02/2012 20:26



il est intéressant et permet une ouverture sur pas mal de sujets de réflexion...



Alex-Mot-à-Mots 11/02/2012 18:42


Pas besoin d'aller si loin, la Sibérie, c'est un peu chez nous en ce moment...

Violette 12/02/2012 20:27



je m'y attendais à celle-là! Je ne sais plus à qui j'ai dit que ce serait sympa de le lire un après-midi de canicule! ^^



Mathylde 09/02/2012 18:23


Ce livre me tente bien ! J'essayerai de le trouver à l'occasion !

Violette 10/02/2012 16:06



le lire en temps de canicule devrait être pleinement rafraîchissant! :))



L'irrégulière 08/02/2012 17:41


ça ne serait pas du même style que Vann ? 

Violette 10/02/2012 16:16



je ne connais pas Vann, c'est qui?



Nadael 08/02/2012 10:27


Petite tentatrice!! Ce livre m'attire beaucoup et j'aime beaucoup les citations...je vais essayer de le trouver à la bibliothèque.

Violette 10/02/2012 16:28



j'ai pris beaucoup de plaisir à le lire, j'espère que ce sera aussi ton cas!



Philisine Cave 08/02/2012 09:09


Je ne sais pas : le côté ermite ne me déplaît pas (j'ai bien aimé le héros de Les chaussures italiennes d'Henning Mankell). Peut-être ces questions sans réponse qui manquent à la finalité de
l'histoire, cette façon de partir et puis de revenir (sans prévenir, sans se préoccuper des autres mais uniquement de soi, finalement un brin d'égocentrisme), ses phrases alambiquées qui manquent
de naturel (j'apprécie davantage le style de Jean-Louis Fournier). J'aime une prose langoureuse, ici j'ai l'impression qu'elle reste surfaite (au moins dans les extraits que tu nous as gentiment
réécrits). Voilà je reviendrai peut-être sur ma décision.

Violette 10/02/2012 16:30



je suis d'accord avec toi pour le style, ce n'est pas un livre que j'ai trouvé "facile" à lire. On sent la grande recherche du mot juste. Mais l'expérience, même si elle est égoïste, est
intéressante, selon moi.



Géraldine 07/02/2012 22:38


Peut-être une suite répondra aux questions que tu te poses à la fin de ton billet. En tout cas, un livre que je lirai certainement, puisque j'ai déjà suivi d'autres aventures de l'auteur.

Violette 07/02/2012 23:35



et que valent les autres livres? je suis assez passionnée par ce genre d'expérience inédite!



lucie 07/02/2012 22:22


ton billet me donne envie, les citations que tu as extraites aussi ! je note !

Violette 07/02/2012 23:35



tu peux noter, je crois que c'est une lecture où tout le monde peut y puiser quelque satisfaction.



Philisine Cave 07/02/2012 19:20


Tu en parles très bien mais ce livre ne me tente pas du tout : je suis incapable de te donner la raison !

Violette 07/02/2012 23:36



on ne peut pas tout aimer! Le côté ermite peut-être te déplaît?



Margotte 07/02/2012 18:44


Beau cadeau ! Une lecture parfaite pour le challenge des 4 saisons... J'aime beaucoup la citation sur l'hiver russe ;-)

Violette 07/02/2012 23:36



c'est vrai! ahhh les challenges!



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