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26 mai 2010 3 26 /05 /mai /2010 21:49

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Peut-on décemment lire Zweig sans l’aimer ?

Quatre longues nouvelles.

-      Brûlant secret : « on apprend beaucoup et vite quand on a de la haine ».

           Un baron autrichien rencontre une femme mariée, une mère de famille qui n’est plus toute jeune, dans un hôtel. C’est le fils, Edgar, âgé de 12 ans qui va permettre au jeune fonctionnaire de se rapprocher de la femme convoitée. Ce n’est pas un réel amour qui unit les deux êtres mais un simple dérivatif à l’ennui.

Edgar, qui est d’abord comblé de savoir qu’un adulte s’intéresse à lui, s’aperçoit vite qu’il n’est qu’un intermédiaire : « Pourquoi maman évite-t-elle toujours mon regard, lorsque je le dirige vers elle ? Pourquoi cherchent-ils toujours devant moi à dire des plaisanteries et faire le polichinelle ? Tous deux ne me parlent plus comme ils le faisaient hier et avant-hier ; je pourrais presque dire que leurs visages ne sont plus les mêmes. Maman a aujourd’hui les lèvres toutes rouges ; elle doit se les être rougies, jamais je ne l’avais vue ainsi. Et lui a toujours le front plissé, comme si je l’avais offensé. Je ne leur ai pourtant rien fait ? Je n’ai dit aucune parole qui pût les choquer ? Non, ce n’est pas moi qui peux être la cause de leur changement, car ils sont eux-mêmes, l’un à l’égard de l’autre, tout différents de ce qu’ils étaient. On dirait qu’ils ont projeté une chose qu’ils n’osent pas me confier.  Ils ne parlent plus comme hier ; ils ne rient pas ; ils sont gênés, ils cachent un secret qu’ils ne veulent pas me révéler. Un secret qu’il faut que je connaisse. »

A la déception incommensurable s’ajoute très vite la haine. Les deux adultes oublient, ignorent le garçon et iront jusqu’à le mépriser quand il tentera de se mêler d’un peu trop près de leur amourette. « L’inquiétude d’Edgar était passée. Enfin il éprouvait un sentiment net et bien clair : de la haine et une hostilité déclarée. Maintenant qu’il était certain qu’il les gênait, sa présence à côté d’eux devint pour lui une volupté cruellement compliquée. Il savourait l’idée de les troubler et de les affronter avec toute la force concentrée de son inimitié. »

La confrontation Edgar / le baron est brutale et sans appel. Edgar en arrive aussi à frapper sa mère. Il fugue. Lorsqu’on le retrouve, ses parents sont bouleversés, sa mère lui est surtout reconnaissante, muettement, de ne pas avoir révélé le « secret ».

Il a appris beaucoup en quelques jours : « Au-dehors, dans la nuit sombre, les arbres s’agitaient bruyamment au sein des ténèbres, mais il n’avait plus peur. Il avait perdu toute impatience en face de la vie, depuis qu’il savait combien elle était riche. Il lui semblait qu’aujourd’hui les choses s’étaient montrées à lui dans leur nudité – non plus enveloppées des mille mensonges de l’enfance, mais dans toute leur beauté redoutable et voluptueuse.  Il n’avait jamais pensé que ses jours pussent être si remplis, si pleins de changements, de souffrances et de joies multiples ; il était heureux en songeant qu’il avait encore devant lui une multitude de jours semblables,  que toute une existence l’attendait pour lui dévoiler son secret. »

 

-      Conte crépusculaire.  Récit enchâssé : un premier narrateur raconte l’histoire qu’un deuxième narrateur lui avait narrée jadis.

Bob fait une étrange rencontre amoureuse nocturne : une jeune femme, une « grande forme blanche » l’étreint fougueusement sans que Bob puisse l’identifier. Cette fusion passionnelle qui bouleverse Bob, se reproduira quelques nuits d’affilée. Dans le château où il vit, les soupçons de Bob se portent immédiatement sur Margot, une jeune femme froide et distante. L’imagination du jeune homme l’emporte sur la réalité : il aime Margot. Lorsqu’il découvre que sa fiancée nocturne est Elisabeth, la petite sœur de Margot, il est envahi par la déception.

Encore un fragment d’apprentissage, une expérience qui fait grandir le protagoniste : « Plusieurs années ont passé, Bob est devenu un homme. Mais cette première aventure est restée trop vivante en lui pour qu’elle puisse un jour se ternir. Margot et Elisabeth se sont mariées, il n’a jamais voulu les revoir : la pensée de ces heures troublantes s’est souvent emparée de lui avec une telle violence que sa vie ultérieure ne lui est apparue que comme un rêve, une illusion, comparée à la réalité du souvenir. Il est un de ces hommes qui ne peuvent plus trouver d’attrait à l’amour ni aux femmes ; lui qui à une heure de sa vie avait réuni si parfaitement ces deux sentiments, aimer et être aimé, aucun désir ne l’a plus jamais poussé à rechercher ce qui était si précocement tombé dans ses mains tremblantes et débiles de jeune adolescent. Il a parcouru de nombreux pays : c’est un de ces Anglais corrects et silencieux que beaucoup croient insensibles parce qu’ils sont taciturnes et que leur regard reste froid devant le visage et le sourire d’une femme. Qui penserait en effet que ces images sur lesquelles ils ont les yeux constamment fixés ils les portent en eux-mêmes, ensevelies au fond de leur cœur qui brûle pour elles d’une flamme éternelle comme un cierge devant une madone ? »

 

-      La nuit fantastique (Notes posthumes du baron de R…) :

La vie du narrateur a été ébranlée par un événement d’abord inconnu pour le lecteur (le génie de Zweig nous promène pendant des dizaines de pages), l’on ne sait s’il est heureux ou malheureux, l’on ignore sa teneur.

Le narrateur commence par nous expliquer que l’indifférence l’avait peu à peu gagné, pire même, l’insensibilité. Alors qu’il était un homme du monde, de la bonne société, qu’il aimait les femmes et était aimé d’elles, il se rendait compte que plus rien ne l’intéressait, plus rien ne l’excitait, ne le stimulait ou le gênait. Plus rien jusqu’à cette révélation du 7 juin 1913 : « j’étais vivant, j’étais un être humain, avec des envies mauvais et pleines d’ardeur ». Il trouve satisfaction auprès du rebut de la société, notamment au contact des prostituées. « C’était pour moi une sensation excitante que de descendre jusqu’au dernier cloaque de l’existence, de compromettre et de salir en un seul jour tout mon passé, et une audacieuse volupté spirituelle se mêlait à la jouissance grossière de cette aventure ». Les sentiments prennent une autre direction quand il se rend compte de l’immense pouvoir de la générosité et de la bonté.

« Oh ! qu’il est facile, sentais-je, de créer de la joie et de s’en réjouir : on n’a qu’à ouvrir son être et le flot de la vie se répand d’humain à humain, se précipite des hautes classes vers les basses pour rejaillir dans l’infini ».

« Une fois que quelqu’un s’est trouvé lui-même, il ne peut plus rien perdre dans ce monde. Et dès que quelqu’un a compris l’être humain qu’il y a en lui il comprend tous les humains ».

« Désormais, je fais attention à tout, rien ne m’est indifférent ».

 

-      Les deux jumelles (conte drolatique) : c’est un apologue un peu plus léger que les nouvelles précédentes mais non dénuées de profondeur. Deux sœurs jumelles ne cessent de rivaliser, d’être en compétition.  Hélène a choisi de se démarquer en séduisant les hommes les plus riches et les plus charmants du pays.  A cette vie fastueuse et vénale, Sophie a décidé d’opposer une existence faite de privations, de vertu et de pauvreté. Les jumelles deviennent célèbres, leur beauté inégalable assouvit d’un côté les courtisans avec Hélène, d’un autre côté, les dévots grâce à Sophie. Mais Hélène tend un piège à sa sœur en la défiant de résister au plus beau jeune homme du pays. La vierge ne lutte pas longtemps et se laisse convaincre des plaisirs de l’amour et de la chair. Les années passent, la notoriété s’amenuise avec l’apparition des premières rides. La vapeur s’inverse, c’est la dévote qui triomphe de la courtisane. Les jumelles se retirent du faste et du péché pour demander pardon et se repentir de leurs péchés.

 

Que dire de Zweig ? Il y aurait tant à dire ! Quelle vérité dans ces descriptions de l’humain, dans l’analyse des sentiments, si fine, si juste ! Tout n’est que nuance, sobriété, humilité.

 

« J'ai personnellement  plus  de  plaisir  à  comprendre  les  hommes  qu'à  les  juger »

                    Stefan Zweig

 

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commentaires

lulucastagnette 28/05/2010 20:19


La réponse à la question inaugurale de l'article est un NON franc et massif ! On ne peut pas ne pas aimer cet auteur !
Je vais m'empresser de lire ces nouvelles ! Merci du tuyau et bon WE ! Bises


Violette 29/05/2010 09:35



merci à toi aussi ;-)


le problème c'est que tout paraît fade après Zweig ^^



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