Après l’excellent La petite femelle et l’amusant Plage de Manaccora, 16h30 , j'avais hâte de poursuivre ma découverte de cet auteur complètement à part.
On nous emmène dans la vie d’Henri Girard qui est d’abord présenté comme un garçon puis un adolescent capricieux, dépensier, colérique et rebelle et c’est pourtant le même type qui, des années plus tard (bien après la tragédie), va écrire La Salaire de la peur, le roman qui a inspiré le célèbre film de Clouzot, mais va également faire preuve d’humanité et d’altruisme dans sa vie quotidienne. Que s’est-il donc passé entre la première et la dernière partie de sa vie ? Un meurtre, ou plutôt un triple meurtre le 24 octobre 1941. Dans le château d’Escoire, demeure familiale près de Périgueux, le père d’Henri, sa tante et la bonne sont retrouvés sauvagement assassinés à coups de serpe. Henri, qui dormait à l’extrémité du château n’a rien vu ni entendu. Evidemment, il va être suspecté d’autant plus qu’il n’affiche pas un grand chagrin. Philippe Jaenada va le prouver, l’enquête a été bâclée, la scène du crime malmenée, certains policiers ont mal fait leur boulot et, finalement, après dix-huit mois de prison, Henri sortira acquitté et libre et disparaîtra deux ans en Amérique du Sud . Jaenada lève la lumière sur les incohérences de l’affaire et la personnalité complexe d’Henri Girard en se rendant sur place, à Périgueux puis au château et en épluchant méticuleusement les archives de cette histoire.
Dès les cinquante premières pages (il y en a tout de même 634), je me suis dit que j’aimais moins ce roman que La petite femelle. La suite l’a confirmé. Si certains passages sont absolument passionnants, si cette enquête menée quelque soixante-dix ans après les faits mérite les applaudissements (de tous y compris des plus grands enquêteurs !) tant elle est minutieuse et réfléchie, j’ai trouvé qu’il y avait quand même de sacrées longueurs et qu’une insistance trop grande était faite sur des détails qui auraient pu être évoqués plus brièvement. On passe des pages et des pages sur une fenêtre et un volet impossibles à ouvrir ou un foulard retrouvé dans l’herbe. Le roman met parfaitement bien en évidence la tyrannie des vraisemblances et des apparences trompeuses, et les différentes manières de considérer une situation, un individu. Lorsque tout portait à croire que le Henri jeune n’était qu’un rebelle insolent et irrespectueux, Jaenada prouve qu’il existait encore le père et le fils un amour rare et une complicité inégalable. Evidemment, j’ai encore une fois adoré l’humour et la bonhommie de celui qui vide les bouteilles de whisky de son bistrot préféré qui n’en rate pas une pour nous faire sourire ou placer discrètement (ou pas) une petite phrase sur sa vie perso.
Un petit aperçu du style Jaenada pour les rares qui ne le connaîtraient pas encore : « Valentine Arnaud est issue d'un milieu sinon modeste, du moins normal (vulgaire). Sa mère est commerçante, son père, professeur de lycée. Elle l'est d'ailleurs elle-même de français - au lycée aussi, la honte. Et ce n'est pas le pire. Elle est athée, la garce, farouchement athée. Pour couronner le tout (d'épines sur le front respectable et sensible de ses beaux-parents), elle est de gauche, et pas à moitié, pas pour se donner un genre : elle méprise l'argent, la finance, le carriérisme, les patrons et les honneurs (au secours), elle a bien connu Lénine en 1910 à Paris - Cécile Gratet-Duplessis porte les deux mains à son coeur. George est fou d’elle, rien ne l’arrêtera. Elle a huit ans de plus que lui. (Où est la caméra cachée ? demandent Charles et Cécile - dans les situations cauchemardesques, on envoie les anachronismes au diable.) »